vendredi 7 septembre 2018

La guerre en Syrie : le point sur la situation alors que les batailles d'Idlib et de la réhabilitation de Bachar el-Assad sont engagées (Art.556)


Alors qu'il est avachi dans son lit avec un cheeseburger et des french fries de chez McDo, tentant de s'informer à travers les breaking news qui défilent en bas des trois écrans de TV de sa chambre à coucher, le président américain apprend que Bachar el-Assad a une nouvelle fois commis un massacre. Sans hésitation, il lâche son hamburger et appelle sur le champs James Mattis, le Secrétaire à la Défense. « Mais tuons-le, putain! Qu'on y aille. Qu'on les tue tous! » Kelloun ye3né kelloun.

C'était la réaction de Donald Trump suite à l'attaque chimique du 4 avril 2017, une révélation qui figure dans le nouveau livre explosif « Fear: Trump in the White House », écrit par un des journalistes qui a révélé le Watergate, Bob Woodward, qui sort aux Etats-Unis le 11 septembre.

Un an et demi plus tard, hasard des coïncidences, j'étais amené la semaine dernière à résumer la situation en Syrie à une amie occidentale qui fait partie du corps diplomatique. Je profite de l'occasion pour partager avec vous ce point de vue sur les principaux protagonistes et leurs intérêts, à l'aube de la fin d'un chapitre important de cette interminable guerre qui a fait des centaines de milliers de morts, davantage de blessés, plusieurs millions de déplacés et un volume de destruction évalué à 400 milliards de dollars, qui fait baver tant de gens au Liban et ailleurs dans le monde.

Les discussions engagées aujourd'hui à New York, au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU, et à Téhéran, entre la Russie, l'Iran et la Turquie, détermineront la suite des événements, le nouveau chapitre.

D'après Le Monde, suite à la bataille d'al-Ghouta
(capture d'écran, mai 2018)


 1  Bachar el-Assad


Les Assad sont l'alpha et l'oméga du problème, l'origine du mal, la pire malédiction qui frappe la Syrie et le Liban depuis cinquante ans. Assad fils a sauvé ce régime alaouite à moyen terme. Il est en pleine reconquête de la Syrie. Il gagne les batailles, une après l'autre. Mais il est loin d'avoir gagné la guerre et pacifié la Syrie. Il a sécurisé définitivement la région de Damas, donc le centre du pouvoir (bataille de Ghouta, avril 2018). La conquête de l'ouest (région de Deir el-Zour) et du sud (région de Deraa) est achevée ou presque. Il se prépare à la conquête du nord-ouest (région d'Idlib).

S'il était seul, il serait depuis belle lurette dans les poubelles de l'Histoire, comme Assad père. Il ne doit sa survie qu'au soutien déterminant de la Russie, de l'Iran et du Hezbollah, par conviction, et de la Chine, par omission. A cause d'une douzaine de vetos à l'ONU, la Russie et la Chine ont permis à ce grand criminel d'avoir les coudées franches pour écraser la rébellion dans le sang, créant de ce fait, les conditions optimales pour le développement et l'épanouissement des organisations islamistes, jihadistes et terroristes.

Les enjeux actuels pour Assad sont multiples.

1. En finir avec la rébellion d'Idlib rapidement, avec le minimum de conséquences pour son régime, sachant que toute utilisation d'armes chimiques conduira forcément à des frappes aériennes occidentales (comme en avril 2018).

2. Faire oublier les humiliations répétées infligées par l'armée israélienne depuis Mathusalem, les dernières survenant lundi avant l'aube et mardi soir, obligeant le régime syrien, ses alliés iraniens et l'ensemble de leurs vassaux à attribuer la série d'explosions survenues dans un dépôt de munitions dans la région de Daraya (près de Mazzé, banlieue de Damas) à un court-circuit. Il fallait y penser. Ça change de la propagande habituelle sur la défense aérienne syrienne qui aurait réussi à intercepter les missiles israéliens et à répéter invariablement que la Syrie se réserve le droit de répondre aux agressions israéliennes au bon endroit au bon moment, blablabla et patati et patata. Remarquez des avions volant à Mach 2 au dessus de la tête de Lapin II du Golan, peuvent perturber l'activité électrique des neurones, sans avoir à lancer le moindre pétard!

3. Obtenir enfin la reconnaissance internationale, notamment occidentale, afin d'espérer finir ses jours comme Franco, et pas comme Saddam. Oh que ce n'est pas gagner!

4. Reconstruire le pays, sachant que le volume des destructions en Syrie a été évalué récemment par l'ONU à 400 milliards de dollars. Oui mais, pour reconstruire, il faut une situation stable (ce qui est loin d'être le cas) et surtout de l'argent. Or, l'argent ne viendra que des pays arabes et occidentaux bien entendu, et sans solution politique, il n'y aura rien, que dalle.

5. Retarder au maximum le retour des Syriens réfugiés à l'étranger. D'ailleurs, ce retour est le cadet des soucis d'Assad et ceci pour diverses raisons. Des millions de Syriens pris en charge par les pays d'accueil -le Liban, la Turquie et la Jordanie- c'est un grand problème en moins à gérer pour le régime, surtout que dans l'écrasante majorité des cas, ces Syriens sont sunnites, donc potentiellement contre le régime alaouite. Les rares personnes à être autorisées à rentrer sont triées sur le volet.

6. Coloniser le Liban via les réfugiés syriens et réaliser enfin, le rêve de son père, Hafez el-Assad. C'est une aubaine à ne pas rater. Humilié et obligé de quitter le Liban en 2005, l'Histoire lui donne la chance non seulement d'y revenir, mais surtout, d'y rester. Cette volonté est à peine camouflée. Bachar el-Assad l'a exprimé il y a quelques années, en parlant d'une « homogénéisation de la société syrienne » avec le départ d'une partie de la population sunnite. Pour ce faire, le régime alaouite travaille sur deux fronts. D'une part, il complique le retour des Syriens (persécuter les revenants, imposer un engagement à ceux qui retournent de ne pas se mêler de politique, changer les cadastres, ne pas reconnaitre certains enfants syriens nés à l'étranger, etc.) et en inventant l'hérésie de la coopération entre les gouvernements libanais et syriens pour que le retour soit possible (stratégie promue par les « idiots utiles » du régime syrien au Liban).


 2  Rebelles


Vaste catégorie, plutôt anti-Assad. Très affaiblis aujourd'hui. Des innombrables groupes qui ont vu le jour un peu partout au cours des huit années de guerre, il ne reste que quelques uns dispersés dans certaines zones. Justement à Idlib par exemple où se sont entassés les groupes qui ont négocié leur retrait d'autres zones de combat conquis par les troupes d'Assad. Ce sont essentiellement des groupes islamistes, qui ont été aidés au départ de la rébellion, d'une manière ou d'une autre, et pendant un certain temps, par la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar, etc.

La bataille avec les forces du régime est imminente. Elle sera sans doute la dernière grande bataille du régime, probablement très meurtrière, à cause de la concentration de combattants rebelles (plusieurs dizaines de milliers de combattants) et de la population civile de la région (plusieurs millions de personnes). Elle sera longue en plus. On craint de nouveaux crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, comme l'usage d'armes chimiques, de la part du régime syrien afin d'éviter l'enlisement des combats.

On trouve également des rebelles modérés en Syrie, comme les Forces démocratiques syriennes (FDS, une coalition de combattants syriens, essentiellement kurdes, ainsi que de combattants arabes, sunnites et chrétiens), notamment dans les zones libérées de Daech, comme à Raqqa. Ils sont entrainés par les Etats-Unis. Ils assurent le maintien de l'ordre.


 3  Kurdes


Certes anti-Assad, mais la chute du régime syrien n'était pas leur objectif principal. Les forces kurdes étaient plus préoccupées par sécuriser leurs régions (nord et nord-est) des attaques de Daech (leur contribution dans l'anéantissement de Daech est importante), constituer une région autonome viable et consolider leurs acquis grâce à la guerre. Attaqués récemment par la Turquie, lâchés en quelque sorte par les Etats-Unis, ils essaient de sauver leur autonomie en renouant les contacts avec le régime d'Assad, pour négocier une autonomie large dans la Syrie de demain.


 4  Etat islamique en Irak et au Levant (Daech)


Théoriquement anti-Assad, sauf que dans la pratique, ces groupes islamistes sunnites, essentiellement syriens et irakiens (rejoints par des milliers de combattants du monde entier, notamment des ressortissants des pays arabes et des pays occidentaux, ainsi que des ex-républiques soviétiques, notamment la Russie), ont rendu les plus grands services au régime alaouite de Bachar el-Assad, surtout en ce qui concerne sa rhétorique bidon de la lutte contre les terroristes, terme utilisé depuis le premier jour de la révolte syrienne, le 15 mars 2011, bien avant la radicalisation des protestations et la naissance de Daech proprement dite, afin de justifier la répression sanglante de toute opposition au régime syrien.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, grâce d'une part, aux Forces démocratiques syriennes et au gouvernement irakien sur le terrain, et d'autre part, aux 108 462 bombes et missiles largués par la Coalition internationale formée par les Etats-Unis (incluant le Royaume Uni et la France essentiellement, les pays arabes faisant de la figuration), au cours des 29 929 frappes aériennes menées depuis 1 487 jours (août 2014), en Syrie (52,2%) comme en Irak (47,8%), l'organisation terroriste a été totalement écrasée.

Mais l'Etat islamique garde une certaine capacité criminelle comme le montrent certaines attaques terroristes récentes en Syrie. Selon un rapport de l'ONU datant du 13 août, plus de 20 000 jihadistes sont encore présents en Syrie et en Irak (à part égale entre les deux pays) et plus de 3 000 en Libye, les nouveaux responsables de l'Etat islamique opèrent désormais d'Afghanistan.

 5  Hezbollah


Principale force pro-Assad en Syrie, le Hezbollah est une milice ouvertement islamiste chiite (favorable à l'établissement d'un Etat islamique chiite au Liban) et pro-iranienne se réclamant de wilayat el-fakih, la tutelle du Guide suprême iranien, Ali Khameneï (le seul à même de se prononcer sur les questions stratégiques concernant l'oumma chiite).

Le Hezb a un intérêt stratégique majeur en Syrie. Son implication massive dans la guerre civile syrienne, depuis 2012, a contribué à sauver le régime syrien. La milice chiite libanaise vise à garder le lien ombilical avec la République islamique chiite d'Iran et à maintenir sa base arrière syrienne où transitent les armes, les hommes et les billets. Grâce à l'Iran, le Hezbollah dispose d'une grande marge de manœuvre en Syrie. Au Liban, où son hégémonie est indéniable, mais sa capacité de manœuvre est plus limitée car la situation est beaucoup plus compliquée.

 6  République islamique d'Iran


C'est le principal allié du régime d'Assad. Davantage que le soutien russe, qui est essentiellement militaire et diplomatique, le soutien iranien est en plus et surtout, financier, et dès le premier jour de la révolte syrienne. L'Iran dépense plusieurs milliards de dollars par an, notamment depuis la levée des sanctions internationales après la signature de l'accord sur le nucléaire iranien (sans contrepartie concernant les ingérences iraniennes dans les affaires arabes!), pour maintenir Bachar el-Assad sur ses pieds.

L'intérêt stratégique de l'Iran en Syrie est majeur et double: il concerne la sauvegarde de la continuité géographique et géopolitique de l'axe chiite Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth et la préservation du lien ombilical avec sa principale force turbulente au Moyen-Orient, le Hezbollah (qui reconnaît être impliqué en Syrie, en Irak et au Yémen).

L'implication de l'Iran en Syrie est à la fois directe, à travers Faïlak al-Qods, les forces spéciales des Gardiens de la Révolution islamique (dont le commandant n'est autre que le général Qassem Souleimani), et indirecte, via la milice du Hezbollah (dont le chef est Hassan Nasrallah), les deux formations ne pouvant pas intervenir en Syrie sans le feu vert explicite de wali el-fakih, le Guide suprême de la République islamique chiite d'Iran, Ali Khameneï (le seul qui peut décider de la guerre et de la paix, concernant l'oumma chiite, de l'aveu même des dirigeants du Hezb).

C'est ce précieux soutien chiite hezbollahi-iranien au sol qui a permis au soutien aérien russe de produire l'effet escompté : sauver le soldat Bachar.


 7  Turquie


Certes, Recep Tayyip Erdogan est un farouche opposant à Bachar el-Assad, mais sans plus. Il parle, s'énerve et vocifère, mais n'a rien fait de tangible et de sérieux contre le régime syrien au cours des sept ans de ce conflit sanglant, à moins de prendre en compte le rôle ambigu de la Turquie dans la montée et l'enracinement des groupes islamistes anti-Bachar!

Par contre, la Turquie se montre depuis le départ très active sur le front kurde. Suite aux tensions grandissantes avec les Etats-Unis (bien avant l'affaire du pasteur américain emprisonné à Izmir), la Turquie tente de se rapprocher de la Russie. Elle profite du chaos de la guerre pour affaiblir les forces kurdes, en intervenant directement dans le conflit syrien, afin d'entraver les visées autonomistes des Kurdes syriens et d'éviter que l'éventuelle autonomie d'un Kurdistan syrien ne booste les autonomistes et indépendantistes kurdes en Turquie.

 8  Arabie saoudite


C'est le principale pays opposé à Bachar el-Assad et un des grands perdants du conflit syrien sur le plan géopolitique. Malgré une implication active dans ce dossier, sur les plans politique (pour assurer la relève de Bachar el-Assad), militaire et financier (fourniture d'armes et d'argent à certains groupes rebelles au début de la révolution, qui se sont révélés être d'obédience islamiste; pas à l'Etat islamique!), constat d'échec, c'est un fiasco.

Le royaume sunnite n'a réussi ni à faire tomber le régime alaouite syrien (confession islamique proche du chiisme) ni à limiter l'influence de l'Iran chiite au Moyen-Orient. Le « Croissant chiite », terme fréquemment utilisé par les Saoudiens pour désigner la sphère d'influence chiite dans la région (Iran, Irak, Syrie, Liban, Yémen, Bahrein), est en passe de devenir une « pleine lune » comme disait un des dirigeants de l'Arabie saoudite.

Et pour ne rien arranger aux affaires saoudiennes, le royaume, avec d'autres pays du Golfe, est par ailleurs enlisé dans la guerre au Yémen, incapable de limiter l'expansionnisme hezbollahi-iranien à son flanc gauche.

Maigre consolation, l'arrivée d'un président américain très hostile à l'Iran et peu regardant sur l'usage que font les Saoudiens des armes américaines. Il a d'ores et déjà saboté l'accord conclu avec l'Iran sur le dossier nucléaire et alourdi les sanctions à l'égard du régime des mollahs et de la milice chiite libanaise. En contrepartie, l'Arabie saoudite a béni le Muslim Ban de Donald Trump et a conclu avec les Etats-Unis pas moins de 380 milliards de dollars de contrats (mai 2017).

 9  Qatar


Tout faut depuis le début et toujours là où il ne faut pas être. Pas en ce qui concerne le taux d'émission de gaz à effet de serre (record mondial), ni de l'organisation de la Coupe du monde de football de 2022 (une aberration sur les plans écologique et humanitaire, qui a déjà couté la vie à des centaines de travailleurs étrangers).

Sur le plan politique, le Qatar n'en a pas fini avec ses contradictions. Il investit massivement dans les pays occidentaux et héberge le commandement central des États-Unis au Moyen-Orient, ce qui ne l'empêche pas de défendre les Frères musulmans en Egypte, une organisation considérée même par l'Arabie saoudite comme terroriste, et de fermer les yeux sur les prédicateurs islamistes présents dans le pays et les dérives déontologiques d'al-Jazeera (chaine créée par le père de l'actuel émir du Qatar, où les islamistes ont droit de cité, qui est partant pour tous les combats, sauf quand il s'agit des affaires internes qataries, comme ces centaines de morts pour rendre le caprice du Mondial une réalité).

Au début de la révolte, le Qatar s'est impliqué dans le conflit syrien, avec la contribution active de l'Arabie saoudite, de la Turquie et des Etats-Unis, en soutenant des groupes syriens ouvertement islamistes, comme l'ex Front al-Nosra (Fatah el-Cham), de l'aveu même de l'ex-Premier ministre qatari (Hamad ben Jassem al-Thani, octobre 2017). Récemment, ses tentatives de rapprochement avec la Turquie, la Russie et l'Iran, ne sont pas passées inaperçues. C'est ce qui a provoqué la colère de son voisin en mai 2017.

Des raisons économiques et gazières, ainsi qu'une rivalité idéologique et géopolitique, expliquent la tension entre le Qatar et l'Arabie saoudite. A force de vouloir de soi-disant bonnes relations avec tout le monde, la petite péninsule pourrait devenir véritablement une île, le royaume est déterminé à creuser un canal pour détacher l'émirat de la grande péninsule arabique une fois pour toutes.

 10  Irak


Alors que l'imbécile qui a fait plonger le Moyen-Orient dans le chaos, George W. Bush, coule des jours heureux dans son ranch, s'adonnant à sa passion, la peinture, offrant l'Irak à l'Iran sur un plateau en argent, aujourd'hui le pays d'entre les deux fleuves est plus préoccupé par le nettoyage des territoires autrefois contrôlés par Daech (notamment Mossoul), la stabilisation des régions libérées et la fermeture hermétique de la frontière syro-irakienne aux jihadistes.

 11  Israël


Neutre dans le conflit syrien, par rapport à la problématique pro/anti-Assad, penchant très tôt pour une Syrie mal contrôlée par Assad, que pour une Syrie bien contrôlée par les islamistes. La principale préoccupation des Israéliens en Syrie depuis le début du conflit, c'est la présence et l'enracinement, de l'Iran et du Hezbollah, et le transfert d'armes de la Syrie au Liban. C'est dans ce cadre que s'inscrivent les raids menés régulièrement par l'Etat hébreux contre les positions militaires et miliciennes chiites en Syrie, la plupart du temps via l'espace aérien libanais, en violation de la souveraineté libanaise et du droit international.

D'ailleurs, dans le sillage du dernier raid israélien mené en Syrie, mardi 4 septembre, le ministre israélien du Renseignement Yisrael Katz, a fait savoir que Tsahal a mené au cours des 18 derniers mois, pas moins de 200 attaques aériennes sur des objectifs militaires iraniens en Syrie. L'info a été confirmée plus tard par une porte-parole de l'armée israélienne. Ce chiffre impressionnant est à rajouter aux 100 raids aériens menés contre des objectifs syro-hezbollahi-iraniens aux cours des premières années de la guerre syrienne, d'après un aveu de l'ex-commandant en chef de l'armée de l'air israélienne, le général Amir Eshel, fait en août 2017.

En mai dernier, après le lancement par des militaires iraniens, à partir du territoire syrien, d'une vingtaine de roquettes en direction d'Israël, l'armée israélienne avait lancé une vaste offensive aérienne, près d'une cinquantaine de raids, visant à détruire l'ensemble des infrastructures iraniennes aux quatre coins de la Syrie (ont été visés des centres de renseignement, des dépôts d’armes, des entrepôts, des postes d’observation et des centres logistiques, ainsi que des radars et une partie de la défense aérienne du régime d'Assad).

Au total, Israël a mené près de 300 raids sur le territoire syrien depuis 2013, soit une moyenne d'un raid par semaine depuis six ans. Les dernières frappes israéliennes (notamment celles de mai 2018) ont été menées par des F-35 flambant neufs, des avions de chasse américains furtifs de la 5e génération (Israël en a commandé une cinquantaine), auxquels l'Iran est réduit à opposer quelques Kowsar (présentés en grande pompe en août 2018 comme étant 100% 'Made in Iran'), des avions qui se sont révélés être rien d'autre qu'un bricolage de vieux F-5 américains datant sans doute de l'époque du Shah (années 1960).

 12  Jordanie


Comme beaucoup de pays dans le monde, notamment arabes, menacés par les groupes islamo-jihadistes et qui ne s'embarrassent pas trop de considérations éthiques, le royaume ne voit pas d'un mauvais œil le maintien d'Assad au pouvoir. Assad ou le chaos fonctionne aussi en Jordanie, qui a cherché à rester neutre à égale distance du régime syrien et des rebelles, des Américains et des Russes.

Depuis le début du conflit jusqu'à aujourd'hui, les préoccupations majeures de la Jordanie, sont de trois ordres : contrôler sa frontière avec la Syrie (fermée depuis trois ans), gérer au mieux l'afflux massif de réfugiés syriens et éviter l'infiltration des jihadistes dans le pays.

 13  Liban


Sur la Syrie, le pays du Cèdre est divisé depuis la nuit des temps. Bien avant la révolte syrienne contre Bachar el-Assad en 2011 et l'intervention du Hezbollah, bien avant l'assassinat de Rafic Hariri et la fin de l'occupation syrienne en 2005, bien avant la Pax Syriana et la terreur syrienne de 1990, bien avant l'entrée des troupes syriennes en 1976 et les déluges de fer et de feu qui l'ont accompagné, bien avant le coup d'Etat de Hafez el-Assad en 1970, bien avant l'éphémère République arabe unie en 1958 et bien avant l'indépendance du Liban en 1943.

Bien que partageant les mêmes préoccupations que la Jordanie, le Liban n'a été capable de contrôler sa frontière avec la Syrie qu'il y a tout juste un an. Et pour cause, un tel contrôle dans le passé, aurait entravé de facto la libre circulation des miliciens du Hezbollah.

Aujourd'hui le clivage politique au Liban est profond.  Il se situe entre les politiciens pro-régime et pro-Hezb (Nasrallah, Berri, Aoun, Bassil, Mikati, etc.), qui se pressent pour la normalisation des relations avec le régime syrien, et les politiciens anti-régime et anti-Hezb (Hariri, Gemayel, Geagea, etc. ; la girouette Joumblatt tourne au gré du vent comme d'habitude, pro-Assad depuis toujours, anti-Assad un moment, puis pro-Assad un laps de temps, et anti-Assad aux dernières nouvelles), opposés à une normalisation des relations avec Bachar el-Assad comme si de rien n'était.

Le Liban est surtout sans gouvernement depuis mai pour diverses raisons, dont les trois principales sont: les disputes politiciennes sur le partage du fromage gouvernemental, l'issue de la guerre en Syrie (notamment la dernière des grandes batailles, Idlib) et le verdict du Tribunal spécial pour le Liban (dans l'assassinat de l'ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri, où cinq membres du Hezbollah sont accusés d'avoir organisé l'attentat terroriste du 14 février 2005 ; le réquisitoire et les plaidoiries des parties sont programmés courant septembre).


 14  Russie


Pour la Russie, la Syrie représente un intérêt stratégique majeur: à la fois sur le plan régional (pour préserver ses intérêts économiques et militaires, au Moyen-Orient et en Méditerranée) et international (tourner la page de l'humiliation de l'effondrement de l'Union soviétique). Vladimir Poutine est le seul, principal et véritable parrain de Bachar el-Assad.

Grâce à une intervention massive commencée en septembre 2015, qui a essentiellement visé les forces rebelles modérées et islamistes, épargnant l'organisation terroriste Daech sauf quand cela s'est s'avéré nécessaire, Poutine a réussi en trois ans à sortir le régime syrien du pétrin dans lequel il était à l'été 2015. Assad et Poutine pouvaient s'offrir le luxe de ne pas s'occuper de l'Etat islamique sachant très bien que c'est la Coalition internationale qui s'en charge sérieusement depuis août 2014.

Toujours est-il que c'est l'obstination de la Russie, avec l'aide de la Chine, à bloquer toute résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie (une douzaine, depuis octobre 2011), qui a permis à Assad de ne pas lâcher du leste et à écraser la révolte d'une manière impitoyable. C'est précisément ce qui a poussé les opposants au régime à commettre une triple erreur fatale, la radicalisation de la confrontation, sa généralisation et sa militarisation, avec deux conséquences majeures, l'enlisement du conflit (et son lot de morts, de blessés et de réfugiés) et l'épanouissement de Daech (assurant l'import de combattants étrangers vers la Syrie et l'export du terrorisme dans le monde).

Aujourd'hui, les préoccupations actuelles de la Russie sont de deux ordres. Sur le plan interne, mettre le régime de Bachar el-Assad définitivement à l'abri des poursuites pénales internationales pour les crimes contre l'humanité commis depuis sept ans, le blanchir de ses crimes de guerre, lui remettre un casier judiciaire vierge et le réhabiliter aux yeux des pays occidentaux. Sur le plan externe, la Russie voudrait contenir l'influence iranienne en Syrie (c'est pour cette raison que les missiles S-300 et S-400, contrôlés par les Russes, déjà déployés ou en cours de déploiement, sont restés cloués au sol, en mai comme en septembre, pendant que les avions israéliens prenaient pour cibles les régions de Tartous, Hama et Damas ; en mai 2018, les Israéliens avaient même prévenu les Russes de l'ampleur des frappes qui viseront les infrastructures iraniennes en Syrie) et obtenir le départ des troupes américaines présentes en Syrie (quelques milliers de militaires qui soutiennent les FDS, notamment à Raqqa), afin de rester seule, maitre de la situation.


 15  Coalition internationale (Etats-Unis, Royaume Uni, France, etc.)


Impliqués militairement dans le conflit depuis août 2014, pour vaincre Daech, ce qui est fait, mais surtout, pour éviter la réactivation de l'organisation terroriste en Syrie et en Irak, empêcher les combattants étrangers de retourner dans les pays occidentaux et aider le gouvernement irakien (Irak) et les forces rebelles syriennes à Raqqa (Syrie) à stabiliser les zones libérées de Daech et redonner un nouveau souffle de vie après l'Etat islamique.

Le discours des pays occidentaux est à peu près le même, c'est dit d'une manière plus ou moins directe avec quelques nuances : la fin du conflit en Syrie passe par une solution politique, aux Syriens de décider de leur avenir, Assad est la source du problème plutôt que la solution. Le dernier à affirmer ce triptyque véridique, est le président français Emmanuel Macron, le 27 août pour être précis (à partir de 17:00).

« En Syrie, la situation reste extrêmement grave et préoccupante... la solution durable à ce conflit sera politique (...) Nous abordons sans doute les derniers mois du conflit avec un défit humanitaire essentiel dans la région d'Idlib... Le régime menace de créer une nouvelle tragédie humanitaire dans la région d'Idlib et ne montre jusqu’à présent aucune volonté pour négocier la moindre transition politique. » A tous ceux d'Orient et d'Occident qui font la queue à plat ventre sur la route de Damas, le président français rajoute : « Nous voyons bien ceux qui voudraient, une fois la guerre contre Daech achevée, faciliter ce que d’aucun appelle un retour à la normale. Bachar el-Assad resterait au pouvoir, les réfugiés de Jordanie, du Liban, de Turquie, retourneraient chez eux, et l’Europe et quelques autres reconstruiraient (…) je pense qu’un tel scénario serait néanmoins une erreur funeste. Qui a provoqué ces millions de réfugiés ? Qui a massacré son propre peuple ? Il n’appartient pas à la France de désigner les futurs dirigeants de la Syrie, pas plus qu’à un autre pays. Mais c’est notre devoir et notre intérêt que de nous assurer que le peuple syrien sera bien en situation de le faire. »

Illustration de Jeffrey Smith, parue dans New York Magazine le 3 janvier 2018, à l'occasion de la sortie d'un autre livre explosif sur Donald Trump, "Feu et fureur à l'intérieur de la Maison Blanche"

Au final, l'homme qui se comporte comme un « élève de 6e » d'après Mattis lui-même, ne tuera pas le tyran de Damas, il ordonnera simplement des frappes aériennes et mangera son hamburger et ses frites avant qu'ils ne soient immangeables. 59 missiles Tomahawk seront balancés sur la Syrie. Ils feront pschitt.

Aujourd'hui, Bachar el-Assad est sur le point de lancer une des dernières plus grandes batailles de la guerre en Syrie. Khan Cheikhoun est à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Idlib. La région sera le théâtre d'un grand massacre, conventionnel cette fois. C'est tellement conventionnel que pour le coup Donald Trump a décidé de prendre le devant pour ne pas avoir à revivre l'expérience d'avril 2017, manger froid. « Le président Bachar al-Assad de Syrie ne doit pas attaquer imprudemment la province d'Idlib. Les Russes et les Iraniens commettraient une grave erreur humanitaire en participant à cette potentielle tragédie humaine. Des centaines de milliers de personnes pourraient être tuées. Ne laissez pas cela arriver! »



Et dire que cette déclaration est celle du président du pays le plus puissant au monde, qui prévoit 689 milliards de dollars de dépenses militaires pour l'année 2019, soit 10 à 12 fois le budget militaire de la Russie ou de la France, le PIB d'un pays comme la Suisse ! Non mais qu'est-ce que l'humanité a fait au bon Dieu pour mériter cela ? 

mercredi 22 août 2018

Uri Avnery : peut-on quand on est (pro)Palestinien regretter la disparition d'un Israélien ayant participé à la création d'Israël et à la Nakba ? (Art.554)


Tout y était pour qu'il le devienne. Le look, le verbe et le lieu. Et pourtant, « nul n'est prophète en son pays » autant qu'Uri Avnery.



Il faut croire qu'il n'y a pas que le hommous et l'huile d'olive qui augmentent la longévité des êtres humains. Une vie bien remplie fait tout autant. En combinant les deux, Uri Avnery a réussi à repousser son départ jusqu'à l'âge de 94 ans. Nous ne le connaissons pas beaucoup dans le monde arabe, au Liban en particulier, et nous avons tort. Helmut Ostermann, de son vrai nom, est né en Allemagne. Il émigre en Palestine en 1933, l'année où Adolphe Hitler devint chancelier du Reich et cauchemar des Européens, Juifs compris. Il combat pour la création de l'Etat hébreux en 1948. Plus tard, il s'oriente vers le journalisme. Il n'hésite pas à dénoncer à travers ses écrits les dérapages et les dérives du jeune Etat. Cela lui vaut dans les années 1950, un passage à tabac par des soldats qui étaient sous le commandement d'Ariel Sharon. Il échappe même à une tentative d'assassinat. Dans les années 1960 et 1970, il est député à la Knesset, une bonne dizaine d'années. Au cours de l'invasion du Liban par l'armée israélienne en 1982, il traverse les lignes ennemies pour rencontrer Yasser Arafat à Beyrouth. En 1993, il crée Gush Shalom, le Bloc de la paix. Et à partir de ce moment, il devient un infatigable militant pour la pacification des relations entre les Israéliens et les Palestiniens.

En mai 2014, Uri Avnery a publié un article, « Rêves de Patagonie », concernant la visite du pape François en Israël, au cours de laquelle il avait déposé une couronne de fleurs sur la tombe de Theodor Herzl, l'auteur de Der Judenstaat (L'État des Juifs, 1896). A l'époque, Walid Joumblatt avait donné la réplique au journaliste israélien, le considérant au passage comme un « ami ». Bakhos Baalbaki décida de s'en mêler afin de dénoncer « la culture en trompe-l’œil du Beik », surnommé par un ami plein de sagesse et de sarcasme, et producteur d'huile d'olive à ses heures perdues, el-kezbé el-kbiré. Il a été question du contenu des deux lettres, du parcours des deux hommes, de l'éventualité de la création d'Israël en Argentine et au Kenya, de l'effondrement de l'empire ottoman, du fondateur du mouvement sioniste Theodor Herzl et du casse-tête des réfugiés palestiniens.

Depuis sa mémorable partie d'échecs avec Yasser Arafat alors que Beyrouth était assiégée par l'armée israélienne, Uri Avnery considérait Abou Ammar comme « un des plus grands dirigeants de la seconde moitié du XXe siècle ». Ce ne sont pas des mots en l'air d'un bobo de gauche, pour faire bonne figure. Avnery a prouvé à maintes reprises, à ses risques et périls, qu'il était sincère. A travers son mouvement, Gush Shalom, il a milité en faveur de la solution à deux Etats et plus précisément, pour la création de l'Etat de Palestine, le retour aux frontières de 1967, le démantèlement des colonies et le partage de Jérusalem. Inutile de dire qu'il n'y pas beaucoup d'Israéliens comme lui et c'est peu dire.

Ce soutien à ses ennemis d'antan est allé jusqu'à ne pas condamner la violence palestinienne, même après ce weekend sanglant du mois de juin 2001, au cours duquel une vingtaine d'Israéliens avaient été tués par un attentat-suicide commis dans une discothèque fréquentée par de nombreux adolescents. « Après tout, j'étais moi-même un terroriste (…) Mes propres souvenirs de cette période sont un très bon guide pour moi aujourd'hui ». Il y a peu de gens de ce calibre dans le monde. Uri Avnery fait référence à ses services pendant trois ans (1938-1941), alors qu'il n'était qu'un adolescent de 15 ans, au sein de l'Irgoun, une des milices juives, considérée comme « terroriste » par les Britanniques, ainsi que par David Ben Gourion lui-même (le fondateur de l'Etat d'Israël). Pour mieux comprendre cette attitude incompréhensible pour certains, il faut savoir que l'Irgoun, dirigée un moment par Menahem Begin (1943-1948), a été responsable, entre autres, de l'attentat contre l'hôtel King David à Jérusalem en 1946 (92 morts), qui poussera progressivement les Britanniques à mettre fin à leur mandat sur la Palestine, et du massacre de Deir Yassine en 1948 (120 morts), un des principaux éléments déclencheurs de l'exode massif des Palestiniens, qui générera 70 ans plus tard, près de 5 millions de réfugiés palestiniens.

La « guerre d'indépendance », la « Nakba » ou la « création d'Israël » (appellation des événements de 1948 selon que l'on soit pro-Israéliens, pro-Palestiniens ou neutre), marquera Uri Avnery pour le reste de sa vie. « J'ai vu ce qui s'est passé (...) J'ai vu la Nakba telle qu'elle était: j'ai été dans des villages arabes (vidés) où la nourriture se trouvait sur le table et il faisait encore chaud (...) Je suis sorti de cette guerre totalement convaincu que nous devons faire la paix avec le peuple palestinien. » Pour ce faire, il a milité pour que « les Israéliens comprennent la Nakba », la catastrophe qui a frappé les Palestiniens à la fin des années 1940, et pour que « les Palestiniens réalisent l'impact de l'Holocauste », la catastrophe qui a frappé les Juifs au début des années 1940. Il était déterminé à « ne pas mourir jusqu'à ce que tout cela se produise ». Hélas, il a dû se rendre à l'évidence, « nul n'est prophète en son pays », comme l'a dit Jésus à son retour à Nazareth. Fils de Dieu, on ne le prenait que pour le fils d'un charpentier.

Beaucoup de monde en Israël et ailleurs se réjouiront de la mort d'Uri Avnery. Et pourtant, depuis lundi, les hommages tombent les uns après les autres. Deux se distinguent de tous, au moins en Orient, ceux de Walid Joumblatt et de Robert Fisk, au Liban. Les deux hommes connaissaient bien le journaliste et écrivain israélien. Pour le leader druze et ex-chef du Parti socialiste libanais, « la disparition d’Uri Avnery est une grande perte pour la cause de la paix et la solution des deux États ». Le beik de Moukhtara est allé jusqu'à déclarer que son départ « le jour de l’Adha, la fête du sacrifice, est ironiquement symbolique ». Pour la légende anglaise du journalisme oriental, Uri Avnery était l'un des quelques « héros du Moyen-Orient (…) son histoire est digne d'un film, mais il n'y aura pas de Spielberg pour le diriger ». Une façon habile de Fisk de lancer sa ligne de pêche dans la mare d'Hollywood.


Pour être juste, il faut reconnaître que dans ce tableau quasi parfait, il y a un petit bémol, la position d'Uri Avnery sur les réfugiés palestiniens où il ne propose qu'une « solution symbolique », d'après les propos rapportés par un de ses amis, Robert Fisk justement. J'en avais déjà parlé en long et en large dans mon article de 2014. Pour résumer, disons que le mouvement d'Uri Avnery, Gush Shalom, propose de permettre seulement à une petite minorité de Palestiniens de rentrer en Israël, rendant de l'implantation de l'écrasante majorité des Palestiniens réfugiés dans les pays d'accueil, la seule solution réalisable, ce qui est dans l'intérêt d'Israël bien évidemment. Pas de chiffres officiels, mais ceux qui circulent sont de l'ordre de 2% vs. 98% : 100 000 Palestiniens pourraient retourner sur leurs terres et la terre de leurs ancêtres, et 4 900 000 Palestiniens, resteraient là où ils se sont réfugiés et là où leurs ancêtres s'étaient réfugiés, un tiers vivant dans des conditions difficiles dans 58 camps situés au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et à Gaza.

C'est là où le bât blesse. Les sionistes et les dirigeants d'Israël s’autorisent depuis plus d’un siècle, à faire immigrer en Israël des ressortissants juifs du monde entier (il n'y avait qu'une dizaine de milliers de Juifs en Palestine à la fin du 19e siècle!), des gens qui n'ont aucun lien avec la Terre sainte depuis des siècles, mais ont toujours refusé et refusent toujours aux 750 000 Palestiniens chassés entre 1947 et 1950 (des 900 000 Palestiniens de la Palestine mandataire, soit 84% de la population de l'époque), ainsi qu'à leurs descendances, de retourner sur leurs terres ou sur le lieu de naissance de leurs parents. Cette discrimination est tout simplement intolérable.

Selon l'UNRWA, l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, le Liban accueille officiellement 449 957 réfugiés palestiniens (rien avoir avec les 180 000 Palestiniens du recensement libano-palestinien bâclé de 2017!), c'est 10% de la population libanaise. A ce chiffre, il faut rajouter plus de 50 000 réfugiés palestiniens de Syrie et 1 500 000 de déplacés syriens ! Aujourd'hui, un tiers des habitants du Liban sont des réfugiés. La situation est potentiellement explosive.

Rencontre entre Uri Avnery et Yasser Arafat à Beyrouth, le 3 juillet 1982

Les propositions d'Uri Avnery et de Gush Shalom concernant le conflit israélo-palestinien, sont sans l'ombre d'un doute progressistes. Elles créent les conditions optimales pour espérer parvenir un jour à une paix juste et durable entre les Israéliens et les Palestiniens, conformément aux nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. Cependant, celles concernant les réfugiés palestiniens laissent à désirer. Elles sont le moins qu'on puisse dire, du côté arabe, palestinien et libanais en particulier, injustes. Mais, que peut-on encore proposer de réalisable et non réaliste, qui puisse convenir à tous les protagonistes, concernant « le plus inextricable et explosif des problèmes laissés par les événements de 1948 », pour reprendre le constat de l'historien israélien Benny Morris? On peut quand même avec un minimum de bonne volonté de part et d'autre. Toujours est-il que ce détail ne doit pas faire oublier l'essentiel. Avec la disparition d'Uri Avnery, le camp de la paix au Moyen-Orient perd le plus pro-palestinien des Israéliens. 

mercredi 8 août 2018

L'Arabie saoudite ou quand les beaux discours se heurtent à l'imperméabilité face aux critiques, aux pratiques répressives et à une justice rigoureuse (Art.551)


Côté face, le royaume est un gant de velours. Tenez, au Liban récemment. Côté pile, c'est une main de fer. Avec le Canada, actuellement. Pile ou face ? Tout dépend !



 1  Coffee and cigarettes. What else?


Jim Jarmusch fut un adepte du concept. Le réalisateur américain l'a même mis en scène en 2003. Dans « Coffee and cigarettes », en streaming sur Youtube, il a fait venir Roberto Benigni, Iggy Pop, Cate Blanchett, Bill Murray et d'autres artistes devant sa caméra, pour parler de tout et de rien et de ce qui leur passait par la tête. De caféine, de glaces à l'eau, de théories du complot, même contre Elvis!, de l'art de préparer le thé anglais, even if it's not your cup of tea darling!, du Paris des années 1920 et même de l'utilisation de la nicotine comme insecticide, avec un effet retard !

La liberté de la presse dans le monde
Reporters sans frontières (2018)

 2  Pourquoi l'Arabie saoudite invite les principales figures libanaises - des partis, des médias et des réseaux sociaux - à une "tasse de café"? 


Depuis la nuit des temps, le concept fait des émules. Les derniers à rejoindre le club, ce sont les Saoudiens. Ils ont organisé récemment au Liban, une grande rencontre sous l'appellation « fénjann kahwa » (tasse de café). C'est la deuxième édition svp. La première a vu le jour à la fin du mois d'avril. Elle visait à créer les conditions pour améliorer la communication entre l'ambassade d'Arabie saoudite d'une part, et les politiciens libanais et les différents médias au Liban d'autre part, avec l'ambition d'en faire un rendez-vous pour des débats mensuels. Un objectif qu'on ne peut que saluer. La seconde rencontre a eu lieu au début du mois de juillet, avec une nouveauté, l'invitation d'une cinquantaine de figures des réseaux sociaux. Sympa, non? Le but est de se retrouver et de bavarder, afin de faire connaissance et faire tomber les barrières en conséquence, ainsi que les critiques de toute évidence. En somme, mettre tout le monde dans la poche, diront les plus sarcastiques comme ma7soubkoun, pour reprendre le terme du ministre de l'Intérieur, Nouhad Machnouk, qui était au premier rang des invités.

Le chargé d'affaires saoudien Walid Boukhari, a fait savoir que la rencontre « 'Tasse de café 2' vise à mettre en avant le rôle des jeunes, hommes et femmes, des militants qui jouent un rôle de premier plan sur les réseaux sociaux (...) amenés à promouvoir et à diffuser une culture positive qui reflète des objectifs humanistes au sein de chaque société ». Rien à redire, en moins en théorie. La suite par contre pose problème. « L'Arabie saoudite dans sa vision 2030, a décidé de soutenir la pensée arabe où qu'elle se trouve, afin de la protéger des idées dévoyées qui affectent la vie et les interactions (des individus) dans ces sociétés. » On pense d'abord à l'idéologie islamiste, et là, on ne peut qu'applaudir des deux mains. L'ennui c'est que ce cap fixé par les dirigeants saoudiens dépasse le cadre islamiste.

Ainsi, le 7 juillet, le café arabe a coulé à flot à Broumana, chez le président néocon de la municipalité de la ville, l'homme qui déguise des midinettes en policières, dans une démarche schizophrénique, dire que les Libanais ne sont pas comme les Arabes, alors que sa décision primitive ne vise qu'à attirer les touristes arabes du Golfe! Enfin, on pouvait parler de tout et de n'importe quoi et surtout du thème de l'édition de juillet « la culture de la communication et la lutte contre la pensée extrémiste et fanatique », mais pas des droits de l'homme apparemment. Cela me rappelle un débat récent aux Etats-Unis où l'on devait parler de la violence et des tueries de masse dans les écoles américaines, sans évoquer le problème des armes! Le crétinisme sous Donald Trump bat tous les records.

 3  La "tasse de café" sous occupation syrienne 


Avant d'aller plus loin, une anecdote peu réjouissante sur ces rencontres autour du café, mot d'origine arabe, soit dit au passage. Dans notre Orient compliqué, derrière une invitation pour passer prendre une tasse de café, il n'y a pas forcément une bonne intention. Tenez, nous sommes le 7 août, où l'on commémore le 17e anniversaire d'une vague de répression contre les opposants à l'occupation syrienne du Liban, le Courant patriotique libre (CPL) et les Forces libanaises (FL), par les organes sécuritaires libanais.

A l'époque, on raconte que recevoir un appel et entendre l'interlocuteur vous dire « 3ezminak 3a fénjann kahwé » (on t'invite à une tasse de café), signifiait poliment que le café pouvait être accompagné d'un passage à tabac. « Coffee and cigarettes » en adaptation libre par des défenseurs zélés de « Souria el-Assad », Jamil el-Sayyed en tête, aujourd'hui représentant de la nation libanaise. Oh dans les bizarreries, il y a surtout le fait que le CPL en général et Gebrane Bassil en particulier, ont depuis longtemps perdu et le cap et la mémoire!

 4  Est-ce que le Canada a vraiment piétiné la souveraineté de l'Arabie saoudite ?


Hasard des coïncidences, aux dernières nouvelles de la péninsule arabique, on vient d'apprendre lundi que le royaume saoudien a donné 24 heures à l'ambassadeur du Canada à Riyad pour plier bagages et débarrasser le plancher. Il a rappelé son ambassadeur à Ottawa et ordonné à la Saudi Arabian Airlines de ne plus desservir Toronto à partir du 13 août. Plus grave encore, l'Arabie saoudite a décidé de suspendre le programme de bourses universitaires octroyées aux étudiants saoudiens pour faire leurs études au Canada. De ce fait, elle va replacer les 7 000 bénéficiaires avec leurs familles dans d'autres pays. Sur le plan économique, Riyad gèlera toute nouvelle transaction concernant le commerce et les investissements avec le Canada. Pour cause et en cause, « une ingérence flagrante dans les affaires intérieures du Royaume » selon le ministère saoudien des Affaires étrangères. L'affaire est vécue comme un « affront majeur et inacceptable » et une « violation de la souveraineté saoudienne ». C'est que l'heure est grave. Eh oui, le ministère réclame une « réponse énergique », afin de « dissuader quiconque de tenter de porter atteinte à la souveraineté de l'Arabie saoudite ».

L'affaire a pris une telle proportion que la Ligue du monde islamique s'est pressée de publier un communiqué dans lequel elle affirme que le royaume d’Arabie Saoudite a le droit de prendre une position ferme à l’égard de « cette ingérence diplomatique odieuse et illégale ». Le secrétariat de La Ligue des Etats arabes s'est contenté d'apporter son « soutien à l'Arabie Saoudite » rejetant toute « ingérence » dans ses affaires internes. A ce point? Il faut le croire!

Mais que s'est-il passé de si grave pour justifier cet emballement diplomatique? Il y a cinq jours, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a eu le malheur de se dire « très alarmée d’apprendre l’emprisonnement de Samar Badawi, la sœur de Raïf Badawi, en Arabie Saoudite », et a eu le culot de faire savoir que « le Canada appuie la famille Badawi dans cette difficile épreuve et nous continuons d'appeler fortement à la libération de Raïf et Samar Badawi ». C'en est trop pour les Saoudiens. Et avec quelque peu d'arrogance, il faut quand même le reconnaître, l’ambassade canadienne à Riyad a aggravé le cas le lendemain, en appelant les autorités saoudiennes à libérer les activistes emprisonnés « immédiatement ».

 5  L'affaire des Badawi, frère et soeur, et beau-frère même!


Badawi, ça ne vous dit rien? Mais oui, c'est la sœur de Raïf Badawi, célèbre bloggueur saoudien accusé d'apostasie et d'insulte à l'islam, qui croupit en prison depuis juin 2012. Ce qui lui a valu cette descente en enfer c'est de s'être opposé au « mariage forcé » de sa sœur décidé par le pater familias, ses remerciements sarcastiques au Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice de « veiller à ce que tous les Saoudiens aillent au paradis » et de faire figurer dans un compte-rendu rapporté sur son blog une bien malheureuse réflexion sur le fait que peut-être, allez savoir, ce n'est pas encore prouvé, « musulmans, chrétiens, juifs et athées sont tous égaux ». Non mais où est-ce qu'il est allé chercher ce genre d'hérésie? « Athée » ce mot tabou qui fédère les religions monothéistes! Fatwa, plainte et jugement, puis condamnation à 10 ans de prison et à 1 000 coups de fouet, avec interdiction de quitter le territoire saoudien à sa libération pendant 10 ans.

Ce qui est inacceptable pour certains saoudiens c'est d'avoir un de leurs concitoyens qui ose déclarer durant son procès qu'il est « musulman et n'accepte pas que quiconque le mette en doute », tout en affirmant par ailleurs que « tout le monde a le droit de croire ou de ne pas croire ». Les autorités saoudiennes n'ont pas dû apprécier non plus l'obtention de la nationalité canadienne par la ressortissante saoudienne Ensaf Haïdar, l'épouse de Raïf Badawi (qui vit au Canada), il y a seulement quelques semaines. De ce fait, le dossier Raïf Badawi n'est plus une histoire purement saoudienne, c'est une affaire saoudi-canadienne.

Samer Badawi de son côté, milite pour l'abolition de la mise des femmes saoudiennes sous tutelle durant toute leur vie. Certes, elles peuvent conduire depuis le 24 juin 2018, enfin!, mais jusqu'à nouvelle ordre, père, oncle, frère, mari, fils, il y a toujours un tuteur pour dire aux Saoudiennes quels que soient leur âge et leur éducation, ce qu'il faut faire et ne pas faire. Elle a été jetée en prison il y a une dizaine de jours. On ne sait ni pourquoi ni pour combien de temps.

Et ce n'est pas tout sur la famille Badawi. Le mari de Samer, Waleed Abu al-Khair, militant des droits de l'homme et avocat de Raïf, lui aussi est victime de répression. Il croupit en prison depuis 2014. Il a été accusé de défaut d'allégeance au roi, de manque de respect aux autorités, de participation à des associations interdites et d'incitation de l'opinion publique. Il est condamné à 15 ans de prison et 15 ans d'interdiction de sortie du territoire.

Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais force est de constater que l'image de Mohammad ben Salmane, grand réformateur, qui se démène pour redorer le blason de l'Arabie saoudite à l'étranger, en prend un sacré coup.

 6  Les flagrantes contradictions de l'Arabie saoudite 


C'est bien de se retrouver autour d'une tasse de café sur les hauteurs du Mont-Liban, pour parler de la culture de la communication et de la lutte contre le fanatisme, c'est encore mieux de mettre les beaux discours en pratique. Les autorités saoudiennes ne peuvent pas prétendre lutter contre l'extrémisme et l'intolérance, tout en agissant d'une manière extrémiste et intolérante face à des critiques justifiées, en fermant les yeux sur une justice extrémiste et intolérante et en traitant les militants des droits de l'homme et de la femme d'une manière extrémiste et intolérante. Du côté canadien, on a manqué de diplomatie quand même. Pour un ministère des Affaires étrangères et une ambassade, c'est plutôt fâcheux.

Sans surprise de part et d'autre, la presse n'a pas joué son rôle comme il fallait, en pointant du doigt les défaillances dans les deux cas. Faites le lien avec la canicule Benalla! La presse saoudienne a défendu à l'unanimité et sans nuance la réaction des autorités saoudiennes, en zappant la démesure de l'Arabie saoudite dans cette affaire, tandis que la presse canadienne a salué à l'unanimité les positions de principes des autorités canadiennes, en zappant le manque de diplomatie du Canada dans cette histoire.

L'Arabie saoudite est parfois injustement attaquée. Il faut le reconnaître. J'étais amené à aborder cet angle plus d'une fois, la dernière lors de la vague d'accusations farfelues sur la détention du Premier ministre libanais Saad Hariri par MBS à Riyad. Elle a donc bien raison de vouloir travailler son image à l'étranger. Mais sa réaction démesurée ne va absolument pas dans ce sens ! Alors pourquoi saper tout ce travail de com'? Eh oui, c'est que le royaume vise, au-delà du Canada, tous les pays occidentaux. Le message est clair, toute critique du fonctionnement du royaume sera sévèrement sanctionnée, à l'intérieur comme à l'extérieur. L'équation coule de source : qui veut faire des affaires commerciales avec l'Arabie saoudite devrait s'abstenir de se mêler des affaires intérieures du royaume. Dans ces conditions, pas besoin de lire dans le marc du café pour connaître l'avenir : ni toutes les retouches de Photoshop ni aucun fénjann kahwa, n'amélioreront en profondeur l'image de l'Arabie saoudite à l'étranger.

Rencontre avec les principales figures des partis politiques, des médias et des réseaux sociaux au Liban, autour d'un "fenjann kahwa", une opération com' de l'Arabie saoudite (7 juillet 2018)

 7  La liberté d'expression au Liban, au Canada, en Arabie saoudite et du côté de Gebrane Bassil


Et puisque ces réunions saudi-libanaises autour d'un café se passent chez nous, un dernier mot sur la situation du pays du Cèdre. Le Liban est un espace de liberté qui n'a rien à envier à certains pays, pas aux pays occidentaux évidemment!, mais à beaucoup de pays dans le monde. Il faut quand même le reconnaître là aussi, la majorité des plaintes concernant les réseaux sociaux sont justifiées.

Au dernier classement de la liberté de la presse dans le monde, établi par Reporters sans frontières, le Liban s'est retrouvé à la 100e place (sur 180 pays étudiés). Plus que le classement ce sont les scores qui sont intéressants à comparer. Un calcul portant sur sept paramètres (concernant la diversité des opinions, l'indépendance des médias, l'autocensure, la violence, etc.), donne au Liban 31,15 points (0 étant la meilleure note, 100 la pire).

- Que ça soit clair, on est très loin des pays d'Europe du Nord où la liberté de la presse est jugée « bonne » (0-15 points) comme en Norvège (7,63 points / 1ère place) et en Allemagne (14,39 points / 15e place).

- On reste quand même loin du Canada justement (15,28 points / 18e place), de l'Australie (15,46 points / 19e place), de la France (21,87 points / 33e place), du Royaume-Uni (23,25 points / 40e place) et des Etats-Unis (23,73 points / 45e place), où la situation est « plutôt bonne » (15-25 points).

- Nous sommes dans la catégorie qui connait des « problèmes significatifs » qui affectent la liberté de la presse (25-35 points), où l'on trouve le Sénégal (25,61 points / 50e place), le Japon (28,64 points / 67e place), la Grèce (29,19 points / 74e place) et le Brésil (31,20 points / 102e place). Parmi les pays arabes, c'est au Liban où la liberté de la presse est la importante (31,15 points / 100e place), suivi par le Koweit (31,91 points / 105e place), avec une situation comparable à celle d'Israël (30,26 points / 87e place).

- On n'est pas dans une « situation difficile » comme l'Afghanistan (37,28 points / 118e place), le Qatar (40,16 points / 125e place), les Emirats (40,86 points / 128e place), l'Algérie (43,23 points / 136 points, la Russie (49,96 points / 148e place) et la Turquie (53,50 points / 157e place).

- Nous sommes loin de la pire catégorie, où la liberté de la presse est dans une « situation très grave », comme en Egypte (56,72 points / 161e place), Iran (60,71 points / 164e place), Chine (78,29 points / 176e place), Syrie (79,22 points / 177e place) et Corée du Nord (88,87 points / 180e place). Tenez, c'est là où on retrouve l'Arabie saoudite avec ses 63,13 points (169e place). Pour rappel le Canada a un score de 15,28 points (18e du classement).

Cela étant dit, parfois le Liban n'a rien à envier à l'Arabie saoudite concernant la répression de la liberté d'expression. Il n'y a pas que les violences physiques et les condamnations judiciaires qui peuvent dissuader les Libanais de s'exprimer librement. Les plaintes, avec ou sans suite, ont un effet tout aussi dissuasif. C'est le but des plaignants d'ailleurs! Jamais la police d'internet, le Bureau de la lutte contre les crimes cybernétiques, n'a été aussi active qu'en ce moment. Internautes, blogueurs et journalistes sont régulièrement convoqués, manu militari s'il le faut.

Dernier délire en date, une plainte déposée par Gebrane Bassil, le puissant chef du CPL et ministre libanais des Affaires étrangères, qui tient tête à tout l'échiquier politique au Liban, mais qui n'a pas supporté le statut d'une jeune internaute : « Le problème du pays ce sont les complexes psychologiques de Gerbane Bassil ». C'est stupide surtout venant de la part d'une étudiante en droit. Mais bon, ça ne casse pas trois pattes à un canard. La plainte a finalement été retirée, pas parce qu'elle était stupide aussi, mais parce que la fautive Yara Chéhayeb, a une triple immunité l'air de rien : c'est une jolie militante du Parti socialiste, elle a reçu le plein soutien d'un député de la famille du bloc Joumblatt et enfin, les Chéhayeb sont druzes et les Bassil sont maronites! Et alors?

Ah mais au Liban et dans le reste du monde arabe, la concorde communautaire ne tient qu'au fil des palabres, wou tébwiss el lé7é. Alors de tous temps, pour éviter la « fitna » dans la société, on veille tant bien que mal, à ne pas rompre « cha3ret mou3awiya », le cheveux de Mu'awiya, le fondateur du califat omeyyade à Damas en 661, qui paradoxalement, pérennisera la discorde entre les sunnites et les chiites. Et depuis, dans nos contrées d'Orient, on ne cesse d'écrire des histoires, belles et absurdes, tragiques et comiques, dans l'esprit des « Mille et une nuits » et dans l'ambiance de « Coffee and cigarettes ». 

vendredi 3 août 2018

Le Monde, Le Figaro, Le Point et L'Express : la presse française prise en flagrant délire! Retour à froid sur l'affaire Benalla (Art.550)


La vie normale reprend progressivement en France. La fièvre Benalla cède la place aux vacances, à la canicule et à la première réflexion à froid. Si on découvre de jour en jour ce qui s'est passé le 1er mai place de la Contrescarpe à Paris, on ignore par contre pourquoi nous en sommes là, encore plus pourquoi nous étions bloqués aussi longtemps.


 I  Etude scientifique pour savoir si la presse n'en a pas fait un peu trop dans l'affaire Benalla


Zappons pour l'instant le débat byzantin qui est celui de savoir si l'affaire Benalla est une affaire d'Etat ou pas. Avec le recul dont nous disposons aujourd'hui, beaucoup de gens se posent une question basique : est-ce que les médias français n'en ont pas fait un peu trop? Et comment! Plantu, l'a fait savoir très tôt et avec beaucoup d'humour, à travers ses caricatures. Personnellement, je veux prouver scientifiquement que non seulement les médias en ont fait beaucoup trop, et pas qu'un peu, mais qu'il y a même un intérêt partisan et suspect pour ce qui s'est passé le 1er mai, et le plus grave dans l'histoire,  ça se fait au mépris d'événements beaucoup plus graves.


Pour cette enquête, j'ai décidé de partir du cas du « Monde », le journal qui a révélé l'affaire Benalla. Question méthodologie, nous suivrons la logique des études scientifiques.
- L'affaire Benalla nous servira comme « info expérimentale », le paramètre que nous testerons. Dans un premier temps, nous chercherons à connaitre le nombre d'articles que Le Monde a consacré à ce sujet depuis qu'il l'a révélé le 18 juillet.
- Et parce que rien ne vaut la comparaison, nous irons voir dans un second temps ce que d'autres médias comme Le Monde ont fait sur le même sujet (Le Figaro, Le Point, L'Express, etc.).
- Dans un troisième temps, nous procéderons à une comparaison spéciale avec une « info contrôle », le paramètre qui nous servira de référence. En réfléchissant bien, j'ai choisi l'info concernant un rapport interne de la SNCF, et cela pour deux raisons: parce que l'info est très importante pour les Français et parce qu'elle a été mise au jour pratiquement au même moment, le 20 juillet.

 II  L'emballement de la presse française pour l'affaire Benalla (chiffres à l'appui)


Pour couvrir le nouveau « scandale », Le Monde met le paquet. Afin que les internautes s'y retrouvent rapidement, le journal a créé un onglet permanent sur sa page d'accueil, « Affaire Benalla », au même titre que « Tour de France », « Donald Trump », « Immigration en Europe » et « Brexit ». Les autres médias ont fait de même. Le journal se présente comme un média neutre. C'est plus subtil que Mediapart, qui regroupe tous ses articles sous la rubrique « L'affaire Macron-Benalla ». Là, on voit clairement où le site d'Edwy Plenel veut en venir. Pas qu'avec lui d'ailleurs. Le Point ne fait pas dans la dentelle pour sous-titrer son dossier spécial : « Alexandre Benalla, l'homme qui fait vaciller la macronie ». Même Valeurs Actuelles a été plus pro pour une fois, avec un titre sobre : « Scandale Benalla ».

Passons maintenant au plat de résistance. Dans le dossier « Affaire Benalla » du Monde, s'entassent pas moins de 178 articles sur le sujet. Une production effrénée en une quinzaine de jours seulement, soit une moyenne de près de 13 articles/jour, avec des records pour mardi 24 juillet (24 articles) et lundi 23 juillet (22 articles). Cette masse d'information a nécessité la mobilisation -prenez une chaise, sinon vous allez tomber raide sur le cul!- d'une armée de 48 journalistes, quarante-huit journalistes, eh oui, le nombre en toutes lettres pour dissiper le doute qui vous a envahi en le découvrant. Et c'est sans compter les articles signés par la rédaction et les éditorialistes. Plus de la moitié des journalistes ont écrit ou créé plusieurs documents sur le sujet, les records sont détenus par Manon Rescan (16 articles, plus de 1 article/j depuis 14 jours!), Astrid de Villaines (10 articles) et Virginie Malingre (10 articles). Dans le but d'impressionner ses lecteurs, Le Monde est allé jusqu'à classer ses 178 articles sous 17 rubriques svp : compte rendu, récit, entretien, analyse, éclairage, reportage, décryptage, synthèse, enquête, en images, live, etc. Emballement! Mais quel emballement? Le Monde c'est 4,2 millions de likes/abonnés sur Facebook.

Les autres médias n'étaient pas en reste. Si l'on tape « affaire benalla » dans le moteur de recherche du Figaro (3,1 millions d'abonnés sur FB), on est englouti par 373 résultats, dont 204 articles et 147 flashs. Alors, qui dit mieux? 162 articles dans Libération (0,8 million d'abonnés sur FB) et 150 dans Le Parisien (3 millions d'abonnés sur FB). Ainsi, en général et en moyenne, les principaux quotidiens de France et de Navarre ont publié chacun entre 11 et 27 articles par jour sur l'affaire Benalla, sans relâche depuis deux semaines. Délire! Mais quel délire?

Du côté des « hebdomadaires » (hebdos pour la version papier, quotidiens pour la version numérique), on n'est pas à la traine. « L'affaire Benalla » c'est 83 articles pour Le Point (1 million d'abonnés sur FB), 86 articles à Mediapart (0,9 million d'abonnés sur FB), 102 articles pour L'Express (2,5 millions d'abonnés sur FB) et 104 articles pour L'Obs (1,8 millions d'abonnés FB), avec deux extrêmes, 39 articles pour Marianne (0,2 million d'abonnés FB) et 132 articles pour Valeurs Actuelles (0,1 million d'abonnés sur FB). En général et en moyenne, on est à 6-7 articles par jour pour chaque hebdo, sans relâche depuis deux semaines. Hystérie! Mais quelle hystérie?


Au total, ces dix médias de la presse quotidienne, hebdomadaire et numérique, ont produit au cours des 14 jours derniers jours, 1 409 documents sur l'affaire Benalla. Un peu, beaucoup, passionnément. Les journalistes s'en défendent en arguant qu'ils ne font que leur travail et cela d'une manière impartiale et désintéressée. Pour le vérifier, il n'y a rien de plus probant que la comparaison. Passons donc au paramètre témoin.

 III  Le peu d'intérêt de la presse française pour le coût de la grève à la SNCF (chiffres à l'appui)


Le 20 juillet, 36 heures après le début de l'affaire Benalla, les Français apprennent par le biais des agences de presse, l'AFP et Reuters, qu'un rapport interne de la SNCF estime le coût global de la grève pour la société nationale des chemins de fer à l'astronomique somme de 790 millions d'euros (924 millions de dollars). Pour rappel, la grève lancée par les syndicats de cheminots français s'est étalée du 22 mars au 28 juin, à raison de trois jours « on » pour deux jours « off », soit au total 37 jours de trafic perturbé. Les cheminots protestaient contre la réforme ferroviaire décidée par le président de la République, Emmanuel Macron, et menée à terme, par le gouvernement d'Edouard Philippe. Cette réforme devait concerner directement, la suppression du statut caduc de cheminot (pour les futurs personnes embauchées svp ; un statut qui date de l'époque des locomotives à vapeur), la transformation du statut juridique de la société (en une société anonyme, mais à capitaux publics) et l'ouverture du réseau français à la concurrence (pour les trains régionaux et les TGV); et indirectement, le devenir des petites lignes non rentables (9 000 km sur 30 000 km en activité) et la dette abyssale de l'entreprise française (55 milliards d'euros dont 23 milliards pour la construction de nouvelles lignes à grande vitesse).

Trois éléments permettent de prendre conscience de la gravité de la révélation du 20 juillet :

. Le coût exorbitant de la grève dépasse le bénéfice net enregistré par l'entreprise pour l'année 2017 (679 millions d'euros). Pire encore, c'est l'équivalent des pertes enregistrées par la SNCF le premier semestre de l'année 2018 (762 millions d'euros). Il représente plus de 25 TGV, soit le quart de trains à grande vitesse que la SNCF prévoit d'acheter prochainement à Alstom (mise en circulation prévue pour 2023). Encore deux infos révélées en pleine affaire Benalla, il y a quelques jours, passées complètement inaperçues.

. La grève n'a servi à rien, absolument rien! La réforme ferroviaire a été définitivement adoptée le 14 juin, par le Parlement et le Sénat, pour l'essentiel telle quelle. La fermeture des lignes non rentables ne devait pas faire partie du projet de loi, comme l'a affirmé le Premier ministre Edouard Philippe dès le mois de février. La reprise d'une partie de la dette par l'Etat (35 des 55 milliards), non seulement faisait partie des propositions du candidat Macron (encore une promesse tenue), mais le président de la République a fait connaître son intention d'aller dans ce sens à plusieurs reprises (peu de temps après son entrée en fonction, comme au début de la grève). Rien à dire, c'était une grève stérile, qui a couté à la SNCF, donc à la France et aux Français, 790 millions d'euros.

. Le rapport de la SNCF ne fait aucune estimation du coût exorbitant de la grève de trois mois pour les particuliers et les entreprises, ainsi que son effet néfaste sur l'économie française.

Malgré la gravité de la révélation du 20 juillet, les dix noms de la prestigieuse presse française -du Monde à L'Express, en passant par Le Figaro, Le Parisien, Libération, Marianne, Valeurs actuelles, L'Obs et Le Point- n'ont consacré chacun qu'un article au sujet, même pas signé puisqu'il reprend essentiellement le contenu des dépêches des agences de presse (AFP et Reuters). Hallucinant mais vrai.

Au total, les Français n'ont donc eu droit qu'à 10 articles basiques, en tout et pour tout, sur la perte de 790 millions d'euros par la SNCF, partis en fumée à cause des grèves, mais 1 409 articles sur les frasques d'un garde du corps qui a pété les plombs, nommées « affaire Benalla ». Et ce n'est pas fini. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le facteur est de 1 contre 141! Alors, si c'est cela « faire son travail », désolé d'avoir à le dire, mais certains journalistes font plutôt mal leur boulot. Quiconque -journaliste, écrivain ou politicien- n'est pas capable de hiérarchiser les informations du moment afin de traiter celles qui sont prioritaires, et donner à chaque info sa juste valeur, eh bien, devrait se remettre sérieusement en question. Non mais, peut-on imaginer un instant un médecin incapable d'évaluer les symptômes de ses patients, faire de bons diagnostics? Impensable.

 IV  Résultats : 1 409 articles sur l'affaire Benalla contre 10 articles sur une grève stérile à 790 millions d'euros!

Loin de moi l'idée de jeter l'opprobre sur toute la profession. La majorité des journalistes font en général un travail remarquable. Il n'empêche, emballement, délire, hystérie, appelez cela comme vous voulez, il est clair que les prestigieux noms de la presse française ont dérapé gravement sur « l'affaire Benalla ». Ce traitement exagéré d'une info, au mépris du reste, ne trouve qu'une explication plausible : la politisation d'un fait divers, en dépit des erreurs qui ont été commises, pour en faire une affaire d'Etat. Mais pourquoi un tel acharnement?

Qu'on ne s'y trompe pas, l'affaire Benalla est viscéralement une lutte de pouvoir entre « l'ancien monde », représenté par les partis politiques traditionnels (Les Républicains, Parti socialiste, Parti communiste, La France insoumise, Rassemblement national, etc.), mais aussi les médias traditionnels (Le Monde, Le Figaro, Le Point, L'Express, TF1, Europe1, BFM, etc.), et le « nouveau monde », incarné par un parti moderne (La République en marche), ainsi que par des médias modernes indépendants (qui communiquent via Facebook, Twitter, Youtube, Blogs, etc.). Non seulement les premiers n'ont plus le monopole de l'information, mais en plus, ils ne font plus la pluie et le beau temps.

Dans la bataille précise de « l'affaire Benalla », politiques et médias traditionnels et de divers bords se sont alliés contre les mêmes adversaires, Macron et son parti, La République en marche. Pourquoi pas, mais ce n'est pas suffisant pour déstabiliser celui qui est surnommé Jupiter. Depuis l'élection d'Emmanuel Macron président de la République, on constate plus qu'avant ce nouvel ordre politico-médiatique. Macron ne l'a pas créé, mais il sait en profiter. Il l'a même imposé en verrouillant sa com' (raréfiant ses apparitions), en mettant les journalistes en dehors de l'Elysée (délocalisant la salle de presse), en organisant son propre canal d'information (à travers des lives sur Facebook), etc. Cette stratégie ingénieuse le place à l'abri du bon vouloir du « pouvoir médiatique ». Certains médias, comme Le Monde, le vivent d'autant plus mal qu'ils croient, sans l'ombre d'un doute, qu'ils ont contribué à l'intronisation du nouveau président de la République.

Cette évolution n'est pas propre à la France d'ailleurs. L'élection de Donald Trump et la gestion de sa com' est un autre exemple de ce nouvel ordre politico-médiatique. Tous les médias étaient contre lui, ce qui ne l'a pas empêché d'être élu. Tous les médias sont contre lui, ce qui ne l'empêche pas de communiquer directement avec ses partisans à travers les réseaux sociaux, sans passer forcément par « l'ancien monde ».

Aujourd'hui, il n'y a pas que les fake news qui posent problème. L'emballement médiatique est un souci sur lequel il faut se pencher. C'était Penelope-Fillon hier. Certains médias ont espéré en faire un remake avec Benalla-Macron. C'est raté et on ne peut que s'en féliciter. Nous ne demandons qu'à croire la journaliste Anne Rosencher qui nous explique dans l'Express que « la presse, dans cette affaire, a d'abord et avant tout... joué son rôle de contre-pouvoir, qui débusque et expose les abus ou les aveuglements des puissants ». Mais, avec un rapport de 1 contre 141, pour le coût de la grève SNCF vs. l'affaire Benalla, on a de sérieux doutes. Nombreux sont celles et ceux qui se demandent, qui jouera le rôle de contre-pouvoir qui débusque et expose les abus et les aveuglements des puissances médiatiques? Une question légitime, à moins de continuer quand même à croire que les journalistes, contrairement à tous les corps de métier sur Terre, sont irréprochables. Il n'y a pas de doute, pour les abus politiques comme pour les abus médiatiques, les (é)lecteurs restent souverains. Le désaveux n'est pas un phénomène propre à la classe politique, il touche aussi la classe médiatique. Quel dommage d'en arriver là. Matières à réflexion.

Un dernier détail d'ordre général que certains ignorent. La presse reçoit des subventions de l'Etat en France. Pas en Allemagne ou au Royaume-Uni. Eh oui, pratiquement toute la presse. Un traitement privilégié à l'efficacité contestée, déjà critiqué par la Cour des comptes. Ce n'est pas nouveau, ça date de la Révolution française. Bien sûr, depuis cette époque, ces aides ont évolué et prennent plusieurs formes. Pour l'année 2016, ces aides ont représenté près de 5,8 millions d'euros pour Le Figaro et 5,1 millions d'euros pour Le Monde, 0,9 million d'euros pour Le Point et 0,7 million d'euros pour L'Express. Par ailleurs, les journalistes bénéficient d'avantages fiscaux. En 2017, les aides en tout genre à la presse imprimée (crédits, exemptions, dépenses, manque à gagner, etc.) ont atteint 1,8 milliards d'euros selon la Cour des comptes. Pas grand chose pour la presse numérique, rien de rien pour les blogueurs, ces empêcheurs de tourner rond dont je fais partie. C'est beaucoup d'argent, d'argent public de surcroit, mais pourquoi faire? Pour encourager la diversité médiatique, pardi! Raté. 10 articles sur le coût astronomique de la grève stérile à la SNCF contre 1 409 articles sur l'affaire Benalla pschitt. Houston, we have a problem! 

jeudi 26 juillet 2018

Emmanuel Macron : la France avait un chef d'Etat, elle a désormais un grand président! Merci surtout au journal « Le Monde », au comandante Mélenchon et à Alexandre Benalla (Art.549)


Près d'une semaine après le début de l'affaire Benalla, le chef de l'Etat a décidé de s'exprimer pour la première fois sur ce sujet mardi soir, loin des caméras et des journalistes, filmé avec un simple téléphone portable, devant les députés LREM qui étaient réunis à Paris pour clore la session parlementaire. Le lendemain, mercredi soir, alors qu'il était en déplacement dans les Hautes-Pyrénées, il l'a fait devant la presse, reprenant les points développés la veille, avec beaucoup de sarcasme. Jeudi soir, il en a remis une couche. C'est parce ces trois interventions sont exceptionnelles que j'ai décidé de rédiger cette note et d'en transcrire un large pan.

Emmanuel Macron lors de son voyage en Suède, le 17 novembre 2017
Photo : Phlippe Servent / Présidence de la République

Sur la forme, le président de la République a expliqué que c'était à lui de « choisir les moments » de parler et à ne pas se les faire dicter, d'autant plus qu'il n'avait pas à le faire pendant que « la justice fait son travail » et lorsque « les esprits s'embrasent pour être des participants d'une mêlée ». Il a fustigé au passage « ceux qui défendent la République (…) et l'oublient rapidement, quand il s'agit au fond de leur but ultime dans cette affaire, de salir le président de la République ».

L'affaire Benalla vue par Plantu, un régal!

Sur le fond, l'intervention devant les parlementaires se divise en plusieurs parties. Il a commencé la première partie, consacrée aux faits, en s'attaquant à ce qu'il a qualifié de « fadaises » dites par les mêmes, qu'ils soient « parlementaires, commentateurs ou journalistes ».

Ainsi, on apprend « qu'Alexandre Benalla n'a jamais détenu les codes nucléaires (comme l'a cru un député LR), n'a jamais occupé un 300 m2 à l'Alma, n'a jamais gagné 10 000 €/mois et que lui non plus n'a jamais été mon amant. » Mais encore, « Alexandre Benalla est quelqu'un qui nous a accompagné durant la campagne, avec beaucoup de courage et d'engagement (…) je n'ai pas à (l')oublier. »

Macron a rappelé qu'une fois la campagne était terminée, il fallait constituer des équipes à l'Elysée de « gens qui connaissent l'Etat » et de « gens qui étaient engagés à mes côtés durant la campagne (…) comme ça a toujours été le cas d'ailleurs. »

Certes, Alexandre Benalla avait « beaucoup fait » durant l'année qui s'est écoulée et avait gagné « la confiance », mais ce qui s'est passé le 1er mai, en dehors de sa fonction, en tant « qu'observateur », est pour le président de la République « grave et sérieux », vécu comme « une déception et une trahison ».

Il n'en dira pas plus car des enquêtes sont en cours, mais Emmanuel Macron a tenu à rappeler que « le lendemain (2 mai), mes collaborateurs à l'Elysée ont pris une sanction et il m'en a été rendu compte. Elle a été jugée proportionnée car il y avait un contexte et des circonstances que l'enquête de l'IGPN comme la justice éclaireront ». Avec force il a affirmé « qu'à aucun moment, ceux qui dirigent mon cabinet, n'ont caché cette affaire (…) Mes équipes à l'Elysée ont fait ce qu'ils devaient faire... La justice et d'autres pourront dire s'il y a eu des erreurs et si on n'a pas été conforme au Code de procédure pénale ou autre (…) Moi j'ai considéré que c'était proportionné à ce moment là, j'assume. »


La seconde partie est sans aucune doute, un moment clé de son mandat, l'acte de foi d'un grand président de la République. Et comment!

Un grand président est celui qui assume pleinement ses responsabilités. « Dans notre République, depuis un an, il n'y a eu qui que ce soit protégé ou soustrait au droit de la République. C'est ce que nos concitoyens attendent de nous. Et s'ils cherchent un responsable, dites-leur... Le seul responsable dans cette affaire, c'est moi et moi seul... Parce que celui qui a fait confiance à Alexandre Benalla, c'est moi, le président de la République. Celui qui a été au courant et qui a validé l'ordre, la sanction de mes subordonnés, c'est moi et personne. »

Un grand président est celui qui se met en première ligne. « Les valeurs qui nous ont fait, ce qui nous a conduit là, ce n'est pas la République des fusibles, ce n'est pas la République de la haine, celle où on fait traquer un fonctionnaire ici, un collaborateur là. On ne peut pas être chef par beau temps et vouloir se soustraire lorsque le temps est difficile. S'ils veulent un responsable, il est devant vous, qu'ils viennent le chercher. Ce responsable répond au peuple français, au peuple de France et à personne d'autre. »

Un grand président est celui qui protège ses troupes. «  La République tient quand chacun assume ses responsabilités. J'assume les miennes... Mes collaborateurs assument. Vous avez vu le préfet Strzoda (Patrick, directeur de cabinet du président de la République) aujourd'hui, avec une immense dignité (devant la commission parlementaire), parfois traité d'une manière que je ne qualifierai pas. Le Premier ministre assume ses responsabilités. Et les ministres les assument... Nous avons une Constitution, elle fixe les responsabilités. »


La troisième partie est consacré au spectacle lamentable de gens aux abois, du monde politique comme du monde médiatique, qui œuvrent désespérément pour faire d'un fait divers une affaire d'Etat, chacun ayant ses propres raisons.

En préambule, le président de la République a tenu à faire savoir : « J'assume ce qui a été fait par mes collaborateurs et je condamne la gravité des actes commis par Alexandre Benalla, en considérant aussi que cela ne lui enlève pas le reste et que ça ne lui enlève pas la dignité. » Là aussi, on retrouve une autre caractéristique d'un grand président qui sait se séparer d'un collaborateur s'il le faut, mais qui demeure reconnaissant eu égard au travail accompli. Devant la presse, Macron a répété : « Je suis fier de l'avoir embauché à l'Elysée, parce que je considère que c'était quelqu'un de dévoué, qui avait un parcours différent . Il a fait beaucoup de bonnes choses quand il était à l'Elysée. » Cependant, il a commis une « faute réelle et grave » pour laquelle il a été sanctionné (mis à pied). « Quand il a fait une seconde faute, il a été sanctionné plus durement (licenciement) ».

Mais encore, un grand président ne se laisse pas impressionner par ses adversaires, malgré la virulence de leurs propos et de leurs procédés. Sur le front médiatique, il avait beaucoup à dire.

Mardi. « Ce que je regarde depuis quatre jours, c'est un spectacle où la tentation pour presque tous les pouvoirs est de sortir de son lit. Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. Elle disait ce matin, "regardez, un directeur de la préfecture de police a dit que c'était faux", il dément quelques heures plus tard, on l'entend à peine. On dit "regardez les images tournent en boucle" d'une scène inadmissible, et que je condamne, on ne voit jamais la scène d'avant ou la scène d'après, quel est le contexte, que s'est-il passé? S'agissait-il d'individus qui buvaient gentiment un café en terrasse? Que s'est-il passé juste ensuite? J'ai cru comprendre qu'il y avait des images, où sont-elles? Sont-elles montrées avec la même volonté de rechercher la vérité et d'apporter de manière équilibrée les faits (Macron fait allusion à d'autres images publiées par France 3 après les révélations du Monde, évoquées dans mon premier article sur l'affaire, où l'on voit clairement les deux présumées victimes jeter des objets en verre sur les CRS tout en les insultant)? Non. Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire, qui a décidé qu'il n'y avait plus de présomption d'innocence dans la République et qu'il fallait fouler aux pieds un homme et avec lui toute la République. »

Mercredi. Et belote. « La presse aussi se trompe parfois, mais il faut qu'elle se corrige. Et à ce moment-là on lui pardonne (...) Beaucoup de gens ont perdu la raison. Beaucoup ont dit des choses fausses et oublient de les corriger (...) Vous avez dit ces derniers jours beaucoup de bêtises sur soi-disant des salaires, des avantages. Tout ça était faux, et c’est important de le dire aux Français... Ce qui a été dit aux Français pendant des jours et des jours était des fadaises. »
Et rebelote. « Les gens qui sont en charge du cabinet de l'Élysée - ce n'est pas le président de la République - ont pris leurs responsabilités, et les décisions qu'ils ont prises, je les ai approuvées. Je ne vais pas chercher des fusibles parce que vous avez envie de voir du sang et des larmes dans le tournant de l'été. »

Sur le front politique : « Nous assistons à la coalition baroque qui ne trompe personne dans notre pays, de ceux qui prétendent provenir du gaullisme et qui en ont oublié tous les principes et la dignité, et des extrêmes qui eux sont cohérents dans leur recherche, ils n'aiment pas l'Etat et ils veulent basculer la République. »

Un grand président sait aussi résister au populisme. « Je ne donnerai pas des têtes parce que je ne fonctionne pas comme ça. Quand après une analyse rigoureuse les responsabilités sont définies, elles doivent s'exercer... Lorsque nous en sommes encore au stade de l'élucidation de la vérité, on ne sacrifie pas des fonctionnaires, des collaborateurs et des ministres sur l'autel des émotions populaires et de la démocratie d'opinion instantanée. »

Enfin, un grand président a un esprit clair, une vision globale et un cap. « Dans ce contexte chacun doit garder son calme et chaque pouvoir doit être au cœur de son exercice (…) Je veux que la justice fasse calmement son travail jusqu'au bout. Elle devra mettre en lumière les faits... et définir les responsabilités. Toutes les conséquences en seront tirées. Il appartient aux médias de faire leur travail calmement... avec un rapport au réel et à la vérité qui doit toujours être questionné (…) J'aurai aussi à demander au Premier ministre et à plusieurs ministres des éclairages sur d'autres faits ou des réformes qui au vu de ce que nous sommes en train de vivre s'imposent. C'est pour cela l'Elysée fera son travail et que j'ai demandé au Secrétaire général conformément à notre Constitution de me faire des propositions. »

Emmanuel Macron, candidat à la présidence de la République
Salon de l'Agriculture, 1er mars 2017 (photo perso)

Non seulement Emmanuel Macron agit comme il se doit et fait un sans faute dans l'affaire Benalla, mais étant intelligent, réactif et pragmatique comme il est, il sait en tirer profit d'une manière magistrale. Ces trois interventions en apportent la preuve. L'affaire Benalla permet à Emmanuel Macron de muer d'un chef d'Etat à un grand président, et encore, indépendamment de sa politique. Il est fort le Macron !

La faute originelle dans cet emballement estival revient incontestablement au journal Le Monde, suivi par L'Express et d'autres médias, qui ont cherché d'une manière explicite à transformer un fait divers en une affaire d'Etat, avec comme objectif principal, atteindre Macron : « La mécanique d'une affaire d'Etat » / Le Monde et « Comment un fait divers devient une affaire d'Etat » / L'Express, avec une variante pour Mediapart, qui pour la peine a créé un dossier dont le titre exprime explicitement les intentions, « L'affaire Macron-Benalla ». Des fadaises oui, ce n'est point « une affaire d'Etat » comme l'a dit et répété le président de la République. Foutaises même, comme je l'ai démontré dans mon article « Alexandre Benalla, une affaire d'Etat qui risque de faire pschitt ».

Le Monde et d'autres médias, ne digère pas le fait qu'un président de la République se fasse rare, qu'il réussisse à verrouiller sa communication et qu'il mette en oeuvre son propre canal d'information, une stratégie ingénieuse qui le place à l'abri du bon vouloir du « pouvoir médiatique » et des turbulences journalistiques (« L’Elysée boute les journalistes hors du palais » / Le Monde). Ils ont tenté de le contrecarrer et de lui rappeler que ce sont eux qui font la pluie et le beau temps. Ils ont échoué et on ne peut que s'en féliciter. Leur attitude est d'autant plus condamnable, que les préoccupations pécuniaires n'étaient probablement pas loin. Une « affaire d'Etat » dans une période creuse, en plein été alors que la France croule sous un soleil de plomb, aurait prolonger l'embellie du Mondial et booster les ventes. En période de vaches maigres pour la presse, c'est toujours ça de pris. Raté. L'affaire d'Etat a beau faire pschitt au fil des jours, « Le Monde » s'accroche à son enquête à charge. Son dernier titre en date : « Emmanuel Macron espère tourner la page Benalla ». Comme les Belges, ils sont en plus mauvais perdants!


Du côté des politiques, c'est un désastre, de l'extrême gauche à l'extrême droite, en passant par la gauche et la droite. On n'a fait que surfer sur la vague créée par les médias. A défaut de bousculer Macron de son piédestal politique, ils ont essayé d'égratigner sa stature présidentielle.

« L'affaire Benalla » confirme donc que certains journalistes font mal leur boulot, que les partis traditionnels sont toujours aussi mauvais et que Macron mérite son surnom de Jupiter. De ce fait, il est sûr que la méfiance des citoyens par rapport aux grands médias grandira, la traversée du désert des partis politiques traditionnels durera et plus fort Macron sortira. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? On dit ce qui ne tue pas rend plus plus fort. C'est vrai. Mais qu'en sera-t-il, si à la base, on est déjà fort comme Macron et si ceux qui cherchent à le « tuer », ne font que l'égratigner?

Ah, où est-ce j'avais la tête, j'ai failli oublier, un grand président a du sang froid et évidemment du sarcasme. Mercredi, en déplacement à Bagnères-de-Bigorre, Emmanuel Macron a relevé le fait que « la chaleur et la fatigue, c'est à Paris que ça monte à la tête », pas dans les Hautes-Pyrénées. Aujourd'hui jeudi, il en a remis une couche : « J’ai dit ce que j’avais à dire, c’est-à-dire que je crois que c’est une tempête dans un verre d’eau. Et pour beaucoup, c’est une tempête sous un crâne! » Mais oui, un degré de différence, ça va, mais six à neuf degrés, bonjour les dégâts!


Post-scriptum : Les dernières nouvelles de « l'affaire Benalla Pschitt » en vrac 

- La frustration grandit au sein des députés de l'opposition, ils n'arrivent pas à en tirer profit comme ils pensaient. Pourtant, la commission parlementaire leur avait donné du pouvoir, donc de l'espoir, de juger Jupiter plutôt que de chercher la vérité sur ce qui s'est passé ce 1er mai. Comandante Mélenchon (ex-Alliance bolivarienne) et Benoit Hamon (ex-PS) avaient projeté auditionner le président de la République, Florian Philippot (ex-FN) allant jusqu'à décréter que Macron devrait envisager quitter ses fonctions ! Raté. Les voilà donc tous se retirant les uns après les autres. Les Républicains, les Insoumis, le Rassemblement national, le Parti communiste, etc.

- Après Les Républicains, c'est autour de La France insoumise et la Gauche démocratique et républicaine, d'envisager recourir au coup d'épée dans l'eau, pour éclabousser Jupiter, en déposant une motion de censure contre le gouvernement d'Edouard Philippe. Comandante Mélenchon déclarant même qu'il votera la motion de la droite.

- Les deux victimes de la violence d'Alexandre Benalla le 1er mai, pourraient elles aussi faire l'objet de poursuites judiciaires. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire concernant les violences commises place de la Contrescarpe. D'après des vidéos tournées le 1er mai et le témoignage de Benalla, outre les insultes, l'homme a lancé une bouteille en verre sur la tête d'un CRS et la femme a jeté une chaise.

- Coup de théâtre jeudi, « Alexandre Benalla livre ses vérités ». A qui svp, au « Monde ». Parmi la soixantaine de demandes d'interview qu'il a reçues, il a choisi le journal qui l'a identifié sur une vidéo molestant des manifestants, ce qui a conduit à son licenciement (après s'être procuré les images illégalement). Attention, c'est un « entretien exclusif ». Pour le lire, il faut soit acheter le journal papier, soit s'abonner en ligne. Affaire d'Etat et entretien exclusif, non mais quelle aubaine ce Benalla! En tout cas, voici les points les importants de l'interview :
. L'homme était serein, selon l'un des journalistes présents. Il confirme que son salaire est de 6 000 euros comme l'a dit Emmanuel Macron (et non 10 000 € comme l'ont avancé les médias). Sa fonction était de gérer « les affaires privées du président ». Le logement qui lui a été attribué fait 80 m2 (et non 300 m2 comme l'a avancé L'Express).
. Il s'est rendu en tant « qu'observateur » à la manif du 1er mai, « invité » par le chef d’état-major à la préfecture de police, Laurent Simonin (aujourd'hui mis en examen).
. Il comprend la « déception » du président, mais ne considère pas l'avoir « trahi ». Il a le sentiment d'avoir commis une « grosse bêtise » et « assume ».
. N'étant pas du système, il révèle que sa vie à l'Elysée l'a conduit à avoir des « frictions » avec les groupes chargés de la sécurité du président de la République.
. Il ne se fait pas d'illusion sur « les gens qui ont sorti cette information » : « On a essayé de m’atteindre, de me "tuer", et c’était l’opportunité aussi d’atteindre le président de la République ». La messe est dite.