dimanche 16 juillet 2017

Le 14-Juillet à Paris : au lieu de chercher à étonner Trump, le public et le monde avec la musique insipide de Daft Punk, il valait mieux les impressionner avec l'extraordinaire fête de la Fédération de 1790 (Art.449)


Toute mise en scène militaire peut susciter à la fois une vive répulsion chez certains et une grande fascination chez d'autres. C'est valable pour la France comme pour le Liban également, deux pays qui font partie du club restreint de ceux qui font défiler leurs armées devant leur peuple.

Défilé du 14-Juillet. Champs-Elysées, Paris
Captures d'écran de la page Facebook
de la Présidence de la République française

Auparavant, j'étais assez sensible au thème du coût d'une telle opération pour les contribuables, près de 3,5 millions d'euros pour les Français, surtout à une époque marquée par la chasse au gaspillage de l'argent public. Mais à vrai dire, il me semble au fil du temps que ce coût est relatif, 5 centimes par habitant, c'est rien. En réfléchissant bien, je dirai même que c'est un investissement rentable sur le plan de la communication aux niveaux national et international. N'importe quelle grande marque peut dépenser beaucoup plus sur le plan financier et récolter beaucoup beaucoup moins en terme d'image. La France vaut plus qu'une marque. Le défilé du 14 juillet est une tradition scellée dans l'histoire tragique et heureuse de ce pays, comme le montrent les deux dates auxquelles elle est liée. Voilà pourquoi je suis devenu au fil du temps un ardent défenseur de toutes les festivités autour des fêtes nationales, en France comme au Liban. Défilés, feux d'artifice et bals populaires, je suis pour toute forme d'expression de la fierté patriotique.

De nos jours, tout le monde sait que le 14 juillet on fête la prise de la Bastille en l'an de grâce 1789 par le peuple insurgé de Paris. L'enjeu et les répercussions de ce mardi pas comme les autres étaient surtout d'ordre symbolique. Ce matin-là, il n'y avait pas grand monde dans l'édifice, une centaine de personnes pour défendre la prison et sept détenus au total. Le marquis de Sade, le Pater du sadisme, fut transféré quelques jours auparavant dans un hospice de malades mentaux. En face, une foule de 80 000 Parisiens en colère, qui vient de s'emparer de 40 000 fusils entreposés à l'hôtel des Invalides et qui se dirige vers la Bastille pour récupérer la poudre et les balles qui s'y trouvent. Il n'a fallu que quelques heures de négociations et d'affrontements pour faire basculer l'histoire. En fin d'après-midi, les insurgés parisiens s'emparèrent de la Bastille au prix d'une centaine de morts. Son gouverneur et le prévôt des marchands de Paris (en quelque sorte le maire de la ville), seront décapités, leurs têtes promenées dans les rues de la capitale au bout d'une pique. La prise de cette forteresse royale, aussitôt démolie, est sans doute l'événement le plus emblématique de la Révolution française. Il marque la fin de la monarchie de droit divin en France. Le roi n'est plus l'expression de la volonté de Dieu. Celle-ci est supplantée par la volonté du peuple. La sémantique change. Le roi de France est mort, vive le roi des Français. Toutefois, la République ne sera proclamée que trois ans plus tard, le 22 septembre 1792.

Le 14-Juillet c'est également cette magnifique fête de la Fédération de l'an de grâce 1790. Hélas, l'événement est beaucoup moins connu, alors que son symbolisme dépasse largement par sa portée, celui de la prise de la Bastille. La fête nationale française de nos jours, fait référence autant à ce qui s'est passé en 1790 qu'en 1789. Cette année-là, on projetait commémorer le premier anniversaire de la prise de la Bastille. On voulait fêter l'événement dans la joie et la bonne humeur, dans un climat de réconciliation et d'union nationales. Telle était la volonté de l'Assemblée nationale constituante et c'est le marquis de La Fayette qui se trouva charger de l'organiser. L'homme de confiance de Louis XVI est une légende vivante des plus importantes révolutions démocratiques de l'histoire de l'humanité, la Révolution américaine et la Révolution française. Commandant la Garde nationale de Paris, il sera surnommé par la suite « héros des deux mondes » et sera déclaré récemment l'un des huit « citoyens d'honneur » des Etats-Unis (2002). C'est pour dire que l'amitié franco-américaine ne date pas d'hier, et heureusement qu'elle ne dépend pas du bouffon de la Maison Blanche, elle est bien antérieure à la participation des Etats-Unis à la Première guerre mondiale aux côtés de la France, objet de l'invitation de Donald Trump au défilé du 14-Juillet.


Dès le 1er juillet 1790, près de 1 200 ouvriers vont travailler sans relâche, pour aménager le Champ-de-Mars en un énorme cirque où se dressera un arc de triomphe et des gradins afin d'accueillir spectateurs et participants autour d'un « autel de la patrie » érigé pour l'occasion. Ils seront secondés par la population parisienne toute entière. Des roturiers, des nobles, des moines et des bourgeois apportèrent leur contribution également. Louis XVI et La Fayette retroussèrent les manches et se sont mis au travail symboliquement. Le jour prévu, malgré le mauvais temps et la pluie, 100 000 citoyens armés « fédérés » en milices de patriotes et en gardes nationaux aux quatre coins de la France, défileront devant 500 000 Français, en présence du roi et des députés de la Nation. Une messe sera célébrée à l'occasion avec la participation de 300 prêtres portant des rubans tricolores.

Le général La Fayette se présentera sur un cheval blanc à la tête d'une troupe de 18 000 hommes. Au nom des gardes nationaux, il prêtera serment le premier. Son discours marquera les esprits et l'histoire. « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés (…) et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. » Qui n'aurait pas aimé assister à un tel événement. Cette dernière phrase est d'une puissance humaniste considérable. Après l'héros des deux mondes, c'était au tour du président de l'Assemblée de prêter serment, et enfin du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette. A la fin de la cérémonie, la foule aussi prêta serment en choeur et entonna un Te Deum, un hymne latin chrétien chanté d'habitude pour remercier Dieu.

Entre les embrassades et les acclamations, tout le monde était en liesse. Les fédérés ont regagné les provinces, les Parisiens leurs foyers et la famille royale le palais des Tuileries. Les Français chantèrent et dansèrent pendant trois jours et trois nuits. Paris était en état d'effervescence et d'allégresse. Il y avait des bals populaires dans tous les quartiers, sur les Champs-Elysées, place de la Concorde (à l'époque place Louis XV, puis place de la Révolution) comme à la Bastille. On entendait les gens crier « Vive la nation! ». Il faut dire que jamais la nation française n'a été aussi unie et apaisée qu'en ce 14 juillet 1790 où l'on a fêté la Révolution et on a acclamé le roi, où l'on jura de protéger la nouvelle Constitution et la nation. Un modus vivendi a été trouvé entre les protagonistes de 1789. Il était le fruit d'une grande maturité politique. C'était le calme avant la tempête, rien qu'une embellie politique. C'est bien après que la situation a dégénéré, où le fanatisme de certains révolutionnaires plongea la France dans la Terreur.

Toujours est-il qu'on voit bien de tout ce qui précède que le 14-Juillet est loin d'être un étalage nationaliste futile. C'est une piqure de rappel patriotique qui fait référence à deux événements historiques fondateurs de l'identité et du système politiques français, qui ne peut que raviver la fierté de tous celles et ceux qui sont r-attachés à la France, par les papiers ou par les sentiments. Comme l'a rappelé le président de la République dans son allocution ce vendredi, « en ce 14 juillet, nous célébrons la France, nous célébrons ce qui nous unit ».

L'édition 2017 a été marquée par le défilé de troupes américaines sur les Champs-Elysées en la présence du président américain. Le prétexte, commémorer l'entrée des Etats-Unis en guerre aux côtés de la France il y a cent ans. Il n'a échappé à personne que de part et d'autre, aussi bien au niveau de l'hôte que de l'invité, Emmanuel Macron et Donald Trump, il y avait une volonté flagrante d'exploiter cette mise en scène sur le plan interne et externe. Le président français, s'est fixé trois objectifs en invitant Donald Trump : consolider sa stature d'homme d'Etat aux yeux des Français, s'allier avec le président de la première puissance militaro-industrielle et impressionner le monde entier. Le président américain, avait lui aussi trois objectifs en tête en acceptant l'invitation d'Emmanuel Macron : faire oublier ses déboires dans le Russiagate (après les dernières révélations sur la rencontre de son fils et de son gendre avec une avocate russe proche de Vladimir Poutine, pour récupérer des infos compromettantes sur Hillary Clinton), s'allier avec un jeune président qui a le vent en poupe et briser l'isolement des Etats-Unis dans le monde.

Les présidents Emmanuel Macron et Donald Trump
et leurs épouses place de la Concorde
Capture d'écran, page Facebook de l'Elysée
On entend dire, non mais quelle idée d'avoir invité ce personnage extravagant et de l'aider à atteindre ses objectifs. Peut-être bien, mais c'est une idée de génie de la part de Macron. Certes, Donald Trump ne fera aucun sacrifice qui pourrait porter atteinte aux intérêts des Etats-Unis. Il serait bien naïf de croire le contraire. La rencontre du G20 l'a parfaitement démontré. Il n'empêche que créer des liens personnels est capital au niveau diplomatique, car cela aide à éviter des tensions inutiles entre la France, qui est présidée par un homme jeune et inexpérimenté, et les Etats-Unis, qui a à sa tête un homme imprévisible et impulsif. Sur le climat par exemple, les efforts de Macron ont été récompensés, Trump a mis un peu d'eau dans son vin. C'est déjà ça! « Quelque chose pourrait se passer avec l'accord de Paris, on verra bien. Nous en parlerons prochainement. Si quelque chose se passe, ça sera merveilleux. Si rien ne se passe, ça ne sera pas grave. » Oui bon, arrêtez de ricaner svp, oui c'est du Trump tout craché, il ne faut pas espérer des miracles. En tout cas, en un an et demi Donald Trump est passé de « Paris n'est plus la ville sûre qu'elle était. Il y a des quartiers dans Paris qui sont radicalisés, où la police refuse d'aller. Ils sont terrifiés » (8 décembre 2015) à « J'ai le sentiment que vous allez avoir un Paris très beau et pacifique. Je reviendrai » (13 juillet 2017). C'un un petit progrès ? Non Sire, c'est une révolution progressiste.

Terminons par une anecdote, sur la surprise du jour, annoncée au milieu de la semaine, la clôture de la cérémonie du millésime 2017 par la fanfare interarmées, qui devait jouer un medley, un enchainement de plusieurs chansons sans interruption, comprenant deux tubes du groupe français de musique électronique, Daft Punk. Ce fut un bide retentissant. Autant Macron semblait très amusé par cette idée originale, autant Trump et de nombreux invités avaient l'air de s'ennuyer grave, et ils avaient bien raison. Même si la musique des Parisiens s'exporte très bien, elle n'en demeure pas moins insipide. Ce n'est pas l'idée qui pose problème, c'est le choix de chansons qui n'ont pas de saveur et pas de goût. Alors, au lieu de chercher à étonner Trump, le public et le monde avec ce ballet saugrenu décidé par on-ne-sait-qui et rythmé par Daft Punk (Get Lucky et Harder, Better, Faster, Stronger), et même par Michel Fugain (C'est la fête), il aurait été préférable de les impressionner avec une chorégraphie historique sur l'extraordinaire fête de la Fédération, un des rares moments de l'histoire de France où la nation était réconciliée, apaisée, unie et confiante dans l'avenir. Mais au fait, c'est exactement ce qui nous manque en ce moment, aussi bien en France, qu'au Liban, en Turquie, aux Etats-Unis et dans d'autres contrées du monde.

mardi 4 juillet 2017

Vladimir Poutine par Oliver Stone : deux têtes d'affiche à ne pas manquer (Art.444)


Et pour cause! La première figure parmi les meilleurs réalisateurs et scénaristes de l'histoire du cinéma. A son actif, en tant que réalisateur, Platoon et Né un 4 juillet (trois Oscars pour les deux), et en tant que scénariste, Midnight Express et Scarface (deux films cultes et un Oscar). La seconde est l'une des personnalités les plus influentes à travers le monde, aussi bien en Europe, notamment en Ukraine, qu'au Moyen-Orient, spécialement en Syrie. « Conversations avec Mr. Poutine », la version française de The Putin Interviews, est une série documentaire de quatre heures, créée à partir d'une cinquantaine d'heures d'entretiens entre le réalisateur américain et le président russe. Ceux-ci ont eu lieu entre les mois de juillet 2015 et de février 2017. Le documentaire a été diffusé en quatre parties sur la chaine américaine Showtime (12-15 juin) et sur France 3 (26-29 juin). Dans cet article, je vous propose un compte rendu en onze points. Mais avant que je n'oublie, chapeau pour Dimitri le traducteur, incontestablement meilleur second rôle dans cette oeuvre cinématographique. 


I. Le faux procès concernant l'approche du réalisateur américain

On reproche à Oliver Stone de ne pas avoir cherché à contredire Vladimir Poutine. Pire encore, de présenter le président russe sous un bon angle. Plus grave encore, de lui donner une excellente tribune pour redorer son blason. Bien que justifiées sur toute la ligne, ces critiques sont tout de même injustes. Elles rappellent celles émises contre le film allemand La Chute (2004), qui retrace les douze derniers jours de la vie d'Hitler dans son bunker à Berlin. A l'époque, on a reproché à Oliver Hirschbiegel son réalisateur, de ne pas avoir montré les crimes nazis et de présenter un Hitler attentionné avec sa maitresse, sa secrétaire et sa chienne. C'est absurde car non seulement il est impossible d'être exhaustif sur un sujet, mais la diabolisation d'un personnage, à juste titre ou à tort, ne peut pas constituer une méthode de travail scientifique. Le mérite d'Oliver Stone c'est d'avoir permis à Vladimir Poutine d'une part, de développer ses points de vue en toute liberté, et d'autre part, de le faire sans être constamment interrompu par les (Léa) Salamé et les (Yann) Moix d'ici et d'ailleurs. Cela dit, il faut reconnaître que ces entretiens n'auraient jamais pu voir le jour si les deux hommes ne se retrouvaient pas sur l'essentiel : la critique du fonctionnement des Etats-Unis d'Amérique et de l'impérialisme américain.

II. « La personnalité de l'année » n'est finalement pas si antipathique que ça

Dans ce documentaire on découvre un homme disponible (il a fallu une cinquantaine d'heures d'interviews), jamais pressé, décontracté (il apporte le café à Oliver Stone, il conseille à sa femme, à deux reprises, de visiter Saint Petersbourg), qui a de l'humour, discret (il se contente d'un petit mot sur la date de mariage avec sa femme), attentif (qui retrouve ses filles régulièrement et qui aimerait passer plus de temps avec ses petits enfants), curieux (regardant sur recommandation d'Oliver Stone, Docteur Folamour de Stanley Kubrick), grand sportif qui fait de la musculation et de la natation (tous les jours), de l'équitation (pas autant qu'il le souhaite) et du hockey sur glace (appris à l'age de 60 ans, alors qu'il ne savait soi-disant pas faire du patin!), couche-tard (vers 1h), petit dormeur (6h à 7h) et imperturbable face aux critiques (même quand Hillary Clinton le compare à Hitler et McCain le traite d'assassin et de boucher).

III. « Conversations avec Mr. Poutine » : entre le documentaire et l'opération de com'

Le duo Stone-Poutine cherche à passer trois messages au monde entier et au peuple américain spécialement :

- Primo, ce sont les Occidentaux qui sont responsables des dégradations des relations avec la Russie.
. Dans la crise ukrainienne précisément, Poutine affirme que l'Union européenne et les Etats-Unis ont soutenu le « coup d'Etat ». Son appellation abusive désigne en fait, des manifestations populaires survenues entre novembre 2013 et février 2014. Certes le dossier est complexe, mais comme je l'ai toujours pensé, il n'est nul besoin d'une étude approfondie pour se rendre compte à quel point certains créent de toute pièce les raccourcis qui les arrangent. Démonstration par Poutine himself. Le président russe explique que c'est « immédiatement » après la décision du président ukrainien de reporter « l'accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne », que les troubles ont éclaté dans le pays, laissant des dizaines de personnes mortes et blessées. Soit. On apprend par le président russe, que ce sont « des snipers engagés » qui ont créé ces troubles. Soit encore. « Qui étaient-ils? » Justement, on se demande ! « Des gens qui avaient intérêt à l'escalade. » Oui, on l'a compris, mais encore? « Je n'ai pas d'information précise sur l'identité de ces individus, mais c'est d'une logique élémentaire ». C'est c'là oui. Bienvenue dans l'univers de Vladimir Poutine. Le président russe a même le culot de conclure, « bien sûr on peut tout déformer, on peut tromper des millions de gens, en utilisant le monopole dont on dispose sur les médias ». Ça s'appliquerait sur l'Occident mais pas à la Russie ! Heureusement que le ridicule ne tue pas.
. L'Ukraine en deux mots. Ce pays est profondément divisé entre des pro-euro-américains/anti-russes et des pro-russes/anti-euro-américains. C'est comme au Liban, avec les pro-arabo-occidentaux/anti-syro-iraniens et les pro-syro-iraniens/anti-arabo-occidentaux. Et comme chez nous, il n'est pas question pour le voisin encombrant, la Russie, de voir cette ex-république soviétique, fortement industrialisé et grenier de l'URSS, quitté la zone d'influence russe. Ceci pourrait compromettre le transit du gaz russe à destination de l'Europe. Et surtout, l'intégration de l'Ukraine dans l'Union européenne mettra un terme définitif au projet russe d'une Union eurasienne.
. En dépit de tout ce qui précède, Poutine prétend que les leaders et les pays qui seraient capables de faire « des projections dans 25 ans », il y reviendra à plusieurs reprises, « seront moins hostiles à la Russie ». Foutaises. Mais personne en Occident n'est hostile à la Russie. On est hostile à la politique néfaste du président russe, Vladimir Poutine. C'est une nuance qui semble échapper à ce dernier, pour qui la Russie et Poutine se confondent, depuis 1999 déjà.

- Secundo, les Etats-Unis sont la principale source des problèmes internationaux, notamment avec la Russie.
. On l'a vu pour l'Ukraine (2013-2014). Mais c'est aussi valable pour les troubles en Georgie (2008) où les Américains auraient soutenu les Géorgiens. C'est également le cas dans le Caucase, où ils auraient même soutenu des groupes terroristes. « Les services secrets américains soutenaient les terroristes... pour fragiliser la politique intérieure de notre pays... Les Américains soutenaient les Tchétchènes politiquement, financièrement, techniquement... » Et pourquoi faire? « En initiant la crise en Ukraine, les Américains ont réussi à présenter la Russie comme un agresseur potentiel. Mais bientôt tout le monde comprendra que la Russie ne représente pas une menace, ni pour les pays baltes, ni pour les pays d'Europe de l'Est et encore moins pour les pays d'Europe de l'Ouest. » Mais justement, c'est la crise ukrainienne qui laisse penser tout le contraire et fait craindre le pire pour les pays limitrophes de la Russie.
. Poutine est même apparu dépité face au comportement occidental. « Je ne comprends pas toujours la logique de nos partenaires... J'ai l'impression que pour mieux contrôler leur propre camp euro-atlantique, et imposer plus de discipline, ils ont besoin d'un ennemi extérieur. » Raisonnement typiquement soviétique. Et comme cette paranoïa est partagée par Stone aussi, le réalisateur américain renchérit. « Autrement dit, les Etats-Unis maintiendraient une Europe unie pro-américaine et pro-OTAN grâce à un ennemi commun comme la Russie. » Poutine jubile. « Je peux vous assurer que c'est la vérité. Je le sais. Je le sens. » Non mais, comment peut-on sortir une ânerie de ce calibre? Mystère et boule de gomme.

- Tertio, la Russie fera toujours tout ce qui est dans son pouvoir pour apaiser le monde. Mais voyons! Dans ce but, Poutine affirme qu'il aurait même suggéré à Bill Clinton d'intégrer la Russie dans l'OTAN et proposé aux Américains de travailler conjointement sur un système de défense anti-balistique. En tout cas, il faut comprendre, « contrairement à beaucoup de nos partenaires, nous ne mêlons jamais des affaires intérieures des autres pays. C'est l'un des principes de base de notre travail. » C'est c'là oui, nous reviendrons sur l'ingérence russe dans l'élection de Trump. « La Russie a fait preuve d'une immense ouverture et d'une confiance exceptionnelle. Malheureusement, personne n'a su le reconnaître et l'apprécier. » Des ingrats, ces Occidentaux.

IV. Un premier sujet qui fâche : l'annexion de la Crimée

. « C'est pas nous qui avons décidé d'annexer la Crimée à la Russie. Ce sont les habitants de la Crimée qui ont décidé de rejoindre la Russie. » C'est c'là oui, l'Union européenne et les Etats-Unis ont décrété des sanctions contre la Russie sur un coup de tête peut-être ! Poutine oublie de préciser que cette annexion survient après la claque qu'il a reçu à Kiev avec la destitution du président ukrainienne pro-russe Ianoukovitch. Elle résulte d'un « coup de force » orchestré par les séparatistes russes de Crimée et des miliciens armés russes (en réalité, c'était des soldats russes non identifiés), qui ont neutralisé les bases ukrainiennes dans la péninsule et se sont emparés des bâtiments officiels et de l'aéroport en février 2014. La suite n'était qu'une mascarade démocratique, digne de l'époque soviétique. Le Parlement local pro-russe vote la tenue d'un référendum, sans tenir compte de la Constitution ukrainienne. Celui-ci sera effectué sous la présence de 20 000 soldats russes. 96,77% des voix exprimées sont pour le rattachement de la Crimée à la Russie. Un score soviétique qui ne fera pas oublier que l'annexion de la Crimée constitue une violation du droit international et de la souveraineté ukrainienne, non reconnue par la communauté internationale.
. Oubliez la Crimée, déjà, il faut voir ce que Poutine pense de l'Ukraine tout entière. « Nous sommes étroitement liés à l'Ukraine. Plus que des peuples frères, je suis convaincu que nous sommes quasiment le même peuple. Evidemment il y a des spécificités linguistiques, culturelles et historiques, qu'il faut respecter ». Alors, vous pensez bien, de la Crimée, peuplée par 59% de gens d'origine russe, il n'allait faire qu'une bouchée. Incroyable, mais ces propos rappellent les discours de la tyrannie des Assad, père et fils, concernant le Liban.
. Et en dépit de ces agissements, le président russe a le culot de préciser plus loin, « pour moi, ce dont nous avons tous besoin, c'est d'une autre forme de relations internationales basées sur le respect des intérêts des peuples et sur leur souveraineté, pas sur l'intimidation et les vocations d'une menace extérieure, qui ne peut être conjurée qu'avec l'aide des Etats-Unis ».

V. L'éternel complexe de la Russie, l'OTAN

Il est clair que l'expansion de l'OTAN vers l'Est irrite la Russie au plus haut degré. « On peut se poser la question, à quoi sert l'OTAN? J'ai l'impression que pour justifier son existence, l'OTAN a besoin d'un ennemi... Aujourd'hui, l'OTAN n'est qu'un outil de la politique extérieure américaine. Les Etats-Unis n'ont pas d'alliés, uniquement des vassaux. » Une chose est claire l'organisation militaire atlantiste est un obstacle à sa reconquête de la sphère d'influence soviétique.

VI. La meilleure scène du film : parler de Daech dans le QG du Kremlin

. « Ce n'est pas nous qui avons favorisé l'apparition d'al-Qaeda. Ce sont nos partenaires américains. Tout a commencé à l'époque de la guerre soviéto-afghane. » C'est comme s'il n'a rien à voir avec l'époque soviétique. Justement, tout a commencé par l'invasion de l'Afghanistan, un pays musulman, par l'armée russe.

. Alors que la Russie a été vivement critiqué par John Kerry et Laurent Fabius, les anciens Secrétaire d'Etat américain et ministre français des Affaires étrangères, d'intervenir en Syrie pour sauver la tyrannie des Assad, de viser essentiellement tous les groupes armés en dehors des jihadistes de Daech, d'éliminer toutes les forces d'opposition capables de remplacer le régime et de présenter Bachar el-Assad comme le seul rempart aux terroristes, Vladimir Poutine s'est rendu compte que le projet du réalisateur américain représente une belle occasion pour lui de faire croire le contraire. La scène se déroule dans la 3e partie du documentaire. Il est difficile de faire la part des choses, entre la réalité et la fiction. En tout cas, la mise en scène est digne d'un film d'Oliver Stone. On se serait cru un instant dans JFK.


. Ça commence par une visite guidée du Kremlin de Moscou (à partir de 26:45), une magnifique forteresse au décor époustouflant, témoin de la grandeur éternelle de la Russie des tsars. Les protagonistes parleront du chauffage de l'édifice et du bureau de Staline, qui est actuellement l'un des trois bureaux du locataire des lieux. « Vous devez excuser le désordre ». Pas tant que ça. On y trouve une centrale téléphonique, une télé, un ordi, un portrait de son père (qui a servi dans la marine à Sebastopol en Crimée), des journaux, une grande peinture de Jésus, une grande carte de la Russie en haut d'un mur, une icône de Sainte Marie, etc. Plutôt un style dépouillé. Au cours de la visite, on traversera une galerie splendide et on s'arrêtera quelques secondes devant un poste de télévision où l'on aperçoit Poutine. Oliver Stone ne peut pas s'empêcher de faire une réflexion. « Ah, il est bien là, il aurait pu être acteur de cinéma ». Il ne croyait pas si bien dire.

. Dans les couloirs (29:37), il sera question de la surveillance de masse aux Etats-Unis, de la sauvegarde plus longue des données numériques en Russie et de la lutte contre le terrorisme islamiste. « Aujourd'hui en Syrie, malheureusement, 4 500 citoyens russes combattent aux côtés de Daech et d'autres organisations terroristes. A cela, il faut y ajouter près de 5 000 combattants originaires des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. » Ces chiffres qui ont surpris certains observateurs sont connus depuis un moment. J'en ai parlé dans un article consacré à l'intervention massive de la Russie en Syrie en septembre 2015.

. Et voilà que tout le monde s'engouffre dans ce qui ressemble à une sorte de salle d'opérations ou un poste de commandement, enfin un QG, qui dispose de tous les moyens de communication pour permettre à Vladimir Poutine d'assumer la fonction de commandant en chef des forces armées russes. C'est ici que le président russe peut recevoir des rapports en temps réel sur la situation dans la Fédération de Russie et dans le monde. Silence, action, on tourne (32:10-35:16).

. Dans un premier temps, on voit Poutine s'adresser à un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur :
- Poutine : « Bonjour collègue, vous nous entendez? (…) Faites-moi votre rapport sur la situation dans les régions ».
- Fonctionnaire : « A minuit, nous avons enregistré une situation d'urgence dans la région de Toula... nous avons envoyé plus de 50 véhicules anti-froid (…) Dans l'Oral, il fait 7 à 10 degrés de moins que les normales saisonnières. Fin du rapport ».
- Poutine : « Merci. Et bon courage ».

. Sans perdre de temps, il enchaine illico presto :
- Poutine : « Appelez le ministère de la Défense (…) Bonsoir camarade, vous m'entendez? »
- Général : « Camarade commandant en chef, ici le général Kristoforov.».
- Poutine : « En Syrie, est-ce que vous êtes en contact avec nos collègues? »
- Général : « Oui tout à fait. Nous sommes en vidéo-conférence... Nous ajustons en permanence la position des unités de combat lors des opérations. »
- Poutine : « Qui est à la base (aérienne) de Khmeimim (située au sud-est de Lattaquié)? »
- Général : « Le commandant du dispositif, le général Kartapolov »
- Poutine : « Demandez-lui un rapport sur ce qui se passe actuellement en Syrie »

. Moins de deux minutes plus tard, non d'après le documentaire mais d'après les aiguilles des onze horloges situées en haut de l'écran géant du QG, qui correspondent aux onze fuseaux horaires que comptait la Russie.
- Général : « Camarade comandant en chef, ici le général Kristoforov. Selon le rapport du général Kartapolov, à l'heure actuelle, la situation est stabilisée. Nous travaillons de concert avec nos homologues (syriens), à la préparation d'opérations dans les régions de Deresor et d'Elbab. Nous affinons la localisation des cibles à frapper, parmi lesquelles des cibles de Daech. A l'heure désignée, nous effectuerons notre mission et lancerons les opérations contre ces cibles. »
- Poutine : « Saluer Kartapolov de ma part. Dites lui que je reçois ses rapports pratiquement tous les jours. Merci. »

. L'enchainement d'Oliver Stone est excellent. « Sur le plan militaire, le budget américain est de 600 milliards de dollars. Votre budget annuel est de 66 milliards d'après les statistiques russes. Ça représente à peine 12% des dépenses américaines. Les Chinois sont à 215 milliards. L'Arabie saoudite à 87. Donc la Russie est en 4e position. » Ces chiffres résument bien la course désespérée de la Russie pour rattraper les Etats-Unis. Certes, les moyens militaires russes sont considérables, mais ils n'ont rien avoir avec ceux de ses adversaires américains. Tout le malheur de la Russie est là : les Russes ne se contentent pas d'avoir une force de frappe importante, ils veulent concurrencer les Américains. La dernière course dans ce domaine, a couté à l'Union soviétique son éclatement. Toujours est-il que la scène du QG du Kremlin, a deux objectifs: d'une part, impressionner le monde, afin de lui faire oublier cet écart considérable entre la Russie et les Etats-Unis, et d'autre part, faire croire que les Russes luttent pour l'anéantissement de Daech, de la même manière et avec la même force que les Américains. Raté dans les deux cas.

VII. Deuxième sujet qui fâche : l'intervention russe en Syrie

. Sur la Syrie, Poutine a été très clair (l'interview date de février 2016 ; voir 37:50-48:15). Daech l'occupe peut-être, mais ne le préoccupe certainement pas. C'est le sort du régime qui est en jeu pour Poutine. Depuis toujours, depuis le premier jour de la révolte syrienne le 15 mars 2011. « Ce qui s'est passé dans ces deux Etats (Irak et Libye) est une tragédie, qui est la conséquence du renversement violent des régimes en place. Il y a eu non seulement destitution mais il y a eu aussi liquidation des dirigeants. Nous sommes opposés à ce que le même scénario se produise en Syrie. Sinon, toute la région sera en proie à un chaos total... Ils (les groupes terroristes et radicaux) ont l'intention de créer un califat qui s'étendrait de l'Europe du Sud jusqu'à l'Asie. » Et du chaos actuel, parlons-en justement et essayons de voir qui en est responsable. 

. A cet instant précis, Oliver Stone aurait dû illustrer les propos de Poutine, non pas avec une carte fantaisiste (où Daech aurait des visées sur l'Italie, mais pas sur la France!), mais avec archives du Conseil de sécurité de l'ONU. On compte à ce jour pas moins de sept tentatives de résolutions au Conseil de sécurité de l'ONU et deux conférences de Genève sur la Syrie. Et où on est-on aujourd'hui? A 460 000 morts et la moitié de la population syrienne déplacée. Et pourquoi svp? A cause des vétos systématiques de Vladimir Poutine et de ses homologues chinois. La responsabilité de Vladimir Poutine dans la guerre en Syrie et l'émergence de Daech est immense. Si on avait réussi à faire voter la première résolution de l'ONU sur la Syrie en octobre 2011, le Moyen-Orient et le monde entier ne seraient vraiment pas là aujourd'hui. L'Etat islamique d'Irak serait resté en Irak, Assad aurait lâché du leste, l'Etat islamique en Irak et au Levant ne serait pas né, l'international jihadisme ne se serait pas constitué, les attaques de Paris n'auraient pas eu lieu, l'Europe n'aurait pas des milliers de terroristes en formation en Syrie et la coalition internationale ne serait pas obligé d'effectuer des dizaines de milliers de frappes en Irak et en Syrie pour tenter d'anéantir cette organisation terroriste.

. « Nous opérons là-bas à l'invitation du gouvernement syrien, légitime. Nous agissons donc en accord avec la loi internationale... Ce qui n'est pas le cas de tous les autres avions. Ils ne peuvent s'y retrouver que... soit dans le cadre d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, soit à l'invitation du gouvernement de ce pays ». Des résolutions qui se trouvent systématiquement bloquées par la Russie (et la Chine) et pas un mot sur les interventions massives de la République islamique chiite d'Iran et de la milice chiite libanaise.

. Plus grave encore, non seulement les Russes ne luttent pas efficacement contre Daech/Etat islamique et font tout ce qui est possible pour sauver le régime terroriste de Bachar el-Assad, mais ils se permettent de critiquer ceux qui le font et font croire qu'ils le font plus que les autres. On nage dans le surréalisme. Quand Oliver Stone fait remarquer que l'espace aérien syrien est un peu surchargé, Poutine répond « Pas Vraiment » Ah bon? « Quand nos pilotes effectuent environ 70 à 120 frappes par jour, la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis ne réalisent que 3 à 5 frappes quotidiennes ». Foutaises. Selon le compteur d'une ONG de journalistes indépendants, Airwars, la coalition internationale formée autour des Etats-Unis, a effectué depuis le 8 août 2014, 23 073 frappes aériennes en Irak et en Syrie, essentiellement dirigées contre Daech/Etat islamique, soit une moyenne de 22 frappes par jour, depuis 1 060 jours. Si on se limite à la Syrie, c'est une moyenne de 10 frappes par jour sur trois ans. Au total, la coalition internationale américaine a largué une moyenne de 80 bombes et missiles par jour, depuis plus de 1 000 jours, essentiellement sur les positions de Daech en Syrie et en Irak. Quant aux chiffres russes, il faut savoir que les frappes des avions de la Russie ne visent pas spécifiquement Daech, et étant donné l'opacité des héritiers des forces armées soviétiques, aucune source indépendante n'est en mesure de corroborer les chiffres fantaisistes avancés par le camarade commandant en chef, Vladimir Poutine.

. Dans tous les cas, l'imposteur du Kremlin oublie de préciser que la coalition intervient en Syrie depuis plus longtemps que la Russie (qui est intervenue tard et a déjà retiré une partie de troupes), se concentre sur Daech et opère aussi bien en Syrie qu'en Irak. Si le monde devait compter sur Poutine pour se débarrasser de l'Etat islamique, eh bien, nous aurions à la fois le régime terroriste d'Assad et l'organisation terroriste de Daech.

VIII. La mythologie de Poutine sur l'acquisition de la bombe nucléaire par l'URSS

Selon Poutine, des scientifiques américains eux-mêmes auraient transmis des informations sur le programme nucléaire des Etats-Unis à l'URSS. Ne riez pas, c'est véridique. Preuve à l'appui, Poutine cite l'affaire des époux Rosenberg. « Ils ont tout à fait consciemment transmis ces informations à l'Union soviétique (malgré les risques), pour qu'il y ait un équilibre nucléaire dans le monde (…) Et que fait-on maintenant? On essaie de détruire cet équilibre. C'est une grossière erreur ». Faux. Ethel et Julius Rosenberg étaient bel et bien des espions américains qui ont été recrutés par les services secrets soviétiques. On peut regretter leur exécution en 1953, mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, des archives américaines et russes, ainsi que des témoignages de plusieurs acteurs de l'époque, confirment leur culpabilité. Ils ont accepté leur mission par conviction idéologique. Les deux époux étaient communistes. C'est l'espionnage des Etats-Unis qui a permis à l'URSS de rattraper son retard nucléaire.

IX. Les blagues de mauvais goût de Vlad

Place à la détente. Oliver : « Vous êtes toujours si calme pour répondre aux questions. Vous n'êtes jamais dans un mauvais jour. » Vladimir, un peu pensif : « Je ne suis pas une femme, je n'ai pas pas de mauvais jour... La nature est ainsi faite... Il y a un cycle naturel. » Vous avez détesté, allez, une autre. Quand Poutine a été mis par Stone devant l'éventualité de se retrouver avec un homosexuel dans un sous-marin, situation hilarante, il a tenu à préciser, « je préfère ne pas aller prendre ma douche avec lui, pourquoi j'irai le provoquer ».

X. Troisième sujet qui fâche : l'ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine

« C'est une affirmation complètement idiote... Nous n'avons absolument pas piraté les élections... Au lieu de chercher des raisons extérieures à leur défaite, les perdants devraient en tirer les conséquences, remettre en question leurs actions et leur travail... C'est un problème de politique interne. » Et qu'est ce qui le prouve? « Ces hackers tels qu'ils soient n'ont pas pu avoir un grand impact sur le déroulement de cette campagne... Ils n'ont fait qu'étaler au grand jour des problèmes internes de la vie politique américaine. Ils n'ont pas menti. Ils n'ont rien inventé. Quelle importance d'où ils viennent? Qu'ils soient de Russie, d'Asie, d'Amérique latine ou peut-être d'Afrique. » Deux choses frappent dans cette lecture des événements. D'un côté, on voit bien que le président russe a cherché à minimiser le paramètre de la nationalité-origine des hackers au profit d'une défense axée uniquement sur les conséquences du hacking. Sacré Vlad! D'un autre côté, il a occulté tout un pan du problème, la collusion de l'équipe du bouffon de la Maison Blanche avec l'imposteur du Kremlin! Et dire que le Russiagate pourrait conduire à la destitution de Donald Trump.

XI. En 2024, les Russes nés en 1999 n'auront connu que Poutine, les Américains, six présidents différents


Poutine le sait, il peut tout trafiquer, sauf ce constat. Alors, il fait de la diversion. « La Russie est une démocratie... Nous avons beaucoup facilité les choses. Il est devenu tellement facile d'enregistrer son organisation politique ou son partie que les électeurs vont être confrontés à un nouveau problème. Ils auront trop de choix. » Et dire que tous les Russes nés après l'effondrement de l'URSS en 1990 n'ont vraiment connu que l'actuel locataire du Kremlin. Vladimir Poutine est au pouvoir depuis 1999, en tant que président et en tant que Premier ministre. Et comme il compte se représenter en 2018 et gagnerait l'élection a priori, Vladimir Poutine régnerait sur la Russie de 1999 à 2024, soit 25 ans au total. Les deux rares personnages qui lui font de l'ombre, adeptes du même jeu des chaises politiques, Président/Premier ministre, sont Robert Mugabe (au pouvoir au Zimbabwe depuis 1980) et Recep Tayyip Erdogan (au pouvoir en Turquie depuis 2003), ce qui n'est pas très flatteur. Nous ne sommes pas en reste au Liban, notre Nabih Berri national, règnerait de 1992 à 2022, inch'allah. Mais bon, il n'est qu'un président de Parlement. De l'autre côté de l'Atlantique, les Américains nés en 1999, ont connu respectivement Clinton, Bush fils, Obama et Trump. Ils connaitront probablement un 5e président en 2020, et peut être même un 6e président en 2024. Houston, we have a problem here. Et l'on s'étonne encore que l'Amérique fascine le monde.

vendredi 23 juin 2017

Interview de Macron : un sans-faute sur l'Europe, une copie à revoir sur le Moyen-Orient (Art.443)


Pour la première fois en tant que président de la République et chef de la majorité parlementaire, fraichement obtenue, Emmanuel Macron a exposé la nouvelle politique étrangère de la France. C'était au cours d'une interview parue hier dans huit journaux européens, dont Le Figaro et The Guardian. Pour éviter la prose et la poésie qui n'ont pas leur place en politique, voici les extraits les plus marquants. Ils concernent l'Union européenne et le Moyen-Orient.

Crédit photo : Jean-Christophe Marmara / Le Figaro
D'après le site internet de l'Elysée

Macron : «  L’Europe n’est pas un supermarché »

Qui s'obstinait jusqu'à dimanche dernier, à croire qu'Emmanuel Macron était le fruit d'un bug démocratique, devrait se rendre à l'évidence qu'il s'est peut-être trompé et saisir cette nouvelle occasion pour changer d'avis. Je partage entièrement le constat du président de la République française sur l'Europe. J'en ai parlé à plusieurs reprises dans mes articles consacrés à l'élection présidentielle française. Remettre en cause l'Union européenne sous quelque forme que ce soit, était et le restera pour moi, une ligne rouge qu'il ne faut pas franchir sous aucun prétexte. Cette interview démontre clairement qu'Emmanuel Macron n'a pas gagné par hasard. Il a été élu et doté d'une majorité parlementaire parce qu'il a su parler aux Français en leur insufflant à la fois la mentalité optimiste et l'esprit conquérant, l'ouverture au monde et le sentiment de sécurité, la fermeté et la souplesse, la prestance et le dynamisme, comme en témoignent ses déclarations sur l'Union européenne. 

- « La question première... est d’abord de savoir comment défendre notre bien commun à tous, c’est-à-dire la liberté et la démocratie, la capacité des individus et de nos sociétés à être autonomes, à rester libres, à assurer la justice sociale et à préserver notre planète à travers le climat. Sans ces biens communs, il n’y a pas d’avenir souhaitable ni durable. Notre défi est de savoir comment nous allons gagner cette bataille dont l’Europe, j’en suis convaincu, porte la responsabilité. Pourquoi? Parce que la démocratie est née sur ce continent... L’Europe est le seul endroit au monde où les libertés individuelles, l’esprit de démocratie et la justice sociale se sont mariés à ce point. »

- « Il faut créer une Europe qui protège en se dotant d’une vraie politique de défense et de sécurité commune. Il faut être plus efficace face aux grandes migrations en réformant profondément le système de protection de nos frontières, la politique migratoire et le droit d’asile... Si nous voulons passer ensuite à l’étape suivante, il faut avoir une intégration plus forte au sein de la zone euro. D’où l’idée, que je défends avec vigueur, d’un budget de la zone euro, doté d’une gouvernance démocratique. »

- « L’Europe n’est pas un supermarché. L’Europe est un destin commun. Elle s’affaiblit quand elle accepte qu’on rejette ses principes... Je ne transigerai pas sur les principes de l’Europe, sur la solidarité et sur les valeurs démocratiques. »

- « Nous devons promouvoir une Europe qui aille vers un mieux-être économique et social. L’objectif d’une Europe qui protège doit aussi s’imposer dans le domaine économique et social. »

- « Je suis attaché à l’espace Schengen qui permet la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne, et qui est l'un des éléments constitutifs de notre citoyenneté européenne. Si nous voulons garantir cette libre circulation, il faut renforcer les contrôles aux frontières extérieures de l’Union européenne. »

- « Il y a ensuite la question des réfugiés... qui risquent leur vie dans leur pays, qui la risquent pour venir jusqu’à nous, qui fuient des pays en guerre. Nous leur devons hospitalité et humanité... L’objectif est que nous divisions ces délais moyens par deux (concernant l'instruction de la demande d'asile), en passant à six mois toutes procédures comprises. Il y a ensuite les migrants qui ne relèvent pas de l’asile, qui n’ont donc pas vocation à s’établir en France, et dont il faut régler la situation conformément à notre droit avec humanité, et dans le cadre d’une plus grande coopération internationale. Il faudra assurer l’effectivité de leur reconduite à la frontière... et lutter plus efficacement contre les filières mafieuses qui exploitent la détresse humaine ».

*

Macron : « Personne ne m’a présenté son successeur légitime »

Autant sur l'Europe, Emmanuel Macron a fait un sans-faute, autant sur la Syrie, il a été loquace et moins bon. C'est peut-être lié d'ailleurs. A la question de savoir « si la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques est franchie en Syrie, la France est-elle prête à frapper seule? », le président français répond par l'affirmatif et s'explique. « Quand vous fixez des lignes rouges, si vous ne savez pas les faire respecter, vous décidez d’être faible. Ce n’est pas mon choix. » Un chouïa prétentieux. Tout le monde devine que c'est une double pique adressée à Barack Obama et François Hollande. Mais encore, « s’il est avéré que des armes chimiques sont utilisées sur le terrain et que nous savons en retracer la provenance, alors la France procédera à des frappes pour détruire les stocks d’armes chimiques identifiés. » Là, Macron fait un peu du Trump, ce qui n'est pas très flatteur. Deux mois après cette nuit inoubliable marquée par les 59 Tomahawks américains qui n'ont détruit qu'à moitié l'aéroport visé et ses hangars, rien n'a vraiment changé en Syrie. Jamais Bachar el-Assad n'a été aussi fort et aussi criminel. Silence, il tue. Il tue, en silence.

Emmanuel Macron se veut fort et déterminé, à l'inverse de ses prédécesseurs français et américain comme il l'a laissé entendre. « Qu’est-ce qui a bloqué les choses en 2013? Les Etats-Unis ont fixé des lignes rouges mais ont fait le choix in fine de ne pas intervenir. Qu’est-ce qui a affaibli la France? De définir politiquement une ligne rouge et de ne pas en tirer les conséquences. Et qu’est-ce qui a du coup libéré Vladimir Poutine sur d’autres théâtres d’opérations? Le fait d’avoir constaté qu’il avait face à lui des gens qui avaient des lignes rouges mais ne les faisaient pas respecter. » Ah ! non ! c'est un peu court jeune homme, comme disait Cyrano. Ce sont les menaces de Barack Obama et de François Hollande de lancer des frappes aériennes contre le régime syrien après le massacre d'al-Ghouta (commis par les troupes de Bachar el-Assad le 21 août 2013, avec du gaz sarin), qui ont poussé le dernier tyran de Damas et l'imposteur du Kremlin à accepter le démantèlement de l'arsenal chimique syrien sous l'égide de l'ONU. Celui-ci était évalué à l'époque à près de 1 300 000 kilos. A Ghouta, quelques dizaines de litres seulement étaient suffisants pour tuer 1 429 personnes, dont 426 enfants, en quelques minutes. On peut critiquer autant qu'on veut les présidents américain et français, mais on ne pourra pas, comme le fait une majorité de gens des deux côtés de la Méditerranée, zapper ce constat qui s'impose avec le recul : tout aventurisme en Syrie avant le démantèlement total de l'arsenal chimique de Bachar el-Assad, aurait conduit à la dissémination sûre et certaine des armes chimiques aux groupes jihadistes sunnites et aux milices chiites de la région. Rien qu'à imaginer les conséquences de cette éventualité pour le Moyen-Orient et l'Europe, ça fait vraiment froid dans le dos.

En tout cas, le président français a tenu à affirmer qu'il avait une « conviction profonde » sur la Syrie. « Il faut une feuille de route diplomatique et politique. » Il a raison, mais il le dit comme si on n'avait rien tenté depuis six ans. « On ne réglera pas la question uniquement avec un dispositif militaire. C’est l’erreur que nous avons collectivement commise. » En fait, Macron fait le malin, dans le sens « ils se sont tous trompés, mais ça ne sera pas mon cas », le recours au pronom personnel pluriel n'est que pour éviter qu'on lui rappelle, qu'à cette période, il était Secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République française (2012-2014). Allons bon, personne, mais vraiment personne, en Occident tout au moins, n'a cru que la solution en Syrie relevait du domaine militaire uniquement.

Toujours est-il que si nous n'allons pas chipoter le président français pour les précédentes déclarations, il est difficile de passer sous silence la grosse bourde de l'interview« Le vrai aggiornamento que j’ai fait à ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar el-Assad était un préalable à tout. Car personne ne m’a présenté son successeur légitime! » La pique est cette fois pour mon voisin de palier sur Facebook, Laurent Fabius, l'ancien ministre français des Affaires étrangères. Bon, il faut tout de même reconnaitre que Macron a raison de mettre le doigt sur la plaie. 

Certes, l'inaction occidentale en Syrie entre 2011 et 2013 a eu des effets négatifs sur le cours des événements. Mais, il ne faut pas non plus inverser les rôles et les responsabilités. Les Syriens n'ont pas pu former, même à ce jour, une opposition forte, responsable, non-islamisée et unie, capable d'assurer la relève. C'est le coeur du problème syrien. L'ignorer encore et toujours, n'aidera pas les Syriens. Les erreurs des pays arabes et de la Turquie aussi ont nuit gravement à la révolte de la population syrienne contre le régime. Aujourd'hui même, toutes les frappes de la coalition internationale contre Daech en territoire syrien, sont menées par les pays occidentaux, les Etats-Unis assurant plus de 95% d'entre eux. Les Arabes et les Turcs se contentent de regarder ça à la télé et de palabrer sur le sujet.

Mais, Macron ne pourra pas aller très loin avec son aggiornamento. Il devrait plutôt dédaigner nous « mettre à jour », de quelle façon et comment sortira ce successeur légitime? Comme un lapin d'un chapeau ou comme un tyran des urnes? Enfin, ce n'est pas parce qu'on ne lui a pas présenté ce « successeur légitime », qu'il peut ignorer que Bachar el-Assadle principal responsable de la boucherie en Syrie, qui a fait plus de 460 000 morts, a autant de légitimité pour diriger le pays qu'Abou Bakr el-Baghdadi. En somme, aucune.

Toujours est-il qu'Emmanuel Macron tenta de se rattraper par la suite, en détaillant les grandes lignes de son action en Syrie.

- « Un: la lutte absolue contre tous les groupes terroristes. Ce sont eux, nos ennemis. C’est dans cette région qu’ont été fomentés des attentats terroristes et que se nourrit l’un des foyers du terrorisme islamiste. » Absolument. Et comment doit-on procéder mon général? « Nous avons besoin de la coopération de tous pour les éradiquer, en particulier de la Russie. » Certainement. Mais peut-être que les services de renseignement de l'armée française n'ont pas eu le temps de le mettre au courant, depuis l'intervention massive de Vladimir Poutine en Syrie, en septembre 2015, l'armée russe se concentre sur tous les groupes armés à l'exception de Daech, afin justement d'éradiquer tout « successeur légitime » potentiel du régime syrien.

- « Deux: la stabilité de la Syrie, car je ne veux pas d’un Etat failli. Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples. La France n’a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Quel fut le résultat de ces interventions? Des Etats faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie. » J'approuve complètement. Mais ce n'est pas bien de se contredire dans la même interview quand même. Parmi ces « biens communs » à toute l'humanité qu'il a évoqués, que nous devons « savoir comment défendre », il y a comme il l'a rappelé « la liberté et la démocratie ». C'est tout ce que les manifestants syriens réclamaient en cette matinée du 15 mars 2011. Désolé, mais ça ne venait pas de l'extérieur à l'insu du peuple syrien. Maintenant, si Macron veut régler ses comptes avec BHL & Co, il faut qu'il évite quand même de confondre les dossiers libyen et syrien.

- « Trois: j’ai deux lignes rouges, les armes chimiques et l’accès humanitaire. Je l’ai dit très clairement à Vladimir Poutine, je serai intraitable sur ces sujets. Et donc l’utilisation d’armes chimiques donnera lieu à des répliques, y compris de la France seule. La France sera d’ailleurs à cet égard parfaitement alignée avec les Etats-Unis. » Impeccable. Mais ce qui serait encore mieux sur le plan humanitaire, c'est de créer des zones frontalières sécurisées en territoire syrien, où la population syrienne pourrait se sentir en sécurité et qui permettront de soulager les pays limitrophes comme le Liban, du fardeau d'une présence massive de réfugiés et de déplacés syriens, un quart de sa population aujourd'hui, dont les conséquences sont de plus en plus lourdes sur le pays du Cèdre (à tous les niveaux, social, économique, écologique, sécuritaire, touristique, en matière de travail, de logement, d'infrastructures, etc.).

- « Quatre: je veux une stabilité syrienne à moyen terme. Cela veut dire un respect des minorités. Il faut trouver les voies et moyens d’une initiative diplomatique qui fasse respecter ces quatre grands principes. » Minorités de quoi? De bouddhistes, de végétariens ou de LGBT? Et s'il s'agit de « chrétiens » à tout hasard, il faut les désigner clairement, par respect justement. En tout cas, c'est bien de se soucier des minorités, mais il faut aussi se soucier du sort de cette majorité de « sunnites », qui représentent 70% de la population syrienne, écrasés depuis des décennies par un clan terroriste alaouite, issu justement d'une minorité qui ne représente que 10% de la population syrienne et qui n'a cessé de martyriser les populations syrienne et libanaise, ainsi que du destin de ceux qui se situent entre la majorité sunnite et la minorité chrétienne, les « chiites » arabes, laissés aux mirages de la Révolution islamique des mollahs et du wali el-fakih, Ali Khamenei.

En quelques mois, peut-être sous l'influence de ses jeunes conseillers en politique étrangère, Emmanuel Macron est passé de « je ne suis pas fasciné par Vladimir Poutine ; je ne prétends pas être l'ami de Vladimir Poutine ; je suis moins tendre avec les Russes » à « je respecte Vladimir Poutine ; j'ai eu avec lui un échange constructif ; nous avons de vrais désaccords, sur l’Ukraine en particulier ». Pas sur la Syrie, nous l'avons bien compris. C'est alors qu'un journaliste lui fait remarqué à juste titre à propos du locataire du Kremlin, « vous parlez d’un dialogue franc avec Vladimir Poutine, mais il ne bouge sur rien ». Mais ça n'a pas eu l'air de déstabiliser le président français qui a saisi l'occasion pour se lancer sur les motivations psychologiques de Poutine. « Je ne dis pas qu’il est miraculeux. Qu’est-ce qui motive Vladimir Poutine? C’est de restaurer un imaginaire russe puissant pour tenir son pays... Tel est son fil directeur, y compris en Syrie. » Si ceci est totalement vrai, la suite ne l'est pas, au moins en partie.

« Je ne crois pas qu’il ait une amitié indéfectible à l’égard de Bachar el-Assad. Il a deux obsessions: combattre le terrorisme et éviter l’Etat failli. » Et c'est tout ? Et quid du sauvetage du régime terroriste de Damas? Rien, pas un mot. Pire encore, « c’est pour cela que sur la Syrie des convergences apparaissent. Longtemps nous avons été bloqués sur la personne de Bachar el-Assad. » Ça alors ! « Mais Bachar, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien. » Sans tomber dans la dramatisation excessive qu'on en a fait en Orient, la formulation est le moins qu'on puisse dire, maladroite. Attention, comme on dit dans nos contrées, notamment à Damas, depuis le règne du premier calife omeyyade au 7e siècle, c'est finalement, cha3rit mou3awiya, un cheveux de Mouawiya qui retient encore Macron de basculer dans l'inacceptable sur la Syrie et sur Poutine. « L’objectif de Vladimir Poutine, c’est de restaurer la Grande Russie, parce que c’est selon lui la condition de survie de son pays. Est-ce qu’il cherche notre affaiblissement ou notre disparition? Je ne le crois pas. » Et dire que Donald Trump risque la destitution à cause d'une probable collusion de son équipe avec des services de hacking de Poutine, qui ont cherché à influencer l'élection présidentielle américaine, comme ils ont cherché plus tard à le faire avec sa propre élection justement, à travers les attaques informatiques contre les serveurs d'En Marche et le lancement de MacronLeaks à 48 heures du 2e tour. « Vladimir Poutine a sa lecture du monde. Il pense que la Syrie est une question de voisinage fondamental pour lui. Que peut-on faire? Réussir à travailler ensemble sur la Syrie pour lutter contre le terrorisme et déboucher sur une vraie sortie de crise. Je pense que c’est faisable. » Pourquoi pas, personne de raisonnable ne peut être contre cet état d'esprit.

Toutefois, Emmanuel Macron et ses conseillers à l'Elysée comme au Quai d'Orsay doivent comprendre trois points fondamentaux sur la Syrie, s'ils ne veulent pas pédaler dans le bourghoul de l'Orient compliqué.

. Primo, l'islamisation, la militarisation et la généralisation du conflit syrien furent une triple erreur fatale de la part des Syriens. J'étais parmi les opposants à Bachar el-Assad, l'un des premiers à les dénoncer, quand personne n'osait encore émettre la moindre critique à l'égard des rebelles syriennes et quand Macron était plus préoccupé par sa carrière que par la politique de la France au Moyen-Orient. Il faut le rappeler, mais cela ne changera rien au cours des événements.

. Secundo, on n'a pas attendu la providence qu'elle nous envoie le sauveur pour tenter de résoudre le problème en Syrie politiquement. On compte à ce jour pas moins de sept tentatives de résolutions au Conseil de sécurité de l'ONU, la plupart initiées par la France, et deux conférences de Genève sur la Syrie. Et où on est-on aujourd'hui? A 460 000 morts et la moitié de la population déplacée. Et pourquoi svp? A cause des vétos systématiques de Vladimir Poutine et de ses homologues chinois. Le président russe n'est peut-être pas « miraculeux », mais il est clairement nuisible.

. Tertio, qu'on le veuille ou pas et que ça plaise ou non, Daech a deux pères adoptifs, George W. Bush et Nouri el-Maliki (respectivement ancien président des Etats-Unis et ancien Premier ministre d'Irak), trois mères nourricières, Bachar el-Assad, Ali Khamenei et Vladimir Poutine (respectivement président de la Syrie, Guide suprême de l'Iran, président de la Russie), et de nombreuses tantes (le Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie). La responsabilité de Vladimir Poutine dans la guerre en Syrie et l'émergence de Daech est immenseSi on avait réussi à faire voter la première résolution de l'ONU sur la Syrie en octobre 2011, le Moyen-Orient et le monde entier ne seraient vraiment pas là aujourd'hui. L'Etat islamique d'Irak serait resté en Irak, Assad aurait lâché du leste, l'Etat islamique en Irak et au Levant ne serait pas né, l'international jihadisme ne se serait pas constitué, les attaques de Paris n'auraient pas eu lieu, l'Europe n'aurait pas des milliers de terroristes en formation en Syrie et la coalition internationale ne serait pas obligé d'effectuer 22 666 frappes en Irak et en Syrie pour tenter d'anéantir cette organisation terroriste.
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Parlons peu, parlons bien. Personne ne demande le sabotage de l'Etat syrien. Mais laisser entendre, comme l'a fait le président français, que c'est « Assad ou le chaos », voire « le régime ou les islamistes », c'est adopté le leitmotive et la propagande du tyran de Damas depuis plus de six ans. Non, il faut établir une autre équation. C'est plutôt ni Assad, ni le chaos, ni le régime, ni les islamistes.

Qui a la prétention de s'intéresser au dossier syrien doit bien comprendre, tout ce qui peut renforcer Bachar el-Assad, exacerbera les sentiments d'injustice dans les populations arabo-islamo-sunnites, nourrira l'extrémisme islamiste de par le monde aussi bien en Orient qu'en Occident, et finira en conséquence, par enraciner l'idéologie de Daech et consorts dans certains esprits musulmans en rupture sociale. Déjà que les cœurs sont pleins par le traitement de faveur réservé à Israël par la communauté internationale, à chaque fois que l'Etat hébreux est en guerre avec les pays arabes (comme au Liban en 2006 et à Gaza en 2014), et par la mollesse chronique des pays occidentaux pour mettre fin à l'interminable occupation de la Palestine, en dépit de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité et du droit international.

Personnellement, ce que que je reproche à Emmanuel Macron, ce n'est certainement pas ces phrases maladroites, mais de ne pas dire clairement, comme il l'a laissé entendre dans le passé, que la Syrie de demain doit être débarrassée à la fois de Daech et d'Assad. Pas besoin de préciser quand, mais il faut le préciser quand même. Il y va de l'intérêt de la France comme de ceux de la Syrie, du Moyen-Orient et de l'Europe. Ceci ne doit évidemment pas aboutir à la faillite de l'Etat syrien, comme l'a bien souligné le président français, ce qui oblige les Syriens à s'unir et à désislamiser leur révolution, pour présenter un « successeur légitime » à Bachar el-Assad capable d'avoir la confiance du monde entier. Emmanuel Macron a eu raison de parler de ce point, que ça plaise ou non à certains Orientaux passifs, qui attendent à ce que les autres viennent régler leurs problèmes à leur place. Comment y parvenir ? C'est là où ça se complique. Une chose est sûre et certaine, c'est Vladimir Poutine qui détient les clés du dossier syrien aujourd'hui. Et depuis le premier jour d'ailleurs.