mercredi 20 septembre 2017

La 72e Assemblée générale de l'ONU et ses face-à-face : Macron vs. Trump, climat vs. Corée, la Coalition vs. l'Axe, les Forces démocratiques syriennes vs. Daech, et j'en passe et des meilleurs (Art.467)


<error/like-button>{ "id":http://http://focussurlemonde.blogspot.fr/2017/09/la-72e-assemblee-generale-de-lonu-et.html", "shares": ~ }

C'est la grand-messe diplomatique à New York. A l'honneur, l'Orient dans tous ses Etats, qu'il soit Proche, Moyen ou Extrême. Il sera question de l'interminable guerre en Syrie, de l'anéantissement imminent de Daech en Irak, de l'émergence incontournable du Kurdistan, de la remise en cause de l'accord international conclu avec l'Iran sur son programme nucléaire, au grand bonheur d'Israël et au grand dam du reste du monde, de la persécution de la minorité musulmane des Rohingyas en Birmanie et de la menace nucléaire que fait peser sur le monde un sale petit morveux parachuté chef suprême de la République populaire démocratique de Corée. Non mais sans blague, cette fascination des tyrans de tous les temps pour la « démocratie ».

Au menu il y a forcément aussi le sujet le plus grave pour l'avenir de l'humanité. Ce n'est certainement pas Rocket-Man, l'homme-missile, surnom donné hier dans la cour de récréation de l'ONU par Donald Trump à son camarade Kim Jong-un. C'est le changement climatique induit par l'inconscience des êtres humaines, qui vivent encore au-dessus de leurs moyens, polluant la perle de l'Univers et gaspillant ses ressources avec une irresponsabilité effrayante. S'aidant d'Harvey, d'Irma, de José, de Katia, de Maria et de toute la famiglia d'ouragans et de cyclones de grande puissance, jamais Éole n'a été aussi déterminé à signifier à Donald Trump qu'il n'est qu'un bouffon et un désastre pour le monde.

« Le fléau de notre planète aujourd'hui est un petit groupe d'Etats voyous qui violent les principes sur lesquels l'ONU est fondée. » Le locataire de la Maison Blanche a parfaitement raison. Le problème c'est que cela s'applique aussi bien sur lui que sur l'autre morveux. Le fléau de notre planète aujourd'hui c'est surtout le dénommé Donald Trump, ce président de l'Etat le plus puissant qui fascine et façonne le monde, qui se comporte comme un voyou, menaçant de « détruire totalement la Corée du Nord », alors qu'il s'est permis de retirer son pays, les Etats-Unis, grand-pollueur et gros-gaspilleur, d'un accord international sur le climat conclu par 195 délégations du monde (2015), parce qu'il n'est pas conforme à sa philosophie égocentrique « America First », parce qu'il devait remplir son « devoir solennel de protéger l'Amérique et ses citoyens » et parce qu'en tant que président il ne pouvait pas « avoir d'autres considérations au-dessus du bien-être des citoyens américains ». On croit rêver.

Il l'a fait sachant que si on n'agissait pas tout de suite et d'une manière draconienne pour limiter les effets qui sont déjà là, l'élévation des températures de la Terre pourrait atteindre 3 à 5°C à la fin du siècle, entrainant de fréquentes périodes d'inondations, de canicule et de sécheresse, la montée des eaux se chiffrera en une dizaine de mètres dans certaines contrées, les réfugiés et les déplacés climatiques se compteront par centaines de millions, des milliers d'espèces disparaitront, la sécurité alimentaire de l'humanité sera sérieusement menacée, et le « 7e continent de plastique » deviendra certainement membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Et ça prétend « Make America great again ». Non mais quelle mouche a piqué une partie des Américains pour imposer au monde entier un bouffon de cette trempe ! En tout cas, le président français, Emmanuel Macron, a tenu à faire parvenir jusqu'aux oreilles de son homologue américain, qui n'a pas abordé une seule fois le sujet du climat, que « la France refusera toute escalade (...) c'est intempestif de mettre en avant la menace (de guerre contre la Corée du Nord) » et que « l'avenir du monde c'est celui de notre planète qui est en train de se venger de la folie des hommes (...) cet accord (sur le climat) ne sera pas renégocié ». Et paf, encore une ! Ah lui, il est passé maitre en claques.


Aux dernières nouvelles, le Nicaragua a finalement décidé de rejoindre le concert des nations sur ce sujet. De ce fait, les Etats-Unis se retrouvent seuls avec la Syrie, au ban des nations sur le réchauffement climatique. Qui l'aurait cru ! Ayant abordé le sujet en long et en large dans un article récent, quand le président américain avait annoncé le 1er juin le retrait de son pays de l'Accord de Paris sur le climat, je n'y reviendrai pas. Je me concentrerai sur un autre sujet qui marquera le débat annuel de la 72e Assemblée générale de l'ONU, qui se tient du 19 au 25 septembre, la « question d'Orient », qui est plus que jamais d'actualité.

Attendu parmi tous ces chefs d'Etat, le président de la République libanaise, Michel Aoun, ne manquera pas à l'appel. Il viendra à New York conter et raconter comment le Liban a vaincu Daech. Il n'abordera pas la fin farfelue du film. Et pour cause, il n'y a ni de quoi se gargariser ni de quoi pavoiser. Certains les ont déjà oubliés. Pas moi, pas vous, pas du tout. Les jihadistes évacués du Liban à la hâte et à la dérobée dans des bus climatisés et parfumés à l'eau de Cologne, sont bel et bien arrivés à bon port, sains et saufs, dans la région de Deir ez-Zor, à l'Est de la Syrie. Le Grand Sérail vient d'en avoir la confirmation via une carte postale postée il y a quelques jours. Que Bachar el-Assad et Hassan Nasrallah soient chaleureusement remerciés et qu'Allah leur accorde sa bénédiction, sans eux, l'Etat libanais se serait permis de déférer ces terroristes devant la justice des hommes. Mon Dieu, on y a échappé de peu !

Ce ne sont pas les chefs d'accusation qui manquaient. Le dossier était prêt et bien étoffé. Il ne manquait que le feu vert des dirigeants libanais, qui ont finalement préféré appliquer la politique de l'autruche, comme à l'accoutumée, et laisser faire l'Etat dans l'Etat : participation aux activités terroristes du groupe terroriste Daech, occupation illégale d'un territoire libanais pendant au moins quatre ans, attaques meurtrières contre les forces armées libanaises, organisation d'attentats terroristes au Liban ayant tué et blessé des dizaines de Libanais, enlèvement et prise d'otages, exécutions sommaires d'une douzaine de militaires libanais, dont au moins deux par décapitation barbare, et j'en passe et des meilleures. Le duo Assad-Nasrallah voulait que les Libanais croient qu'il ne s'agissait que d'aventuriers de l'extrême, de camping sauvage, de jets de pétards et de chasse sans permis.

Nous devons remercier également Vladimir Poutine, qui a demandé à la Coalition internationale, essentiellement américaine, de cesser le blocage du convoi terroriste au beau milieu du désert car cela gênait soi-disant l'aviation russe, et le très discret Ali Khameneï, Guide suprême de la République islamique d'Iran, le chef de ce qu'on peut désigner par l'Internationale Chiite, wilayat el-fakih, le responsable de facto des questions stratégiques touchant les membres de l'organisation, sans eux, cette exfiltration n'aurait jamais pu se concrétiser.

Ainsi, les jihadistes évacués du Liban, qui sont en majorité de nationalité syrienne, pourront maintenant s'attaquer à leur nouvelle mission, celle pour laquelle le tyran de Damas a accepté de les récupérer, non pour les beaux yeux du beau-fils du président libanais ni parce que le chef du Hezbollah serait allé à Damas plaider cette action humanitaire, mais pour qu'ils aillent combattre sur les fronts nord et est de Deir ez-Zor, afin d'empêcher les Forces démocratiques syriennes (FDS, une coalition de groupes armés syriens, kurdes et arabes, musulmans sunnites et chrétiens syriaques, soutenue par la Coalition internationale), qui contrôlent le Nord-Est de la Syrie, de progresser dans l'Est du pays. Eh oui, « l'évacuation de la honte » n'avait comme but principal que celui-là, tout le reste n'était que palabres et poudre aux yeux.

L'enjeu géo-polico-militaire actuel est donc le contrôle de la province et de la ville de Deir ez-Zor. Sur le terrain, il y a deux protagonistes : d'un côté, le régime de Bachar el-Assad, soutenu de diverses manières par l'Iran, le Hezbollah et la Russie, et de l'autre côté, les forces arabo-kurdes, les FDS, appuyées par la Coalition internationale arabo-occidentale. Les deux camps n'ont absolument pas les mêmes objectifs à Deir ez-Zor.

-> L'axe Damas-Beyrouth-Téhéran-Moscou vise principalement à renforcer le régime syrien (maintenant qu'il est sauvé grâce à l'intervention massive de la Russie depuis deux ans) et à gagner du terrain (comme à Alep), surtout par rapport aux troupes arabo-kurdes des FDS, qui constituent une relève sérieuse et inquiétant pour l'Axe, en cas de chute du régime et éclatement de la Syrie. La lutte contre Daech n'est pas l'objectif principal de l'Axe. Elle ne l'a jamais été, comme l'a confirmé le timing et le choix de la bataille d'Alep en décembre 2016, une ville où l'on n'avait pas vu un jihadiste de Daech depuis trois années. Cet objectif est invariable depuis le 11 mars 2011, la survie de la tyrannie alaouite des Assad face à la rébellion sunnite qui la menace dans son existence. La lutte contre l'Etat islamique, l'Axe le fait au cas par cas, au gré des intérêts sur le terrain. L'évacuation des jihadistes de Daech du Liban, leur accompagnement sous haute protection, leur ravitaillement en eau et en vivres pendant le blocage et leur installation en toute quiétude dans la province de Deir ez-Zor, l'a démontré magistralement.

-> La Coalition internationale arabo-occidentale vise principalement l'anéantissement de l'organisation terroriste Etat islamique, depuis sa constitution en août 2014. Cet objectif conduit une partie des 70 pays qui forment la Coalition à renvoyer le sort d'Assad aux calendes grecques, pour le moment. En tout cas, grâce aux 26 871 frappes aériennes de la Coalition contre les positions de Daech en Irak et en Syrie (assurées par les Etats-Unis à hauteur de 69% et 96%), et aux armées irakienne et libanaise, 90% du territoire irakien occupé par l'Etat islamique et 100% du territoire libanais occupé par Daech, ont été libérés. Le territoire de l'Etat islamique se réduit comme une peau de chagrin. La bande d'Abou Bakr el-Bagdadi est cantonnée en Syrie. Les forces arabo-kurdes, FDS, ont déjà conquis la veille ville de Raqqa, capitale de l'Etat islamique. Elles foncent sur le dernier véritable bastion de l'organisation terroriste, à Deir ez-Zor. Et voilà ce qui n'arrange pas les affaires de l'Axe, mais alors là, pas du tout. D'où le deal de la honte que l'Axe a conclu avec la succursale de Daech au Liban il y a quelques semaines. D'où aussi le raid effectué par l'aviation russe contre une position des FDS à l'est de l'Euphrate près de Deir ez-Zor, il y a quelques jours.

C'est donc une course contre la montre qui est engagée depuis plusieurs semaines, entre l'Axe et la Coalition, pour le contrôle de l'Est de la Syrie. En gagnant Deir ez-Zor, la Coalition et les FDS couperont ce qui reste du territoire de l'Etat islamique en deux et isoleront Daech essentiellement en Syrie, ce qui accélérera leur anéantissement en Irak. Par contre, il y a fort à parier que si on pouvait marquer les 320 jihadistes de Daech qui ont été évacués du Liban avec une puce électronique comme les bêtes, on pourrait facilement retrouver leurs traces sur le front nord de Deir ez-Zor, face aux forces arabo-kurdes, cohabitant pacifiquement avec les troupes du régime syrien. Contrairement à ce que l'on a pensé au départ, l'objectif de l'Axe n'a jamais été de faire passer ses combattants aguerris, qui rappelons-le sont de nationalité syrienne, de la frontière syro-libanaise à la frontière syro-irakienne, mais de les garder bel et bien en Syrie, pour contrer l'avancée spectaculaire des troupes sunnites arabo-kurdes, ceux qui combattent réellement les terroristes de l'Etat islamique.

Une dernière chose sur la Syrie. Devant ses homologues réunis à New York, Emmanuel Macron a affirmé que « les auteurs de l'attaque du 4 avril dernier devront être traduits devant la justice internationale et cela ne doit plus jamais se produire ». Il y a deux semaines, une enquête de l'ONU a désigné le régime terroriste de Bachar el-Assad comme le principal responsable de cette attaque chimique au gaz sarin sur Khan Cheikhoun, une ville du nord-ouest de la Syrie, menée dans le but de stopper une offensive rebelle importante sur Hama et qui a fait près de 557 blessés et 92 morts, dont 32 enfants. Une raison de plus, comme s'il en fallait!, qui devait dissuader beaucoup de gouvernements dans le monde, dont celui du pays du Cèdre, de renouer le contact avec Bachar el-Assad, qui devra un jour ou l'autre faire face aux crimes de guerre et crimes contre l'humanité qu'il a commis.

dimanche 16 juillet 2017

Le 14-Juillet à Paris : au lieu de chercher à étonner Trump, le public et le monde avec la musique insipide de Daft Punk, il valait mieux les impressionner avec l'extraordinaire fête de la Fédération de 1790 (Art.449)


Toute mise en scène militaire peut susciter à la fois une vive répulsion chez certains et une grande fascination chez d'autres. C'est valable pour la France comme pour le Liban également, deux pays qui font partie du club restreint de ceux qui font défiler leurs armées devant leur peuple.

Défilé du 14-Juillet. Champs-Elysées, Paris
Captures d'écran de la page Facebook
de la Présidence de la République française

Auparavant, j'étais assez sensible au thème du coût d'une telle opération pour les contribuables, près de 3,5 millions d'euros pour les Français, surtout à une époque marquée par la chasse au gaspillage de l'argent public. Mais à vrai dire, il me semble au fil du temps que ce coût est relatif, 5 centimes par habitant, c'est rien. En réfléchissant bien, je dirai même que c'est un investissement rentable sur le plan de la communication aux niveaux national et international. N'importe quelle grande marque peut dépenser beaucoup plus sur le plan financier et récolter beaucoup beaucoup moins en terme d'image. La France vaut plus qu'une marque. Le défilé du 14 juillet est une tradition scellée dans l'histoire tragique et heureuse de ce pays, comme le montrent les deux dates auxquelles elle est liée. Voilà pourquoi je suis devenu au fil du temps un ardent défenseur de toutes les festivités autour des fêtes nationales, en France comme au Liban. Défilés, feux d'artifice et bals populaires, je suis pour toute forme d'expression de la fierté patriotique.

De nos jours, tout le monde sait que le 14 juillet on fête la prise de la Bastille en l'an de grâce 1789 par le peuple insurgé de Paris. L'enjeu et les répercussions de ce mardi pas comme les autres étaient surtout d'ordre symbolique. Ce matin-là, il n'y avait pas grand monde dans l'édifice, une centaine de personnes pour défendre la prison et sept détenus au total. Le marquis de Sade, le Pater du sadisme, fut transféré quelques jours auparavant dans un hospice de malades mentaux. En face, une foule de 80 000 Parisiens en colère, qui vient de s'emparer de 40 000 fusils entreposés à l'hôtel des Invalides et qui se dirige vers la Bastille pour récupérer la poudre et les balles qui s'y trouvent. Il n'a fallu que quelques heures de négociations et d'affrontements pour faire basculer l'histoire. En fin d'après-midi, les insurgés parisiens s'emparèrent de la Bastille au prix d'une centaine de morts. Son gouverneur et le prévôt des marchands de Paris (en quelque sorte le maire de la ville), seront décapités, leurs têtes promenées dans les rues de la capitale au bout d'une pique. La prise de cette forteresse royale, aussitôt démolie, est sans doute l'événement le plus emblématique de la Révolution française. Il marque la fin de la monarchie de droit divin en France. Le roi n'est plus l'expression de la volonté de Dieu. Celle-ci est supplantée par la volonté du peuple. La sémantique change. Le roi de France est mort, vive le roi des Français. Toutefois, la République ne sera proclamée que trois ans plus tard, le 22 septembre 1792.

Le 14-Juillet c'est également cette magnifique fête de la Fédération de l'an de grâce 1790. Hélas, l'événement est beaucoup moins connu, alors que son symbolisme dépasse largement par sa portée, celui de la prise de la Bastille. La fête nationale française de nos jours, fait référence autant à ce qui s'est passé en 1790 qu'en 1789. Cette année-là, on projetait commémorer le premier anniversaire de la prise de la Bastille. On voulait fêter l'événement dans la joie et la bonne humeur, dans un climat de réconciliation et d'union nationales. Telle était la volonté de l'Assemblée nationale constituante et c'est le marquis de La Fayette qui se trouva charger de l'organiser. L'homme de confiance de Louis XVI est une légende vivante des plus importantes révolutions démocratiques de l'histoire de l'humanité, la Révolution américaine et la Révolution française. Commandant la Garde nationale de Paris, il sera surnommé par la suite « héros des deux mondes » et sera déclaré récemment l'un des huit « citoyens d'honneur » des Etats-Unis (2002). C'est pour dire que l'amitié franco-américaine ne date pas d'hier, et heureusement qu'elle ne dépend pas du bouffon de la Maison Blanche, elle est bien antérieure à la participation des Etats-Unis à la Première guerre mondiale aux côtés de la France, objet de l'invitation de Donald Trump au défilé du 14-Juillet.


Dès le 1er juillet 1790, près de 1 200 ouvriers vont travailler sans relâche, pour aménager le Champ-de-Mars en un énorme cirque où se dressera un arc de triomphe et des gradins afin d'accueillir spectateurs et participants autour d'un « autel de la patrie » érigé pour l'occasion. Ils seront secondés par la population parisienne toute entière. Des roturiers, des nobles, des moines et des bourgeois apportèrent leur contribution également. Louis XVI et La Fayette retroussèrent les manches et se sont mis au travail symboliquement. Le jour prévu, malgré le mauvais temps et la pluie, 100 000 citoyens armés « fédérés » en milices de patriotes et en gardes nationaux aux quatre coins de la France, défileront devant 500 000 Français, en présence du roi et des députés de la Nation. Une messe sera célébrée à l'occasion avec la participation de 300 prêtres portant des rubans tricolores.

Le général La Fayette se présentera sur un cheval blanc à la tête d'une troupe de 18 000 hommes. Au nom des gardes nationaux, il prêtera serment le premier. Son discours marquera les esprits et l'histoire. « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés (…) et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. » Qui n'aurait pas aimé assister à un tel événement. Cette dernière phrase est d'une puissance humaniste considérable. Après l'héros des deux mondes, c'était au tour du président de l'Assemblée de prêter serment, et enfin du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette. A la fin de la cérémonie, la foule aussi prêta serment en choeur et entonna un Te Deum, un hymne latin chrétien chanté d'habitude pour remercier Dieu.

Entre les embrassades et les acclamations, tout le monde était en liesse. Les fédérés ont regagné les provinces, les Parisiens leurs foyers et la famille royale le palais des Tuileries. Les Français chantèrent et dansèrent pendant trois jours et trois nuits. Paris était en état d'effervescence et d'allégresse. Il y avait des bals populaires dans tous les quartiers, sur les Champs-Elysées, place de la Concorde (à l'époque place Louis XV, puis place de la Révolution) comme à la Bastille. On entendait les gens crier « Vive la nation! ». Il faut dire que jamais la nation française n'a été aussi unie et apaisée qu'en ce 14 juillet 1790 où l'on a fêté la Révolution et on a acclamé le roi, où l'on jura de protéger la nouvelle Constitution et la nation. Un modus vivendi a été trouvé entre les protagonistes de 1789. Il était le fruit d'une grande maturité politique. C'était le calme avant la tempête, rien qu'une embellie politique. C'est bien après que la situation a dégénéré, où le fanatisme de certains révolutionnaires plongea la France dans la Terreur.

Toujours est-il qu'on voit bien de tout ce qui précède que le 14-Juillet est loin d'être un étalage nationaliste futile. C'est une piqure de rappel patriotique qui fait référence à deux événements historiques fondateurs de l'identité et du système politiques français, qui ne peut que raviver la fierté de tous celles et ceux qui sont r-attachés à la France, par les papiers ou par les sentiments. Comme l'a rappelé le président de la République dans son allocution ce vendredi, « en ce 14 juillet, nous célébrons la France, nous célébrons ce qui nous unit ».

L'édition 2017 a été marquée par le défilé de troupes américaines sur les Champs-Elysées en la présence du président américain. Le prétexte, commémorer l'entrée des Etats-Unis en guerre aux côtés de la France il y a cent ans. Il n'a échappé à personne que de part et d'autre, aussi bien au niveau de l'hôte que de l'invité, Emmanuel Macron et Donald Trump, il y avait une volonté flagrante d'exploiter cette mise en scène sur le plan interne et externe. Le président français, s'est fixé trois objectifs en invitant Donald Trump : consolider sa stature d'homme d'Etat aux yeux des Français, s'allier avec le président de la première puissance militaro-industrielle et impressionner le monde entier. Le président américain, avait lui aussi trois objectifs en tête en acceptant l'invitation d'Emmanuel Macron : faire oublier ses déboires dans le Russiagate (après les dernières révélations sur la rencontre de son fils et de son gendre avec une avocate russe proche de Vladimir Poutine, pour récupérer des infos compromettantes sur Hillary Clinton), s'allier avec un jeune président qui a le vent en poupe et briser l'isolement des Etats-Unis dans le monde.

Les présidents Emmanuel Macron et Donald Trump
et leurs épouses place de la Concorde
Capture d'écran, page Facebook de l'Elysée
On entend dire, non mais quelle idée d'avoir invité ce personnage extravagant et de l'aider à atteindre ses objectifs. Peut-être bien, mais c'est une idée de génie de la part de Macron. Certes, Donald Trump ne fera aucun sacrifice qui pourrait porter atteinte aux intérêts des Etats-Unis. Il serait bien naïf de croire le contraire. La rencontre du G20 l'a parfaitement démontré. Il n'empêche que créer des liens personnels est capital au niveau diplomatique, car cela aide à éviter des tensions inutiles entre la France, qui est présidée par un homme jeune et inexpérimenté, et les Etats-Unis, qui a à sa tête un homme imprévisible et impulsif. Sur le climat par exemple, les efforts de Macron ont été récompensés, Trump a mis un peu d'eau dans son vin. C'est déjà ça! « Quelque chose pourrait se passer avec l'accord de Paris, on verra bien. Nous en parlerons prochainement. Si quelque chose se passe, ça sera merveilleux. Si rien ne se passe, ça ne sera pas grave. » Oui bon, arrêtez de ricaner svp, oui c'est du Trump tout craché, il ne faut pas espérer des miracles. En tout cas, en un an et demi Donald Trump est passé de « Paris n'est plus la ville sûre qu'elle était. Il y a des quartiers dans Paris qui sont radicalisés, où la police refuse d'aller. Ils sont terrifiés » (8 décembre 2015) à « J'ai le sentiment que vous allez avoir un Paris très beau et pacifique. Je reviendrai » (13 juillet 2017). C'un un petit progrès ? Non Sire, c'est une révolution progressiste.

Terminons par une anecdote, sur la surprise du jour, annoncée au milieu de la semaine, la clôture de la cérémonie du millésime 2017 par la fanfare interarmées, qui devait jouer un medley, un enchainement de plusieurs chansons sans interruption, comprenant deux tubes du groupe français de musique électronique, Daft Punk. Ce fut un bide retentissant. Autant Macron semblait très amusé par cette idée originale, autant Trump et de nombreux invités avaient l'air de s'ennuyer grave, et ils avaient bien raison. Même si la musique des Parisiens s'exporte très bien, elle n'en demeure pas moins insipide. Ce n'est pas l'idée qui pose problème, c'est le choix de chansons qui n'ont pas de saveur et pas de goût. Alors, au lieu de chercher à étonner Trump, le public et le monde avec ce ballet saugrenu décidé par on-ne-sait-qui et rythmé par Daft Punk (Get Lucky et Harder, Better, Faster, Stronger), et même par Michel Fugain (C'est la fête), il aurait été préférable de les impressionner avec une chorégraphie historique sur l'extraordinaire fête de la Fédération, un des rares moments de l'histoire de France où la nation était réconciliée, apaisée, unie et confiante dans l'avenir. Mais au fait, c'est exactement ce qui nous manque en ce moment, aussi bien en France, qu'au Liban, en Turquie, aux Etats-Unis et dans d'autres contrées du monde.

mardi 4 juillet 2017

Vladimir Poutine par Oliver Stone : deux têtes d'affiche à ne pas manquer (Art.444)


Et pour cause! La première figure parmi les meilleurs réalisateurs et scénaristes de l'histoire du cinéma. A son actif, en tant que réalisateur, Platoon et Né un 4 juillet (trois Oscars pour les deux), et en tant que scénariste, Midnight Express et Scarface (deux films cultes et un Oscar). La seconde est l'une des personnalités les plus influentes à travers le monde, aussi bien en Europe, notamment en Ukraine, qu'au Moyen-Orient, spécialement en Syrie. « Conversations avec Mr. Poutine », la version française de The Putin Interviews, est une série documentaire de quatre heures, créée à partir d'une cinquantaine d'heures d'entretiens entre le réalisateur américain et le président russe. Ceux-ci ont eu lieu entre les mois de juillet 2015 et de février 2017. Le documentaire a été diffusé en quatre parties sur la chaine américaine Showtime (12-15 juin) et sur France 3 (26-29 juin). Dans cet article, je vous propose un compte rendu en onze points. Mais avant que je n'oublie, chapeau pour Dimitri le traducteur, incontestablement meilleur second rôle dans cette oeuvre cinématographique. 


I. Le faux procès concernant l'approche du réalisateur américain

On reproche à Oliver Stone de ne pas avoir cherché à contredire Vladimir Poutine. Pire encore, de présenter le président russe sous un bon angle. Plus grave encore, de lui donner une excellente tribune pour redorer son blason. Bien que justifiées sur toute la ligne, ces critiques sont tout de même injustes. Elles rappellent celles émises contre le film allemand La Chute (2004), qui retrace les douze derniers jours de la vie d'Hitler dans son bunker à Berlin. A l'époque, on a reproché à Oliver Hirschbiegel son réalisateur, de ne pas avoir montré les crimes nazis et de présenter un Hitler attentionné avec sa maitresse, sa secrétaire et sa chienne. C'est absurde car non seulement il est impossible d'être exhaustif sur un sujet, mais la diabolisation d'un personnage, à juste titre ou à tort, ne peut pas constituer une méthode de travail scientifique. Le mérite d'Oliver Stone c'est d'avoir permis à Vladimir Poutine d'une part, de développer ses points de vue en toute liberté, et d'autre part, de le faire sans être constamment interrompu par les (Léa) Salamé et les (Yann) Moix d'ici et d'ailleurs. Cela dit, il faut reconnaître que ces entretiens n'auraient jamais pu voir le jour si les deux hommes ne se retrouvaient pas sur l'essentiel : la critique du fonctionnement des Etats-Unis d'Amérique et de l'impérialisme américain.

II. « La personnalité de l'année » n'est finalement pas si antipathique que ça

Dans ce documentaire on découvre un homme disponible (il a fallu une cinquantaine d'heures d'interviews), jamais pressé, décontracté (il apporte le café à Oliver Stone, il conseille à sa femme, à deux reprises, de visiter Saint Petersbourg), qui a de l'humour, discret (il se contente d'un petit mot sur la date de mariage avec sa femme), attentif (qui retrouve ses filles régulièrement et qui aimerait passer plus de temps avec ses petits enfants), curieux (regardant sur recommandation d'Oliver Stone, Docteur Folamour de Stanley Kubrick), grand sportif qui fait de la musculation et de la natation (tous les jours), de l'équitation (pas autant qu'il le souhaite) et du hockey sur glace (appris à l'age de 60 ans, alors qu'il ne savait soi-disant pas faire du patin!), couche-tard (vers 1h), petit dormeur (6h à 7h) et imperturbable face aux critiques (même quand Hillary Clinton le compare à Hitler et McCain le traite d'assassin et de boucher).

III. « Conversations avec Mr. Poutine » : entre le documentaire et l'opération de com'

Le duo Stone-Poutine cherche à passer trois messages au monde entier et au peuple américain spécialement :

- Primo, ce sont les Occidentaux qui sont responsables des dégradations des relations avec la Russie.
. Dans la crise ukrainienne précisément, Poutine affirme que l'Union européenne et les Etats-Unis ont soutenu le « coup d'Etat ». Son appellation abusive désigne en fait, des manifestations populaires survenues entre novembre 2013 et février 2014. Certes le dossier est complexe, mais comme je l'ai toujours pensé, il n'est nul besoin d'une étude approfondie pour se rendre compte à quel point certains créent de toute pièce les raccourcis qui les arrangent. Démonstration par Poutine himself. Le président russe explique que c'est « immédiatement » après la décision du président ukrainien de reporter « l'accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne », que les troubles ont éclaté dans le pays, laissant des dizaines de personnes mortes et blessées. Soit. On apprend par le président russe, que ce sont « des snipers engagés » qui ont créé ces troubles. Soit encore. « Qui étaient-ils? » Justement, on se demande ! « Des gens qui avaient intérêt à l'escalade. » Oui, on l'a compris, mais encore? « Je n'ai pas d'information précise sur l'identité de ces individus, mais c'est d'une logique élémentaire ». C'est c'là oui. Bienvenue dans l'univers de Vladimir Poutine. Le président russe a même le culot de conclure, « bien sûr on peut tout déformer, on peut tromper des millions de gens, en utilisant le monopole dont on dispose sur les médias ». Ça s'appliquerait sur l'Occident mais pas à la Russie ! Heureusement que le ridicule ne tue pas.
. L'Ukraine en deux mots. Ce pays est profondément divisé entre des pro-euro-américains/anti-russes et des pro-russes/anti-euro-américains. C'est comme au Liban, avec les pro-arabo-occidentaux/anti-syro-iraniens et les pro-syro-iraniens/anti-arabo-occidentaux. Et comme chez nous, il n'est pas question pour le voisin encombrant, la Russie, de voir cette ex-république soviétique, fortement industrialisé et grenier de l'URSS, quitté la zone d'influence russe. Ceci pourrait compromettre le transit du gaz russe à destination de l'Europe. Et surtout, l'intégration de l'Ukraine dans l'Union européenne mettra un terme définitif au projet russe d'une Union eurasienne.
. En dépit de tout ce qui précède, Poutine prétend que les leaders et les pays qui seraient capables de faire « des projections dans 25 ans », il y reviendra à plusieurs reprises, « seront moins hostiles à la Russie ». Foutaises. Mais personne en Occident n'est hostile à la Russie. On est hostile à la politique néfaste du président russe, Vladimir Poutine. C'est une nuance qui semble échapper à ce dernier, pour qui la Russie et Poutine se confondent, depuis 1999 déjà.

- Secundo, les Etats-Unis sont la principale source des problèmes internationaux, notamment avec la Russie.
. On l'a vu pour l'Ukraine (2013-2014). Mais c'est aussi valable pour les troubles en Georgie (2008) où les Américains auraient soutenu les Géorgiens. C'est également le cas dans le Caucase, où ils auraient même soutenu des groupes terroristes. « Les services secrets américains soutenaient les terroristes... pour fragiliser la politique intérieure de notre pays... Les Américains soutenaient les Tchétchènes politiquement, financièrement, techniquement... » Et pourquoi faire? « En initiant la crise en Ukraine, les Américains ont réussi à présenter la Russie comme un agresseur potentiel. Mais bientôt tout le monde comprendra que la Russie ne représente pas une menace, ni pour les pays baltes, ni pour les pays d'Europe de l'Est et encore moins pour les pays d'Europe de l'Ouest. » Mais justement, c'est la crise ukrainienne qui laisse penser tout le contraire et fait craindre le pire pour les pays limitrophes de la Russie.
. Poutine est même apparu dépité face au comportement occidental. « Je ne comprends pas toujours la logique de nos partenaires... J'ai l'impression que pour mieux contrôler leur propre camp euro-atlantique, et imposer plus de discipline, ils ont besoin d'un ennemi extérieur. » Raisonnement typiquement soviétique. Et comme cette paranoïa est partagée par Stone aussi, le réalisateur américain renchérit. « Autrement dit, les Etats-Unis maintiendraient une Europe unie pro-américaine et pro-OTAN grâce à un ennemi commun comme la Russie. » Poutine jubile. « Je peux vous assurer que c'est la vérité. Je le sais. Je le sens. » Non mais, comment peut-on sortir une ânerie de ce calibre? Mystère et boule de gomme.

- Tertio, la Russie fera toujours tout ce qui est dans son pouvoir pour apaiser le monde. Mais voyons! Dans ce but, Poutine affirme qu'il aurait même suggéré à Bill Clinton d'intégrer la Russie dans l'OTAN et proposé aux Américains de travailler conjointement sur un système de défense anti-balistique. En tout cas, il faut comprendre, « contrairement à beaucoup de nos partenaires, nous ne mêlons jamais des affaires intérieures des autres pays. C'est l'un des principes de base de notre travail. » C'est c'là oui, nous reviendrons sur l'ingérence russe dans l'élection de Trump. « La Russie a fait preuve d'une immense ouverture et d'une confiance exceptionnelle. Malheureusement, personne n'a su le reconnaître et l'apprécier. » Des ingrats, ces Occidentaux.

IV. Un premier sujet qui fâche : l'annexion de la Crimée

. « C'est pas nous qui avons décidé d'annexer la Crimée à la Russie. Ce sont les habitants de la Crimée qui ont décidé de rejoindre la Russie. » C'est c'là oui, l'Union européenne et les Etats-Unis ont décrété des sanctions contre la Russie sur un coup de tête peut-être ! Poutine oublie de préciser que cette annexion survient après la claque qu'il a reçu à Kiev avec la destitution du président ukrainienne pro-russe Ianoukovitch. Elle résulte d'un « coup de force » orchestré par les séparatistes russes de Crimée et des miliciens armés russes (en réalité, c'était des soldats russes non identifiés), qui ont neutralisé les bases ukrainiennes dans la péninsule et se sont emparés des bâtiments officiels et de l'aéroport en février 2014. La suite n'était qu'une mascarade démocratique, digne de l'époque soviétique. Le Parlement local pro-russe vote la tenue d'un référendum, sans tenir compte de la Constitution ukrainienne. Celui-ci sera effectué sous la présence de 20 000 soldats russes. 96,77% des voix exprimées sont pour le rattachement de la Crimée à la Russie. Un score soviétique qui ne fera pas oublier que l'annexion de la Crimée constitue une violation du droit international et de la souveraineté ukrainienne, non reconnue par la communauté internationale.
. Oubliez la Crimée, déjà, il faut voir ce que Poutine pense de l'Ukraine tout entière. « Nous sommes étroitement liés à l'Ukraine. Plus que des peuples frères, je suis convaincu que nous sommes quasiment le même peuple. Evidemment il y a des spécificités linguistiques, culturelles et historiques, qu'il faut respecter ». Alors, vous pensez bien, de la Crimée, peuplée par 59% de gens d'origine russe, il n'allait faire qu'une bouchée. Incroyable, mais ces propos rappellent les discours de la tyrannie des Assad, père et fils, concernant le Liban.
. Et en dépit de ces agissements, le président russe a le culot de préciser plus loin, « pour moi, ce dont nous avons tous besoin, c'est d'une autre forme de relations internationales basées sur le respect des intérêts des peuples et sur leur souveraineté, pas sur l'intimidation et les vocations d'une menace extérieure, qui ne peut être conjurée qu'avec l'aide des Etats-Unis ».

V. L'éternel complexe de la Russie, l'OTAN

Il est clair que l'expansion de l'OTAN vers l'Est irrite la Russie au plus haut degré. « On peut se poser la question, à quoi sert l'OTAN? J'ai l'impression que pour justifier son existence, l'OTAN a besoin d'un ennemi... Aujourd'hui, l'OTAN n'est qu'un outil de la politique extérieure américaine. Les Etats-Unis n'ont pas d'alliés, uniquement des vassaux. » Une chose est claire l'organisation militaire atlantiste est un obstacle à sa reconquête de la sphère d'influence soviétique.

VI. La meilleure scène du film : parler de Daech dans le QG du Kremlin

. « Ce n'est pas nous qui avons favorisé l'apparition d'al-Qaeda. Ce sont nos partenaires américains. Tout a commencé à l'époque de la guerre soviéto-afghane. » C'est comme s'il n'a rien à voir avec l'époque soviétique. Justement, tout a commencé par l'invasion de l'Afghanistan, un pays musulman, par l'armée russe.

. Alors que la Russie a été vivement critiqué par John Kerry et Laurent Fabius, les anciens Secrétaire d'Etat américain et ministre français des Affaires étrangères, d'intervenir en Syrie pour sauver la tyrannie des Assad, de viser essentiellement tous les groupes armés en dehors des jihadistes de Daech, d'éliminer toutes les forces d'opposition capables de remplacer le régime et de présenter Bachar el-Assad comme le seul rempart aux terroristes, Vladimir Poutine s'est rendu compte que le projet du réalisateur américain représente une belle occasion pour lui de faire croire le contraire. La scène se déroule dans la 3e partie du documentaire. Il est difficile de faire la part des choses, entre la réalité et la fiction. En tout cas, la mise en scène est digne d'un film d'Oliver Stone. On se serait cru un instant dans JFK.


. Ça commence par une visite guidée du Kremlin de Moscou (à partir de 26:45), une magnifique forteresse au décor époustouflant, témoin de la grandeur éternelle de la Russie des tsars. Les protagonistes parleront du chauffage de l'édifice et du bureau de Staline, qui est actuellement l'un des trois bureaux du locataire des lieux. « Vous devez excuser le désordre ». Pas tant que ça. On y trouve une centrale téléphonique, une télé, un ordi, un portrait de son père (qui a servi dans la marine à Sebastopol en Crimée), des journaux, une grande peinture de Jésus, une grande carte de la Russie en haut d'un mur, une icône de Sainte Marie, etc. Plutôt un style dépouillé. Au cours de la visite, on traversera une galerie splendide et on s'arrêtera quelques secondes devant un poste de télévision où l'on aperçoit Poutine. Oliver Stone ne peut pas s'empêcher de faire une réflexion. « Ah, il est bien là, il aurait pu être acteur de cinéma ». Il ne croyait pas si bien dire.

. Dans les couloirs (29:37), il sera question de la surveillance de masse aux Etats-Unis, de la sauvegarde plus longue des données numériques en Russie et de la lutte contre le terrorisme islamiste. « Aujourd'hui en Syrie, malheureusement, 4 500 citoyens russes combattent aux côtés de Daech et d'autres organisations terroristes. A cela, il faut y ajouter près de 5 000 combattants originaires des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. » Ces chiffres qui ont surpris certains observateurs sont connus depuis un moment. J'en ai parlé dans un article consacré à l'intervention massive de la Russie en Syrie en septembre 2015.

. Et voilà que tout le monde s'engouffre dans ce qui ressemble à une sorte de salle d'opérations ou un poste de commandement, enfin un QG, qui dispose de tous les moyens de communication pour permettre à Vladimir Poutine d'assumer la fonction de commandant en chef des forces armées russes. C'est ici que le président russe peut recevoir des rapports en temps réel sur la situation dans la Fédération de Russie et dans le monde. Silence, action, on tourne (32:10-35:16).

. Dans un premier temps, on voit Poutine s'adresser à un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur :
- Poutine : « Bonjour collègue, vous nous entendez? (…) Faites-moi votre rapport sur la situation dans les régions ».
- Fonctionnaire : « A minuit, nous avons enregistré une situation d'urgence dans la région de Toula... nous avons envoyé plus de 50 véhicules anti-froid (…) Dans l'Oral, il fait 7 à 10 degrés de moins que les normales saisonnières. Fin du rapport ».
- Poutine : « Merci. Et bon courage ».

. Sans perdre de temps, il enchaine illico presto :
- Poutine : « Appelez le ministère de la Défense (…) Bonsoir camarade, vous m'entendez? »
- Général : « Camarade commandant en chef, ici le général Kristoforov.».
- Poutine : « En Syrie, est-ce que vous êtes en contact avec nos collègues? »
- Général : « Oui tout à fait. Nous sommes en vidéo-conférence... Nous ajustons en permanence la position des unités de combat lors des opérations. »
- Poutine : « Qui est à la base (aérienne) de Khmeimim (située au sud-est de Lattaquié)? »
- Général : « Le commandant du dispositif, le général Kartapolov »
- Poutine : « Demandez-lui un rapport sur ce qui se passe actuellement en Syrie »

. Moins de deux minutes plus tard, non d'après le documentaire mais d'après les aiguilles des onze horloges situées en haut de l'écran géant du QG, qui correspondent aux onze fuseaux horaires que comptait la Russie.
- Général : « Camarade comandant en chef, ici le général Kristoforov. Selon le rapport du général Kartapolov, à l'heure actuelle, la situation est stabilisée. Nous travaillons de concert avec nos homologues (syriens), à la préparation d'opérations dans les régions de Deresor et d'Elbab. Nous affinons la localisation des cibles à frapper, parmi lesquelles des cibles de Daech. A l'heure désignée, nous effectuerons notre mission et lancerons les opérations contre ces cibles. »
- Poutine : « Saluer Kartapolov de ma part. Dites lui que je reçois ses rapports pratiquement tous les jours. Merci. »

. L'enchainement d'Oliver Stone est excellent. « Sur le plan militaire, le budget américain est de 600 milliards de dollars. Votre budget annuel est de 66 milliards d'après les statistiques russes. Ça représente à peine 12% des dépenses américaines. Les Chinois sont à 215 milliards. L'Arabie saoudite à 87. Donc la Russie est en 4e position. » Ces chiffres résument bien la course désespérée de la Russie pour rattraper les Etats-Unis. Certes, les moyens militaires russes sont considérables, mais ils n'ont rien avoir avec ceux de ses adversaires américains. Tout le malheur de la Russie est là : les Russes ne se contentent pas d'avoir une force de frappe importante, ils veulent concurrencer les Américains. La dernière course dans ce domaine, a couté à l'Union soviétique son éclatement. Toujours est-il que la scène du QG du Kremlin, a deux objectifs: d'une part, impressionner le monde, afin de lui faire oublier cet écart considérable entre la Russie et les Etats-Unis, et d'autre part, faire croire que les Russes luttent pour l'anéantissement de Daech, de la même manière et avec la même force que les Américains. Raté dans les deux cas.

VII. Deuxième sujet qui fâche : l'intervention russe en Syrie

. Sur la Syrie, Poutine a été très clair (l'interview date de février 2016 ; voir 37:50-48:15). Daech l'occupe peut-être, mais ne le préoccupe certainement pas. C'est le sort du régime qui est en jeu pour Poutine. Depuis toujours, depuis le premier jour de la révolte syrienne le 15 mars 2011. « Ce qui s'est passé dans ces deux Etats (Irak et Libye) est une tragédie, qui est la conséquence du renversement violent des régimes en place. Il y a eu non seulement destitution mais il y a eu aussi liquidation des dirigeants. Nous sommes opposés à ce que le même scénario se produise en Syrie. Sinon, toute la région sera en proie à un chaos total... Ils (les groupes terroristes et radicaux) ont l'intention de créer un califat qui s'étendrait de l'Europe du Sud jusqu'à l'Asie. » Et du chaos actuel, parlons-en justement et essayons de voir qui en est responsable. 

. A cet instant précis, Oliver Stone aurait dû illustrer les propos de Poutine, non pas avec une carte fantaisiste (où Daech aurait des visées sur l'Italie, mais pas sur la France!), mais avec archives du Conseil de sécurité de l'ONU. On compte à ce jour pas moins de sept tentatives de résolutions au Conseil de sécurité de l'ONU et deux conférences de Genève sur la Syrie. Et où on est-on aujourd'hui? A 460 000 morts et la moitié de la population syrienne déplacée. Et pourquoi svp? A cause des vétos systématiques de Vladimir Poutine et de ses homologues chinois. La responsabilité de Vladimir Poutine dans la guerre en Syrie et l'émergence de Daech est immense. Si on avait réussi à faire voter la première résolution de l'ONU sur la Syrie en octobre 2011, le Moyen-Orient et le monde entier ne seraient vraiment pas là aujourd'hui. L'Etat islamique d'Irak serait resté en Irak, Assad aurait lâché du leste, l'Etat islamique en Irak et au Levant ne serait pas né, l'international jihadisme ne se serait pas constitué, les attaques de Paris n'auraient pas eu lieu, l'Europe n'aurait pas des milliers de terroristes en formation en Syrie et la coalition internationale ne serait pas obligé d'effectuer des dizaines de milliers de frappes en Irak et en Syrie pour tenter d'anéantir cette organisation terroriste.

. « Nous opérons là-bas à l'invitation du gouvernement syrien, légitime. Nous agissons donc en accord avec la loi internationale... Ce qui n'est pas le cas de tous les autres avions. Ils ne peuvent s'y retrouver que... soit dans le cadre d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, soit à l'invitation du gouvernement de ce pays ». Des résolutions qui se trouvent systématiquement bloquées par la Russie (et la Chine) et pas un mot sur les interventions massives de la République islamique chiite d'Iran et de la milice chiite libanaise.

. Plus grave encore, non seulement les Russes ne luttent pas efficacement contre Daech/Etat islamique et font tout ce qui est possible pour sauver le régime terroriste de Bachar el-Assad, mais ils se permettent de critiquer ceux qui le font et font croire qu'ils le font plus que les autres. On nage dans le surréalisme. Quand Oliver Stone fait remarquer que l'espace aérien syrien est un peu surchargé, Poutine répond « Pas Vraiment » Ah bon? « Quand nos pilotes effectuent environ 70 à 120 frappes par jour, la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis ne réalisent que 3 à 5 frappes quotidiennes ». Foutaises. Selon le compteur d'une ONG de journalistes indépendants, Airwars, la coalition internationale formée autour des Etats-Unis, a effectué depuis le 8 août 2014, 23 073 frappes aériennes en Irak et en Syrie, essentiellement dirigées contre Daech/Etat islamique, soit une moyenne de 22 frappes par jour, depuis 1 060 jours. Si on se limite à la Syrie, c'est une moyenne de 10 frappes par jour sur trois ans. Au total, la coalition internationale américaine a largué une moyenne de 80 bombes et missiles par jour, depuis plus de 1 000 jours, essentiellement sur les positions de Daech en Syrie et en Irak. Quant aux chiffres russes, il faut savoir que les frappes des avions de la Russie ne visent pas spécifiquement Daech, et étant donné l'opacité des héritiers des forces armées soviétiques, aucune source indépendante n'est en mesure de corroborer les chiffres fantaisistes avancés par le camarade commandant en chef, Vladimir Poutine.

. Dans tous les cas, l'imposteur du Kremlin oublie de préciser que la coalition intervient en Syrie depuis plus longtemps que la Russie (qui est intervenue tard et a déjà retiré une partie de troupes), se concentre sur Daech et opère aussi bien en Syrie qu'en Irak. Si le monde devait compter sur Poutine pour se débarrasser de l'Etat islamique, eh bien, nous aurions à la fois le régime terroriste d'Assad et l'organisation terroriste de Daech.

VIII. La mythologie de Poutine sur l'acquisition de la bombe nucléaire par l'URSS

Selon Poutine, des scientifiques américains eux-mêmes auraient transmis des informations sur le programme nucléaire des Etats-Unis à l'URSS. Ne riez pas, c'est véridique. Preuve à l'appui, Poutine cite l'affaire des époux Rosenberg. « Ils ont tout à fait consciemment transmis ces informations à l'Union soviétique (malgré les risques), pour qu'il y ait un équilibre nucléaire dans le monde (…) Et que fait-on maintenant? On essaie de détruire cet équilibre. C'est une grossière erreur ». Faux. Ethel et Julius Rosenberg étaient bel et bien des espions américains qui ont été recrutés par les services secrets soviétiques. On peut regretter leur exécution en 1953, mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, des archives américaines et russes, ainsi que des témoignages de plusieurs acteurs de l'époque, confirment leur culpabilité. Ils ont accepté leur mission par conviction idéologique. Les deux époux étaient communistes. C'est l'espionnage des Etats-Unis qui a permis à l'URSS de rattraper son retard nucléaire.

IX. Les blagues de mauvais goût de Vlad

Place à la détente. Oliver : « Vous êtes toujours si calme pour répondre aux questions. Vous n'êtes jamais dans un mauvais jour. » Vladimir, un peu pensif : « Je ne suis pas une femme, je n'ai pas pas de mauvais jour... La nature est ainsi faite... Il y a un cycle naturel. » Vous avez détesté, allez, une autre. Quand Poutine a été mis par Stone devant l'éventualité de se retrouver avec un homosexuel dans un sous-marin, situation hilarante, il a tenu à préciser, « je préfère ne pas aller prendre ma douche avec lui, pourquoi j'irai le provoquer ».

X. Troisième sujet qui fâche : l'ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine

« C'est une affirmation complètement idiote... Nous n'avons absolument pas piraté les élections... Au lieu de chercher des raisons extérieures à leur défaite, les perdants devraient en tirer les conséquences, remettre en question leurs actions et leur travail... C'est un problème de politique interne. » Et qu'est ce qui le prouve? « Ces hackers tels qu'ils soient n'ont pas pu avoir un grand impact sur le déroulement de cette campagne... Ils n'ont fait qu'étaler au grand jour des problèmes internes de la vie politique américaine. Ils n'ont pas menti. Ils n'ont rien inventé. Quelle importance d'où ils viennent? Qu'ils soient de Russie, d'Asie, d'Amérique latine ou peut-être d'Afrique. » Deux choses frappent dans cette lecture des événements. D'un côté, on voit bien que le président russe a cherché à minimiser le paramètre de la nationalité-origine des hackers au profit d'une défense axée uniquement sur les conséquences du hacking. Sacré Vlad! D'un autre côté, il a occulté tout un pan du problème, la collusion de l'équipe du bouffon de la Maison Blanche avec l'imposteur du Kremlin! Et dire que le Russiagate pourrait conduire à la destitution de Donald Trump.

XI. En 2024, les Russes nés en 1999 n'auront connu que Poutine, les Américains, six présidents différents


Poutine le sait, il peut tout trafiquer, sauf ce constat. Alors, il fait de la diversion. « La Russie est une démocratie... Nous avons beaucoup facilité les choses. Il est devenu tellement facile d'enregistrer son organisation politique ou son partie que les électeurs vont être confrontés à un nouveau problème. Ils auront trop de choix. » Et dire que tous les Russes nés après l'effondrement de l'URSS en 1990 n'ont vraiment connu que l'actuel locataire du Kremlin. Vladimir Poutine est au pouvoir depuis 1999, en tant que président et en tant que Premier ministre. Et comme il compte se représenter en 2018 et gagnerait l'élection a priori, Vladimir Poutine régnerait sur la Russie de 1999 à 2024, soit 25 ans au total. Les deux rares personnages qui lui font de l'ombre, adeptes du même jeu des chaises politiques, Président/Premier ministre, sont Robert Mugabe (au pouvoir au Zimbabwe depuis 1980) et Recep Tayyip Erdogan (au pouvoir en Turquie depuis 2003), ce qui n'est pas très flatteur. Nous ne sommes pas en reste au Liban, notre Nabih Berri national, règnerait de 1992 à 2022, inch'allah. Mais bon, il n'est qu'un président de Parlement. De l'autre côté de l'Atlantique, les Américains nés en 1999, ont connu respectivement Clinton, Bush fils, Obama et Trump. Ils connaitront probablement un 5e président en 2020, et peut être même un 6e président en 2024. Houston, we have a problem here. Et l'on s'étonne encore que l'Amérique fascine le monde.