vendredi 18 janvier 2019

Emmanuel Macron face au nihilisme des Gilets jaunes, à la rancune de Le Pen-Mélenchon et au parti pris du journal Le Monde (Art.590)


Déjà entre l'acte IX et l'acte X. Qui l'aurait cru? Pas même les personnes concernées, qui ont totalement oublié pourquoi ils étaient descendus dans la rue en novembre. Qu'importe, cela fait deux mois que la contestation de ce mouvement de foule populiste vire au nihilisme destructeur à Paris et dans toutes les grandes villes de province. Rien ne semble l'arrêter. Et pourtant, il faut sortir de la crise des gilets jaunes. Nous sommes entre le débat I et le débat II, déjà. C'est là où réside la grande opportunité de la France. Le point.

Le premier grand débat national, entre Emmanuel Macron et 653 maires de Normandie. Il a eu lieu le mardi 15 janv. 2019 entre 15h18 et 22h10 à Grand Bourgtheroulde (Eure)

 1  Droite et gauche ont fini par comprendre le danger de la crise des gilets jaunes


La mythologie du mouvement populaire spontanée de citoyens apolitiques qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts, ne trompent plus personne aujourd'hui. Les « gilets jaunes » constituent depuis le début, un mouvement politique hétéroclite, fédérateur de tous les courants anti-Macron de France et de Navarre: l'extrême gauche bien évidemment, une partie de la gauche et de la droite naturellement, et surtout et au-delà de tout, l'extrême droite. En un mot, les mauvais perdants des élections présidentielles et législatives de 2017, tous ceux que la montée spectaculaire d'Emmanuel Macron et de La République En Marche avait ringardisé.

Le parti des Républicains (LR) s'est rendu à l'évidence, les gilets jaunes représentent un danger pour le système politique français. Son attitude est parfaitement illustrée par celle de son président, Laurent Wauquiez. Gilet jaune le temps d'une photo quand c'était encore bon enfant, beaucoup plus réservé par la suite avec les débordements. Comme beaucoup de Français d'ailleurs. Au fil du temps, il est devenu de plus en plus clair que pour la droite c'est un jeu de dupe, le grand gagnant de cette contestation populiste de masse, est essentiellement le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen. Pour un parti de gouvernement comme LR, encourager un mouvement illégal (ne serait-ce que pour le blocage des ronds-points et des manifestations non déclarées), à caractère insurrectionnel, anti-démocratique, violent et à forte consonance d'extrême droite, c'est prendre le risque de revivre un remake et d'en faire les frais, le jour où il sera au pouvoir! C'est le cas aussi des partis de gauche, Parti socialiste (Olivier Faure) et Génération.s (Benoit Hamon).

 2  Le grand perdant, Jean-Luc Mélenchon (la rancune de l'ex-comandante de l'Alliance bolivarienne)


Le parti de La France insoumise (LFI) lui, n'a pas compris le danger des gilets jaunes et ne le comprendra jamais. Il croit encore tirer profit de la situation, au mieux, en faisant tomber le gouvernement, au pire, en vue des élections européennes au mois de mai. C'est la stratégie établie par le chef, Jean-Luc Mélenchon, « ex-comandante de l'Alliance bolivarienne », qui a fait campagne en 2017 pour détacher la France de l'Europe, afin de lier son destin au Venezuela svp, un pays qui connait actuellement une inflation de 1 000 000 %, et qui n'a jamais appelé ses partisans à voter pour Macron, car il souhaitait la victoire de Marine Le Pen, afin de s'auto-introniser comme Don Quichotte de la République française. Avec Le Pen à l'Elysée, il espérait faire campagne pour les législatives sur le thème « je suis le seul rempart contre le FN », remporter une majorité, être nommé Premier ministre, s'essuyer les pieds, rentrer à Matignon et en finir avec la Ve République. Echec sur toute la ligne.

Pour mieux cerner l'attitude de Mélenchon dans ce dossier, il faut se rappeler qu'il est empêtré dans de graves difficultés financières et judiciaires. Il utilise son immunité parlementaire pour empêcher les policiers de l'Office central de lutte contre la corruption d'enquêter sur ses magouilles financières, concernant les emplois fictifs d'assistants parlementaires européens et ses comptes de campagne lors de la présidentielle de 2017. « Je suis un parlementaire... Ma personne est sacrée ». Il utilise aussi ses partisans dans le même but. Rappelez-vous le cirque qu'il a fait il y a trois mois, à son domicile et au siège de son parti. Il faut dire que les accusations qui le concernent sont graves: « escroquerie », « abus de confiance » et « détournement de fonds publics », auxquelles se sont ajoutés, « menaces ou actes d'intimidation contre l'autorité judiciaire et violences sur personnes dépositaires de l'autorité publique ». C'était à la mi-octobre. Il avait défié l'autorité de l'Etat, les institutions de la République et l'état de droit. Déjà! Donc, quand les gilets jaunes commencent à s'activer vers la mi-octobre, l'agitation est perçue comme une grande bouffée d'oxygène et une aubaine par Jean-Luc Mélenchon et ses fidèles.

Tous les moyens sont bons pour récupérer les électeurs de l'extrême droite. Pour ce faire, le président de LFI a voulu marquer le début de l'année et les esprits par un billet d'éloge publié le 31 décembre, en l'honneur d'Eric Drouet, un des initiateurs et représentant des gilets jaunes, qui voulait envahir l'Elysée et qui a terminé sa course sur le périphérique. « Je regarde Éric Drouet avec tant de fascination ». Comandante ose même un long parallélisme historique. « Il y a déjà eu un Drouet décisif dans l’histoire révolutionnaire de la France », un homonyme du chauffeur routier, qui a permis l'arrestation de Louis XVI en juin 1791, alors en fuite. « Monsieur Drouet, on vous retrouve avec plaisir. » Bonne chance, sauf que l'héros de Mélenchon aurait voté pour Le Pen aux deux tours de la présidentielle. Enfin bref, aujourd'hui seul le chaos, peut sortir Mélenchon de ce sale pétrin.

 3  Seul le chaos sauvera Marine Le Pen des ennuis financiers et judiciaires (la rancune de la haute représentante des fabriques de poudre de Perlimpinpin)


Pour se tailler une stature internationale, pendant la campagne électorale du printemps 2017, la benjamine des filles de Jean-Marie Le Pen réussit à mobiliser son réseau franco-libanais pour lui organiser une visite officielle au pays du Cèdre. On dit qu'elle est revenue avec des valises. Pour sûr, elle a provoqué une polémique en faisant son cirque devant Dar el-Fatwa, le siège de la haute autorité musulmane sunnite du Liban. Ça ne lui a pas porté chance. Après sa performance catastrophique lors du débat d'entre-deux-tours (de l'aveu même des partisans du FN), la « haute représentante des fabriques de poudre de Perlimpinpin » peine à reprendre la main. Les tensions politiques au sein du parti conduisent au départ du vice-président du FN, Florian Philippot. La suite est marquée par les ennuis judiciaires et financiers. Et là, c'est l'embarras du choix. Mais comme pour Mélenchon, mi-octobre sera un tournant, une aubaine.

Après son interrogatoire au tribunal, la mise en examen de la présidente du FN concernant les emplois fictifs de son parti est aggravée par les juges d'instruction. Désormais, Marine Le Pen est poursuivie pour « détournements de fonds publics » (7 millions d'euros!), un délit passible de dix ans d'emprisonnement et d'un million d'euros d'amende. Si c'est confirmé, les courses présidentielles, c'est terminé pour elle. Ça sera la fin de sa carrière, l'archivage comme pour Mélenchon. Elle n'est pas la seule dans le box des accusés. Une quinzaine de membres du Rassemblement national, ex-FN, sont poursuivis aussi pour « abus de confiance » et « escroquerie en bande organisée ». Ils sont soupçonnés d'avoir payé des salariés du FN avec l'argent des contribuables européens, en détournant les enveloppes des eurodéputés réservées à l'emploi d'assistants parlementaires entre 2009 et 2017. C'est ce qui a poussé la justice française à l'automne 2018, de saisir un million d'euros d'aides publiques attribuées au RN.

Alors vous pensez bien, quand les gilets jaunes commencent à s'activer vers la mi-octobre, l'agitation est perçue comme une grande bouffée d'oxygène et une aubaine par Marine Le Pen et ses fidèles. Ils s'impliqueront corps et âme. Il y va de leur survie politique. La suite tout le monde la connait, versons de l'huile sur le feu et essayons de récupérer le mouvement. Aujourd'hui seul le chaos peut sauver Le Pen de ce sale pétrin.

Tous ces ennuis financiers et judiciaires n'empêchent pas Mélenchon et Le Pen de donner des leçons de justice sociale, de critiquer la gestion de l'argent public et de réclamer des élections anticipées. Rejet du système, populisme, euroscepticisme, stratégie de la victimisation, idées extrêmes, magouilles financières, pro-Poutine, pro-Assad, gilets jaunes, complexe Macron, décidément, Jean-Luc et Marine devraient faire alliance, ils auront plus de chances de vivre leur quart d'heure de célébrité warholien.

 4  Les gilets jaunes auraient fait pschitt sans la convergence de facteurs déterminants : les politiques et les médias traditionnels


 La voie démocratique est dans une impasse, elle ne permet pas de déstabiliser le pouvoir en place. En décembre, l'extrême gauche et l'extrême droite étaient pourtant déterminées à le faire. Insoumis, Communistes, Socialistes et Nationalistes s'étaient ligués pour déposer une motion de censure au Parlement (13 décembre), dans l'espoir de faire tomber le gouvernement d'Edouard Philippe. Pour Mélenchon, « c’est le plus court chemin vers... la dissolution ». Même son de cloche du côté Le Pen. Hélas pour eux, au moment fatidique, l'alliance incongrue n'a obtenu que 70 voix en tout et pour tout. Pour réussir, il leur a fallu 219 voix de plus. Autant pisser dans un violon.

Le mouvement des gilets jaunes a démarré vers la mi-octobre (2018), via des actions individuelles sur les réseaux sociaux, portant sur la taxe sur les carburants et une soi-disant chasse aux automobilistes. Depuis, il a fait coulé beaucoup d'encre et engendré beaucoup de mythologies. Et pourtant, réseaux sociaux ou pas, il aurait pu faire pschitt rapidement sans la convergence de trois facteurs déterminants.

Primo, l'immixtion des hommes politiques et des militants politisés, notamment de l'extrême droite et de l'extrême gauche. Cela s'est traduit très rapidement par des revendications politiques, allant jusqu'à la réclamation de la démission du président de la République et la dissolution de l'Assemblée nationale. Il est évident que le seul espoir de changer la donne pour Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, tous deux empêtrés dans de graves difficultés financières et judiciaires, s'est incarné par les gilets jaunes. Voilà pourquoi leurs militants se sont alors impliqués en masse dès le départ.

Secundo, le diktat des sondages. Gouverner par les sondages n'a rien de nouveau en France. C'est François Mitterrand qui a ouvert la voie. Il est allé jusqu'à commander un sondage par jour lors de la présidentielle de 1988, payé à l'époque en liquide par les fonds secrets. Sous Nicolas Sarkozy, on voulait de la transparence. Du coup, on est allés encore plus loin, en instituant le recours régulier et systématique aux sondages. Bilan des courses, 330 études d'opinion commandées entre 2007 et 2012, pour 9,39 millions d'euros, soit 28 500 euros par sondage. C'est ce qui a poussé l'élu écologique Raymond Avrillier, le lanceur d'alerte de l'affaire des sondages de l'Elysée sous Sarkozy (qui est devant la justice), à parler d' « ivresse sondagière ». Avec les gilets jaunes, on a franchi une autre étape, on est passé jusqu'au « délire sondagier ».

Dans cette crise, les sondages seront invoqués à tort et à travers par la coalition anti-Macron, avec plusieurs objectifs : compenser l'incapacité des gilets jaunes à mobiliser les Français sur le terrain (au zénith de la contestation, le taux de mobilisation n'a pas pu franchir la barre de 0,2% de la population) ; faire croire que les gilets jaunes ont le soutien de la majorité des Français, malgré les débordements dès le départ, en confondant délibérément l'échantillon de l'étude, composé de quelques centaines de personnes, avec une population de 67 millions d'habitants ; occulter le fait que l'écrasante majorité des sondés désapprouvent le recours des gilets jaunes à la violence comme modus operandi ; laisser croire qu'un soutien aux gilets jaunes équivaut forcément à une sanction de la politique d'Emmanuel Macron.

Tertio, le parti pris de certains médias. Qui a suivi de près la couverture des actions des gilets jaunes par les médias français, ne pouvait qu'être frappé par un certain regard bienveillant sur le mouvement d'une partie d'entre eux. Comme par enchantement, pour ces médias, la violation de l'état de droit (ne serait-ce qu'à travers les blocages des ronds-points et les manifs non déclarées) et l'atteinte à l'expression démocratique (par la réclamation de la démission du président et la dissolution du parlement, un an et demi après les élections!), n'étaient que des détails de l'histoire. C'est à peine si la problématique est abordée, enfin, d'une manière proportionnelle à la gravité des faits.

Aussi surréaliste que ça puisse paraitre, il y avait même comme une volonté de la part de certains médias en France, de donner aux sondages, le même poids politique que les résultats des élections démocratiques, pour les raisons détaillées précédemment. L'étude de l'opinion de quelques centaines d'individus devenant le gouvernail d'une grande démocratie comme la France, peuplée par 67 millions de personnes. L'objectif de ces médias était clair et double: profiter des gilets jaunes pour faire le buzz (et augmenter le trafic et les ventes), mais aussi, affaiblir Emmanuel Macron.

Ces médias ne se sont pas contentés d'informer et d'analyser les événements, ils sont devenus une partie prenante et camouflée du conflit socio-politique qui agite la France.

 5  Le parti pris de certains médias, notamment du Monde et du Point, contre Macron


Cet aspect du problème a été occulté du débat, alors qu'il est très inquiétant. Pour mieux le comprendre, il faut revenir sur le délire médiatique qui a caractérisé l'affaire Benalla. Comme je l'avais montré à l'époque, au total, les dix principaux médias de la presse quotidienne, hebdomadaire et numérique en France, avaient produit durant les deux dernières semaines du mois de juillet 2018, 1 409 documents sur cette histoire. Le journal Le Monde, qui a voulu en faire une « affaire d'Etat », a mobilisé pour la peine, 48 journalistes, afin de rédiger 178 articles sur le sujet durant ce laps de temps. Nous connaissons la suite, « l'affaire d'Etat » a fait pschitt.

Et vous croyez que les médias ont tiré la leçon de cette dérive? Pas du tout. Prenez Le Point, qui a mis le paquet dans l'affaire Benalla. Le 6 décembre 2018, l'hebdomadaire croyait viser juste en titrant : « Les derniers jours du modèle français ». Rien que ça! En photo de couverture, « 'La Marseillaise' à l'Arc de triomphe brisée » et en sous-titre, « Pourquoi Macron doit tout changer ». Notez bien, Macron, pas les gilets jaunes et les partis politiques irresponsables et opportunistes. Un mois plus tard, rebelote : « Mais quand est-ce qu'on arrête ça! ». Peut-être quand certains feront mieux leur boulot! Là aussi, une photo de couverture choc, accompagnée d'un commentaire neutre et insipide « Paris sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor », et non l'agression d'un gendarme par un gilet jaune. En sous-titre, les lecteurs ont eu droit à « La France sur un volcan ». Rien que ça! Eh bien, quand le journalisme fait du militantisme et se met au sensationnalisme, ça donne exactement cela.

Deux couvertures du Point sur la crise des gilets jaunes (6 déc. 2018 et 10 janv. 2019)

Revenons au Monde, dont le parti pris est encore plus subtile. Le journal a commencé ses 1 200 articles sur le sujet, par « 'Macron est avant tout le président des urbains et de la France qui va bien » (une chronique éditoriale du 6 novembre 2018). Les jours suivants, les lecteurs ont eu droit à des articles intéressants, divers et variés, ainsi qu'au grotesque et au ridicule.

Le grotesque c'était notamment avec « Gilets jaunes : Arnaud et Jessica, la vie à l'euro près » (15 déc.).

L'article qui se situe entre le populiste et le sensationnalisme, qu'on désigne par le « journalisme jaune », a tellement suscité de réactions négatives, que le journal fut obligé de publier un autre pour justifier le choix bizarre de ce « couple représentatif » des gilets jaunes, qui en veut au système avec plus de 1 194 euros d'aides sociales (allocations, logement, etc.), qui a des fins de mois difficiles avec 2 700 euros de revenus (alors qu'il vit en province avec un loyer de 507 €), qui a quatre enfants à 26 ans (eh non, ce sont pas des immigrés!) mais qui ne veut pas les priver des vêtements de marques, et le pompon, c'est les deux abonnements téléphoniques du couple à 78 €/mois, quand tous les opérateurs mobiles en France proposent des offres généreuses ou même illimitées facturées entre 2 et 10 €/mois. Le Monde ne s'est posé la question de savoir s'il n'y avait pas un problème de gestion financière et d'organisation dans ce couple. Non mais, c'est la faute à Macron de toute façon!

Le ridicule c'est la couverture ratée de « M, le magazine du Monde », consacrée à Macron (29 déc.), avec des codes graphiques déjà utilisés dans la propagande nazie des années 1930 et dans une affiche de 2017 de l'artiste canadien Lincoln Agnew, faisant référence à l'incendie de Reichstag en 1933, exploité par Hitler pour asseoir sa dictature (le profil 3/4, l'expression du visage, la foule, le bâtiment historique, la fumée, le rouge et noir, etc.). Ça saute aux yeux! Le tollé qu'elle a provoquée obligea le prestigieux journal à présenter ses excuses.

De gauche à droite. 1. Affiche sur un rassemblement avec Hitler éditée par les Nazis (Getty Images, années 1930). 2. Illustration sur Hitler réalisée par Lincoln Agnew (Harper's Magazine, 2017). 3. 'Les Champs-Elysées théâtre du pouvoir macronien' par M, le magazine du Monde (29 déc. 2018)

Par la suite il y a eu d'autres articles divers et variés. Et ça s'est terminé en apothéose par l'article d'avant-hier où le journal s'est demandé: « Emmanuel Macron s'est-il enfermé à l'Elysée? » (16 janvier 2019). Pourquoi pas, sauf que cet article tombe comme un cheveux sur la soupe. Et comment, c'est au lendemain du lancement du Grand débat national par le président de la République ! Le Monde a partagé avec les 4 314 736 abonnés de sa page Facebook, trois articles sur le sujet : avant, pendant et après le débat. Comme par hasard, les trois sont négatifs et à côté de la plaque.

Les trois articles du Monde sur le premier grand débat national : avant (15 janv. à 14:17), pendant (15 janv. à 18h32) et après le débat (16 janv. à 9h15). Force est de constater que tous les trois sont décalés et négatifs.

Alors qu'Emmanuel Macron venait d'effectuer un dialogue-marathon de 6 heures et 52 minutes où il a répondu aux doléances de 653 maires de Normandie, pas spécialement acquis à sa cause, où il a montré qu'il avait une ouverture d'esprit extraordinaire et une maitrise incroyable de tous les dossiers, tout ce que le prestigieux journal Le Monde trouve à dire à ses lecteurs le lendemain matin, c'est ceci: « Rendu méfiant par l'affaire Benalla, lâché par plusieurs fidèles, surprotégé par son premier cercle, le président se serait progressivement enfermé à l'Elysée... » Ah, si les journalistes du Monde s'étaient contentés de cela, ils auraient éviter le grotesque de ce rajout populiste inutile, «... comme dans une tour d'ivoire ». Non mais, la honte.

Non seulement c'est ridicule de tomber sur ce titre, alors que Macron vient de discuter près de 7 heures avec près 700 maires de France!, et discutera au moins 3 heures en fin de semaine avec 600 autres maires de France, mais je n'ose pas imaginer qu'il ait été aussi difficile pour les journalistes du Monde, de comprendre, qu'un débat épineux de cette importance, comme la rédaction d'un article sur un sujet délicat, a nécessité beaucoup de préparation en amont !

Le site du grand débat national

 6  Emmanuel Macron a ouvert la voie vers une sortie de la crise des gilets jaunes par le haut : le grand débat national 


Qu'on ne s'y trompe pas, la crise des gilets jaunes est avant tout une lutte de pouvoir. Depuis bientôt deux ans, il existe un nouvel ordre politico-médiatique.

D'un côté, on a le nouveau monde, incarné par un parti politique contemporain, La République en marche. Pour pérenniser la place qu'il s'est taillé au soleil, Macron a compris qu'il faut à la fois tenir les promesses qu'il a faites aux électeurs, garder le cap contre vents et marées, et être réactif à toute nouvelle donne, mais aussi verrouiller sa com' (en raréfiant ses apparitions), garder les journalistes à distance (en délocalisant la salle de presse en dehors de l'Elysée) et organiser son propre canal d'information (à travers des lives sur Facebook). Cette stratégie ingénieuse permet au président de la République de répondre aux attentes des citoyens français, tout en restant à l'abri du bon vouloir du « pouvoir médiatique ».

D'un autre côté, on a l'ancien monde, représenté par les partis politiques et les médias traditionnels, qui peinent à se tailler une place au soleil (c'est notamment le cas des partis La France insoumise et le Rassemblement national), ou à retrouver l'âge d'or où ils faisaient la pluie et le beau temps (c'est le cas des médias, le Monde et du Point par exemple).

Dans ce nouvel ordre politico-médiatique des individus ou des mouvements modernes (qui communiquent via Facebook, Twitter, Youtube, Blogs, etc.), parviennent à tirer leur épingle du jeu. C'est le cas entre autres, des gilets jaunes. Toutefois, comme je l'ai exposé précédemment, ces derniers ne se trouvent là que grâce aux partis et médias traditionnels. Sans eux, le nouveau mouvement aurait fait pschitt, tôt ou tard. Ainsi, par un jeu d'opportunisme, les gilets jaunes et certains partis (ex. LFI et le RN) et médias (ex. Monde et Point), profitent de l'aubaine pour reprendre la main ou se tailler une place au soleil, y rester et chasser ceux qui s'y trouvent, Macron et LREM.

La lettre d'Emmanuel Macron aux Français

La situation étant ce qu'elle est, l'essentiel est d'aller de l'avant. La crise des gilets jaunes a magistralement démontré qu'Emmanuel Macron est la seule personnalité française digne de la fonction présidentielle et à la hauteur du défi qu'elle pose. Au moins pour l'instant et jusqu'à nouvel ordre! En affectant dix milliards d'euros en faveur du pouvoir d'achat et en lançant un grand débat national ouvert, jusqu'au 15 mars, le président de la République donne à la France une occasion en or pour sortir de la crise des gilets jaunes par le haut. Mardi c'était le dialogue-marathon de près de 7 heures devant environ 700 maires de Normandie à Grand Bourgtheroulde (Eure). Ce vendredi c'est un autre dialogue-marathon qui prend place devant 600 maires d'Occitanie à Souillac (Lot).

« Nous devons nous rappeler qui nous sommes... la France est, de toutes les nations, une des plus fraternelles et des plus égalitaires. C'est aussi une des plus libres (...) Il faut rendre à la France sa prospérité pour qu’elle puisse être généreuse, car l’un va avec l’autre (...) C’est ainsi que j’entends transformer avec vous les colères en solutions. » Ainsi, en mairie, lors des débats qui seront organisés aux quatre coins de la France et sur internet, comme l'a dit le président de la République dans sa lettre adressée aux Français dimanche dernier, chacun pourra exprimer ses « attentes » et faire valoir ses « propositions » et ses « idées », concernant quatre grands thèmes : « la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ». Il sera aussi question d'immigration, de laïcité, et « n’importe quel sujet concret dont vous auriez l’impression qu’il pourrait améliorer votre existence au quotidien ».


Un site internet est dédié à ce projet national (granddebat.fr). On y trouve sur chacun des quatre thèmes proposés, une fiche qui présente le contexte, les points du débat et les questions auxquelles les citoyens doivent répondre. En tout, il y en a 82, certaines sont fermées et d'autres ouvertes. Sur le site, on trouve également un « kit méthodologique », pour permettre à tout un chacun d'organiser son propre débat. Dans un café, un salon, une cage d'escalier ou sur un rond-point, au choix. Les propositions « permettront de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement, mais aussi les positions de la France au niveau européen et international ». La réussite de ce « nouveau contrat pour la Nation » dépend de tous les protagonistes de la société française, les élus, les partis, les médias et les citoyens. Chacun doit assumer ses responsabilités. C'est l'heure de vérité pour savoir qui se soucie de la France et qui se limite à son agenda personnel. Que demande le peuple de plus ?

vendredi 7 décembre 2018

Gilets jaunes vs. Gilets Bleu-Blanc-Rouge (Art.583)


Vu les obligations légales de détention et de port de « gilets de sécurité » fluorescents dans certaines conditions de circulation,
Vu que les fabricants ont choisi de donner à ces « gilets de haute visibilité » la couleur jaune,
Vu que ces gilets ont été dénommés communément « gilets jaunes »,
Vu que le non-respect de ces obligations routières est passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 375 €,
Vu que tous les automobilistes, motards et cyclistes de France et de Navarre en possèdent plusieurs,


Vu l'usage détourné de ce vêtement initialement réservé à la sécurité routière, mais transformé pour des raisons en un symbole de contestation populique,
Vu la confusion entre les « vrais » gilets jaunes et les « faux » gilets jaunes,
Vu que la simple détention de ce vêtement ne reflète pas une adhésion idéologique au mouvement,
Vu que la minorité pacifique de gilets jaunes est dominée par une majorité agressive,
Vu l'incapacité des gilets jaunes pacifiques à dénoncer sans ambiguité la violence des gilets jaunes belliqueux,
Vu le mépris et la haine véhiculés par les radicaux des gilets jaunes,
Vu que rien absolument rien ne peut justifier la violence sous quelque forme que ce soit,
Vu que les blocages, barrages, destructions, incendies, pillages et lancements de projectiles, constituent des actes illégaux punis sévèrement par la loi,
Vu que les paisibles grilles des jardins des Tuileries et de la place de l'Etoile n'ont fait de mal à personne,
Vu les dizaines de millions d'euros, voire des centaines, concernant le coût de la mobilisation policière, les dégâts matériels et les pertes économiques,
Vu l'endettement abyssal de la France, 2 300 milliards d'euros (99% du PIB ; 64% pour l'Allemagne),

Vu le caractère local personnel des revendications des gilets jaunes par rapport aux enjeux existentiels climatiques pour l'humanité toute entière,
Vu que le mouvement des gilets jaunes a totalement éclipsé la COP24,
Vu qu'il va falloir cinq fois plus d'engagements par rapport à ceux pris à la COP21, pour limiter le réchauffement climatique à +1,5°C,
Vu que la fenêtre d'action pour sauver la Planète Bleue est limitée, d'ici 2030, et qu'à défaut d'actions drastiques les conséquences seront dramatiques pour toutes les populations du monde et les générations à venir (vagues de chaleur, vagues de froid, pluies diluviennes, montées des eaux, inondations, menaces sur la sécurité alimentaire, disparition d'espèces, des centaines de millions de réfugiés climatiques, risques économiques considérables, etc.),

Vu le geste du gouvernement via la suspension des hausses des taxes sur les carburants, le gaz et l'électricité,
Vu le grotesque des caprices portant sur la démission de Macron et la dissolution de l'Assemblée nationale,
Vu que le mouvement des gilets jaunes est une menace pour l'état de droit et la démocratie en France,
Vu les conséquences de l'enracinement du populisme de masse en France avec une « jurisprudence gilets jaunes » qui rendra le pays ingouvernable à l'avenir,
Vu l'opportunisme et l'irresponsabilité de l'ex-chef de l'Alliance bolivarienne, Jean-Luc Mélenchon, et de la haute représentante des fabriques de poudre de Perlimpinpin, Marine Le Pen,
Vu la récupération politicienne immature des divers partis de droite et de gauche, Les Républicains et le Parti socialiste en tête, incapables de critiquer les dérives des gilets jaunes pour des raisons électorales, les européennes du 23 mai 2019,
Vu l'inconsistance des leaders de l'opposition actuellement, qui confirme qu'ils ne sont ni à la hauteur de la crise nationale ni dignes d'être ne serait-ce que sur le perron de l'Elysée,

Vu que les sondages bâclés ou la pose d'un gilet jaune sur le tableau de bord des voitures ne pourront jamais écraser les résultats des élections démocratiques,
Vu que la souveraineté nationale est détenue par tout le peuple de France et pas uniquement par ceux qui portent un gilet jaune,
Vu que la majorité du peuple silencieux de 67 000 000 de personnes en a assez d'une minorité tapageuse hors-la-loi de 10 000 personnes à Paris et 126 000 personnes en province,
Vu la tentation totalitaire de certains gilets jaunes où 0,2% de la population française tente d'imposer sa loi par la force à 99,8% du reste de la population,
Vu la fermeture forcée des grands magasins à Paris (Galeries Lafayette, Printemps et BHV) et des magasins des Champs-Elysées et des voies adjacentes à cause des gilets jaunes,
Vu l'annulation de plusieurs événements à cause des gilets jaunes, dont un match du PSG, le plateau-TV du Téléthon place de la Concorde, la 19e Marche des maladies rares, le Noël des animaux place de la République (pour favoriser les adoptions et désengorger les refuges),
Vu la fermeture de grands musées parisiens du Louvre, d'Orsay, de l'Homme, des Arts et Métiers, du Petit et du Grand Palais, à cause des gilets jaunes,
Vu la fermeture de grands monuments parisiens à cause des gilets jaunes, dont la crypte de la cathédrale Notre-Dame de Paris, les Catacombes et la Tour Eiffel,

Vu que certains gilets jaunes se prennent pour des putschistes du weekend,
Vu que les revendications sociales, contre la taxe carbone, cachait en réalité des revendications politiques, démission de Macron et dissolution de l'Assemblée nationale,
Vu les déclarations désorientées d’une des figures médiatiques des gilets jaunes, Eric Drouet, qui un jour veut « entrer à l’Elysée », et le lendemain, « aller sur le périphérique »,
Vu la radicalisation dans la violence d’une frange des gilets jaunes,
Vu l'incendie de 112 voitures à Paris samedi dernier,
Vu la saisie de 28 cocktails Molotov et 3 bombes artisanales sur un rond-point occupé par des gilets jaunes à Montauban,
Vu l'interpellation de 151 jeunes près d'un lycée de Mantes-la-Jolie (à l'origine d'une polémique sur les conditions d'arrestation), qui n'ont pas hésité à jeter des bouteilles de gaz robinet ouvert sur des barricades enflammées,
Vu la mobilisation massive des forces de l’ordre dans toute la France (89 000 policiers et gendarmes) pour faire face aux nouvelles violences de l'acte IV du mouvement,
Vu les craintes des services de renseignement de la mobilisation d’une « ultradroite qui rêve de révolution et d’une ultragauche qui prône l’insurrection »,


Vu que la devise de la France « Liberté, Egalité, Fraternité » est éternelle,
Vu que « la République française est inaltérable »,
Le président de la République Emmanuel Macron et le premier ministre Edouard Philippe sont priés de prendre les mesures nécessaires pour permettre aux citoyens et résidents français d'avoir le choix de la couleur pour leurs « gilets de sécurité » routières et politiques.

Nous appelons à l'organisation d'une grande manifestation de protestation contre les atteintes à la liberté de tous, à l'état de droit et à la démocratie par le mouvement des gilets jaunes.

Nous appelons à l'organisation d'une grande manifestation de défense de la France, de la République, de l'Etat et des institutions, représentés par les élus de l'Assemblée nationale et du Sénat, par le gouvernement d'Edouard Philippe, et par le chef de l'Etat, Emmanuel Macron, jusqu'aux prochaines élections prévues par les lois en vigueur et la Constitution.

Ceux qui ne sont pas contents du système et de la situation globale ont le choix entre la construction minutieuse d'un projet politique alternatif et viable et la poursuite impulsive d'une lutte des classes éphémère et stérile. Ils ont le choix entre les batailles de rues et les batailles des urnes. Pour les secondes, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Pour les premières, la raison du plus fort est toujours la pire.

PS
17 et 24 novembre, 1er décembre, je n'y étais pas.
8 décembre, je n'y serai pas.
Gilets jaunes? Je n'y suis pas, j'y reste.
#GiletsJaunes vs. #GiletsBleuBlancRouge, il va falloir faire un choix et le faire savoir, ne serait-ce que par un hashtag ou sa photo de profil sur les réseaux sociaux.

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lundi 3 décembre 2018

« Gilets jaunes » ou comment être plus déconnectés de la réalité que les politiciens (Art.581)


Un "feu de camp" sur les Champs-Elysées, au cours de la manifestation "pacifique" des dits gilets jaunes à Paris, le 24 novembre déjà (photo Denis Allard)

- Les Champs-Elysées transformés en un champ de bataille.
- Des barrières montées en barricades.
- Un barrage militant pour filtrer la circulation en plein Paris.
- Des graffiti sur l'Arc de Triomphe et des dégradations sur Marianne.
- Profanation de la tombe du soldat inconnu place de l'Etoile.
- Attaque du palais Brongniart place de la Bourse.
- Attaque du musée du Jeu de Paume place de la Concorde.
- Une préfecture incendiée par un cocktail Molotov (Haute-Loire).
- Des dizaines de véhicules renversés et d'autres brûlées dans plusieurs quartiers de Paris (dont des voitures de police).
- Des poubelles enflammées.
- Du mobilier urbain, des kiosques à journaux et des Vélib détruits.
- Des vitrines de magasins et de restaurants brisées.
- De nombreuses boutiques pillées.
- Des agences bancaires saccagées.
- Les grands magasins des Galeries Lafayette et du Printemps fermés.
- Des propriétés privées violées.
- Plusieurs journalistes agressés.
- Des caméras de surveillance détruites.
- Des décorations de Noël arrachées.
- Une grille du jardin des Tuileries descellée.
- Des autoroutes, des péages, des raffineries et des dépôts de carburant bloqués.
- Des stations-service mises à sec aux quatre coins de la France.
- Des projectiles lancés contres les forces de l'ordre (dont des pavés, des boules de pétanque, des marteaux, des billes en acier et des gros boulons).
- Un fusil d'assaut volé dans une voiture de police.
- Des menaces de mort contre Emmanuel Macron (rapportées gentiment par le député insoumis François Ruffin!).
- Pas moins de 249 feux dans la capitale, visant 112 véhicules, 130 mobiliers urbains et 6 bâtiments.
- Plus de 263 blessés, dont 81 policiers et plusieurs blessés graves.
- Jusqu'à 200 entreprises dégradées à Paris.
- Près de 682 interpellations, dont 412 intra-muros
- Plusieurs morts indirects à cause des blocages.
- Des touristes se croyant plonger dans une guerre civile.
- Des réservations hôtelières annulées les unes après les autres, notamment à Paris.
- Des dizaines de millions d'euros de dégâts matériels.
- Des dizaines de millions d'euros de pertes économiques.

La situation était telle que certains commentateurs parlent de chemises jaunes, allusion aux fascistes des années 1930, et des syndicats de policiers réclament depuis samedi soir, l'instauration de l'état d'urgence et appellent l'armée française en renfort. La dernière fois que la France a eu recours à ces mesures exceptionnelles, c'était pour faire face aux menaces d'attaques terroristes islamistes après le 13-Novembre (2005). Elles ont duré deux ans. Cela donne une idée concrète de l'ambiance créée par les fameux « gilets jaunes ».

Depuis le début du mouvement, fin octobre, invariablement, la majorité du peuple français, une majorité silencieuse (un terme qui prend toute sa signification dans cette crise!), a droit aux mêmes excuses bidon des fauteurs de troubles et de leurs défenseurs : ah mais ça n'a rien à voir avec le mouvement des gilets jaunes, ah mais faut pas faire d'amalgames entre les gilets jaunes et les casseurs, ah mais les gilets jaunes sont pacifiques, et cetera, etcétéra, etc. Foutaises de A à Z. Toutes ces violences ou presque ont été commises par des gilets jaunes, comme l'attestent les photos, les vidéos, les témoignages et les premières condamnations qui commencent à tomber. Mais encore, la plupart de ces violences sont assumées publiquement par les gilets jaunes! Pire encore, aucune de ces violences n'est légale ou légitime, à commencer par le procédé de blocage. Elles constituent toutes des violations des lois en vigueur en France.

C'est l'acte III d'un mouvement social qui part à la dérive, commencé gentiment par la dénonciation de la hausse des taxes sur les carburants (prévue pour le 1er janvier 2019), mais qui se termine par une stupide « lutte des classes », au sens le plus large du terme : celle du peuple contre les élites, celle des citoyens contre les politiciens, celle des pauvres contre les riches, celle des campagnes contre les villes, celles des provinces contre Paris, celle des fins de mois difficiles contre la fin du monde, celle des soucis financiers contre les préoccupations écologiques, celle d'une minorité contre une majorité, celle de la bêtise tout court et sur toute la ligne.

*

Pour en prendre pleinement conscience, voici le témoignage du journaliste Nicolas Chapuis, présent sur le boulevard Haussmann à Paris, samedi vers 21h. Il est très instructif. « Une altercation éclate entre le gérant d’un Daily Monop saccagé et quelques gilets jaunes. "Ça vous fait rire, c’est ça les “gilets jaunes” ? C’est de détruire le boulot de ceux qui se lèvent le matin pour travailler ?", s’énerve-t-il. Un "gilet jaune" lui rétorque que "l’assurance va payer" : "tu es un représentant du système", lui lance-t-il. La discussion dégénère puis tourne court, tandis que des jeunes gens repartent, quelques bouteilles de whisky sous le bras. » Il n'est pas beau le soi-disant remake de la révolution de mai 68 ? Même s'il ne résume pas la situation, cet exemple donne une idée assez précise de ce qui se passe actuellement en France.

De "pacifiques" gilets jaunes, se croyant encore en 1871 et se prenant sans doute pour des communards égarés dans l'espace-temps, descellent à force de bras une grille des jardins des Tuileries à Paris le 1er décembre 2018. Elle les provoque depuis 147 ans. Ils ont tout prévu, sauf le poids. Elle est tombée sur eux. Bilan, un blessé grave (AFP)

Selon le ministère de l'intérieur, il y avait 282 000 manifestants dans toute la France le 17 novembre, seulement 166 000 le 24 novembre et plus que 136 000 manifestants (dont 10 000 à Paris) le 1er décembre. Là aussi, cela donne une autre idée précise des sondages qui circulent et d'un prétendu soutien massif des Français à hauteur de 72% malgré les débordements du 1er décembre, sauf que ceux qui partagent le chiffre oublient de mentionner la suite, 85% des sondés désapprouvent le recours des gilets jaunes à la violence comme modus operandi. Et quand on regarde certaines études d'opinion de plus près, comme celle du cabinet Elabe réalisée avant la manifestation violente du 1er décembre, on s'aperçoit qu'il y a des nuances qui échappent à beaucoup de gens de mauvaises fois. Ainsi quand on pose une question précise comme « Vous-même, diriez-vous que vous êtes un 'gilet jaune'? », il n'y a que 20% des sondés qui répondent oui, 25% répondent non!

Avec un départ gentillet et une diversité de revendications, beaucoup de gens pouvaient effectivement se sentir interpeller. Mais la suite des événements n'était absolument pas à la hauteur. Les gilets jaunes ont du mal à ratisser large, au-delà du cercle initial de ceux qui étaient déjà convaincus par leur lutte de classes. Pire encore, ils perdent leurs adhérents au cours de cette lutte, un désaveu compensé par des actions illégales. D'un mouvement populaire et pacifique, hélas, les « gilets jaunes » se sont transformés en un mouvement populiste et violent, surtout depuis l'entrée en scène des militants d'extrême droite et d'extrême gauche.

Difficile de dresser un profil type des adeptes de cette tenue vestimentaire de protestation. Le mouvement est hétéroclite. Et pourtant, on note un dénominateur commun à tous les gilets jaunes : le rejet de Macron. Tout le reste n'est que détails et casus belli. A commencer par l'élément déclencheur de la crise, la hausse du prix des carburants.

- En 1990, le diesel (gazole) était taxé à 144%, l'essence (sans plomb 95) à 196%. En 2017, le diesel était taxé à 157%, l'essence à 182%. Même si la taxation a beaucoup fluctué au cours des 30 dernières années, on reste sensiblement dans les mêmes ordres de grandeur.
- En 1998, année record, le diesel était taxé à 295%, l'essence à 432%. Et pourtant, il n'y a pas eu d'émeutes en France.
- De 1990 à 2017, le rapport entre le prix de l'essence et le prix du diesel ne cesse de baisser, passant de 147% à 112%. L'évolution du prix des carburants en France, traduit tout simplement la volonté des dirigeants politiques de mettre le diesel et l'essence dans le même panier que le charbon et le gaz : des énergies fossiles dont la combustion est particulièrement nuisible pour l'environnement et la santé humaine.
- Un plein de 50 litres d'essence coutait jadis jusqu'à 14 heures de SMIC (1980), il ne coutait en octobre dernier (2018), au moment du déclenchement du mouvement des gilets jaunes, que 8 heures de travail. Cherchez l'arnaque!

Un feu de protestation allumé par de "pacifistes" gilets jaunes à Paris le 1er décembre 2018 et en arrière-fond la banderole dénonce les "vrais casseurs", l'ironie (AFP)
Les gilets jaunes ont une capacité de nuisance indéniable. Mais ce n'est pas suffisant pour ratisser large, encore moins obtenir gain de cause. Le mouvement est né avec plusieurs handicapes majeurs qui menacent sérieusement sa longévité: les actions illégales et violentes ; l'absence de leader unique et déclaré ; officiellement apolitique, officieusement politisé ; de multiples leaders camouflés (Mélenchon, Le Pen, etc.) ; la récupération politicienne (par Les Républicains notamment) ; mouvement social hétéroclite (de l'extrême gauche à l'extrême droite) ; des revendications disparates (revoir à la baisse toutes les taxes, création d'une Assemblée citoyenne, suppression du Sénat, recours au référendum, promulgation des lois par les citoyens eux-mêmes...) ; etc. Pour Philippe Raynaud professeur de sciences-politiques à l'université Paris II Panthéon-Assas, « ce mouvement, parce qu'il est décentralisé et sans organiseur déclaré, permet à tous ces membres de faire preuve d'une irresponsabilité assez agaçante ».

Avec l'ère de réchauffement populiste dans lequel la planète est entrée, les politiques et les élites ont mauvaise presse. C'est en grande partie justifiée. On dit qu'ils seraient déconnectés de la réalité. Il faut le reconnaître c'est souvent le cas. En revanche, la légende suppose que le peuple a toujours raison puisqu'il est connecté à la réalité. Pas toujours. Tout est une question d'angle de vue. Le mouvement des « gilets jaunes » est là pour nous le rappeler.

Comme si de rien n'était, par magie et par enchantement, les protestataires ont décidé de suspendre l'état de droit en France jusqu'à nouvel ordre, justifiant de facto les manifestations non déclarées et les violences commises (entraver la libre circulation, attaquer les journalistes, incendier les véhicules, dégrader les bâtiments publics et les commerces, établir des barrages, monter des barricades, etc.), et ont décrété de jure que la démocratie française telle qu'elle s'est exprimée en 2017 est obsolète, Macron doit démissionner et l'Assemblée nationale dissoute. Ils ne se rendent peut-être pas compte, mais c'est exactement ce que font les forces tyranniques quand elles entreprennent de renverser un pouvoir démocratique.

Oui mais il paraît que la cause est juste. Ah pardon! Admettons, mais depuis quand lorsque c'est le cas, tout est permis? Sur cette base, tout groupe de personnes peut outrepasser l'état de droit et la démocratie, quand bon lui semble, partant du principe que sa cause est juste. Même les islamistes ! Cela ne peut conduire qu'à la montée des extrêmes et au chaos. Cette logique est primaire car le respect des lois en vigueur et l'acceptation de l'expression démocratique constituent les bases du « contrat social » qui lie les citoyens à la société toute entière. Ils marquent le degré de maturité politique d'une société. C'est toute la différence entre des pays en développement, comme le Liban ou le Venezuela, et les pays développés, comme la France ou l'Allemagne. Et c'est aussi, toute la différence entre les partis de gouvernement, comme La République En Marche, Les Républicains ou le Parti socialiste, et les partis d'extrême droite et d'extrême gauche, le Rassemblement national (Marine Le Pen) et la France insoumise (Mélenchon).

Un autre gilet jaune "pacifique" échappé de l'espace-temps, se croyant à Gaza, il pointe son lance-pierre en direction des forces de l'ordre. C'était à Paris le 1er décembre 2018 (photo Lucas Barioulet, AFP)

Ah comme il est difficile de diriger un pays à une époque populiste et au temps des réseaux sociaux! La crise des « gilets jaune » a le mérite de révéler que le peuple français a d'un côté des politiques responsables comme Emmanuel Macron, le président de la République. « Les coupables de ces violences veulent le chaos, ils trahissent les causes qu'ils prétendent servir. Ils seront identifiés et tenus responsables de leurs actes devant la justice (...) Je respecterai toujours les contestations, les oppositions, mais je n'accepterai jamais la violence. » Moi non plus ! Il a aussi un Edouard Philippe, le premier ministre : « Choqué par la mise en cause de symboles de la France (...) Des individus équipés et déterminés ont fait preuve d’une grande violence. Les forces de l’ordre ont fait l’objet d’attaques qu’elles ont qualifiées elles-mêmes d’une violence rarement atteinte. » Allez expliquer à certains que ce n'est pas bien compliqué d'évaluer ce qui est légale et légitime de ce qu'il ne l'est pas.

Et puis le peuple français a de l'autre côté, un Jean-Luc Mélenchon et une Marine Le Pen, des opportunistes-irresponsables qui se situent aux extrêmes de l'échiquier politique sur le plan local, anti-Union européenne et anti-euro sur le plan régional, pro-Poutine et pro-Assad sur le plan international, qui ne digèrent toujours pas leur cuisante défaite électorale à la présidentielle, eux qui se voyaient à l'Elysée dans leurs rêves, et qui supportent de moins en moins de passer leur vie politique à jouer les seconds rôles. Ils violent eux-mêmes les lois en vigueur en France et font tout un pataquès quand la justice s'intéresse de plus près à leurs magouilles financières.

Pour l'ex-chef de l'Alliance bolivarienne, comandante Mélenchon, le constat est clair. « Le pouvoir veut un grave incident pour jouer la peur (...) Il y a un incroyable acharnement contre les manifestants pacifiques place de l’Etoile... Le petit jeu qui consiste à essayer d’effrayer tout le pays, je trouve ça tellement grossier. Il y a des incidents dans un coin de Paris, la belle affaire. Il n’y en a pas, à Marseille, il y en a nulle part ailleurs, donc oublions. » Notez cette incapacité viscérale à condamner sans ambiguité les violences. Quant à la haute représentante politique des fabriques de « poudre de perlimpinpin », elle a encore du mal à se relever de son débat raté d'entre-deux-tours. « Bravo aux gilets jaunes qui ont fait rempart de leurs corps en chantant La Marseillaise pour protéger la flamme du soldat inconnu contre les casseurs. Vous êtes le peuple de France se dressant contre la racaille. » Bouffons un jour, bouffons toujours. Mélenchon et Le Pen ont le culot de réclamer la dissolution de l'Assemblée nationale, comme par hasard, à l'instar des protestataires de samedi.

Et entre les deux extrêmes, la France a droit à une gauche et une droite qui ont le plus grand mal à critiquer un mouvement minoritaire de faible mobilisation, qui veut imposer sa loi par la force, et tout cela pour des raisons politiciennes, affaiblir Macron, à quelques mois des élections européennes du printemps.

Parenthèse utile mais point surprenante, le mouvement des gilets jaunes passionne l'alt-right, l'extrême de l'extrême droite américaine, un mouvement suprémaciste blanc, xénophobe, raciste et sexiste. Signe d'un autre soutien précieux à l'étranger, l'extrême droite allemande, dont le mouvement xénophobe et islamophobe Pegida, a enfilé des gilets jaunes pour protester contre Merkel devant la porte de Brandebourg à Berlin et exprimé une solidarité officielle avec les anti-Macron à Paris. Parmi les petits et les grandes figures de soutien au mouvement des gilets jaunes, on retrouve l'oiseau de mauvais augure Eric Zemmour, la has-been Pamela Anderson et le bouffon de la Maison-Blanche Donald Trump. Le président américain a fait savoir : « Je suis heureux que mon ami Emmanuel Macron et les manifestants à Paris soient tombés d'accord sur la conclusion à laquelle j'avais abouti il y a deux ans. L'accord de Paris (sur le climat et la réduction des gaz à effet de serre) est fondamentalement mauvais car il provoque une hausse des prix de l'énergie pour les pays responsables. » Enfin, disons que tout cela donne une autre idée précise de l'enjeu de cette crise française. Il porte un nom : Emmanuel Macron.

Jusqu'à 112 "voitures agressives" ont été brûlées lors de la "manifestation pacifique" des gilets jaunes à Paris le 1er décembre (photo Alain Jocard, AFP)

Il faut écouter et dialoguer, personne de sérieux et de responsable ne peut contester cela. Sauf qu'à l'arrivée, une frange des 136 000 protestataires du 1er décembre veut imposer sa loi par la force. C'est la définition même du terrorisme. Il est difficile de savoir que feront le président de la République et le premier ministre pour sortir de la crise. Adopter le bazar de revendications des gilets jaunes? Ça serait grotesque. Abondonner le principe de la hausse de la taxe carbone, une revendication commune de l'extrême droite lepéniste et de l'extrême gauche mélenchoniste? Ça serait une triple erreur.

. Primo, parce que cela constitue une prime à ceux qui ne respectent pas l'état de droit en France et piétinent l'expression démocratique de la République française.
. Secundo, parce que cela constitue un encouragement des mouvements populistes.
. Tertio, parce que cela signifie que les contraintes sociales, économiques et électorales, passent toujours avant les contraintes écologiques. Ça serait non seulement une erreur, mais un crime contre la planète et les générations futures.

Il ne faut pas se leurrer, la fenêtre d'action pour sauver la Planète Bleue est très étroite. Des mesures drastiques doivent être prises avant 2030 pour limiter le réchauffement climatique à +1,5°C. Après c'est trop tard, les dommages seront irréversibles. Ainsi, pour limiter le réchauffement de la Terre, il faut agir sur les émissions du dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre. Cela impose aux dirigeants comme aux citoyens du monde, une révolution des modes de vie et de consommation. Nous ne sauverons pas la planète sans la décroissance à tous les niveaux. Hélas, cela passe par l'adoption de la philosophie écologique, la promotion des énergies renouvelables et des mesures fiscales dissuasives sur les énergies fossiles, comme la taxe carbone. Il n'y a pas d'autres choix car il n'y a pas de planète B. On ne peut pas compter uniquement sur la bonne volonté des 7 milliards de Terriens. Dans cette bataille existentielle pour sauver la Perle de l'Univers, chacun doit assumer ses responsabilités, du citoyen au président, au lieu de se réfugier derrière des considérations égocentriques et politiciennes. L'enjeu est considérable.

Dans l'idéal il faut agir à la fois sur les plans social, économique et écologique, citoyens, entreprises et responsables politiques de concert. Pas facile de trouver l'équation équilibrée. Mais l'écologie ne doit pas toujours faire le frais de choix politiques et électorales, pour une simple raison : tout le monde paiera très très très cher sur tous les plans justement, social et économique. A commencer par les « gilets jaunes ».

En France comme ailleurs, ceux qui ne sont pas contents des lois en vigueur et de l'expression démocratique, doivent recourir aux moyens légaux pour les changer. Dans la panoplie d'actions à leur disposition, la violence n'a pas sa place. Ils peuvent adhérer à un parti politique, faire du porte-à-porte pour convaincre, distribuer des tracts sur les marchés, organiser des manifestations déclarées, etc. S'ils ne se sentent pas représenter, ils peuvent créer un courant, une association ou ne serait-ce qu'un groupe sur les réseaux sociaux. Les mécontents doivent bien comprendre, ils devront militer tous les jours et peut-être pendant des années, sans même avoir la certitude de gagner. C'est cela l'action politique mature et responsable. La sortie de la crise des « gilets jaunes » passe d'abord par la condamnation sans ambiguité de toutes les formes de violence et d'actions illégales, ainsi que par le respect absolu de l'expression démocratique, les urnes. Tout ce qui est en dehors de ça n'a pas sa place dans un état de droit et une démocratie, comme la France. C'est de la poudre de perlimpinpin balancée par des bonimenteurs aux yeux des dupes.

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lundi 22 octobre 2018

Yeni Safak : une fabrique d'informations, sur laquelle se basent les médias occidentaux pour informer les citoyens sur l'affaire Khashoggi (Art.570)


Commençons d'abord par la lecture du Guardian, l'édition de dimanche. Le quotidien britannique nous a expliqué hier que dans son dernier article « Martin Chulov retrace les événements entourant cette mort (de Jamal Khashoggi) et les éléments de l'enquête, et établit des liens avec le controversé prince héritier de Riyad (MBS) ». Une lecture passionnante. On se croirait presque dans un roman de John le Carré, sauf que ce n'est pas très flatteur pour un journaliste.


Zappons les détails de romans de gare: « (Khashoggi à sa fiancée, avant de rentrer dans le consulat) Souhaitez-moi bonne chance! »

Zappons aussi toutes les approximations grotesques de l'article: « Après un examen minutieux et implacable (notez bien 'implacable')... les enquêteurs turcs et les agences de renseignement mondiales (notez bien 'mondiales'!) se préparaient à révéler le récit (càd les faits)... d'un coup prémédité par l'État (Arabie saoudite) » ; « certains membres de l'équipe de frappe (les 15, dont un qui serait mort il y a deux ans, mais ressuscité apparemment pour les besoins de l'opération) auraient enregistré (la mise à mort de Khashoggi) sur leur téléphone comme un trophée » (il ne faut pas oublier, on a affaire à des barbares sadiques venus spécialement d'Arabie!), un enregistrement intercepté en temps réel par les Turcs (comprendre par là, que c'est beaucoup plus sérieux que l'histoire bidon de l'Apple Watch! Martin Chulov évoque même un micro placé dans le consulat, voire un microphone directionnel, qui traverse les murs, en nous précisant que « tous deux relevant techniquement des capacités de la Turquie », il ne manquait plus que de sous-entendre que les Saoudiens sont encore au stade du téléphone arabe!), qui de l'aveu du journaliste est « devenu le fondement de l'affaire contre l'Arabie Saoudite ».

Zappons également les extrapolations rachitiques : « (ce qui s'est passé a) dévoilé le royaume comme aucun autre événement depuis les attentats terroristes du 11 septembre » ; « un complot visant à assassiner l'un des plus puissants critiques du prince Mohammed » (très mal informé le Britannique) ; « Peut-il (MBS) être à nouveau un partenaire crédible? ». C'est la seule vérité implacable de l'article! Qu'on ne s'y trompe pas, c'est le coeur de l'affaire.

A aucun moment Martin Chulov ne se donne la peine d'expliquer clairement à ses lecteurs que son long récit est basé essentiellement sur une source connue, le quotidien turc Yeni Safak, et de multiples sources anonymes. Non, non, ce n'est ni Tichrine de Damas ni al-Akhbar de Beyrouth, c'est le Guardian de Londres, un journal fondé en 1821 svp. Que de crimes sont commis de par le monde au nom des sources anonymes! J'avais décerné le titre de « Miss Anonymous Source » à Scarlett Haddad (OLJ), en 2013 déjà, mais alors là, désolé, elle est détrônée. Bon, je ne peux pas vous en dire plus, puisque ces sources sont anonymes. Par contre, je peux en dire beaucoup sur Yeni Safak. Accrochez-vous parce que c'est hallucinant.

Yeni Safak est un quotidien conservateur turc connu pour son soutien inconditionnel à Erdogan, employant de nombreux journalistes islamistes, accusé à de nombreuses reprises d'incitation à la haine contre les opposants politiques (avec des menaces!) et les minorités (juifs et homosexuels), ayant une déontologie plus que douteuse. C'était la principale source de désinformation lors des manifestations anti-Erdogan de Gezi (2013-2014), n'hésitant pas à inventer des histoires pour discréditer les protestataires (ex. les manifestants ont bu de l'alcool dans la mosquée de Dolmabahçe, une femme voilée a été attaquée par des hommes torses nus, etc.).

Il a été pris en flagrant délit de falsification par Noam Chomsky. Non seulement il s'est permis de modifier l'interview que le philosophe et historien américain lui avait accordé par email en 2013, mais il a tout simplement inventé des questions qui n'ont jamais été posées et des réponses qui n'ont jamais été données. Dans la falsification audio, Yeni Safak a même de l'expertise à revendre. En 2016, il a trafiqué la bande son d'une vidéo, afin de faire croire que l'auditoire d'une émission de débat scandait des slogans en faveur du leader kurde, Abdullah Ocalan, fondateur et chef du PKK, considéré comme terroriste par la Turquie et condamné à mort. Ça ira ou je continue?


Fascinant, n'est-ce pas? Il ne s'agit pas d'examiner dans cette note la véracité des infos rapportées par les Turcs et partagées par tout le monde, je l'ai déjà fait dans mon dernier article, mais plutôt de mettre en lumière un autre point de ce dossier. Une grande partie de l'affaire Khashoggi repose sur les dires et allégations de ce journal, sans qu'aucun média occidental, aucun càd pas un seul -en tout cas pas le Guardian, le Washington Post, le New York Times, Le Monde, etc.- ne se donne la peine, au cours de ces trois semaines d'information à flux tendu, de vérifier à qui on avait affaire et d'avertir leurs lectrices et lecteurs. Alors que Yeni Safak est une fabrique d'informations, les médias occidentaux se sont contentés en tout et pour tout d'un laconique et vague « quotidien progouvernemental ». Chapeau pour le journalisme d'investigation! On croit rêver.

Par conséquent, nous ne pouvons qu'être inquiets sur l'état de l'information dans le monde. J'étais un des rares à démontrer scientifiquement comment les médias français avaient déliré gravement sur l'affaire Benalla (juillet-août 2018): 1 409 articles en 14 jours, publiés par 10 quotidiens et magazines de France, dont Le Monde, qui à lui seul avait mobilisé 48 journalistes sur le sujet, pendant que le coût colossal de la longue grève stérile de la SNCF (924 millions $) passait totalement inaperçu. Les Français n'ont pratiquement pas été informés, 10 dépêches sur le sujet dans les 10 organes de presse étudiés.

Entre les fake news et l'emballement médiatique -à la recherche du buzz, de la surenchère, du sensationnalisme, du profit pécuniaire et politique- waouh, bonne chance chers lectrices et lecteurs pour vous retrouver! Alors, un conseil les ami-e-s, ne faites confiance à personne, Bakhos Baalbaki compris. Multipliez vos sources, sinon, vous êtes désinformés et mal informés, et beaucoup plus que vous ne le pensez, même en lisant, en écoutant et en regardant, les plus prestigieux des médias du monde. Et devinez l'ironie de cette histoire? C'est le thème de l'article post mortem de Jamal Khashoggi. Sauf que le journaliste saoudien parlait du monde arabe, ignorant que même en Occident, les citoyens sont mal informés et désinformés parfois par de prestigieux médias.

Nul ne sait jusqu'où ira l'affaire Khashoggi. On est en pleine spéculation dans l'enquête et dans les manoeuvres politiques. Mais une chose est sûre et certaine pour l'instant, cette tragédie montre au monde entier, le vrai visage de Recep Tayyip Erdogan. Depuis trois semaines, le gardien de la Sublime porte couvre et alimente la fabrique d'informations, Yeni Safak, un organe de presse méprisable sur lequel se basent les médias occidentaux pour informer les citoyens des pays occidentaux sur l'affaire Khashoggi, sans se donner la peine de les avertir à qui ils ont affaire. Aux citoyens occidentaux, notamment européens, de prendre conscience de la manipulation, pour ne pas dire de la supercherie.

Depuis le 2 octobre, Erdogan s'est fixé trois objectifs.

• Primo, redorer son blason avec l'Occident, et faire oublier et pardonner, à la fois: son soutien aux courants islamistes en Syrie depuis mars 2011 ; ses frontières passoires, aux jihadistes côté syrien et aux migrants côté européen ; son chantage avec les réfugiés et les migrants, pour obtenir 3 milliards d'euros de l'Union européenne en mars 2016 et 3 autres milliards d'euros en mars 2018 (soit au total, près de 7 milliards de dollars!) ; son intervention militaire dans le conflit syrien pour écraser les forces kurdes ; les purges massives contre ses opposants suite à la tentative de coup d'Etat ; ses coups de colère contre l'Europe en général et l'Allemagne en particulier ; et j'en passe et des meilleures.

• Secundo, prendre le leadership du monde sunnite, notamment sur deux dossiers clés, la Syrie et la Palestine.

• Tertio, faire tomber Mohammad ben Salmane, un dirigeant arabe à l'aube de sa vie politique, craint aussi bien par la Turquie que par l'Iran, alors que lui, il s'en trouve au crépuscule.

La conférence de presse qu'il a organisée ce mardi, afin de maximiser ses profits, en exploitant ce malheur, est non seulement abjecte, mais c'est un signe de mauvais augure pour lui. Il avait promis la vérité. A l'arrivée, c'est un événement qui fait pscitt. Il confirme le doute qui a accompagné les révélations-allégations turques, l'affaire Khashoggi s'est transformée en une opération géo-politique.

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samedi 20 octobre 2018

Désolé, mais MBS n'est pour rien dans la mort tragique de Jamal Khashoggi (Art.569)


Enfin, probablement. Il suffit de raisonner froidement pour parvenir à cette conclusion. Cela fait plus de deux semaines qu'on était sans nouvelles de Jamal Khashoggi. Depuis le 2 octobre, chaque jour venait étoffer un peu plus une réalité qui avait largement dépassé la fiction d'Agatha Christie, dans Le Crime de l'Orient-Express. On avait tout vu, tout lu et tout entendu sur cette affaire. Nous disposons de suffisamment de recul pour faire le point. Après maintes réflexions, désolé, mais MBS n'est pour rien dans la mort tragique de Jamal Khashoggi, annoncée à l'instant, vendredi peu de temps avant minuit par le procureur général d'Arabie saoudite. Disons que certains ont été expéditifs dans cette affaire. Explications.


 1  Il semble que les images montrant Jamal Khashoggi rentrant dans le consulat soient véridiques. C'est sans doute la seule preuve irréfutable du dossier, qui soit recevable devant un tribunal. Il n'y a pas d'images de son départ. C'est un élément sérieux qui accrédite la thèse de son décès -et non du meurtre, nuance!- dans le consulat saoudien d'Istanbul. Si tel est le cas, une question s'impose, où est passé le corps? C'est une question importante de l'enquête.

La thèse qui circule en ce moment, qui n'a qu'une seule origine, un journal turc pro-gouvernemental, qui détiendrait l'info de soi-disant sources anonymes (relayée dans son travail par un site qatari-compatible, Middle East Eyes, et les médias irano-compatibles), parle d'un démembrement du corps avec une scie à os par un soi-disant médecin légiste saoudien envoyé spécialement d'Arabie saoudite, qu'on entendrait sur un enregistrement audio de sept minutes, tombé du ciel comme une météorite, conseiller à ceux qui sentent le malaise vagale venir, la thérapie musicale. Enfin, on l'entend avouer que pour ce genre de boulot, il a l'habitude d'écouter de la musique.

L'équipe de tueurs aurait d'abord frappé le journaliste, avant de le torturer, lui couper les doigts, le démembrer alors qu'il est encore en vie, le tuer et le décapiter. Massacre à la tronçonneuse, Pulp fiction et Natural Born Killers à côté, sont des divertissements à regarder le weekend en famille tout en mangeant des pop-corns.

 2  Les médias du monde entier répètent en boucle, à longueur de colonnes et d'antennes les mêmes infos, sans se poser une question basique, mais pourquoi recourir à un médecin légiste ayant fait treize ans d'études médicales venu direct de Riyad sur un avion privé, quand on veut utiliser une scie à os, voire une tronçonneuse, et non un scalpel ou un bistouri? Un bricoleur aurait fait l'affaire, au pire un boucher avec un couteau bien aiguisé ou un jardinier avec un vulgaire sécateur, comme pour la dinde de la Thanksgiving. Pire encore, en examinant les images présentées comme preuve accablante contre MBS, il apparait que docteur Salah al-Toubaïki, le médecin légiste de l'équipe de nettoyeurs saoudiens, serait venu accomplir sa mission macabre avec sa femme. Et ce n'est pas tout, après vérification, les images datent d'un voyage touristique effectué à Istanbul en 2013 et non en 2018.

Enfin, il semble que l'histoire de la scie-tronçonneuse et le démembrement alors qu'il est vivant, ainsi que la décapitation, soient des éléments essentiels pour la réalisation de ce film d'horreur. Pour les auteurs américano-turco-qataries de ce scénario macabre, il est important de faire savoir urbi et orbi que MBS, comme les jihadistes de Daech, préfèrent la méthode barbare, bruyante et gore, la décapitation et le démembrement par quinze sauvages d'Arabie, à la méthode civilisée, discrète et soft de Poutine, l'empoisonnement à la Novitchok par deux touristes venant prier à la cathédrale Sainte-Marie de Salisbury.

Soit encore, mais sans laisser aucune trace sur le lieu du crime? Le consulat d'Istanbul et la résidence du consul saoudien ont été fouillés par les policiers turcs, le personnel turc du consulat a été entendu, les images de vidéosurveillance ont été saisies, la forêt de Belgrade non loin du Bosphore est passée au peigne fin, de même que la ville de Yalova située au bord de la mer de Marmara, et j'en passe et des meilleures. Et toujours rien d'officiel pour l'instant! Est-ce que nous sommes face à un crime à la fois odieux et parfait ou c'est parce que la mayonnaise autour de l'implication personnelle de MBS ne prend pas vraiment et qu'il va falloir faire quelque chose ?

 3  Tout ce qu'on a pour l'instant c'est ce soi-disant enregistrement audio, peut-être deux, trouvé dans une pochette surprise. Tout le monde en parle mais personne ne semble les avoir vraiment entendu. Qui veut suivre sa traçabilité, perd à la fois son latin, son anglais, son turc et son arabe. Les premières entités à attester de son existence, on ne parle pas encore de son authenticité!, c'est un journal turc, Yeni Safak.

Yeni Safak est un quotidien conservateur connu pour son soutien inconditionnel à Erdogan, employant de nombreux journalistes islamistes, accusé à de nombreuses reprises d'incitation à la haine contre les opposants politiques (avec menaces) et les minorités (juifs et homosexuels), ayant une déontologie plus que douteuse. C'était la principale source de désinformation lors des manifestations anti-Erdogan de Gezi en 2013-2014, n'hésitant pas à inventer des histoires pour discréditer les protestataires (ex. les manifestants ont bu de l'alcool dans la mosquée de Dolmabahçe, une femme voilée avec son enfant avait était attaquée par des hommes torses nus, etc.).

Il a été pris en flagrant délit de falsification par Noam Chomsky. Non seulement il s'est permis de modifier l'interview que le philosophe et historien américain lui avait accordé par email en 2013, mais il a tout simplement inventé des questions qui n'ont jamais été posées et des réponses qui n'ont jamais été données. Dans la falsification, Yeni Safak, est expert. En 2016, il a trafiqué la bande audio d'une vidéo, afin de faire croire que l'auditoire d'une émission de débat scandait des slogans en faveur du leader kurde, Abdullah Ocalan.

Fascinant, n'est-ce pas? Une grande partie de l'affaire Khashoggi repose sur les dires de ce journal, sans qu'aucun média, pas même le Washington et le New York Times, ne se donne la peine de vérifier à qui on avait affaire. On croit rêver.

A part Yeni Safak, il y a un mystérieux responsable turc via le très sérieux New York Times, qui n'a trouvé aucune raison de remettre en doute les allégations du journal turc. Et comment l'ont-il obtenu? Des services de renseignement turcs, soi-disant. Soit, mais d'où vient-il? A partir de là, c'est le grand mystère, digne de la légende du Loch Ness, sachant que la disparition a été annoncée quelques heures seulement après l'entrée de Khashoggi dans le consulat saoudien.

Trois scénarios possibles : l'enregistrement audio dont tout le monde parle est bidon, la représentation diplomatique saoudienne était déjà sous écoute par les services de renseignements turcs depuis longtemps (ce qui constitue une infraction grave au droit international de la part de la Turquie) ou last but not least, via l'Apple Watch de Jamal Khashoggi. Encore! C'est ce que prétend le journal pro-Erdogan turc, al-Sabah. L'info a été reprise à l'aveugle par une grande partie des médias du monde entier.

Encore une histoire d'Apple Watch à dormir debout, qui n'est pas sans rappeler celle qu'on a connue en novembre 2017, lors du délire populaire et médiatique sur le kidnapping du Prince Saad Hariri (Premier ministre libanais) par Voldemort (MBS), et sa libération héroïque par Superman (Emmanuel Macron), après le réveil de la Belle au bois dormant (Paula Yacoubian) et les combats titanesques de Don Quichotte (Gebrane Bassil).

Et pourtant, d'après l'analyse d'un expert de la BBC, le modèle de montre que portait Khashoggi est de la 3e génération, qui ne peut pas être verrouillée ou déverrouillée par les empreintes digitales, comme le prétend la propagande turque. De plus, Apple n'offre aucune connexion via le réseau cellulaire pour sa montre en Turquie, et par conséquence, si Khashoggi a dû utiliser son Apple Watch pour enregistrer et transmettre sa torture et sa mise à mort à distance, il ne pouvait envoyer le fichier audio à son téléphone laissé soi-disant avec sa fiancée, restée en dehors du consulat de l'autre côté de la rue, que par la technologie de bluetooth, ce qui est techniquement impossible (trop d'obstacles, trop loin).

Et ce n'est pas tout. On a dit que l'enregistrement aurait été remis aux Américains (toujours les respectables médias américains), à la demande de Donald Trump. Info démentie rapidement à la fois par les ministres des Affaires étrangères turc et américain. Rien dans ce qu'ils ont dit ne confirme l'existence même de ces enregistrements audio. Bref, c'est pour vous dire la confusion qu'il y a autour de cette « preuve » accablante contre MBS, de la torture et du meurtre barbares du journaliste saoudien, tels qu'ils ont été décrits, même par la plupart des médias occidentaux, le New York Times et le Washington Post, entre autres. A ce stade, il convient d'arrêter les spéculations à ce sujet, en attendant la suite de l'enquête.

 4  Comme je l'ai dit dans mon premier article sur cette affaire, Jamal Khashoggi a passé le plus clair de son temps entre les soutanes de la cour royale saoudienne. Il n'avait rien, mais absolument rien d'un opposant politique à la monarchie, un « dissident », comme le répètent en boucle les médias occidentaux, puisqu'il a soutenu pratiquement toutes les décisions politiques du royaume, y compris celles prises par le prince héritier lui-même, Mohammad ben Salmane : la politique saoudienne en Syrie, la guerre au Yémen, la confrontation avec l'Iran, le mépris du Hezbollah, les réformes sociales et même, la vague d'arrestation.

Il a même refusé de demander l'asile politique au Royaume Uni, afin d'être mis dans la catégorie des opposants. Son rendez-vous au consulat d'Istanbul confirme l'absence de conflit particulier avec les autorités saoudiennes. Ses chroniques dans le Washington Post n'avaient rien de révolutionnaires. Elles étaient essentiellement lu par des Américains. Donc, il n'y a pas l'ombre d'un doute, Jamal Khashoggi ne représentait aucune menace sérieuse pour l'Arabie saoudite qui pouvait justifier le guet-apens morbide au consulat d'Istanbul.

 5  L'histoire de l'équipe de 15 personnes, envoyée par MBS, qui serait venue et repartie dans la même journée, avec pour mission de tuer et de faire disparaître le corps, à la scie ou à la tronçonneuse, avancée par Sabah et Yeni Safak, des quotidiens turcs pro-Erdogan dont le professionnalisme laissent à désirer, paraît de plus en plus invraisemblable (confusion sur le nom d'un proche de MBS qui s'appelle en réalité autrement, deux tueurs présumés photographiées en compagnie de leurs familles à l'aéroport, images non datées alors qu'elles sont censées provenir de caméras de surveillance de l'aéroport, images anciennes, un autre tueur présumé s'est révélé être un officier mort il y deux ans, etc.).

Il en est de même, de celle de la soi-disant fiancée turque de Khashoggi, Hatice Cengiz, Khadijé, qui a donné l'alerte le 2 octobre. Elle est non seulement proche d'un conseiller d'Erdogan, mais elle a pris l'allure d'une marionnette dans cette affaire. Elle a fait croire qu'elle avait l'intention d'organiser une grande fête d'anniversaire surprise à son fiancé le 13 octobre, info reprise par le New York Times, alors que Khashoggi a deux dates de naissances, l'officielle, le 22 janvier, et la vraie, le 14 mars. Pour une fiancée, elle était très mal informée. Idem pour le quotidien américain.

 6  Ce qui frappe en suivant la couverture de cette actualité par la presse régionale et internationale, américaine notamment, c'est le zapping total du fait que Jamal Khashoggi adhérait à l'idéologie des Frères musulmans. Et pourquoi pas? Le problème c'est qu'il s'agit d'une organisation qui prône entre autres, l'islamisation de la société, le retour strict aux préceptes du Coran, l'application de la charia, la voie du jihad, la discrimination à l'égard des femmes, la lutte contre la laïcisation des mentalités, le rejet des influences occidentales et l'établissement d'Etats islamiques. Pourquoi de sérieux journaux comme le Washington Post et le New York Times n'ont pas jugé utile d'en informer leurs lecteurs?

Les Frères musulmans sont considérés comme terroristes par l'Arabie saoudite et la Russie, au même titre que Daech et al-Qaeda. Je suis un des rares, pour ne pas dire le seul, à avoir mis en lumière ce point important dans mon premier article. Pourquoi ce zapping? Est-ce à cause du barrage linguistique qui a rendu certains textes et des déclarations du journaliste saoudien en arabe inaccessibles aux journalistes occidentaux ou par aveuglement idéologique, il fallait accabler l'Arabie saoudite, MBS en particulier ?

 7  Mercredi 17 octobre, le Washington Post a décidé de publier l'article qu'il a reçu au lendemain de la disparition de son chroniqueur, le 2 octobre. « Jamal Khashoggi : Ce dont le monde arabe a le plus besoin, c'est de la liberté d'expression ». Quel titre, prémonitoire diraient certains! Il est d'autant plus touchant que celui qui l'a écrit est mort et que ce texte constitue son testament.

Pour son dernier article, Jamal Khashoggi explique que « le monde arabe était porteur d'espoir au printemps 2011 », mais malheureusement, « ces attentes ont été rapidement brisées ». « Ces sociétés (arabes) sont retombées dans l’ancien statu quo ou ont fait face à des conditions encore plus rudes qu’auparavant. » Pour le journaliste saoudien « le monde arabe est confronté à sa propre version d'un rideau de fer imposé non pas par des acteurs extérieurs mais par des forces nationales en lice pour le pouvoir ». C'est donc pour cela qu'il a besoin de « médias transnationaux » et de « plate-forme pour les voix arabes », une sorte de « forum international indépendant, isolé de l'influence des gouvernements nationalistes propageant la haine par la propagande », afin que les citoyens ordinaires puissent « s'attaquer aux problèmes structurels auxquels leur société est confrontée ». Rien ne permet de douter de l'authenticité de texte. On ne peut qu'être d'accord avec chaque mot qui y figure.

 8  La rédactrice en chef de Global Opinions du Washington Post, Karen Attiah, nous explique que « cette chronique rend parfaitement compte de son engagement et de sa passion pour la liberté dans le monde arabe ». Très juste mais c'est un peu court. La liberté dans le monde arabe certes, mais hélas, pour voir les Frères musulmans installés dans tous les pays à majorité musulmane.

Il y a quelques mois, Jamal Khashoggi avait rédigé l'article en arabe, « Ô Frères (musulmans), pourquoi vous vous mêlez de politique? » Un titre qui n'a rien de déroutant, quand on lit le contenu. « Les Frères musulmans ne se rendent peut-être pas compte qu'ils ont gagné et qu'il est temps d'abandonner leur organisation qui inquiète déjà certains des dirigeants de la région. "L'islam politique" est devenu un choix populaire pour un segment important de toute société musulmane. Ce qui l'empêche de gouverner ou de participer aux gouvernements, c'est l'instauration de la démocratie. » Tout l'article est écrit pour faire comprendre aux Frères musulmans combien ils sont puissants et qu'il vaut donc mieux pour eux de devenir « faiseurs de roi » que de s'obstiner à être roi. Si Jamal Khashoggi n'était pas un frère musulman, on se demande qui l'est vraiment ?

Jamal Khashoggi sur al-Jazeera le 8 mars 2018 : les Frères musulmans resteront dans le paysage politique, tant que l'islam demeurera dans le paysage religieux! Donc pour l'éternité. Ce n'était pas constat, encore moins une critique, ça fait partie des convictions profondes du journaliste saoudien.

 9  Il est clair depuis le début de l'affaire que la Turquie et le Qatar, deux pays qui ont toujours eu un œil bienveillant sur les Frères musulmans, ainsi que l'Iran et ses satellites, des mouvements profondément anti-saoudiens, font tout ce qui possible et imaginable pour exploiter l'événement, afin d'isoler l'Arabie saoudite sur la scène internationale.

Cette campagne turco-qatari-iranienne, relayée consciemment ou pas par des médias occidentaux, visent spécifiquement à rendre l'accession de MBS au trône saoudien, impossible. Et dans ce domaine, le temps presse, qui craint MBS, doit agir vite. Le roi Salmane est âgé et malade, c'est un secret de Polichinelle. Il est le dernier des fils d'Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud, le fondateur du royaume d'Arabie saoudite, à régner. Tout le monde sait que cette accession est imminente. Avec lui, on change de générations, on change de méthodes.

 10  La désignation de MBS comme prince héritier est venu bouleverser la donne, locale, régionale et internationale. Un jeune prince comme Mohammad ben Salmane sur le trône, c'est un règne assuré d'un demi siècle. Pour le meilleur diront ses partisans et pour le pire diront ses adversaires.

Quoiqu'on dise, MBS a montré qu'il est un jeune prince réformateur (conduite des femmes, ouverture de salles de cinéma, organisation de concerts, présentation du journal télévisé par une femme, etc.), décidé à ouvrir le royaume sur le monde (projet Neom, une ville futuriste et touristique de 26 500 km2, plus de deux fois et demie la superficie du Liban, à construire sur le golfe d'Aqaba, entre l'Egypte et la Jordanie) et à rendre son pays plus fort économiquement (s'affranchir de la dépendance du pétrole, plan Vision 2030), non disposé à céder le leadership du monde musulman sunnite à la Turquie, encore moins à l'Iran, mais aussi bien déterminé à empêcher le « croissant chiite » iranien de devenir une pleine lune (et encercler le royaume; Iran-Irak-Syrie-Liban-Yémen-Bahrein) et à dissuader les pays occidentaux de s'ingérer dans les affaires intérieures saoudiennes (l'incident avec le Canada).

Qui hait MBS et craint son règne, sait qu'il a peu de temps pour agir. Une fois sur le trône, ça sera trop tard. Le train ne repassera pas avant la seconde moitié du 21e siècle. C'est pour dire combien l'affaire Khashoggi tombait à pic pour ses adversaires et ses ennemis, de l'intérieur comme de l'extérieur.

 11  Les dirigeants et les médias occidentaux, qui ne détiennent aucune information exclusive au sujet de la disparition et de la mort de Jamal Khashoggi, couvrant l'événement essentiellement d'après les « sources turques », adoptent à peu de choses près la même attitude : après avoir décrété que l'homme a été tué par les Saoudiens, sous-entendant ou laissant entendre sur décision de MBS, il y a eu condamnation du meurtre et injonction aux Saoudiens de s'expliquer, puis boycott en chaine de la conférence politico-économique Davos du désert (2e édition, 23-25 octobre). Donald Trump, Steven Mnuchin (secrétaire américain au Trésor), Bruno Le Maire (ministre français de l'Economie), Christine Lagarde (patronne du FMI), Jim Yong Kim (Banque mondiale), la banque Goldman Sachs, HSBC, BNP Paribas, Société Générale, Richard Branson (Virgin Group), le quotidien New York Times, Ford, Uber, Google, etc.

Tout le monde s'est mis et c'est tout à leur honneur. Mais bon, on aurait aimé constater autant de principes, de condamnations et de boycotts, de la part de tout ce beau monde, à la suite des crimes qui ne font l'objet d'aucun doute, commis avec préméditation par l'Etat d'Israël dans les Territoires palestiniens occupés de Gaza: 140 Palestiniens tués et 4 500 gravement blessés, handicapés à vie, la majorité par des balles réelles, tirées par les snipers de l'armée israélienne, afin d'empêcher un peuple dépossédé de la manière la plus abjecte de ses droits depuis 70 ans, de retourner sur ses terres et les terres de ses ancêtres. En tout cas, vous verrez comment ils feront tous des pieds et des mains et la queue, à la 3e édition. Quel monde inconsistant !

 12  Jamal Khashoggi ne représentait pas vraiment une menace sérieuse pour l'Arabie saoudite pour que MBS décide de prendre un risque incommensurable de l'éliminer à l'étranger, en plein jour, au vu et au su de tous, dans un bâtiment diplomatique de surcroit. Il suffisait de le bousculer un soir par dessus un pont dans les eaux du Bosphore.

Si Jamal Khashoggi est mort dans le consulat, ce qui constitue pour l'instant la thèse la plus probable (qui vient d'être reconnue par l'Arabie saoudite), il n'y a certainement pas eu d'homicide volontaire, donc préméditation avec un ordre expresse de MBS de tuer le bonhomme. Juridiquement, on parle dans ce cas d'homicide involontaire.

On serait alors face à deux possibilités : Jamal Khashoggi a été victime de violences ayant entrainé la mort, sans l'intention de la donner, ou Jamal Khashoggi a été victime de stress et d'un infarctus sans qu'on le touche. Certes, il était jeune, mais on a l'âge de ses artères et les siennes étaient probablement bouchées.

D'après le procureur général saoudien, « les enquêtes préliminaires menées par le ministère public sur la disparition du citoyen Jamal bin Ahmad Khashoggi ont révélé que les discussions qui avaient eu lieu entre lui et les personnes qui l'avaient rencontré pendant son séjour au consulat à Istanbul avaient conduit à une querelle et à des affrontements ». Le procureur général a fait savoir que 18 ressortissants saoudiens ont été arrêtés dans cette affaire et qu'ils seront traduits en justice.

 13  Encore une fois, parce que Jamal Khashoggi ne représentait aucune menace sérieuse pour le royaume, que MBS n'a surement pas été mis au courant du passage du journaliste saoudien au consulat d'Istanbul. C'est un non-événement pour un personnage haut placé comme le prince héritier d'Arabie saoudite.

Ainsi, soit ce passage était suivi par un subalterne, soit que personne ne s'intéressait vraiment à la venue du journaliste. On peut imaginer qu'une fois sur place, un personnel zélé a voulu l'impressionner, le provoquer et l'intimider, et que très vite, les choses ont mal tourné.

Il est de toute évidence qu'il s'agit d'un homicide involontaire et que personne n'avait la moindre intention de le tuer, dans un consulat à l'étranger. Faut peut-être que les médias occidentaux arrêtent de prendre les Arabes pour des cons ! Quand un prestigieux journal américain comme le Washington Post, prétend le 10 octobre, que « le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane, a ordonné une opération pour ramener le chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi, de son domicile en Virginie en Arabie saoudite, afin de le détenir, selon des renseignements recueillis par les services secrets américains », une révélation aussitôt démentie officiellement par le département d'Etat américain, on n'est pas dans l'information, mais dans la désinformation. De même, quand un autre prestigieux quotidien américain comme le New York Times, anticipe l'enquête au point d'affirmer le 18 octobre, sans la moindre preuve à part les habituelles sources anonymes et les sources pro-gouvernementales d'un pays connu pour réprimer les journalistes (La liberté de la presse, RSF 2018 : France 33e, Etats-Unis 45e, Liban 100e, Turquie 157e, Arabie saoudite 169e), que « blâmer le général Assiri (Ahmad, chef adjoint des services de renseignement saoudien, limogé le 20 octobre) pourrait également fournir une explication plausible de l'assassinat, et aider à détourner le blâme du prince héritier », on n'est plus dans le journalisme, mais dans la propagande.

C'est à la mort soudaine et non préméditée de Jamal Khashoggi, que les employés ont véritablement paniqué. Afin de sauver leurs têtes, pas qu'au sens figuré!, et éviter la colère de Zeus d'Arabie, MBS, d'avoir non seulement retenu le journaliste saoudien au consulat, mais de l'avoir tué dans la représentation diplomatique, qu'ils ont décidé hâtivement, comme c'est le cas dans beaucoup d'homicides, de faire disparaître le corps, au lieu d'appeler les autorités saoudiennes ou de prévenir les autorités turques. Comment ont-ils procédé? L'enquête le révélera, rapidement à priori.

Entrer vivant pour en sortir mort, rien ne peut justifier ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul. Qu'il repose en paix et que justice soit rendue.

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