lundi 22 octobre 2018

Yeni Safak : une fabrique d'informations, sur laquelle se basent les médias occidentaux pour informer les citoyens sur l'affaire Khashoggi (Art.570)


Commençons d'abord par la lecture du Guardian, l'édition de dimanche. Le quotidien britannique nous a expliqué hier que dans son dernier article « Martin Chulov retrace les événements entourant cette mort (de Jamal Khashoggi) et les éléments de l'enquête, et établit des liens avec le controversé prince héritier de Riyad (MBS) ». Une lecture passionnante. On se croirait presque dans un roman de John le Carré, sauf que ce n'est pas très flatteur pour un journaliste.


Zappons les détails de romans de gare: « (Khashoggi à sa fiancée, avant de rentrer dans le consulat) Souhaitez-moi bonne chance! »

Zappons aussi toutes les approximations grotesques de l'article: « Après un examen minutieux et implacable (notez bien 'implacable')... les enquêteurs turcs et les agences de renseignement mondiales (notez bien 'mondiales'!) se préparaient à révéler le récit (càd les faits)... d'un coup prémédité par l'État (Arabie saoudite) » ; « certains membres de l'équipe de frappe (les 15, dont un qui serait mort il y a deux ans, mais ressuscité apparemment pour les besoins de l'opération) auraient enregistré (la mise à mort de Khashoggi) sur leur téléphone comme un trophée » (il ne faut pas oublier, on a affaire à des barbares sadiques venus spécialement d'Arabie!), un enregistrement intercepté en temps réel par les Turcs (comprendre par là, que c'est beaucoup plus sérieux que l'histoire bidon de l'Apple Watch! Martin Chulov évoque même un micro placé dans le consulat, voire un microphone directionnel, qui traverse les murs, en nous précisant que « tous deux relevant techniquement des capacités de la Turquie », il ne manquait plus que de sous-entendre que les Saoudiens sont encore au stade du téléphone arabe!), qui de l'aveu du journaliste est « devenu le fondement de l'affaire contre l'Arabie Saoudite ».

Zappons également les extrapolations rachitiques : « (ce qui s'est passé a) dévoilé le royaume comme aucun autre événement depuis les attentats terroristes du 11 septembre » ; « un complot visant à assassiner l'un des plus puissants critiques du prince Mohammed » (très mal informé le Britannique) ; « Peut-il (MBS) être à nouveau un partenaire crédible? ». C'est la seule vérité implacable de l'article! Qu'on ne s'y trompe pas, c'est le coeur de l'affaire.

A aucun moment Martin Chulov ne se donne la peine d'expliquer clairement à ses lecteurs que son long récit est basé essentiellement sur une source connue, le quotidien turc Yeni Safak, et de multiples sources anonymes. Non, non, ce n'est ni Tichrine de Damas ni al-Akhbar de Beyrouth, c'est le Guardian de Londres, un journal fondé en 1821 svp. Que de crimes sont commis de par le monde au nom des sources anonymes! J'avais décerné le titre de « Miss Anonymous Source » à Scarlett Haddad (OLJ), en 2013 déjà, mais alors là, désolé, elle est détrônée. Bon, je ne peux pas vous en dire plus, puisque ces sources sont anonymes. Par contre, je peux en dire beaucoup sur Yeni Safak. Accrochez-vous parce que c'est hallucinant.

Yeni Safak est un quotidien conservateur turc connu pour son soutien inconditionnel à Erdogan, employant de nombreux journalistes islamistes, accusé à de nombreuses reprises d'incitation à la haine contre les opposants politiques (avec des menaces!) et les minorités (juifs et homosexuels), ayant une déontologie plus que douteuse. C'était la principale source de désinformation lors des manifestations anti-Erdogan de Gezi (2013-2014), n'hésitant pas à inventer des histoires pour discréditer les protestataires (ex. les manifestants ont bu de l'alcool dans la mosquée de Dolmabahçe, une femme voilée a été attaquée par des hommes torses nus, etc.).

Il a été pris en flagrant délit de falsification par Noam Chomsky. Non seulement il s'est permis de modifier l'interview que le philosophe et historien américain lui avait accordé par email en 2013, mais il a tout simplement inventé des questions qui n'ont jamais été posées et des réponses qui n'ont jamais été données. Dans la falsification audio, Yeni Safak a même de l'expertise à revendre. En 2016, il a trafiqué la bande son d'une vidéo, afin de faire croire que l'auditoire d'une émission de débat scandait des slogans en faveur du leader kurde, Abdullah Ocalan, fondateur et chef du PKK, considéré comme terroriste par la Turquie et condamné à mort. Ça ira ou je continue?


Fascinant, n'est-ce pas? Il ne s'agit pas d'examiner dans cette note la véracité des infos rapportées par les Turcs et partagées par tout le monde, je l'ai déjà fait dans mon dernier article, mais plutôt de mettre en lumière un autre point de ce dossier. Une grande partie de l'affaire Khashoggi repose sur les dires et allégations de ce journal, sans qu'aucun média occidental, aucun càd pas un seul -en tout cas pas le Guardian, le Washington Post, le New York Times, Le Monde, etc.- ne se donne la peine, au cours de ces trois semaines d'information à flux tendu, de vérifier à qui on avait affaire et d'avertir leurs lectrices et lecteurs. Alors que Yeni Safak est une fabrique d'informations, les médias occidentaux se sont contentés en tout et pour tout d'un laconique et vague « quotidien progouvernemental ». Chapeau pour le journalisme d'investigation! On croit rêver.

Par conséquent, nous ne pouvons qu'être inquiets sur l'état de l'information dans le monde. J'étais un des rares à démontrer scientifiquement comment les médias français avaient déliré gravement sur l'affaire Benalla (juillet-août 2018): 1 409 articles en 14 jours, publiés par 10 quotidiens et magazines de France, dont Le Monde, qui à lui seul avait mobilisé 48 journalistes sur le sujet, pendant que le coût colossal de la longue grève stérile de la SNCF (924 millions $) passait totalement inaperçu. Les Français n'ont pratiquement pas été informés, 10 dépêches sur le sujet dans les 10 organes de presse étudiés.

Entre les fake news et l'emballement médiatique -à la recherche du buzz, de la surenchère, du sensationnalisme, du profit pécuniaire et politique- waouh, bonne chance chers lectrices et lecteurs pour vous retrouver! Alors, un conseil les ami-e-s, ne faites confiance à personne, Bakhos Baalbaki compris. Multipliez vos sources, sinon, vous êtes désinformés et mal informés, et beaucoup plus que vous ne le pensez, même en lisant, en écoutant et en regardant, les plus prestigieux des médias du monde. Et devinez l'ironie de cette histoire? C'est le thème de l'article post mortem de Jamal Khashoggi. Sauf que le journaliste saoudien parlait du monde arabe, ignorant que même en Occident, les citoyens sont mal informés et désinformés parfois par de prestigieux médias.

Nul ne sait jusqu'où ira l'affaire Khashoggi. On est en pleine spéculation dans l'enquête et dans les manoeuvres politiques. Mais une chose est sûre et certaine pour l'instant, cette tragédie montre au monde entier, le vrai visage de Recep Tayyip Erdogan. Depuis trois semaines, le gardien de la Sublime porte couvre et alimente la fabrique d'informations, Yeni Safak, un organe de presse méprisable sur lequel se basent les médias occidentaux pour informer les citoyens des pays occidentaux sur l'affaire Khashoggi, sans se donner la peine de les avertir à qui ils ont affaire. Aux citoyens occidentaux, notamment européens, de prendre conscience de la manipulation, pour ne pas dire de la supercherie.

Depuis le 2 octobre, Erdogan s'est fixé trois objectifs.

• Primo, redorer son blason avec l'Occident, et faire oublier et pardonner, à la fois: son soutien aux courants islamistes en Syrie depuis mars 2011 ; ses frontières passoires, aux jihadistes côté syrien et aux migrants côté européen ; son chantage avec les réfugiés et les migrants, pour obtenir 3 milliards d'euros de l'Union européenne en mars 2016 et 3 autres milliards d'euros en mars 2018 (soit au total, près de 7 milliards de dollars!) ; son intervention militaire dans le conflit syrien pour écraser les forces kurdes ; les purges massives contre ses opposants suite à la tentative de coup d'Etat ; ses coups de colère contre l'Europe en général et l'Allemagne en particulier ; et j'en passe et des meilleures.

• Secundo, prendre le leadership du monde sunnite, notamment sur deux dossiers clés, la Syrie et la Palestine.

• Tertio, faire tomber Mohammad ben Salmane, un dirigeant arabe à l'aube de sa vie politique, craint aussi bien par la Turquie que par l'Iran, alors que lui, il s'en trouve au crépuscule.

La conférence de presse qu'il a organisée ce mardi, afin de maximiser ses profits, en exploitant ce malheur, est non seulement abjecte, mais c'est un signe de mauvais augure pour lui. Il avait promis la vérité. A l'arrivée, c'est un événement qui fait pscitt. Il confirme le doute qui a accompagné les révélations-allégations turques, l'affaire Khashoggi s'est transformée en une opération géo-politique.

*

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samedi 20 octobre 2018

Désolé, mais MBS n'est pour rien dans la mort tragique de Jamal Khashoggi (Art.569)


Enfin, probablement. Il suffit de raisonner froidement pour parvenir à cette conclusion. Cela fait plus de deux semaines qu'on était sans nouvelles de Jamal Khashoggi. Depuis le 2 octobre, chaque jour venait étoffer un peu plus une réalité qui avait largement dépassé la fiction d'Agatha Christie, dans Le Crime de l'Orient-Express. On avait tout vu, tout lu et tout entendu sur cette affaire. Nous disposons de suffisamment de recul pour faire le point. Après maintes réflexions, désolé, mais MBS n'est pour rien dans la mort tragique de Jamal Khashoggi, annoncée à l'instant, vendredi peu de temps avant minuit par le procureur général d'Arabie saoudite. Disons que certains ont été expéditifs dans cette affaire. Explications.


 1  Il semble que les images montrant Jamal Khashoggi rentrant dans le consulat soient véridiques. C'est sans doute la seule preuve irréfutable du dossier, qui soit recevable devant un tribunal. Il n'y a pas d'images de son départ. C'est un élément sérieux qui accrédite la thèse de son décès -et non du meurtre, nuance!- dans le consulat saoudien d'Istanbul. Si tel est le cas, une question s'impose, où est passé le corps? C'est une question importante de l'enquête.

La thèse qui circule en ce moment, qui n'a qu'une seule origine, un journal turc pro-gouvernemental, qui détiendrait l'info de soi-disant sources anonymes (relayée dans son travail par un site qatari-compatible, Middle East Eyes, et les médias irano-compatibles), parle d'un démembrement du corps avec une scie à os par un soi-disant médecin légiste saoudien envoyé spécialement d'Arabie saoudite, qu'on entendrait sur un enregistrement audio de sept minutes, tombé du ciel comme une météorite, conseiller à ceux qui sentent le malaise vagale venir, la thérapie musicale. Enfin, on l'entend avouer que pour ce genre de boulot, il a l'habitude d'écouter de la musique.

L'équipe de tueurs aurait d'abord frappé le journaliste, avant de le torturer, lui couper les doigts, le démembrer alors qu'il est encore en vie, le tuer et le décapiter. Massacre à la tronçonneuse, Pulp fiction et Natural Born Killers à côté, sont des divertissements à regarder le weekend en famille tout en mangeant des pop-corns.

 2  Les médias du monde entier répètent en boucle, à longueur de colonnes et d'antennes les mêmes infos, sans se poser une question basique, mais pourquoi recourir à un médecin légiste ayant fait treize ans d'études médicales venu direct de Riyad sur un avion privé, quand on veut utiliser une scie à os, voire une tronçonneuse, et non un scalpel ou un bistouri? Un bricoleur aurait fait l'affaire, au pire un boucher avec un couteau bien aiguisé ou un jardinier avec un vulgaire sécateur, comme pour la dinde de la Thanksgiving. Pire encore, en examinant les images présentées comme preuve accablante contre MBS, il apparait que docteur Salah al-Toubaïki, le médecin légiste de l'équipe de nettoyeurs saoudiens, serait venu accomplir sa mission macabre avec sa femme. Et ce n'est pas tout, après vérification, les images datent d'un voyage touristique effectué à Istanbul en 2013 et non en 2018.

Enfin, il semble que l'histoire de la scie-tronçonneuse et le démembrement alors qu'il est vivant, ainsi que la décapitation, soient des éléments essentiels pour la réalisation de ce film d'horreur. Pour les auteurs américano-turco-qataries de ce scénario macabre, il est important de faire savoir urbi et orbi que MBS, comme les jihadistes de Daech, préfèrent la méthode barbare, bruyante et gore, la décapitation et le démembrement par quinze sauvages d'Arabie, à la méthode civilisée, discrète et soft de Poutine, l'empoisonnement à la Novitchok par deux touristes venant prier à la cathédrale Sainte-Marie de Salisbury.

Soit encore, mais sans laisser aucune trace sur le lieu du crime? Le consulat d'Istanbul et la résidence du consul saoudien ont été fouillés par les policiers turcs, le personnel turc du consulat a été entendu, les images de vidéosurveillance ont été saisies, la forêt de Belgrade non loin du Bosphore est passée au peigne fin, de même que la ville de Yalova située au bord de la mer de Marmara, et j'en passe et des meilleures. Et toujours rien d'officiel pour l'instant! Est-ce que nous sommes face à un crime à la fois odieux et parfait ou c'est parce que la mayonnaise autour de l'implication personnelle de MBS ne prend pas vraiment et qu'il va falloir faire quelque chose ?

 3  Tout ce qu'on a pour l'instant c'est ce soi-disant enregistrement audio, peut-être deux, trouvé dans une pochette surprise. Tout le monde en parle mais personne ne semble les avoir vraiment entendu. Qui veut suivre sa traçabilité, perd à la fois son latin, son anglais, son turc et son arabe. Les premières entités à attester de son existence, on ne parle pas encore de son authenticité!, c'est un journal turc, Yeni Safak.

Yeni Safak est un quotidien conservateur connu pour son soutien inconditionnel à Erdogan, employant de nombreux journalistes islamistes, accusé à de nombreuses reprises d'incitation à la haine contre les opposants politiques (avec menaces) et les minorités (juifs et homosexuels), ayant une déontologie plus que douteuse. C'était la principale source de désinformation lors des manifestations anti-Erdogan de Gezi en 2013-2014, n'hésitant pas à inventer des histoires pour discréditer les protestataires (ex. les manifestants ont bu de l'alcool dans la mosquée de Dolmabahçe, une femme voilée avec son enfant avait était attaquée par des hommes torses nus, etc.).

Il a été pris en flagrant délit de falsification par Noam Chomsky. Non seulement il s'est permis de modifier l'interview que le philosophe et historien américain lui avait accordé par email en 2013, mais il a tout simplement inventé des questions qui n'ont jamais été posées et des réponses qui n'ont jamais été données. Dans la falsification, Yeni Safak, est expert. En 2016, il a trafiqué la bande audio d'une vidéo, afin de faire croire que l'auditoire d'une émission de débat scandait des slogans en faveur du leader kurde, Abdullah Ocalan.

Fascinant, n'est-ce pas? Une grande partie de l'affaire Khashoggi repose sur les dires de ce journal, sans qu'aucun média, pas même le Washington et le New York Times, ne se donne la peine de vérifier à qui on avait affaire. On croit rêver.

A part Yeni Safak, il y a un mystérieux responsable turc via le très sérieux New York Times, qui n'a trouvé aucune raison de remettre en doute les allégations du journal turc. Et comment l'ont-il obtenu? Des services de renseignement turcs, soi-disant. Soit, mais d'où vient-il? A partir de là, c'est le grand mystère, digne de la légende du Loch Ness, sachant que la disparition a été annoncée quelques heures seulement après l'entrée de Khashoggi dans le consulat saoudien.

Trois scénarios possibles : l'enregistrement audio dont tout le monde parle est bidon, la représentation diplomatique saoudienne était déjà sous écoute par les services de renseignements turcs depuis longtemps (ce qui constitue une infraction grave au droit international de la part de la Turquie) ou last but not least, via l'Apple Watch de Jamal Khashoggi. Encore! C'est ce que prétend le journal pro-Erdogan turc, al-Sabah. L'info a été reprise à l'aveugle par une grande partie des médias du monde entier.

Encore une histoire d'Apple Watch à dormir debout, qui n'est pas sans rappeler celle qu'on a connue en novembre 2017, lors du délire populaire et médiatique sur le kidnapping du Prince Saad Hariri (Premier ministre libanais) par Voldemort (MBS), et sa libération héroïque par Superman (Emmanuel Macron), après le réveil de la Belle au bois dormant (Paula Yacoubian) et les combats titanesques de Don Quichotte (Gebrane Bassil).

Et pourtant, d'après l'analyse d'un expert de la BBC, le modèle de montre que portait Khashoggi est de la 3e génération, qui ne peut pas être verrouillée ou déverrouillée par les empreintes digitales, comme le prétend la propagande turque. De plus, Apple n'offre aucune connexion via le réseau cellulaire pour sa montre en Turquie, et par conséquence, si Khashoggi a dû utiliser son Apple Watch pour enregistrer et transmettre sa torture et sa mise à mort à distance, il ne pouvait envoyer le fichier audio à son téléphone laissé soi-disant avec sa fiancée, restée en dehors du consulat de l'autre côté de la rue, que par la technologie de bluetooth, ce qui est techniquement impossible (trop d'obstacles, trop loin).

Et ce n'est pas tout. On a dit que l'enregistrement aurait été remis aux Américains (toujours les respectables médias américains), à la demande de Donald Trump. Info démentie rapidement à la fois par les ministres des Affaires étrangères turc et américain. Rien dans ce qu'ils ont dit ne confirme l'existence même de ces enregistrements audio. Bref, c'est pour vous dire la confusion qu'il y a autour de cette « preuve » accablante contre MBS, de la torture et du meurtre barbares du journaliste saoudien, tels qu'ils ont été décrits, même par la plupart des médias occidentaux, le New York Times et le Washington Post, entre autres. A ce stade, il convient d'arrêter les spéculations à ce sujet, en attendant la suite de l'enquête.

 4  Comme je l'ai dit dans mon premier article sur cette affaire, Jamal Khashoggi a passé le plus clair de son temps entre les soutanes de la cour royale saoudienne. Il n'avait rien, mais absolument rien d'un opposant politique à la monarchie, un « dissident », comme le répètent en boucle les médias occidentaux, puisqu'il a soutenu pratiquement toutes les décisions politiques du royaume, y compris celles prises par le prince héritier lui-même, Mohammad ben Salmane : la politique saoudienne en Syrie, la guerre au Yémen, la confrontation avec l'Iran, le mépris du Hezbollah, les réformes sociales et même, la vague d'arrestation.

Il a même refusé de demander l'asile politique au Royaume Uni, afin d'être mis dans la catégorie des opposants. Son rendez-vous au consulat d'Istanbul confirme l'absence de conflit particulier avec les autorités saoudiennes. Ses chroniques dans le Washington Post n'avaient rien de révolutionnaires. Elles étaient essentiellement lu par des Américains. Donc, il n'y a pas l'ombre d'un doute, Jamal Khashoggi ne représentait aucune menace sérieuse pour l'Arabie saoudite qui pouvait justifier le guet-apens morbide au consulat d'Istanbul.

 5  L'histoire de l'équipe de 15 personnes, envoyée par MBS, qui serait venue et repartie dans la même journée, avec pour mission de tuer et de faire disparaître le corps, à la scie ou à la tronçonneuse, avancée par Sabah et Yeni Safak, des quotidiens turcs pro-Erdogan dont le professionnalisme laissent à désirer, paraît de plus en plus invraisemblable (confusion sur le nom d'un proche de MBS qui s'appelle en réalité autrement, deux tueurs présumés photographiées en compagnie de leurs familles à l'aéroport, images non datées alors qu'elles sont censées provenir de caméras de surveillance de l'aéroport, images anciennes, un autre tueur présumé s'est révélé être un officier mort il y deux ans, etc.).

Il en est de même, de celle de la soi-disant fiancée turque de Khashoggi, Hatice Cengiz, Khadijé, qui a donné l'alerte le 2 octobre. Elle est non seulement proche d'un conseiller d'Erdogan, mais elle a pris l'allure d'une marionnette dans cette affaire. Elle a fait croire qu'elle avait l'intention d'organiser une grande fête d'anniversaire surprise à son fiancé le 13 octobre, info reprise par le New York Times, alors que Khashoggi a deux dates de naissances, l'officielle, le 22 janvier, et la vraie, le 14 mars. Pour une fiancée, elle était très mal informée. Idem pour le quotidien américain.

 6  Ce qui frappe en suivant la couverture de cette actualité par la presse régionale et internationale, américaine notamment, c'est le zapping total du fait que Jamal Khashoggi adhérait à l'idéologie des Frères musulmans. Et pourquoi pas? Le problème c'est qu'il s'agit d'une organisation qui prône entre autres, l'islamisation de la société, le retour strict aux préceptes du Coran, l'application de la charia, la voie du jihad, la discrimination à l'égard des femmes, la lutte contre la laïcisation des mentalités, le rejet des influences occidentales et l'établissement d'Etats islamiques. Pourquoi de sérieux journaux comme le Washington Post et le New York Times n'ont pas jugé utile d'en informer leurs lecteurs?

Les Frères musulmans sont considérés comme terroristes par l'Arabie saoudite et la Russie, au même titre que Daech et al-Qaeda. Je suis un des rares, pour ne pas dire le seul, à avoir mis en lumière ce point important dans mon premier article. Pourquoi ce zapping? Est-ce à cause du barrage linguistique qui a rendu certains textes et des déclarations du journaliste saoudien en arabe inaccessibles aux journalistes occidentaux ou par aveuglement idéologique, il fallait accabler l'Arabie saoudite, MBS en particulier ?

 7  Mercredi 17 octobre, le Washington Post a décidé de publier l'article qu'il a reçu au lendemain de la disparition de son chroniqueur, le 2 octobre. « Jamal Khashoggi : Ce dont le monde arabe a le plus besoin, c'est de la liberté d'expression ». Quel titre, prémonitoire diraient certains! Il est d'autant plus touchant que celui qui l'a écrit est mort et que ce texte constitue son testament.

Pour son dernier article, Jamal Khashoggi explique que « le monde arabe était porteur d'espoir au printemps 2011 », mais malheureusement, « ces attentes ont été rapidement brisées ». « Ces sociétés (arabes) sont retombées dans l’ancien statu quo ou ont fait face à des conditions encore plus rudes qu’auparavant. » Pour le journaliste saoudien « le monde arabe est confronté à sa propre version d'un rideau de fer imposé non pas par des acteurs extérieurs mais par des forces nationales en lice pour le pouvoir ». C'est donc pour cela qu'il a besoin de « médias transnationaux » et de « plate-forme pour les voix arabes », une sorte de « forum international indépendant, isolé de l'influence des gouvernements nationalistes propageant la haine par la propagande », afin que les citoyens ordinaires puissent « s'attaquer aux problèmes structurels auxquels leur société est confrontée ». Rien ne permet de douter de l'authenticité de texte. On ne peut qu'être d'accord avec chaque mot qui y figure.

 8  La rédactrice en chef de Global Opinions du Washington Post, Karen Attiah, nous explique que « cette chronique rend parfaitement compte de son engagement et de sa passion pour la liberté dans le monde arabe ». Très juste mais c'est un peu court. La liberté dans le monde arabe certes, mais hélas, pour voir les Frères musulmans installés dans tous les pays à majorité musulmane.

Il y a quelques mois, Jamal Khashoggi avait rédigé l'article en arabe, « Ô Frères (musulmans), pourquoi vous vous mêlez de politique? » Un titre qui n'a rien de déroutant, quand on lit le contenu. « Les Frères musulmans ne se rendent peut-être pas compte qu'ils ont gagné et qu'il est temps d'abandonner leur organisation qui inquiète déjà certains des dirigeants de la région. "L'islam politique" est devenu un choix populaire pour un segment important de toute société musulmane. Ce qui l'empêche de gouverner ou de participer aux gouvernements, c'est l'instauration de la démocratie. » Tout l'article est écrit pour faire comprendre aux Frères musulmans combien ils sont puissants et qu'il vaut donc mieux pour eux de devenir « faiseurs de roi » que de s'obstiner à être roi. Si Jamal Khashoggi n'était pas un frère musulman, on se demande qui l'est vraiment ?

Jamal Khashoggi sur al-Jazeera le 8 mars 2018 : les Frères musulmans resteront dans le paysage politique, tant que l'islam demeurera dans le paysage religieux! Donc pour l'éternité. Ce n'était pas constat, encore moins une critique, ça fait partie des convictions profondes du journaliste saoudien.

 9  Il est clair depuis le début de l'affaire que la Turquie et le Qatar, deux pays qui ont toujours eu un œil bienveillant sur les Frères musulmans, ainsi que l'Iran et ses satellites, des mouvements profondément anti-saoudiens, font tout ce qui possible et imaginable pour exploiter l'événement, afin d'isoler l'Arabie saoudite sur la scène internationale.

Cette campagne turco-qatari-iranienne, relayée consciemment ou pas par des médias occidentaux, visent spécifiquement à rendre l'accession de MBS au trône saoudien, impossible. Et dans ce domaine, le temps presse, qui craint MBS, doit agir vite. Le roi Salmane est âgé et malade, c'est un secret de Polichinelle. Il est le dernier des fils d'Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud, le fondateur du royaume d'Arabie saoudite, à régner. Tout le monde sait que cette accession est imminente. Avec lui, on change de générations, on change de méthodes.

 10  La désignation de MBS comme prince héritier est venu bouleverser la donne, locale, régionale et internationale. Un jeune prince comme Mohammad ben Salmane sur le trône, c'est un règne assuré d'un demi siècle. Pour le meilleur diront ses partisans et pour le pire diront ses adversaires.

Quoiqu'on dise, MBS a montré qu'il est un jeune prince réformateur (conduite des femmes, ouverture de salles de cinéma, organisation de concerts, présentation du journal télévisé par une femme, etc.), décidé à ouvrir le royaume sur le monde (projet Neom, une ville futuriste et touristique de 26 500 km2, plus de deux fois et demie la superficie du Liban, à construire sur le golfe d'Aqaba, entre l'Egypte et la Jordanie) et à rendre son pays plus fort économiquement (s'affranchir de la dépendance du pétrole, plan Vision 2030), non disposé à céder le leadership du monde musulman sunnite à la Turquie, encore moins à l'Iran, mais aussi bien déterminé à empêcher le « croissant chiite » iranien de devenir une pleine lune (et encercler le royaume; Iran-Irak-Syrie-Liban-Yémen-Bahrein) et à dissuader les pays occidentaux de s'ingérer dans les affaires intérieures saoudiennes (l'incident avec le Canada).

Qui hait MBS et craint son règne, sait qu'il a peu de temps pour agir. Une fois sur le trône, ça sera trop tard. Le train ne repassera pas avant la seconde moitié du 21e siècle. C'est pour dire combien l'affaire Khashoggi tombait à pic pour ses adversaires et ses ennemis, de l'intérieur comme de l'extérieur.

 11  Les dirigeants et les médias occidentaux, qui ne détiennent aucune information exclusive au sujet de la disparition et de la mort de Jamal Khashoggi, couvrant l'événement essentiellement d'après les « sources turques », adoptent à peu de choses près la même attitude : après avoir décrété que l'homme a été tué par les Saoudiens, sous-entendant ou laissant entendre sur décision de MBS, il y a eu condamnation du meurtre et injonction aux Saoudiens de s'expliquer, puis boycott en chaine de la conférence politico-économique Davos du désert (2e édition, 23-25 octobre). Donald Trump, Steven Mnuchin (secrétaire américain au Trésor), Bruno Le Maire (ministre français de l'Economie), Christine Lagarde (patronne du FMI), Jim Yong Kim (Banque mondiale), la banque Goldman Sachs, HSBC, BNP Paribas, Société Générale, Richard Branson (Virgin Group), le quotidien New York Times, Ford, Uber, Google, etc.

Tout le monde s'est mis et c'est tout à leur honneur. Mais bon, on aurait aimé constater autant de principes, de condamnations et de boycotts, de la part de tout ce beau monde, à la suite des crimes qui ne font l'objet d'aucun doute, commis avec préméditation par l'Etat d'Israël dans les Territoires palestiniens occupés de Gaza: 140 Palestiniens tués et 4 500 gravement blessés, handicapés à vie, la majorité par des balles réelles, tirées par les snipers de l'armée israélienne, afin d'empêcher un peuple dépossédé de la manière la plus abjecte de ses droits depuis 70 ans, de retourner sur ses terres et les terres de ses ancêtres. En tout cas, vous verrez comment ils feront tous des pieds et des mains et la queue, à la 3e édition. Quel monde inconsistant !

 12  Jamal Khashoggi ne représentait pas vraiment une menace sérieuse pour l'Arabie saoudite pour que MBS décide de prendre un risque incommensurable de l'éliminer à l'étranger, en plein jour, au vu et au su de tous, dans un bâtiment diplomatique de surcroit. Il suffisait de le bousculer un soir par dessus un pont dans les eaux du Bosphore.

Si Jamal Khashoggi est mort dans le consulat, ce qui constitue pour l'instant la thèse la plus probable (qui vient d'être reconnue par l'Arabie saoudite), il n'y a certainement pas eu d'homicide volontaire, donc préméditation avec un ordre expresse de MBS de tuer le bonhomme. Juridiquement, on parle dans ce cas d'homicide involontaire.

On serait alors face à deux possibilités : Jamal Khashoggi a été victime de violences ayant entrainé la mort, sans l'intention de la donner, ou Jamal Khashoggi a été victime de stress et d'un infarctus sans qu'on le touche. Certes, il était jeune, mais on a l'âge de ses artères et les siennes étaient probablement bouchées.

D'après le procureur général saoudien, « les enquêtes préliminaires menées par le ministère public sur la disparition du citoyen Jamal bin Ahmad Khashoggi ont révélé que les discussions qui avaient eu lieu entre lui et les personnes qui l'avaient rencontré pendant son séjour au consulat à Istanbul avaient conduit à une querelle et à des affrontements ». Le procureur général a fait savoir que 18 ressortissants saoudiens ont été arrêtés dans cette affaire et qu'ils seront traduits en justice.

 13  Encore une fois, parce que Jamal Khashoggi ne représentait aucune menace sérieuse pour le royaume, que MBS n'a surement pas été mis au courant du passage du journaliste saoudien au consulat d'Istanbul. C'est un non-événement pour un personnage haut placé comme le prince héritier d'Arabie saoudite.

Ainsi, soit ce passage était suivi par un subalterne, soit que personne ne s'intéressait vraiment à la venue du journaliste. On peut imaginer qu'une fois sur place, un personnel zélé a voulu l'impressionner, le provoquer et l'intimider, et que très vite, les choses ont mal tourné.

Il est de toute évidence qu'il s'agit d'un homicide involontaire et que personne n'avait la moindre intention de le tuer, dans un consulat à l'étranger. Faut peut-être que les médias occidentaux arrêtent de prendre les Arabes pour des cons ! Quand un prestigieux journal américain comme le Washington Post, prétend le 10 octobre, que « le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane, a ordonné une opération pour ramener le chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi, de son domicile en Virginie en Arabie saoudite, afin de le détenir, selon des renseignements recueillis par les services secrets américains », une révélation aussitôt démentie officiellement par le département d'Etat américain, on n'est pas dans l'information, mais dans la désinformation. De même, quand un autre prestigieux quotidien américain comme le New York Times, anticipe l'enquête au point d'affirmer le 18 octobre, sans la moindre preuve à part les habituelles sources anonymes et les sources pro-gouvernementales d'un pays connu pour réprimer les journalistes (La liberté de la presse, RSF 2018 : France 33e, Etats-Unis 45e, Liban 100e, Turquie 157e, Arabie saoudite 169e), que « blâmer le général Assiri (Ahmad, chef adjoint des services de renseignement saoudien, limogé le 20 octobre) pourrait également fournir une explication plausible de l'assassinat, et aider à détourner le blâme du prince héritier », on n'est plus dans le journalisme, mais dans la propagande.

C'est à la mort soudaine et non préméditée de Jamal Khashoggi, que les employés ont véritablement paniqué. Afin de sauver leurs têtes, pas qu'au sens figuré!, et éviter la colère de Zeus d'Arabie, MBS, d'avoir non seulement retenu le journaliste saoudien au consulat, mais de l'avoir tué dans la représentation diplomatique, qu'ils ont décidé hâtivement, comme c'est le cas dans beaucoup d'homicides, de faire disparaître le corps, au lieu d'appeler les autorités saoudiennes ou de prévenir les autorités turques. Comment ont-ils procédé? L'enquête le révélera, rapidement à priori.

Entrer vivant pour en sortir mort, rien ne peut justifier ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul. Qu'il repose en paix et que justice soit rendue.

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mardi 9 octobre 2018

Disparition de Jamal Khashoggi : quand la réalité dépasse la fiction, même d'Agatha Christie (Art.562)


Que s'est-il passé sur les bords du Bosphore le mardi 2 octobre ? Alors que rien n'est moins sûr à l'heure actuelle, selon certains médias et des personalités turco-qataris, le journaliste saoudien est mort, assassiné au sein du consulat d'Istanbul. C'est une réalité qui dépasse la fiction du Crime de l'Orient Express d'Agatha Christie. Pas parce qu'on a la certitude qu'un meurtre a eu lieu, collectif de surcroit, mais parce que l'histoire est digne de l'écrivain anglaise.


Le constat est là, l'Arabie saoudite a mauvaise presse, alors que le Qatar s'en sort plutôt bien. Ce n'est certainement pas la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi qui changera la donne, en Orient comme en Occident. Et pourtant, il ne suffit pas d'acheter le PSG avec les pétrodollars et d'organiser un Mondial dans les pires conditions de l'histoire (sur les plans humain et environnemental), pour faire oublier que les Qataris offrent un havre de paix aux islamistes de tout poil sur al-Jazeera et assuraient un soutien important aux Frères musulmans d'Egypte, organisation considérée comme terroriste par les Saoudiens.

Jamal Khashoggi est un journaliste saoudien renommé. Il a travaillé notamment dans les quotidiens Arab News et al-Watan. Contrairement à ce qu'affirment certains médias qui couvrent l'affaire, il n'a jamais été forcé de s'exiler. Il a même refuser de demander l'asile politique au Royaume Uni, justement pour ne pas être mis dans la case des opposants à la monarchie saoudienne. Disons qu'il vit à l'étranger, depuis 2017 seulement, pour avoir sans doute plus de liberté pour s'exprimer.

Dans tous les cas, Jamal Kashoggi a passé le plus clair de son temps entre les soutanes de la cour royale saoudienne, notamment en tant que conseiller du prince Turki ben Faïsal al Saoud, l'ancien et puissant chef des renseignements saoudiens et ambassadeur à Londres et à Washington. Il n'avait rien de rebelle, même pas modéré, puisqu'il a soutenu pratiquement toutes les décisions politiques du royaume, y compris celles prises par le prince héritier lui-même, Mohammad ben Salmane : la guerre au Yémen, la confrontation avec l'Iran, les réformes sociales et même, la vague d'arrestation lors d'une vaste opération classée sous le slogan de la lutte contre la corruption. Il a même parlé de la doctrine Salmane, c'est pour dire. Pour résumer Khashoggi en un mot, disons que c'est un patriote, voire un nationaliste, longtemps en accord totale avec la politique suivie par l'Arabie saoudite. Alors, pourquoi MBS aurait-il décider de le découper en morceaux, le dissoudre dans l'acide ou l'incinérer ? Peut-être parce qu'il en savait trop, voire pour donner une leçon à ceux qui seraient tentés de le suivre. Soit, mais est-ce que cela justifie le grand risque pris en kidnappant ou en tuant un ressortissant saoudien à l'étranger dans un bâtiment diplomatique? On peut en douter.

Depuis un temps, il publie ses articles dans le Washington Post. Il est lu et suivi aux Etats-Unis. Pour soutenir son chroniqueur, le quotidien américain à laisser les colonnes réservées à Jamal Khashoggi vides vendredi dernier. Malgré son tempérament sympathique et son ouverture d'esprit, on ne peut pas vraiment dire que ce journaliste engagé est un fervent défenseur des droits de l'homme, même après son départ d'Arabie saoudite. Disons qu'il est devenu légèrement plus critique à l'égard de la monarchie saoudienne de Mohammad ben Salmane, surtout après son rapprochement avec le président américain, Donald Trump, mais pas de quoi constituer une menace pour les autorités saoudiennes. On en a connu de plus virulents.

Ce n'est qu'un secret de Polichinelle, Khashoggi a une grande sympathie pour le Qatar et les Frères musulmans. Et c'est peu dire. Il adhère à leur idéologie et pas qu'un peu. Comme Erdogan et la Turquie d'ailleurs. Il ne s'en cache pas. Il a interrogé Oussama ben Laden, le chef de l'organisation terroriste al-Qaeda à plusieurs reprises avant les attentats du 11-Septembre. Par devoir ou par sympathie, c'est à se demander.  Tout cela ne justifie en rien sa disparition ou son meurtre éventuel, mais c'est une nuance importante à relever dans cette affaire, dont les médias d'Orient et d'Occident n'évoque pas, quand ils ne le font pas succinctement.

En 2015, il a fait un aveu qui n'est pas passé inaperçu. « Je les connais (les Frères musulmans) très bien. Je suis passé par leurs écoles et leurs idées quand j'étais étudiant. Je ne suis pas seul dans ce cas (...) Ça m'a influencé. » En 2017, il affirme dans un tweet, en réponse à quelqu'un qui le questionnait sur son appartenance à cette confrérie : « Depuis longtemps, je constate que quiconque croit au changement et à la réforme, au printemps arabe et à la liberté, et qui chérit sa religion et son pays, est décrit comme étant des Frères (musulmans)... Il semble que les Frères ont une pensée noble. » Certains se sont empressés pour mettre ces propos polémiques sur le compte éventuel du sarcasme. Peut-être bien, sauf qu'à la lecture des échanges sur Twitter, tout doute à ce sujet se dissipe. Lorsqu'un compatriote lui a fait remarquer que le groupe est interdit par l'Etat, il s'est demandé : « Et qu'est-ce l'Etat? Ce sont des hommes, c'est leur opinion aujourd'hui, peut-être qu'elle sera différente demain (...) Les idées sont des oiseaux libres ». Et il ne s'est pas contenté de cela. A celui qui lui a fait remarquer que même le soutien d'une telle idéologie est interdit en Arabie saoudite, il en remet une couche : « C'est impossible à appliquer avec les Frères musulmans car leur approche est celle de tout musulman ». Par la suite, il continuera la défense des Frères musulmans en faisant remarquer que ceux d'Arabie saoudite, du Golfe arabique et du Maghreb, ne sont pas répréhensibles à partir du moment où ils ne font pas allégeance à un guide ou un Etat étranger. Et quand qu'on l'a mis en garde contre l'interprétation de ses propos par ses adversaires, cela n'a pas semblé le déstabiliser : « Au contraire, (Dieu) m'a donné l'occasion de témoigner et de dire ce que je voulais dire depuis longtemps ».

En 2018, une fois bien installé entre les Etats-Unis et la Turquie, il est revenu sur le sujet via l'antenne d'Al-Jazeera, la chaine qatarie, pour expliquer que les Frères musulmans ont gagné la bataille des idées, qu'il ne sert plus à rien de les combattre, qu'ils triompheront en toutes circonstances aux quatre coins du monde arabe et qu'ils resteront dans le paysage politique ad vitam aeternam, enfin, tant que l'islam demeure dans le paysage religieux. Là aussi, les naïfs pourraient y voir un constat, voire une critique de l'islam, pas du tout. Le lendemain, Jamal Khashoggi apportera un éclairage sur la question dans un tweet : « Les Frères (musulmans) resteront, ainsi que les salafistes, les soufis, l'école d'opinion et tous les détenteurs d'idées. Les idées ne meurent pas. » Ainsi, pour le journaliste saoudien, l'idéologie des Frères musulmans fait partie de la liberté de penser au même titre que le reste.

Jamal Khashoggi sur al-Jazeera le 8 mars 2018 : les Frères musulmans resteront dans le paysage politique, tant que l'islam demeurera dans le paysage religieux

Trois semaines plus tard, il rédigera l'article, « Ô Frères (musulmans), pourquoi vous vous mêlez de politique? » Un titre qui n'a rien de déroutant, quand on lit le contenu. « Les Frères musulmans ne se rendent peut-être pas compte qu'ils ont gagné et qu'il est temps d'abandonner leur organisation qui inquiète déjà certains des dirigeants de la région. "L'islam politique" est devenu un choix populaire pour un segment important de toute société musulmane. Ce qui l'empêche de gouverner ou de participer aux gouvernements, c'est l'instauration de la démocratie. » Tout l'article est écrit pour faire comprendre aux Frères musulmans combien ils sont puissants et qu'il vaut donc mieux pour eux de devenir « faiseurs de roi » que de s'obstiner à être roi. Mais voyons, si Jamal Khashoggi n'est pas un frère musulman, on se demande qui l'est vraiment ?

Toujours est-il que le journaliste saoudien s'est rendu au consulat mardi dernier pour effectuer des démarches administratives, afin de se remarier avec une ressortissante turque, qui serait proche d'un des conseillers d'Erdogan. C'est la seule certitude connue du dossier, tout le reste n'est que fiction pour l'instant. Est-il resté ou ressorti du consulat ? On n'en sait rien. Les Saoudiens disent oui, les Turcs et les Qataris disent non. Et pourtant, ce n'est pas sorcier de le savoir, il suffit de visionner les images des caméras de surveillance ! Tuer quelqu'un dans un consulat, non mais est-ce plausible? Techniquement oui, mais en réalité, comment faire disparaître le corps dans les eaux du Bosphore ou au dessus de la Méditerranée ? Mission impossible. A moins de faire venir 15 personnes d'Arabie saoudite, tôt le matin, avec la sinistre mission de procéder avec une tronçonneuse et non avec de l'acide ou le feu, et de les faire repartir l'après-midi, comme si de rien n'était, quitte à les payer en heures supp éventuellement. Je n'invente rien, on a bel et bien dit qu'une équipe de 15 personnes est venue spécialement d'Arabie saoudite dans la journée et que son corps a été retrouvé en morceaux. A croire les propagandistes, on avait affaire à des criminels écolos, l'acide et le feu sont très néfastes pour les poissons et les oiseaux.

Paranoïaque comme il est, Recep Tayyip Erdogan n'a toujours pas digéré que le monde entier -pays arabes, européens et américains inclus- ait osé annoncer qu'il était perdu de vue pendant quelques heures au cours de la tentative de coup d'Etat de juillet 2016. Depuis, le gardien de la Sublime porte a une dent spécialement contre les Etats-Unis, l'Allemagne et l'Arabie saoudite. Et ce n'est pas tout. Depuis la crise entre Riyad et Doha, Ankara s'est rangé du côté de ce dernier. Mais encore, le Qatar et la Turquie, qui ont largement contribué à la montée de l'islamisme au cours de la guerre en Syrie, se retrouvent aujourd'hui autour de la même table avec l'Iran et la Russie sur la question syrienne.

Pour l'instant, toutes les infos qui circulent sur l'affaire Khashoggi au Moyen-Orient émanent de personnes et de médias sympathisants des Frères musulmans, de la Turquie et du Qatar, et d'ennemis notoires d'Arabie saoudite, comme al-Jazeera, al-Jadeed, al-Manar et Middle East Eye. Le journaliste britannique David Hearst, qui dirige ce dernier site (soupçonné d'être financé par le Qatar), a sans doute raison, Jamal Khashoggi est un démocrate. Mais il oublie de préciser que c'est un démocrate comme peut l'être un grand sympathisant des Frères musulmans, une organisation transnationale, parrainée et protégée par la Turquie et le Qatar, classée comme terroriste par l'Arabie saoudite (la rupture des relations et le bannissement ont commencé après le soutien des Frères musulmans à l'invasion du Koweit par Saddam Hussein), les Emirats arabes unis, l'Egypte et la Russie, qui prônent entre autres, l'islamisation de la société, le retour strict aux préceptes du Coran, l'application de la charia, la voie du jihad, la discrimination à l'égard des femmes, la lutte contre la laïcisation des mentalités, le rejet des influences occidentales et l'établissement d'Etats islamiques. Bonjour la démocratie !

L'enquête suit son cours. Pas la peine de rentrer dans des spéculations hasardeuses. A ce stade, nous avons deux certitudes. D'un côté, l'affaire revêt maintenant un caractère géopolitique incontestable, même si ce n'était pas le cas au départ. De l'autre côté, Mohammad ben Salmane a peut-être quelques raisons d'éliminer cet opposant à son pouvoir, mais il faut être conscient aussi que la Turquie et le Qatar ont tout intérêt dans cette affaire à bien huiler leur machine de propagande pour accuser et accabler leur adversaire régional, l'Arabie saoudite. En attendant la suite, on ne peut que souhaiter le retour sain et sauf de Jamal Khashoggi parmi les siens. Et attention à la navigation du côté de la mer Noire, les eaux du Bosphore seront troubles pour un moment.

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vendredi 7 septembre 2018

La guerre en Syrie : le point sur la situation alors que les batailles d'Idlib et de la réhabilitation de Bachar el-Assad sont engagées (Art.556)


Alors qu'il est avachi dans son lit avec un cheeseburger et des french fries de chez McDo, tentant de s'informer à travers les breaking news qui défilent en bas des trois écrans de TV de sa chambre à coucher, le président américain apprend que Bachar el-Assad a une nouvelle fois commis un massacre. Sans hésitation, il lâche son hamburger et appelle sur le champs James Mattis, le Secrétaire à la Défense. « Mais tuons-le, putain! Qu'on y aille. Qu'on les tue tous! » Kelloun ye3né kelloun.

C'était la réaction de Donald Trump suite à l'attaque chimique du 4 avril 2017, une révélation qui figure dans le nouveau livre explosif « Fear: Trump in the White House », écrit par un des journalistes qui a révélé le Watergate, Bob Woodward, qui sort aux Etats-Unis le 11 septembre.

Un an et demi plus tard, hasard des coïncidences, j'étais amené la semaine dernière à résumer la situation en Syrie à une amie occidentale qui fait partie du corps diplomatique. Je profite de l'occasion pour partager avec vous ce point de vue sur les principaux protagonistes et leurs intérêts, à l'aube de la fin d'un chapitre important de cette interminable guerre qui a fait des centaines de milliers de morts, davantage de blessés, plusieurs millions de déplacés et un volume de destruction évalué à 400 milliards de dollars, qui fait baver tant de gens au Liban et ailleurs dans le monde.

Les discussions engagées aujourd'hui à New York, au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU, et à Téhéran, entre la Russie, l'Iran et la Turquie, détermineront la suite des événements, le nouveau chapitre.

D'après Le Monde, suite à la bataille d'al-Ghouta
(capture d'écran, mai 2018)


 1  Bachar el-Assad


Les Assad sont l'alpha et l'oméga du problème, l'origine du mal, la pire malédiction qui frappe la Syrie et le Liban depuis cinquante ans. Assad fils a sauvé ce régime alaouite à moyen terme. Il est en pleine reconquête de la Syrie. Il gagne les batailles, une après l'autre. Mais il est loin d'avoir gagné la guerre et pacifié la Syrie. Il a sécurisé définitivement la région de Damas, donc le centre du pouvoir (bataille de Ghouta, avril 2018). La conquête de l'ouest (région de Deir el-Zour) et du sud (région de Deraa) est achevée ou presque. Il se prépare à la conquête du nord-ouest (région d'Idlib).

S'il était seul, il serait depuis belle lurette dans les poubelles de l'Histoire, comme Assad père. Il ne doit sa survie qu'au soutien déterminant de la Russie, de l'Iran et du Hezbollah, par conviction, et de la Chine, par omission. A cause d'une douzaine de vetos à l'ONU, la Russie et la Chine ont permis à ce grand criminel d'avoir les coudées franches pour écraser la rébellion dans le sang, créant de ce fait, les conditions optimales pour le développement et l'épanouissement des organisations islamistes, jihadistes et terroristes.

Les enjeux actuels pour Assad sont multiples.

1. En finir avec la rébellion d'Idlib rapidement, avec le minimum de conséquences pour son régime, sachant que toute utilisation d'armes chimiques conduira forcément à des frappes aériennes occidentales (comme en avril 2018).

2. Faire oublier les humiliations répétées infligées par l'armée israélienne depuis Mathusalem, les dernières survenant lundi avant l'aube et mardi soir, obligeant le régime syrien, ses alliés iraniens et l'ensemble de leurs vassaux à attribuer la série d'explosions survenues dans un dépôt de munitions dans la région de Daraya (près de Mazzé, banlieue de Damas) à un court-circuit. Il fallait y penser. Ça change de la propagande habituelle sur la défense aérienne syrienne qui aurait réussi à intercepter les missiles israéliens et à répéter invariablement que la Syrie se réserve le droit de répondre aux agressions israéliennes au bon endroit au bon moment, blablabla et patati et patata. Remarquez des avions volant à Mach 2 au dessus de la tête de Lapin II du Golan, peuvent perturber l'activité électrique des neurones, sans avoir à lancer le moindre pétard!

3. Obtenir enfin la reconnaissance internationale, notamment occidentale, afin d'espérer finir ses jours comme Franco, et pas comme Saddam. Oh que ce n'est pas gagner!

4. Reconstruire le pays, sachant que le volume des destructions en Syrie a été évalué récemment par l'ONU à 400 milliards de dollars. Oui mais, pour reconstruire, il faut une situation stable (ce qui est loin d'être le cas) et surtout de l'argent. Or, l'argent ne viendra que des pays arabes et occidentaux bien entendu, et sans solution politique, il n'y aura rien, que dalle.

5. Retarder au maximum le retour des Syriens réfugiés à l'étranger. D'ailleurs, ce retour est le cadet des soucis d'Assad et ceci pour diverses raisons. Des millions de Syriens pris en charge par les pays d'accueil -le Liban, la Turquie et la Jordanie- c'est un grand problème en moins à gérer pour le régime, surtout que dans l'écrasante majorité des cas, ces Syriens sont sunnites, donc potentiellement contre le régime alaouite. Les rares personnes à être autorisées à rentrer sont triées sur le volet.

6. Coloniser le Liban via les réfugiés syriens et réaliser enfin, le rêve de son père, Hafez el-Assad. C'est une aubaine à ne pas rater. Humilié et obligé de quitter le Liban en 2005, l'Histoire lui donne la chance non seulement d'y revenir, mais surtout, d'y rester. Cette volonté est à peine camouflée. Bachar el-Assad l'a exprimé il y a quelques années, en parlant d'une « homogénéisation de la société syrienne » avec le départ d'une partie de la population sunnite. Pour ce faire, le régime alaouite travaille sur deux fronts. D'une part, il complique le retour des Syriens (persécuter les revenants, imposer un engagement à ceux qui retournent de ne pas se mêler de politique, changer les cadastres, ne pas reconnaitre certains enfants syriens nés à l'étranger, etc.) et en inventant l'hérésie de la coopération entre les gouvernements libanais et syriens pour que le retour soit possible (stratégie promue par les « idiots utiles » du régime syrien au Liban).


 2  Rebelles


Vaste catégorie, plutôt anti-Assad. Très affaiblis aujourd'hui. Des innombrables groupes qui ont vu le jour un peu partout au cours des huit années de guerre, il ne reste que quelques uns dispersés dans certaines zones. Justement à Idlib par exemple où se sont entassés les groupes qui ont négocié leur retrait d'autres zones de combat conquis par les troupes d'Assad. Ce sont essentiellement des groupes islamistes, qui ont été aidés au départ de la rébellion, d'une manière ou d'une autre, et pendant un certain temps, par la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar, etc.

La bataille avec les forces du régime est imminente. Elle sera sans doute la dernière grande bataille du régime, probablement très meurtrière, à cause de la concentration de combattants rebelles (plusieurs dizaines de milliers de combattants) et de la population civile de la région (plusieurs millions de personnes). Elle sera longue en plus. On craint de nouveaux crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, comme l'usage d'armes chimiques, de la part du régime syrien afin d'éviter l'enlisement des combats.

On trouve également des rebelles modérés en Syrie, comme les Forces démocratiques syriennes (FDS, une coalition de combattants syriens, essentiellement kurdes, ainsi que de combattants arabes, sunnites et chrétiens), notamment dans les zones libérées de Daech, comme à Raqqa. Ils sont entrainés par les Etats-Unis. Ils assurent le maintien de l'ordre.


 3  Kurdes


Certes anti-Assad, mais la chute du régime syrien n'était pas leur objectif principal. Les forces kurdes étaient plus préoccupées par sécuriser leurs régions (nord et nord-est) des attaques de Daech (leur contribution dans l'anéantissement de Daech est importante), constituer une région autonome viable et consolider leurs acquis grâce à la guerre. Attaqués récemment par la Turquie, lâchés en quelque sorte par les Etats-Unis, ils essaient de sauver leur autonomie en renouant les contacts avec le régime d'Assad, pour négocier une autonomie large dans la Syrie de demain.


 4  Etat islamique en Irak et au Levant (Daech)


Théoriquement anti-Assad, sauf que dans la pratique, ces groupes islamistes sunnites, essentiellement syriens et irakiens (rejoints par des milliers de combattants du monde entier, notamment des ressortissants des pays arabes et des pays occidentaux, ainsi que des ex-républiques soviétiques, notamment la Russie), ont rendu les plus grands services au régime alaouite de Bachar el-Assad, surtout en ce qui concerne sa rhétorique bidon de la lutte contre les terroristes, terme utilisé depuis le premier jour de la révolte syrienne, le 15 mars 2011, bien avant la radicalisation des protestations et la naissance de Daech proprement dite, afin de justifier la répression sanglante de toute opposition au régime syrien.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, grâce d'une part, aux Forces démocratiques syriennes et au gouvernement irakien sur le terrain, et d'autre part, aux 108 462 bombes et missiles largués par la Coalition internationale formée par les Etats-Unis (incluant le Royaume Uni et la France essentiellement, les pays arabes faisant de la figuration), au cours des 29 929 frappes aériennes menées depuis 1 487 jours (août 2014), en Syrie (52,2%) comme en Irak (47,8%), l'organisation terroriste a été totalement écrasée.

Mais l'Etat islamique garde une certaine capacité criminelle comme le montrent certaines attaques terroristes récentes en Syrie. Selon un rapport de l'ONU datant du 13 août, plus de 20 000 jihadistes sont encore présents en Syrie et en Irak (à part égale entre les deux pays) et plus de 3 000 en Libye, les nouveaux responsables de l'Etat islamique opèrent désormais d'Afghanistan.

 5  Hezbollah


Principale force pro-Assad en Syrie, le Hezbollah est une milice ouvertement islamiste chiite (favorable à l'établissement d'un Etat islamique chiite au Liban) et pro-iranienne se réclamant de wilayat el-fakih, la tutelle du Guide suprême iranien, Ali Khameneï (le seul à même de se prononcer sur les questions stratégiques concernant l'oumma chiite).

Le Hezb a un intérêt stratégique majeur en Syrie. Son implication massive dans la guerre civile syrienne, depuis 2012, a contribué à sauver le régime syrien. La milice chiite libanaise vise à garder le lien ombilical avec la République islamique chiite d'Iran et à maintenir sa base arrière syrienne où transitent les armes, les hommes et les billets. Grâce à l'Iran, le Hezbollah dispose d'une grande marge de manœuvre en Syrie. Au Liban, où son hégémonie est indéniable, mais sa capacité de manœuvre est plus limitée car la situation est beaucoup plus compliquée.

 6  République islamique d'Iran


C'est le principal allié du régime d'Assad. Davantage que le soutien russe, qui est essentiellement militaire et diplomatique, le soutien iranien est en plus et surtout, financier, et dès le premier jour de la révolte syrienne. L'Iran dépense plusieurs milliards de dollars par an, notamment depuis la levée des sanctions internationales après la signature de l'accord sur le nucléaire iranien (sans contrepartie concernant les ingérences iraniennes dans les affaires arabes!), pour maintenir Bachar el-Assad sur ses pieds.

L'intérêt stratégique de l'Iran en Syrie est majeur et double: il concerne la sauvegarde de la continuité géographique et géopolitique de l'axe chiite Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth et la préservation du lien ombilical avec sa principale force turbulente au Moyen-Orient, le Hezbollah (qui reconnaît être impliqué en Syrie, en Irak et au Yémen).

L'implication de l'Iran en Syrie est à la fois directe, à travers Faïlak al-Qods, les forces spéciales des Gardiens de la Révolution islamique (dont le commandant n'est autre que le général Qassem Souleimani), et indirecte, via la milice du Hezbollah (dont le chef est Hassan Nasrallah), les deux formations ne pouvant pas intervenir en Syrie sans le feu vert explicite de wali el-fakih, le Guide suprême de la République islamique chiite d'Iran, Ali Khameneï (le seul qui peut décider de la guerre et de la paix, concernant l'oumma chiite, de l'aveu même des dirigeants du Hezb).

C'est ce précieux soutien chiite hezbollahi-iranien au sol qui a permis au soutien aérien russe de produire l'effet escompté : sauver le soldat Bachar.


 7  Turquie


Certes, Recep Tayyip Erdogan est un farouche opposant à Bachar el-Assad, mais sans plus. Il parle, s'énerve et vocifère, mais n'a rien fait de tangible et de sérieux contre le régime syrien au cours des sept ans de ce conflit sanglant, à moins de prendre en compte le rôle ambigu de la Turquie dans la montée et l'enracinement des groupes islamistes anti-Bachar!

Par contre, la Turquie se montre depuis le départ très active sur le front kurde. Suite aux tensions grandissantes avec les Etats-Unis (bien avant l'affaire du pasteur américain emprisonné à Izmir), la Turquie tente de se rapprocher de la Russie. Elle profite du chaos de la guerre pour affaiblir les forces kurdes, en intervenant directement dans le conflit syrien, afin d'entraver les visées autonomistes des Kurdes syriens et d'éviter que l'éventuelle autonomie d'un Kurdistan syrien ne booste les autonomistes et indépendantistes kurdes en Turquie.

 8  Arabie saoudite


C'est le principale pays opposé à Bachar el-Assad et un des grands perdants du conflit syrien sur le plan géopolitique. Malgré une implication active dans ce dossier, sur les plans politique (pour assurer la relève de Bachar el-Assad), militaire et financier (fourniture d'armes et d'argent à certains groupes rebelles au début de la révolution, qui se sont révélés être d'obédience islamiste; pas à l'Etat islamique!), constat d'échec, c'est un fiasco.

Le royaume sunnite n'a réussi ni à faire tomber le régime alaouite syrien (confession islamique proche du chiisme) ni à limiter l'influence de l'Iran chiite au Moyen-Orient. Le « Croissant chiite », terme fréquemment utilisé par les Saoudiens pour désigner la sphère d'influence chiite dans la région (Iran, Irak, Syrie, Liban, Yémen, Bahrein), est en passe de devenir une « pleine lune » comme disait un des dirigeants de l'Arabie saoudite.

Et pour ne rien arranger aux affaires saoudiennes, le royaume, avec d'autres pays du Golfe, est par ailleurs enlisé dans la guerre au Yémen, incapable de limiter l'expansionnisme hezbollahi-iranien à son flanc gauche.

Maigre consolation, l'arrivée d'un président américain très hostile à l'Iran et peu regardant sur l'usage que font les Saoudiens des armes américaines. Il a d'ores et déjà saboté l'accord conclu avec l'Iran sur le dossier nucléaire et alourdi les sanctions à l'égard du régime des mollahs et de la milice chiite libanaise. En contrepartie, l'Arabie saoudite a béni le Muslim Ban de Donald Trump et a conclu avec les Etats-Unis pas moins de 380 milliards de dollars de contrats (mai 2017).

 9  Qatar


Tout faut depuis le début et toujours là où il ne faut pas être. Pas en ce qui concerne le taux d'émission de gaz à effet de serre (record mondial), ni de l'organisation de la Coupe du monde de football de 2022 (une aberration sur les plans écologique et humanitaire, qui a déjà couté la vie à des centaines de travailleurs étrangers).

Sur le plan politique, le Qatar n'en a pas fini avec ses contradictions. Il investit massivement dans les pays occidentaux et héberge le commandement central des États-Unis au Moyen-Orient, ce qui ne l'empêche pas de défendre les Frères musulmans en Egypte, une organisation considérée même par l'Arabie saoudite comme terroriste, et de fermer les yeux sur les prédicateurs islamistes présents dans le pays et les dérives déontologiques d'al-Jazeera (chaine créée par le père de l'actuel émir du Qatar, où les islamistes ont droit de cité, qui est partant pour tous les combats, sauf quand il s'agit des affaires internes qataries, comme ces centaines de morts pour rendre le caprice du Mondial une réalité).

Au début de la révolte, le Qatar s'est impliqué dans le conflit syrien, avec la contribution active de l'Arabie saoudite, de la Turquie et des Etats-Unis, en soutenant des groupes syriens ouvertement islamistes, comme l'ex Front al-Nosra (Fatah el-Cham), de l'aveu même de l'ex-Premier ministre qatari (Hamad ben Jassem al-Thani, octobre 2017). Récemment, ses tentatives de rapprochement avec la Turquie, la Russie et l'Iran, ne sont pas passées inaperçues. C'est ce qui a provoqué la colère de son voisin en mai 2017.

Des raisons économiques et gazières, ainsi qu'une rivalité idéologique et géopolitique, expliquent la tension entre le Qatar et l'Arabie saoudite. A force de vouloir de soi-disant bonnes relations avec tout le monde, la petite péninsule pourrait devenir véritablement une île, le royaume est déterminé à creuser un canal pour détacher l'émirat de la grande péninsule arabique une fois pour toutes.

 10  Irak


Alors que l'imbécile qui a fait plonger le Moyen-Orient dans le chaos, George W. Bush, coule des jours heureux dans son ranch, s'adonnant à sa passion, la peinture, offrant l'Irak à l'Iran sur un plateau en argent, aujourd'hui le pays d'entre les deux fleuves est plus préoccupé par le nettoyage des territoires autrefois contrôlés par Daech (notamment Mossoul), la stabilisation des régions libérées et la fermeture hermétique de la frontière syro-irakienne aux jihadistes.

 11  Israël


Neutre dans le conflit syrien, par rapport à la problématique pro/anti-Assad, penchant très tôt pour une Syrie mal contrôlée par Assad, que pour une Syrie bien contrôlée par les islamistes. La principale préoccupation des Israéliens en Syrie depuis le début du conflit, c'est la présence et l'enracinement, de l'Iran et du Hezbollah, et le transfert d'armes de la Syrie au Liban. C'est dans ce cadre que s'inscrivent les raids menés régulièrement par l'Etat hébreux contre les positions militaires et miliciennes chiites en Syrie, la plupart du temps via l'espace aérien libanais, en violation de la souveraineté libanaise et du droit international.

D'ailleurs, dans le sillage du dernier raid israélien mené en Syrie, mardi 4 septembre, le ministre israélien du Renseignement Yisrael Katz, a fait savoir que Tsahal a mené au cours des 18 derniers mois, pas moins de 200 attaques aériennes sur des objectifs militaires iraniens en Syrie. L'info a été confirmée plus tard par une porte-parole de l'armée israélienne. Ce chiffre impressionnant est à rajouter aux 100 raids aériens menés contre des objectifs syro-hezbollahi-iraniens aux cours des premières années de la guerre syrienne, d'après un aveu de l'ex-commandant en chef de l'armée de l'air israélienne, le général Amir Eshel, fait en août 2017.

En mai dernier, après le lancement par des militaires iraniens, à partir du territoire syrien, d'une vingtaine de roquettes en direction d'Israël, l'armée israélienne avait lancé une vaste offensive aérienne, près d'une cinquantaine de raids, visant à détruire l'ensemble des infrastructures iraniennes aux quatre coins de la Syrie (ont été visés des centres de renseignement, des dépôts d’armes, des entrepôts, des postes d’observation et des centres logistiques, ainsi que des radars et une partie de la défense aérienne du régime d'Assad).

Au total, Israël a mené près de 300 raids sur le territoire syrien depuis 2013, soit une moyenne d'un raid par semaine depuis six ans. Les dernières frappes israéliennes (notamment celles de mai 2018) ont été menées par des F-35 flambant neufs, des avions de chasse américains furtifs de la 5e génération (Israël en a commandé une cinquantaine), auxquels l'Iran est réduit à opposer quelques Kowsar (présentés en grande pompe en août 2018 comme étant 100% 'Made in Iran'), des avions qui se sont révélés être rien d'autre qu'un bricolage de vieux F-5 américains datant sans doute de l'époque du Shah (années 1960).

 12  Jordanie


Comme beaucoup de pays dans le monde, notamment arabes, menacés par les groupes islamo-jihadistes et qui ne s'embarrassent pas trop de considérations éthiques, le royaume ne voit pas d'un mauvais œil le maintien d'Assad au pouvoir. Assad ou le chaos fonctionne aussi en Jordanie, qui a cherché à rester neutre à égale distance du régime syrien et des rebelles, des Américains et des Russes.

Depuis le début du conflit jusqu'à aujourd'hui, les préoccupations majeures de la Jordanie, sont de trois ordres : contrôler sa frontière avec la Syrie (fermée depuis trois ans), gérer au mieux l'afflux massif de réfugiés syriens et éviter l'infiltration des jihadistes dans le pays.

 13  Liban


Sur la Syrie, le pays du Cèdre est divisé depuis la nuit des temps. Bien avant la révolte syrienne contre Bachar el-Assad en 2011 et l'intervention du Hezbollah, bien avant l'assassinat de Rafic Hariri et la fin de l'occupation syrienne en 2005, bien avant la Pax Syriana et la terreur syrienne de 1990, bien avant l'entrée des troupes syriennes en 1976 et les déluges de fer et de feu qui l'ont accompagné, bien avant le coup d'Etat de Hafez el-Assad en 1970, bien avant l'éphémère République arabe unie en 1958 et bien avant l'indépendance du Liban en 1943.

Bien que partageant les mêmes préoccupations que la Jordanie, le Liban n'a été capable de contrôler sa frontière avec la Syrie qu'il y a tout juste un an. Et pour cause, un tel contrôle dans le passé, aurait entravé de facto la libre circulation des miliciens du Hezbollah.

Aujourd'hui le clivage politique au Liban est profond.  Il se situe entre les politiciens pro-régime et pro-Hezb (Nasrallah, Berri, Aoun, Bassil, Mikati, etc.), qui se pressent pour la normalisation des relations avec le régime syrien, et les politiciens anti-régime et anti-Hezb (Hariri, Gemayel, Geagea, etc. ; la girouette Joumblatt tourne au gré du vent comme d'habitude, pro-Assad depuis toujours, anti-Assad un moment, puis pro-Assad un laps de temps, et anti-Assad aux dernières nouvelles), opposés à une normalisation des relations avec Bachar el-Assad comme si de rien n'était.

Le Liban est surtout sans gouvernement depuis mai pour diverses raisons, dont les trois principales sont: les disputes politiciennes sur le partage du fromage gouvernemental, l'issue de la guerre en Syrie (notamment la dernière des grandes batailles, Idlib) et le verdict du Tribunal spécial pour le Liban (dans l'assassinat de l'ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri, où cinq membres du Hezbollah sont accusés d'avoir organisé l'attentat terroriste du 14 février 2005 ; le réquisitoire et les plaidoiries des parties sont programmés courant septembre).


 14  Russie


Pour la Russie, la Syrie représente un intérêt stratégique majeur: à la fois sur le plan régional (pour préserver ses intérêts économiques et militaires, au Moyen-Orient et en Méditerranée) et international (tourner la page de l'humiliation de l'effondrement de l'Union soviétique). Vladimir Poutine est le seul, principal et véritable parrain de Bachar el-Assad.

Grâce à une intervention massive commencée en septembre 2015, qui a essentiellement visé les forces rebelles modérées et islamistes, épargnant l'organisation terroriste Daech sauf quand cela s'est s'avéré nécessaire, Poutine a réussi en trois ans à sortir le régime syrien du pétrin dans lequel il était à l'été 2015. Assad et Poutine pouvaient s'offrir le luxe de ne pas s'occuper de l'Etat islamique sachant très bien que c'est la Coalition internationale qui s'en charge sérieusement depuis août 2014.

Toujours est-il que c'est l'obstination de la Russie, avec l'aide de la Chine, à bloquer toute résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie (une douzaine, depuis octobre 2011), qui a permis à Assad de ne pas lâcher du leste et à écraser la révolte d'une manière impitoyable. C'est précisément ce qui a poussé les opposants au régime à commettre une triple erreur fatale, la radicalisation de la confrontation, sa généralisation et sa militarisation, avec deux conséquences majeures, l'enlisement du conflit (et son lot de morts, de blessés et de réfugiés) et l'épanouissement de Daech (assurant l'import de combattants étrangers vers la Syrie et l'export du terrorisme dans le monde).

Aujourd'hui, les préoccupations actuelles de la Russie sont de deux ordres. Sur le plan interne, mettre le régime de Bachar el-Assad définitivement à l'abri des poursuites pénales internationales pour les crimes contre l'humanité commis depuis sept ans, le blanchir de ses crimes de guerre, lui remettre un casier judiciaire vierge et le réhabiliter aux yeux des pays occidentaux. Sur le plan externe, la Russie voudrait contenir l'influence iranienne en Syrie (c'est pour cette raison que les missiles S-300 et S-400, contrôlés par les Russes, déjà déployés ou en cours de déploiement, sont restés cloués au sol, en mai comme en septembre, pendant que les avions israéliens prenaient pour cibles les régions de Tartous, Hama et Damas ; en mai 2018, les Israéliens avaient même prévenu les Russes de l'ampleur des frappes qui viseront les infrastructures iraniennes en Syrie) et obtenir le départ des troupes américaines présentes en Syrie (quelques milliers de militaires qui soutiennent les FDS, notamment à Raqqa), afin de rester seule, maitre de la situation.


 15  Coalition internationale (Etats-Unis, Royaume Uni, France, etc.)


Impliqués militairement dans le conflit depuis août 2014, pour vaincre Daech, ce qui est fait, mais surtout, pour éviter la réactivation de l'organisation terroriste en Syrie et en Irak, empêcher les combattants étrangers de retourner dans les pays occidentaux et aider le gouvernement irakien (Irak) et les forces rebelles syriennes à Raqqa (Syrie) à stabiliser les zones libérées de Daech et redonner un nouveau souffle de vie après l'Etat islamique.

Le discours des pays occidentaux est à peu près le même, c'est dit d'une manière plus ou moins directe avec quelques nuances : la fin du conflit en Syrie passe par une solution politique, aux Syriens de décider de leur avenir, Assad est la source du problème plutôt que la solution. Le dernier à affirmer ce triptyque véridique, est le président français Emmanuel Macron, le 27 août pour être précis (à partir de 17:00).

« En Syrie, la situation reste extrêmement grave et préoccupante... la solution durable à ce conflit sera politique (...) Nous abordons sans doute les derniers mois du conflit avec un défit humanitaire essentiel dans la région d'Idlib... Le régime menace de créer une nouvelle tragédie humanitaire dans la région d'Idlib et ne montre jusqu’à présent aucune volonté pour négocier la moindre transition politique. » A tous ceux d'Orient et d'Occident qui font la queue à plat ventre sur la route de Damas, le président français rajoute : « Nous voyons bien ceux qui voudraient, une fois la guerre contre Daech achevée, faciliter ce que d’aucun appelle un retour à la normale. Bachar el-Assad resterait au pouvoir, les réfugiés de Jordanie, du Liban, de Turquie, retourneraient chez eux, et l’Europe et quelques autres reconstruiraient (…) je pense qu’un tel scénario serait néanmoins une erreur funeste. Qui a provoqué ces millions de réfugiés ? Qui a massacré son propre peuple ? Il n’appartient pas à la France de désigner les futurs dirigeants de la Syrie, pas plus qu’à un autre pays. Mais c’est notre devoir et notre intérêt que de nous assurer que le peuple syrien sera bien en situation de le faire. »

Illustration de Jeffrey Smith, parue dans New York Magazine le 3 janvier 2018, à l'occasion de la sortie d'un autre livre explosif sur Donald Trump, "Feu et fureur à l'intérieur de la Maison Blanche"

Au final, l'homme qui se comporte comme un « élève de 6e » d'après Mattis lui-même, ne tuera pas le tyran de Damas, il ordonnera simplement des frappes aériennes et mangera son hamburger et ses frites avant qu'ils ne soient immangeables. 59 missiles Tomahawk seront balancés sur la Syrie. Ils feront pschitt.

Aujourd'hui, Bachar el-Assad est sur le point de lancer une des dernières plus grandes batailles de la guerre en Syrie. Khan Cheikhoun est à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Idlib. La région sera le théâtre d'un grand massacre, conventionnel cette fois. C'est tellement conventionnel que pour le coup Donald Trump a décidé de prendre le devant pour ne pas avoir à revivre l'expérience d'avril 2017, manger froid. « Le président Bachar al-Assad de Syrie ne doit pas attaquer imprudemment la province d'Idlib. Les Russes et les Iraniens commettraient une grave erreur humanitaire en participant à cette potentielle tragédie humaine. Des centaines de milliers de personnes pourraient être tuées. Ne laissez pas cela arriver! »



Et dire que cette déclaration est celle du président du pays le plus puissant au monde, qui prévoit 689 milliards de dollars de dépenses militaires pour l'année 2019, soit 10 à 12 fois le budget militaire de la Russie ou de la France, le PIB d'un pays comme la Suisse ! Non mais qu'est-ce que l'humanité a fait au bon Dieu pour mériter cela ? 

mercredi 22 août 2018

Uri Avnery : peut-on quand on est (pro)Palestinien regretter la disparition d'un Israélien ayant participé à la création d'Israël et à la Nakba ? (Art.554)


Tout y était pour qu'il le devienne. Le look, le verbe et le lieu. Et pourtant, « nul n'est prophète en son pays » autant qu'Uri Avnery.



Il faut croire qu'il n'y a pas que le hommous et l'huile d'olive qui augmentent la longévité des êtres humains. Une vie bien remplie fait tout autant. En combinant les deux, Uri Avnery a réussi à repousser son départ jusqu'à l'âge de 94 ans. Nous ne le connaissons pas beaucoup dans le monde arabe, au Liban en particulier, et nous avons tort. Helmut Ostermann, de son vrai nom, est né en Allemagne. Il émigre en Palestine en 1933, l'année où Adolphe Hitler devint chancelier du Reich et cauchemar des Européens, Juifs compris. Il combat pour la création de l'Etat hébreux en 1948. Plus tard, il s'oriente vers le journalisme. Il n'hésite pas à dénoncer à travers ses écrits les dérapages et les dérives du jeune Etat. Cela lui vaut dans les années 1950, un passage à tabac par des soldats qui étaient sous le commandement d'Ariel Sharon. Il échappe même à une tentative d'assassinat. Dans les années 1960 et 1970, il est député à la Knesset, une bonne dizaine d'années. Au cours de l'invasion du Liban par l'armée israélienne en 1982, il traverse les lignes ennemies pour rencontrer Yasser Arafat à Beyrouth. En 1993, il crée Gush Shalom, le Bloc de la paix. Et à partir de ce moment, il devient un infatigable militant pour la pacification des relations entre les Israéliens et les Palestiniens.

En mai 2014, Uri Avnery a publié un article, « Rêves de Patagonie », concernant la visite du pape François en Israël, au cours de laquelle il avait déposé une couronne de fleurs sur la tombe de Theodor Herzl, l'auteur de Der Judenstaat (L'État des Juifs, 1896). A l'époque, Walid Joumblatt avait donné la réplique au journaliste israélien, le considérant au passage comme un « ami ». Bakhos Baalbaki décida de s'en mêler afin de dénoncer « la culture en trompe-l’œil du Beik », surnommé par un ami plein de sagesse et de sarcasme, et producteur d'huile d'olive à ses heures perdues, el-kezbé el-kbiré. Il a été question du contenu des deux lettres, du parcours des deux hommes, de l'éventualité de la création d'Israël en Argentine et au Kenya, de l'effondrement de l'empire ottoman, du fondateur du mouvement sioniste Theodor Herzl et du casse-tête des réfugiés palestiniens.

Depuis sa mémorable partie d'échecs avec Yasser Arafat alors que Beyrouth était assiégée par l'armée israélienne, Uri Avnery considérait Abou Ammar comme « un des plus grands dirigeants de la seconde moitié du XXe siècle ». Ce ne sont pas des mots en l'air d'un bobo de gauche, pour faire bonne figure. Avnery a prouvé à maintes reprises, à ses risques et périls, qu'il était sincère. A travers son mouvement, Gush Shalom, il a milité en faveur de la solution à deux Etats et plus précisément, pour la création de l'Etat de Palestine, le retour aux frontières de 1967, le démantèlement des colonies et le partage de Jérusalem. Inutile de dire qu'il n'y pas beaucoup d'Israéliens comme lui et c'est peu dire.

Ce soutien à ses ennemis d'antan est allé jusqu'à ne pas condamner la violence palestinienne, même après ce weekend sanglant du mois de juin 2001, au cours duquel une vingtaine d'Israéliens avaient été tués par un attentat-suicide commis dans une discothèque fréquentée par de nombreux adolescents. « Après tout, j'étais moi-même un terroriste (…) Mes propres souvenirs de cette période sont un très bon guide pour moi aujourd'hui ». Il y a peu de gens de ce calibre dans le monde. Uri Avnery fait référence à ses services pendant trois ans (1938-1941), alors qu'il n'était qu'un adolescent de 15 ans, au sein de l'Irgoun, une des milices juives, considérée comme « terroriste » par les Britanniques, ainsi que par David Ben Gourion lui-même (le fondateur de l'Etat d'Israël). Pour mieux comprendre cette attitude incompréhensible pour certains, il faut savoir que l'Irgoun, dirigée un moment par Menahem Begin (1943-1948), a été responsable, entre autres, de l'attentat contre l'hôtel King David à Jérusalem en 1946 (92 morts), qui poussera progressivement les Britanniques à mettre fin à leur mandat sur la Palestine, et du massacre de Deir Yassine en 1948 (120 morts), un des principaux éléments déclencheurs de l'exode massif des Palestiniens, qui générera 70 ans plus tard, près de 5 millions de réfugiés palestiniens.

La « guerre d'indépendance », la « Nakba » ou la « création d'Israël » (appellation des événements de 1948 selon que l'on soit pro-Israéliens, pro-Palestiniens ou neutre), marquera Uri Avnery pour le reste de sa vie. « J'ai vu ce qui s'est passé (...) J'ai vu la Nakba telle qu'elle était: j'ai été dans des villages arabes (vidés) où la nourriture se trouvait sur le table et il faisait encore chaud (...) Je suis sorti de cette guerre totalement convaincu que nous devons faire la paix avec le peuple palestinien. » Pour ce faire, il a milité pour que « les Israéliens comprennent la Nakba », la catastrophe qui a frappé les Palestiniens à la fin des années 1940, et pour que « les Palestiniens réalisent l'impact de l'Holocauste », la catastrophe qui a frappé les Juifs au début des années 1940. Il était déterminé à « ne pas mourir jusqu'à ce que tout cela se produise ». Hélas, il a dû se rendre à l'évidence, « nul n'est prophète en son pays », comme l'a dit Jésus à son retour à Nazareth. Fils de Dieu, on ne le prenait que pour le fils d'un charpentier.

Beaucoup de monde en Israël et ailleurs se réjouiront de la mort d'Uri Avnery. Et pourtant, depuis lundi, les hommages tombent les uns après les autres. Deux se distinguent de tous, au moins en Orient, ceux de Walid Joumblatt et de Robert Fisk, au Liban. Les deux hommes connaissaient bien le journaliste et écrivain israélien. Pour le leader druze et ex-chef du Parti socialiste libanais, « la disparition d’Uri Avnery est une grande perte pour la cause de la paix et la solution des deux États ». Le beik de Moukhtara est allé jusqu'à déclarer que son départ « le jour de l’Adha, la fête du sacrifice, est ironiquement symbolique ». Pour la légende anglaise du journalisme oriental, Uri Avnery était l'un des quelques « héros du Moyen-Orient (…) son histoire est digne d'un film, mais il n'y aura pas de Spielberg pour le diriger ». Une façon habile de Fisk de lancer sa ligne de pêche dans la mare d'Hollywood.


Pour être juste, il faut reconnaître que dans ce tableau quasi parfait, il y a un petit bémol, la position d'Uri Avnery sur les réfugiés palestiniens où il ne propose qu'une « solution symbolique », d'après les propos rapportés par un de ses amis, Robert Fisk justement. J'en avais déjà parlé en long et en large dans mon article de 2014. Pour résumer, disons que le mouvement d'Uri Avnery, Gush Shalom, propose de permettre seulement à une petite minorité de Palestiniens de rentrer en Israël, rendant de l'implantation de l'écrasante majorité des Palestiniens réfugiés dans les pays d'accueil, la seule solution réalisable, ce qui est dans l'intérêt d'Israël bien évidemment. Pas de chiffres officiels, mais ceux qui circulent sont de l'ordre de 2% vs. 98% : 100 000 Palestiniens pourraient retourner sur leurs terres et la terre de leurs ancêtres, et 4 900 000 Palestiniens, resteraient là où ils se sont réfugiés et là où leurs ancêtres s'étaient réfugiés, un tiers vivant dans des conditions difficiles dans 58 camps situés au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et à Gaza.

C'est là où le bât blesse. Les sionistes et les dirigeants d'Israël s’autorisent depuis plus d’un siècle, à faire immigrer en Israël des ressortissants juifs du monde entier (il n'y avait qu'une dizaine de milliers de Juifs en Palestine à la fin du 19e siècle!), des gens qui n'ont aucun lien avec la Terre sainte depuis des siècles, mais ont toujours refusé et refusent toujours aux 750 000 Palestiniens chassés entre 1947 et 1950 (des 900 000 Palestiniens de la Palestine mandataire, soit 84% de la population de l'époque), ainsi qu'à leurs descendances, de retourner sur leurs terres ou sur le lieu de naissance de leurs parents. Cette discrimination est tout simplement intolérable.

Selon l'UNRWA, l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, le Liban accueille officiellement 449 957 réfugiés palestiniens (rien avoir avec les 180 000 Palestiniens du recensement libano-palestinien bâclé de 2017!), c'est 10% de la population libanaise. A ce chiffre, il faut rajouter plus de 50 000 réfugiés palestiniens de Syrie et 1 500 000 de déplacés syriens ! Aujourd'hui, un tiers des habitants du Liban sont des réfugiés. La situation est potentiellement explosive.

Rencontre entre Uri Avnery et Yasser Arafat à Beyrouth, le 3 juillet 1982

Les propositions d'Uri Avnery et de Gush Shalom concernant le conflit israélo-palestinien, sont sans l'ombre d'un doute progressistes. Elles créent les conditions optimales pour espérer parvenir un jour à une paix juste et durable entre les Israéliens et les Palestiniens, conformément aux nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. Cependant, celles concernant les réfugiés palestiniens laissent à désirer. Elles sont le moins qu'on puisse dire, du côté arabe, palestinien et libanais en particulier, injustes. Mais, que peut-on encore proposer de réalisable et non réaliste, qui puisse convenir à tous les protagonistes, concernant « le plus inextricable et explosif des problèmes laissés par les événements de 1948 », pour reprendre le constat de l'historien israélien Benny Morris? On peut quand même avec un minimum de bonne volonté de part et d'autre. Toujours est-il que ce détail ne doit pas faire oublier l'essentiel. Avec la disparition d'Uri Avnery, le camp de la paix au Moyen-Orient perd le plus pro-palestinien des Israéliens.