vendredi 17 août 2012

Il est temps que les rebelles de Syrie réévaluent l’efficacité de leur stratégie ! (Art.70)


« Retrait tactique » ! La dernière fois que j’ai entendu ces termes, je me trouvais dans un jardin, aux alentours de minuit, bi leilé ma fiya daw amar, sous une magnifique voûte céleste, et je retenais mon souffle. Les cloches de l’église Mar Maroun sonnaient le glas. Des explosions retentissaient aux quatre points cardinaux du village. Mes oreilles ne parvenaient plus à distinguer le bruit des obus qui s’arrachaient à la gravité terrestre du bruit des obus torrentiels qui s’abattaient sur les habitations. Nous étions en septembre 1983, le 3 ou le 6, ou entre le 3 et le 6, et qu’importe. L’armée israélienne venait de se retirer du Chouf quelques jours auparavant en veillant bien à favoriser les miliciens du Parti socialiste de Walid Joumblatt au détriment de ceux des Forces libanaises menés par Samir Geagea. Face aux « ja7éfil », ce mot aussi résonne encore dans mes oreilles, syriens, palestiniens et libanais auto-proclamés « progressistes », Mourabitoun, Awmiyé, Chouyou3iyé et Amal, déferlaient sur tous les fronts du sud du Mont-Liban, et parce que le président Amine Gemayel n’a pas pu donner l’ordre à temps pour le déploiement de l’armée libanaise dans la région de Bhamdoun, Geagea décida de retirer ses forces de la région, un « retrait tactique » selon l’info qui circulait. En réalité, cela s’est traduit non seulement par le retrait des combattants, mais aussi par l’exode de la population chrétienne vers Deir el-Qamar lors de combats particulièrement meurtriers, des massacres d’une partie de cette population qui décida de rester chez elle et un siège de la ville par la milice druze, long (de plusieurs mois) et hermétique (où vivres et médicaments n’étaient accordés qu’au compte-gouttes), afin d’obliger la population chrétienne à remettre Hakim au Bek. Depuis cette nuit, tout « retrait tactique » me laisse sceptique !

Cela fait 17 mois qu’une intifada secoue la Syrie et 17 mois que deux tableaux se dessinent. D’un côté, la liberté guidant le peuple syrien et de l’autre côté, la tyrannie guidant le clan des Assad. Depuis 17 mois, les manifestations pacifiques spontanées font face à une répression militaire programmée. La bravoure de la population syrienne n’est plus à conter, la sauvagerie du dernier tyran des Assad non plus ! Au fil des mois, les manifestants se sont organisés. Aujourd’hui deux institutions regroupent la majorité des forces de l’opposition syrienne. On a d’une part, une institution politique, le Conseil national syrien (CNS), il est basé en Turquie et d’autre part, une institution milicienne, l’Armée syrienne libre (ASL), qui se bat sur le terrain. On peut dire que le CNS et l’ASL ont pris en main la lourde destinée du peuple syrien. L’avenir de la Syrie dépend d’eux, et d’eux seuls ! Oui, mais...

L’analyse des 17 mois de révolte en Syrie permet de définir 3 axes dans la stratégie globale suivie par les rebelles pour faire tomber le dernier tyran des Assad : la guérilla urbaine, la désertion et le modèle libyen. Et si on faisait le point ?

1. La guérilla urbaine

Le 18 juillet un attentat secoua la capitale syrienne. Des combats de rue s’en suivirent, engagés pour « la libération de Damas ». Malgré l’emballement général sur la toile et dans la presse, les analystes s’interrogeaient en coulisse sur la nature de ce qui se passait dans la capitale syrienne : est-ce un coup d’Etat ou un coup d’éclat ? Deux jours plus tard, les rebelles décidèrent de s’emparer de certains quartiers d’Alep. Les soldats de Bachar se sont fait attendre, poussant certains commandants de l’ASL à annoncer la chute du régime d’Assad au mois de ramadan! Hélas, l’euphorie n’a duré que quelques jours. L’armée syrienne se jeta dans la bataille de tout son poids. Le 9 août, l’ASL a fini par annoncer son « retrait tactique » du quartier de Salaheddine, « en raison d’un bombardement inouï ». Aujourd’hui Alep est toujours soumis à un déluge de fer et de feu, comme naguère le « réduit chrétien » au Liban en septembre 1983, par les deux protagonistes, des frères-ennemis aujourd’hui ! Avec ce recul de plusieurs semaines, on peut affirmer sans risque, que l’attentat et les combats de Damas n’étaient que des coups d’éclat, la libération de la Syrie ville par ville est renvoyée aux calendes grecques et la chute du clan Assad à Damas -notez bien « à Damas », l’option « Etat des Alaouites » sera réactivée le moment opportun- ne se concrétisera pas au cours du mois de ramadan de l’année 2012 !

Alors question, que s’imaginaient les rebelles syriens après l’attentat et les combats de Damas ? Que Bachar El-Assad allait abdiquer dans l’après-midi ! Etait-il difficile de prévoir la riposte brutale de l’armée de Bachar à Alep après 17 mois de confrontations ? Double non évidemment. On note là une stratégie bien déterminée chez les rebelles, celle de la guérilla urbaine. Celle-ci consiste à harceler les forces gouvernementales. Elle repose sur le même principe des combats de boxe : à défaut de vaincre par KO, vaincre aux points !

Certes, la guérilla offre les avantages de l’initiative et de la mobilité, ce qui permet de multiplier les fronts à moindre frais. Elle permet de décider du timing et du lieu, donc de disperser les forces du régime syrien et les rendent plus vulnérables. Mais toute guérilla se caractérise aussi par 2 éléments importants : elle est longue et meurtrière ! La guérilla des rebelles en Syrie n’échappe pas à la règle. D’ailleurs cette révolte dure depuis 17 mois déjà ! Personnellement je l’avais prévu dès le 23 mars 2011 ! Et contrairement aux affirmations bidon d’Hillary Clinton, piètre diplomate, qui s’occupe comme elle peut en attendant les élections américaines de novembre prochain, rien n’indique concrètement que le régime vacille ou faiblit. Ni l'exclusion symbolique de la Syrie par l'Organisation de la coopération islamique, ni les déclarations folkloriques de Riyad Hijab, l'ex-Premier ministre (Assad ne contrôlerait plus que 30% de la Syrie), n'est de nature à le prouver ! Quant au bilan, il est lourd, très lourd déjà ! Les 17 mois de violence ont fait plus de 21 000 morts, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une ONG basée en Grande-Bretagne, des dizaines de milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés (150 000 réfugiés dans les pays frontaliers dont 37 000 au Liban) et des millions de personnes terrorisées ! Pour résumer, disons que les objectifs ne sont donc pas atteints et le bilan est très lourd ! Par conséquent, on est en droit de se demander si le choix de la guérilla urbaine par les rebelles de Syrie est réellement le moyen le plus approprié pour renverser le dernier tyran de Damas ?

2. La désertion

Autre stratégie importante, c’est celle de la désertion. Les rebelles misent sur l’abandon des soldats et des fonctionnaires du régime d’Assad. Ils revendiquent déjà 40 000 déserteurs. Pourtant, plusieurs éléments font douter de l’efficacité de cette stratégie.

Le premier remonte aux dernières élections législatives en Syrie. Il a été noté au début du mois de mai 2012, une nette désertion au moment de ces élections, mais dans l’autre sens ! En effet, le jour du vote une partie des travailleurs syriens au Liban ont quitté leurs chantiers pour retourner dans leur pays. Cela prouve au moins une chose : la terreur du régime fonctionne relativement bien ! Craignant pour leur famille, ces travailleurs sont rentrés donner l’impression d’accomplir leur devoir civique. Si des travailleurs immigrés au Liban craignent pour leurs familles, que dire alors des militaires et des fonctionnaires syriens qui vivent au milieu des forces armées et des forces de sécurité !

Le second est une analyse de bon sens. Malgré le chiffre avancé par les rebelles, aucun déserteur n’a réussi encore à partir avec un des 4600 chars de combats que possède l’armée syrienne (T-72, T-62, T-54), un des 2200 véhicules blindés d’infanterie (BMP), un des 1700 pièces d’artillerie (122 à 180 mm), un des 435 avions de combats (MiG), un des 70 avions d’attaques (Soukhoï), un des 98 hélicoptères d’attaques (Mi ou Gazelle)... je reprends mon souffle et je continue, avec un missile antichar guidé, avec un missile de défense antiaérienne, avec une frégate, un patrouilleur, une vedette, etc. Bref, l’armée syrienne dispose d’un arsenal impressionnant hérité de l’époque soviétique et alimenté généreusement par les Russes. Il est encore quasi intact ! Alors de deux choses l’une : soit le chiffre des déserteurs est exagéré, soit le régime d’Assad contrôle efficacement son arsenal. Dans les deux cas, cela prouve que le régime n’a pas faiblit comme on le prétend ! L’armée syrienne comptait jusqu’à 325 000 hommes et autant de réservistes! Si on rajoute les forces de sécurité et les milices inféodées au régime de Bachar El-Assad, le nombre passe à 7 chiffres ! Mathématiquement, les déserteurs sont donc encore loin de remporter la bataille des chiffres !

Le troisième concerne les hauts gradés et les hauts fonctionnaires qui font défection, avec deux noms illustres : Manaf Tlass et Riyad Hijab. Il est incontestable que ces deux défections constituent un coup dur pour Bachar El-Assad. Mais il ne faut pas oublier que Manaf Tlass -fils de Mustafa Tlass ancien ministre syrien de la Défense entre 1972 et 2004, responsable du massacre de Hama en 1982 et en partie de la politique syrienne au Liban; il vit actuellement à Paris- n’est qu’un général de brigade ! Quant à Riyad Hijab, l’importance symbolique de sa défection est nuancée par plusieurs faits : non seulement l’ex-Premier ministre (PM) n’a aucun poids politique, mais cette info ne saurait faire oublier qu’un pays comme la Syrie possède par exemple plus d’une centaine d’ambassadeurs dans le monde et qu’à ce jour les défections diplomatiques se comptent sur les doigts d’une seule main !
Et enfin, si l’on tient compte de l’information d’un diplomate arabe « qui a souhaité garder l’anonymat » de la mise en place il y a 3 mois par l’Arabie saoudite, le Koweit et Qatar d’un fonds de 15 milliards de dollars pour encourager des personnalités syriennes à lâcher Bachar El-Assad, on peut dire que la « stratégie de la désertion » est loin de porter ses fruits ! Elle reste à un niveau bas. La cohésion du régime tient merveilleusement bien.

Il y a bien une raison à cela ! D’un point de vue théorique, il faut savoir que la désertion implique 2 choses : pouvoir fuir avec ses proches, pour éviter les représailles, et le cas échéant, la vente des biens et le transfert des comptes bancaires à l’étranger, à moins de retrouver une conséquente aide financière. Inutile de préciser que ce n’est pas une mince affaire dans un pays « policier » comme la Syrie. Les rebelles ont mis le paquet pour réussir l’opération avec Riyad Hijab, tant la défection de l’ex-PM était symbolique. Il a fallu évacuer sa femme et ses enfants, ainsi que ses 7 frères, ses 2 sœurs et leurs familles ! Quant au chapitre financier, l’opacité est de mise pour ne pas ternir la nouvelle aura de Riyad Hijab. Comment ne pas s’interroger sur l’élément déclencheur du passage à l’acte d’un homme qui n’a été nommé PM en pleine crise qu’après vérification des services de renseignement du régime de son allégeance absolue au président syrien (une commission officielle enquête d’ailleurs sur les failles du « système Assad » qui permirent cette défection spectaculaire), d’un homme qui disons ne découvre pas la barbarie du régime au 17e mois de révolte et d’un homme qui se fait la belle quelques semaines après l’acceptation de sa nomination ! Alors quel est l’élément manquant ? On dit, qu’il a bénéficié des largesses du trio Arabie Saoudite-Koweït-Qatar. Et comme par hasard, dans un communiqué publié le 14 août le sous-secrétaire américain au Trésor, David Cohen, encouragea les cadres du régime syrien à faire défection, et dans la foulée il leva les sanctions financières contre Riyad Hijab ! Inutile de préciser que cette stratégie, le traitement de faveur de Riyad Hajib, est difficile à appliquer à grande échelle et surtout elle ne le sera pas pour les soldats ou même pour les officiers de moyens grades. Et cela, tout syrien le sait ! Et oui, on ne vit pas d’honneur et d’eau fraîche.

Une dernière chose sur ce point. La totalité de ceux qui font défection sont sunnites. On ne connait pas de défection alaouite notoire ! Or, on sait que les Assad ont tout fait pour permettre à la communauté alaouite de dominer l’appareil de l’Etat syrien. Ainsi, comme l’abandon ne touche pas la communauté alaouite, il serait illusoire de parler d’affaiblissement du régime d’Assad, surtout que les désertions sunnites sont loin d’avoir atteint un seuil critique qui menacerait le régime. Donc tant que les défections ne toucheront pas la communauté alaouite, le clan Assad restera inébranlable, à Damas aujourd’hui, comme à Lattaquié demain !

3. Le modèle libyen

Le renversement du régime des Kadhafi n’a pu réussir que grâce à la réunion de 3 facteurs externes : l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, l’armement des rebelles et des frappes aériennes. Face à ce succès, il est normal que le modèle libyen inspire les rebelles syriens. Ces derniers sont néanmoins divisés sur ce qu’on peut appeler désormais la « stratégie libyenne ». Certains souhaitent adopter la totalité du modèle, d’autres qu’une partie en excluant le dernier élément. La stratégie des rebelles est nourrit par l’encouragement hypocrite ou inconscient de certains politiques arabes et occidentaux. Les américains par exemple, affirment par la voix de Susan Rice, l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU, qu’ils renforceront l’opposition politiquement et matériellement, pour accélérer la fin du régime syrien, sans rien faire de décisif sur le terrain ! Mais il n’y a pas que les politiques, Bernard-Henry Lévy, le philosophe à Dombasle -pas à deux balles, j’ai bien dit à Dombasle!- réclame aussi comme si de rien n’était, comme si sa « bourde » libyenne n’a jamais eu lieu, « Des avions pour Alep », prélude à une intervention étrangère sur le modèle libyen.

Nul n’a besoin d’être expert en géostratégie pour comprendre que la Syrie n’est pas la Libye et ne le sera jamais, et que malgré la rime, faible d’ailleurs, Bachar n’est pas Mouammar ! Il ne l’a pas été dans le passé, il ne l’est pas à présent et il ne le sera pas dans le futur. Faut donc pas trop rêver, Damas ne sera pas Syrte et Alep ne sera pas Benghazi !

Il a fallu plus de 7 mois et demi et 26 000 sorties aériennes pour venir à bout du régime libyen ! Le coût des opérations pour la France uniquement s’élève à 320 millions d’euros. Etant donné la complexité du dossier syrien (les divisions communautaires, l’urbanisation du conflit, la puissance de l’armée syrienne, le risque de dissémination des armes conventionnelles et des stocks d’armes chimiques, les conséquences régionales, le soutien international au régime, l’élection américaine, etc.), il est évident qu’il faut multiplier ces chiffres par 2 ou par 3 en cas d’intervention ! Mais il existe un autre point qui me laisse particulièrement sceptique quant à l’idée d’une intervention au jour d’aujourd’hui. Le « modèle libyen » a brillé par son « amateurisme » et de ce fait il ne sera pas appliqué à la Syrie de sitôt. Le peuple syrien paie encore, toujours et plus que jamais très cher l’« amateurisme » occidental en Libye. Ce peuple martyr était loin de se douter une seconde que sa bravoure ne pouvait pas suffire à infléchir la confrontation Est-Ouest et que le 15 mars 2011 commençait en parallèle à sa noble révolte, la rédaction d’un nouveau chapitre de la « Guerre froide » dans le livre de l’Histoire. Le « blocage » de la Russie dans le dossier syrien est dû à de nombreux facteurs, les plus déterminants sont liés à l’expérience libyenne, n’en déplaise à BHL & Co !

- Le dépassement insouciant des pays occidentaux, notamment de la France et de la Grande-Bretagne, et spécialement de Nicolas Sarkozy et de David Cameron, de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU. Alors que celle-ci ne prévoyait que la protection de la population libyenne, ces deux hommes ont décidé, avec la bénédiction explicite du trio Arabie saoudite-Koweït-Qatar et implicite des Etats-Unis, d’armer les rebelles et de renverser la dictature des Kadhafi ! Le lendemain du vote de cette résolution, la France s’engageait par la voix du porte-parole du gouvernement français à « aider le mouvement de révolte à prendre le dessus sur les forces de Mouammar Kadhafi » et il commençait à « pleuvoir » des armes sur les rebelles. L’amateurisme diplomatique à son comble !

- Les négligences, à la limite du mépris des intérêts russes. Nul ne peut prétendre que l’OTAN, le bras armé des pays occidentaux, n’a pas profité de la situation humanitaire pour expulser la Russie de la Méditerranée méridionale ! La fin ne peut jamais justifier les moyens, même si la cause est noble, lorsque les conséquences sont prévisibles et désastreux (un raidissement de la Russie et ses conséquences diplomatiques). Elémentaire mon cher Watson !

- L’incapacité de la communauté internationale à imposer le jugement des Kadhafi père et fils, le père fut exécuté sommairement, le fils croupi toujours dans une prison libyenne en raison du refus des nouvelles autorités libyennes de remettre Saif el-Islam à la Cour Pénale Internationale.

- La dispersion incontrôlée de l’armement des rebelles, mais aussi la distribution intentionnelle et prévisible de l’armement du régime libyen par le régime lui-même (pour une sorte de revanche post mortem de Kadhafi !), est un élément de preuve supplémentaire de l’amateurisme occidental en Libye. Un million d’armes seraient en circulation actuellement ! Il faut dire qu’avec un missile Stinger vendu à 10 000 $ la pièce au marché noir, la tentation est grande de se lancer dans la contrebande. Les conséquences dramatiques de cette « légèreté » occidentale se font sentir au niveau national (refus de certains groupes armés de déposer les armes ; explosions accidentelles dans des zones urbaines ; attentats à la voiture piégée ; attaques d’organismes internationaux comme la Croix Rouge ; etc.) et au niveau international (les armes libyennes se retrouvent déjà en Egypte et en Syrie ; l’Aqmi, Al-Qaïda au Maghreb islamique, a largement profité de ce « chaos » ; etc.). La « talibanisation » du Mali, avec le renforcement du pouvoir des Touaregs islamistes, Ansar el-Dine, est directement liée à l’amateurisme occidental dans le « modèle libyen ». C’est grâce à la contribution libyenne, en hommes et en armes, qu’ils ont réussi à contrôler le Nord du pays au printemps dernier !

La stratégie libyenne qui repose sur la triade, instauration d’une zone d’exclusion aérienne, armement des rebelles et frappes aériennes, se heurtera de plein fouet aux intérêts stratégiques des Russes ! Il en va du poids de la Russie dans le monde. Les raisons humanitaires ne pèsent pas lourd dans ce dossier, pas plus qu’elles n’ont pesées dans l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Toute action unilatérale sur ces 3 points, sera assimilée à une « déclaration de guerre » à la Russie. Hélas, et 1000 fois hélas, comme la Syrie n’est pas un enjeu crucial pour les pays occidentaux (pas comme le Koweït ou l’Irak autrefois !), il est évident que ce scénario n’est pas envisageable la moitié d’un quart de seconde par les chancelleries occidentales !


En guise de conclusion

Guider la destinée d’un peuple n’est pas un « job » comme un autre ! Quand on a la prétention de diriger des gens, on ne peut pas avancer par tâtonnement. Des décisions sont prises au nom du peuple syrien. Elles sont censées être murement réfléchies. Que ces décisions soient politiques ou militaires, elles ont des conséquences sur le terrain. Qu’elles soient nobles ou pas, n’a pas beaucoup d’importance, en tout cas pas autant que les « conséquences » ! Ces dernières prennent parfois des proportions dramatiques, comme on le voit en ce moment à Alep et à Damas. Ainsi, toute stratégie doit être évaluée avant, pendant et après sa mise en œuvre, et durant chaque phase l’évaluation doit être continue. Celle-ci doit se baser sur 2 éléments : l’atteinte des objectifs fixés et le prix à payer, pas uniquement au niveau financier, dégâts matériels, paralysie économique et manque à gagner, mais aussi et surtout en « sacrifices humains », selon le nombre de morts, de blessés et de gens terrorisés ! Objectifs et prix, sont deux paramètres indissociables, ce sont les deux faces d’une même pièce.

C’est précisément ce qui a conduit le général Babacar Gaye, chef par intérim de la Mission de supervision des Nations Unies en Syrie (MISNUS), à tenir des propos extrêmement durs à l’égard des belligérants ! « Les violences et l'usage aveugle d'armes lourdes par les forces gouvernementales, ainsi que les attaques ciblées par celles de l'opposition, continuent de s'intensifier en Syrie... Les combats se poursuivent et je continue de rappeler aux parties leurs obligations de respecter le droit humanitaire international et de protéger les civils... Le conflit est allé trop loin, et dure depuis trop longtemps ». Lors de réunions avec des responsables gouvernementaux et de l'opposition, il a appelé les deux parties à renoncer à l'option militaire et à revenir à la table des négociations. Le Conseil de sécurité a décidé finalement de ne pas renouveler le mandat de la MISNUS qui expire le 19 août. La raison est accablante pour les deux parties, même s’il ne les met pas à pied d’égalité. « Il est clair que les deux camps ont choisi le chemin de la guerre, du conflit ouvert, et que l'espace pour le dialogue politique et l'arrêt des hostilités est à ce stade très, très étroit. » Les observateurs de l’ONU quitteront donc la Syrie dans les prochains jours. Désormais, le martyr du peuple syrien se déroulera à huis clos !

Au total, les rebelles de Syrie ne peuvent plus ignorer que la riposte du régime est d’une brutalité inouïe. Toute action entreprise contre lui doit donc être étudiée dans ces 2 aspects : avantages contre inconvénients. Il est aujourd’hui nécessaire, légitime et primordial, qu’ils se posent un certain nombre de questions sur le conflit et la suite des événements. La plus importante de toutes doit porter sur l’efficacité de leur stratégie globale actuellement, sur le plan politique et sur le plan militaire.


Post-Scriptum

L’urgence de l’évaluation de la stratégie des rebelles est dictée non seulement par le manque d’efficacité flagrant depuis 17 mois et le bilan très lourd du côté de la population civile, mais aussi par l’émergence de certains phénomènes préoccupants.

- D’abord, la « visibilité » des forces islamistes dans le conflit. Certes, on ne peut pas reprocher à une population confrontée à la barbarie d’un régime répressif d’invoquer Dieu et de scander dans les manifestations « Allah wou akbar ». Par contre, il y a de quoi s’inquiéter quand on apprend que le drapeau islamiste flotte sur un poste frontalier entre la Syrie et la Turquie (Bab el-Hawa). Même s’ils ne sont qu’une poignée d’hommes à contrôler ce passage, leurs déclarations n’a rien de rassurant : « Nous ferons un État islamique jusqu’au Liban, où ils ont des putes et des casinos ». On retrouve chez ces extrémistes, le slogan des Frères musulmans égyptiens : « L’Islam est la solution » !

- Ensuite, cette violence dirigée contre des journalistes pro-régime et la sauvagerie de certaines exécutions de prisonniers par certains rebelles. Ces derniers ont tout intérêt à s’arrêter un moment devant le rapport publié le 15 août par les enquêteurs des droits de l’homme des Nations-Unies. Un rapport accablant pour le régime et préoccupant pour les rebelles ! En effet, l’ONU accuse le régime syrien de crimes de guerre et surtout de « crimes contre l’humanité », ce qui est parfaitement prévisible. Je l’avais déjà évoqué dans un statut le 31 juillet en réponse à Walid Joumblatt, qui a parlé de « génocide » et de « nettoyage ethnique », deux « raccourcis populistes » dignes du Bek, qui ne figurent nulle part dans ce rapport de 102 pages! Mais ce n'est pas tout, les rebelles sont accusés eux aussi, à un degré moindre, de « crimes de guerre » ! Le rapport souligne également que des atteintes aux droits de l’enfant ont été commises par les deux camps. Par ailleurs, il faut se rappeler que la « militarisation » du conflit, évoquait déjà par Kofi Annan comme une des causes de l’échec de sa mission onusienne, ne conduira pas forcément à la chute du régime syrien à court terme ; bien au contraire, elle prolongera l’espérance de vie de Bachar El-Assad !

- Enfin, la répercussion du conflit syrien au Liban. L’affaire « Michel Samaha », un « bouffon » du président syrien, qui planifiait plusieurs attentats au Liban pour le compte du régime syrien, les violations de la souveraineté libanaise par l’armée syrienne, le kidnapping de travailleurs syriens par un clan chiite libanais (en réponse au kidnapping de ressortissants libanais de confession chiite par les rebelles en Syrie), la présence de 37 000 réfugiés syriens sur le territoire libanais, l’éternelle tension entre les communautés alaouite et sunnite de Tripoli et le trafic d’armes bilatéral entre le Liban et la Syrie, font que le Liban se trouve aujourd’hui dans une poudrière. Avis de tempête ! A propos, il est de toute évidence que la conclusion de cet article s’adresse au libanais également, qu’il soit politicien ou leader d’opinion, député ou militant, ministre ou citoyen, think tanker ou think tanké... Guider la destinée d’un peuple n'est pas un job comme un autre et influencer le cours des événements n'est pas non plus un passe-temps comme un autre!

vendredi 20 juillet 2012

Vers l'« Etat des Alaouites » en Syrie ? Eventualité et conséquences pour le Liban (Art.67)



On apprend vite quand on sort des sentiers battus, que tout serpent reste dangereux tant qu’on ne lui a pas tranché la tête, encore plus dangereux quand on ne lui coupe que la queue et une fois on lui a coupé cette queue, on ne dispose que d’un temps limité pour l’achever, faute de quoi le serpent pourrait se retourner contre le randonneur imprudent. Autrement dit, toutes les prévisions à court terme sur les derniers événements en Syrie sont très aléatoires tellement la situation demeure floue et imprévisible. Avec des combats en plein cœur de Damas et un attentat contre un QG de sécurité dans la capitale syrienne, el-Cham rentre dans une folie furieuse et incontrôlable. Tous les ingrédients sont là pour nourrir les espoirs les plus fous et les rumeurs les plus folles. La « guerre psychologique » fait rage sur le sol et dans les airs, à Damas comme dans les médias et sur internet !

Après 16 mois de révolte non-stop, il est indéniable que le régime de Bachar El-Assad a reçu un coup très dur en ce mercredi 18 juillet. Je comprends qu’on puisse se réjouir de la mort de certains personnages odieux. Personnellement, c’est une limite que je ne franchirai pas. Pas uniquement pour une raison morale. Etant farouchement opposé à la peine de mort décidée en bonne et due forme, je ne peux point me réjouir d’une mort qui s’apparente à une exécution sommaire, une expédition punitive ou un acte de vengeance, notamment lorsque cette forme est obtenue par un « attentat-suicide ». Les criminels doivent être jugés devant un tribunal, par le peuple et pour l’Histoire.

Dans ce contexte de grande confusion, quelques réflexions aux moindres risques sur la situation de la Syrie et ses conséquences sur le Liban.

1. Allah n’y est pour rien dans l’évolution de la situation syrienne. S’il devait intervenir, il l’aurait fait ici et ailleurs, depuis longtemps, très longtemps, depuis la nuit des temps et les méandres des ténèbres, depuis la Genèse et la création d’Eve à partir du « baculum » d’Adam ! Vous en conviendrez avec moi, passons rapidement aux choses sérieuses.

2. La Russie ne lâchera pas le régime syrien tant que ses intérêts économiques et ses préoccupations stratégiques ne sont pas pris en compte. Idem pour la Chine. A ce jour, aucun des éléments suivants ne permet de présager le contraire : la personnalité de Poutine, les déclarations répétées de Lavrov, le blocage des résolutions à l’ONU (3 doubles vetos depuis mars 2011 ; dernier en date, jeudi 19 juillet), la restitution à l’armée syrienne de 3 hélicoptères de combat (par un cargo russe; opération en cours), l’importance de la base méditerranéenne de Tartous pour le Kremlin, le grand intérêt du marché syrien d’armement pour le complexe militaro-industriel russe, la nécessité pour les Russes de saboter le projet de gaz trans-syrien entre le Qatar et l’Europe (qui rendrait le continent moins dépendant du gaz trans-sibérien), le désamour des marchés arabes pour l’armement russe, la guerre froide entre la Russie et l’Occident qui n’a jamais cessé, etc. A ce titre, les pays arabes et occidentaux portent une lourde responsabilité dans l’enlisement de la situation en Syrie. La population syrienne paie très cher l’amateurisme occidental en Libye (d’avoir outrepassé la résolution de l’ONU ; d'avoir négligé les intérêts de la Russie ; de n’avoir pas pu imposer le jugement devant la CPI des Kadhafi, père et fils ; etc.). Il est facile de reprocher à la Russie la défense aveugle de ses intérêts, au mépris des droits humanitaires, alors qu’on a fermé les yeux et les oreilles à l’expédition guerrière du cowboy de la Maison Blanche en Irak, une guerre décidée pour des raisons bassement financières et qui a provoqué la mort de 115 000 civils irakiens dans l’indifférence générale du monde qui se prétend être "civilisé" !

3. Dans mon article « Hélas, pas de changement de régime en Syrie dans l'immédiat! », publié le 23 mars 2011, à peine 8 jours après le début de l’intifada syrienne, à contresens total de la pensée dominante du moment, après avoir énuméré les raisons qui me poussaient à choisir ce titre, j’avais conclu que « la détermination du peuple syrien à l'avenir, indépendamment des facteurs extérieurs... ne sera suffisante pour créer un bouleversement en Syrie que si et seulement si elle se radicalise et se généralise pour créer le "dynamisme révolutionnaire" que rien ne pourra arrêter, comme une avalanche... Bonne chance au peuple syrien. De toute façon, l'avenir lui appartient ! ». Nous voilà 16 mois plus tard, la révolution syrienne a peut-être réussie à donner à son mouvement ce « dynamisme révolutionnaire » qui pourrait déloger Bachar El-Assad du palais du Peuple. L’avenir nous le dira rapidement.

4. L’attentat de Damas survenu le 18 juillet 2012 fait penser évidemment au Complot du 20 juillet 1944 contre Adolf Hitler. Si les deux événements se ressemblent beaucoup, ils se distinguent également. Les deux attentats ont en commun deux éléments : ils visent de hauts responsables du régime et ils ont eu lieu pratiquement le même jour ! Est-ce un clin d’œil de l’Histoire aux révolutionnaires syriens ou un clin d’œil des révolutionnaires syriens à l’Histoire ? Qu'importe.

Mais ces deux attentats se distinguent aussi sur plusieurs points. D’abord, il faut noter que l’attentat de Wolfsschanze (« La Tanière du Loup », QG d’Adolf Hitler, un ensemble de blockhaus situés dans une forêt dense qui se trouve actuellement en Pologne) visait la tête de la pyramide du régime nazi, Hitler himself ainsi que des officiers de 1er plan, ce qui n’est pas le cas de celui de Damas, Bachar ne devait pas assister à la réunion et les hauts responsables syriens tués ne font pas partie du cercle rapproché du clan Assad. A ce propos, il faut préciser que le ministre de la Défense et le chef de la Cellule de crise, tués dans cet attentat n’avaient aucun pouvoir sur le terrain et même le puissant Assef Chawkat, vice-ministre de la Défense et beau-frère d’Assad, il était en disgrâce depuis quelque temps. Ensuite, il faut savoir que l’attentat contre Hitler constituait la 1ère étape d’un plan d’action qui prévoyait un coup d’Etat. Rien ne laisse penser aujourd’hui qu’un scénario semblable était prévu par les révolutionnaires syriens, à part ce coup d’éclat. Et enfin, le modus operandi ! Le colonel Claus von Stauffenberg a posé la mallette contenant la bombe et est sorti de la salle où étaient rassemblés les principaux officiers allemands. A Damas, l’auteur syrien, un garde du corps et non un haut officier comme pour Hitler, se serait fait pulvériser dans la salle de réunion. Une autre version circule. Elle ressemble à celle qui a couté la vie à Bachir Gemayel, où il est question d’un ouvrier qui travaillait dans le bâtiment. En tout cas, le mode opératoire a son importance. Et quelle nuance ! C’est sur cette base, je pense, que Ban Ki-Moon a « condamné fermement » l’attentat de Damas. Et comment ! Peut-on se réjouir de cette mode désuète des « attentats-suicide » quand cela nous arrange, comme c’est le cas aujourd’hui avec l’attentat de Damas, et la condamner quand cela nous dérange, comme ce fut le cas avec l’attentat contre Rafic Hariri à Beyrouth ou avec les attaques du 11 Septembre à New York ? C’est une question de principe. Lors du procès de Nuremberg, les criminels nazis ont eu le droit de se défense, malgré les horreurs commises, et ce qui se passe en Syrie n’est rien comparé aux crimes nazis. Le principe de l’attentat-suicide est moralement condamnable, ne serait-ce que parce qu’au cours de l’opération, des innocents sont tués, blessés et traumatisés, avec les criminels visées ! Encore une fois un criminel doit être jugé et non exécuté !

Un rappel sinistre de circonstance. L’attentat de Wolfsschanze, à défaut de décapiter le régime nazi, a été suivi par une répression féroce et une épuration massive. Une dizaine de milliers de personnes ont été exécutées par la suite. Bachar El-Assad, en « black-out » depuis l’attentat, il serait toujours à Damas selon les dernières informations, prépare sa vengeance, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il fera comme son père après l’attentat manqué contre lui en 1980 où un millier de Frères musulmans furent massacrés à la prison de Tadmour. D'ailleurs, les Frères musulmans considèrent que désormais le régime est "aussi dangereux qu'un loup blessé". Toute la question étant de savoir, quelle marge de manœuvre reste réellement au fils Assad et si les rebelles ont la capacité de harceler le régime par d’autres coups de cette ampleur ?

5. Déloger Bachar El-Assad ne signifie pas la fin du conflit en Syrie et le début immédiat d’une ère de prospérité pour le peuple syrien. Le tyran de Damas a encore quelques cartes dans les mains. Et non des moindres ! Le soutien infaillible de la Russie et de la Chine, l’hésitation occidentale et arabe sur le remplacement de Bachar (malgré les déclarations hypocrites !), le soutien inconditionnel d’Israël (malgré les déclarations hypocrites aussi ; Israël est éternellement reconnaissant pour les Assad, père et fils, d’avoir transformé le front du Golan en un lieu paisible où il fait bon de vivre pour les colons israéliens ; en tout cas, l’Etat hébreux craint le transfert de missiles et d’armes chimiques vers le Hezbollah au Liban), la menace d’utilisation des armes chimiques contre les insurgés et la population, la dissémination de l’arsenal de l’armée syrienne (notamment vers le Hezbollah), le passage à la guerre civile (avec affrontement des populations alaouite et sunnite), l'exode massif de la population syrienne vers le Liban (20 000 personnes au cours des dernières 24 heures), l’agitation des camps palestiniens de Syrie (expulsion massive vers le Liban ou la Jordanie) et enfin pour ce qui nous concerne directement, la déstabilisation du Liban.

Et comme par hasard et par malédiction, le jour de l’attentat de Damas, un attentat au bord de la mer Noire contre des touristes israéliens fait 6 morts et une trentaine de blessés. "L'attentat de Bourgas a été mené par des activistes du Hezbollah et commandité par l'Iran", a déclaré Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense. Pour le chef de la diplomatie israélienne Avigdor Lieberman, "C'est le Hezbollah aidé par les Gardiens de la révolution de l'Iran qui est responsable de cet attentat". Au passage, l’attentat de la mer Noire est aussi perpétué par un kamikaze ! Enfin, l’embrasement de la région est le meilleur moyen de prolonger l’espérance de vie de Bachar El-Assad, quitte à replonger le pays du Cèdre dans une guerre désastreuse !

Enfin, la réactivation de l’« Etat des Alaouites » du mandat français est probablement la dernière cartouche de Bachar El-Assad. Ce mini-état a existé sous diverses appellations entre 1920 et 1936 : Territoire des Alaouites, Etat des Alaouites et Territoire de Lattiquié. Il avait justement comme capitale Lattiquié. Il est dominé par la communauté alaouite. Le repli des alaouites, civils et militaires de Syrie vers l’« Etat des Alaouites » est une option que le clan Assad envisagera sans doute quand il aura la certitude de perdre définitivement le contrôle de la Syrie. D’ailleurs, des observateurs ont déjà noté un mouvement de populations -alaouite et chrétienne- vers la côte, qui connait un boom immobilier sans précédent. Le moment venu, il videra les caisses de l’Etat syrien et transformera l’armée syrienne en une milice alaouite chargée de la défense du nouvel Etat. La Russie sera le premier pays à le reconnaitre, d’autant plus que la base militaire russe de Tartous se situera dans l’Etat des Alaouites. C’est peut-être ce qui explique la grande prudence des chancelleries occidentales sur le dossier syrien : éviter de « pousser » le clan Assad vers cette option extrême ! L’existence d’une frontière commune avec le Nord du Liban et la présence d’une communauté alaouite à Tripoli, facilitera la déstabilisation du pays du Cèdre, qui n’en a sûrement pas fini avec le clan des Assad !

6. Déloger Bachar El-Assad ne signifie pas non plus la fin des problèmes libanais et le début immédiat d’une ère de prospérité pour le peuple libanais. Dans mon article, écrit en mars 2011, je concluais : « Si le changement de régime en Syrie est un paramètre important qu'il faut sans doute prendre en considération, nous libanais, les composantes du 14 Mars en particulier, nous ne devons en aucun cas construire nos plans d'action sur cette éventualité. » Je n’ai rien à rajouter à cette conclusion 16 mois plus tard, même si le dynamisme révolutionnaire a franchi le seuil de non-retour, à cause notamment du point 5. En tout cas, indépendamment de ce qui précède, certains pensent naïvement, notamment au sein du 14 Mars, que la chute du régime syrien anéantirait le Hezbollah et Michel Aoun !

Ils persistent à ne pas vouloir comprendre que la « puissance » du Hezbollah, le parti religieux ne la tire pas ni du régime syrien, ni des mollahs d’Iran, ni même de ses armes, mais surtout de la communauté chiite libanaise qui le soutient massivement ! De grâce dites-moi, combien de voix chiites (et surtout qu’est-ce qu’elles représentent sur le terrain) se sont élevés pour dénoncer l’attribution par Hassan Nasrallah du qualificatif de « martyr » à Assaf Cawkat ou pour critiquer le Hezbollah après les guerres de juillet 2006 et mai 2008 ou qui réclament la dissolution illico presto de la milice chiite et son désarmement ou la remise des 4 accusés du Hezbollah au Tribunal spécial pour le Liban ? Peu, hélas. Quant à Michel Aoun, ces mêmes « certains » s’obstinent à ne pas vouloir comprendre que la popularité du général de Rabié ne sera nullement affectée par les événements tragiques de Syrie pour la simple raison qu'ibn Hrajel, ibn Maaser El-Chouf, ibn Jézzine, ibn Achrafieh et ibn Bkerké même, n'ont cure de ce qui se passe de l’autre côté de l’Anti-Liban ! Non par cruauté mais par un égoïsme bassement "humain". Ils sont surtout sensibles à son populisme à 5 piastres.

7. Au total, pour ce qui est de nous au Liban, ce qui va affaiblir le Hezbollah et Aoun, ce sont d’une part, la présentation par le 14 Mars d'un programme politique courageux, ambitieux, concret et réaliste, qui abordent la vie quotidienne de la population libanaise, en lui donnant matière à rêver à un avenir meilleur et d’autre part, l'engagement ferme à le réaliser si le peuple libanais lui accorde la majorité relative aux prochaines élections législative de 2013 ! Le reste n'est que vanité et poursuite de vent.


Mise à jour 19 décembre 2012 

Extraits d'un article paru dans le quotidien libanais al-Moustaqbal le 17 déc. 2012
الأسد يحضّر للفرار من دمشق والتحصّن في جبال العلويين

المستقبل - الاثنين 17 كانون الأول 2012 

تتسارع مجريات الأحداث في سوريا حيث سرّب مصدر روسي مقرّب من بشار الأسد أمس، أن الرئيس السوري أعدّ خطة عسكرية لإطالة أمد الحرب الدائرة ضد الشعب السوري من خلال تخطيطه للجوء إلى جبال العلويين في الساحل الغربي من البلاد، إلى حيث نقل سبعة ألوية من قوات النخبة في الجيش السوري ولواء متخصصاً بالصواريخ البالستية بحوزتهم ذخائر كيميائية.

ففي بريطانيا، نقلت صحيفة "الصانداي تايمز" امس عن مصدر روسي مقرب جدا من الأسد ان الأخير يحضر من اجل مغادرة دمشق إلى مكان أكثر امناً في جبال العلويين قرب الساحل السوري المطل على البحر المتوسط بين جنوب تركيا وشمال لبنان.

وبحسب مصادر استخبارية غربية، فإن سبعة الوية من المغاوير (اشرس المقاتلين) الذين هم في غالبيتهم من الطائفة العلوية ولواء متخصص بالصواريخ البالستية قد انتقلوا مطلع الشهر الجاري الى المنطقة العلوية التي يخطط الأسد للانتقال اليها. واوضحت المصادر ان "واحداً من الوية المغاوير ولواء الصواريخ يملكون بحوزتهم ذخائر كيميائية".
وكان النظام عمل بشكل رئيسي خلال الـ21 شهراً الماضية على تطهير المنطقة عرقياً فقامت قواته بإبادات جماعية للمسلمين السنة الموجودين في عدد من القرى على اطراف المنطقة العلوية مثل ترميش والرستن والحولة. كما قامت قوات الاسد بزرع الطرقات الحدودية للمنطقة بالألغام، وانتقل مراقبو قوات النخبة الخاصة الى المنطقة لمراقبة الطرقات التي تؤدي اليها بشكل دائم.

وافادت تقارير ان آلاف العلويين يهرعون الى المنطقة الساحلية الواقعة على المتوسط بين تركيا وشمال لبنان، كما اشارت معلومات غير مؤكدة ان الأسد قد نقل قسماً من عائلته الى القرداحة الواقعة في قلب المنطقة المذكورة حيث تقوم بحراستهم بشكل مشدد قوات خاصة مخلصة لعائلة الأسد.

واكد المصدر اعتقاده بأن الأسد لن يستسلم ابداً في المنطقة العلوية التي يسيطر عليها تماماً. اضاف "لقد قال لي الأسد: مبارك ربما غادر وبقيت مصر، أما انا اذا ذهبت فلن يبقى شيء من سوريا".

  
Mise à jour 5 juillet 2013
Les choses se concrétisent ! C'est même très grave. Des informations évoquent la destruction et la falsification des registres des cadastres en Syrie, pour déposséder les propriétaires sunnites de leurs biens dans certaines régions, notamment à Homs. La population et les rebelles syriens doivent le savoir. Extraits d'un article paru dans le quotidien koweïtien Al-Raï le 5 juil. 2013

صار من شبه المؤكد ان الرئيس بشار الاسد يسعى لاقامة منطقة نفوذ ذات غالبية علوية وشيعية تصل الشمال الغربي للبلاد بالعاصمة دمشق، وتكون متصلة بالبقاع اللبناني والجنوب وبيروت

قوات الاسد عمدت الى نقل عدد من السكان المدنيين العلويين من الشمال الغربي الى بلدة القصير التي استعادتها أخيرا من الثوار، وسمحت للعلويين بنهب الممتلكات، والاقامة في المنازل الفارغة للسنة المهجرين، كجزء من عملية تطهير عرقي منظمة

قيام قوات الاسد باحراق مبنى السجل العقاري في حمص... محاولة لطمس اثباتات الملكية للسوريين السنة


القوات التي خاضت المعركة في القصير انتقلت الى حمص، وان هذه القوات مؤلفة من خمسة الاف مقاتل لحزب الل
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mercredi 4 juillet 2012

Les Frères musulmans au pouvoir en Egypte : faut-il s'en réjouir, s'en foutre ou s’en inquiéter ? (Art.66)


Cela ne fait aucun doute le 24 juin 2012 marquera un tournant dans l’histoire du monde arabe. Mohamad Morsi, le candidat des Frères musulmans a remporté officiellement l’élection présidentielle égyptienne avec 51,73% des voix. Ce résultat couronne un processus démocratique commencé à la chute du régime Moubarak le 11 février 2011. Certains se félicitent de la bonne marche de cette jeune démocratie, arguant que l’habit de l’islamiste ne fait pas le moine, cela va de soi quand même !, qu’il convient d’attendre et de voir, cela ne va pas de soi tout de même, loin des préjugés, et s’il le faut, le faire sur les actes. D’autres annoncent d’ores et déjà, ni plus ni moins, la mort clinique de la grande Egypte, celle des pharaons !

Quelques précisions de bon sens pour commencer. L’Egypte compte aujourd’hui 82 millions d’habitants. Le candidat islamiste n’a obtenu que 13,2 millions d’entre eux ! Une simple soustraction montre que près de 69 millions de personnes n’ont pas choisi Morsi ! D’ailleurs, seulement la moitié des électeurs se sont rendus aux urnes ! Il faut savoir aussi que son rival, qui est loin d’être un grand démocrate, puisque ce général fut un temps ancien Premier ministre du président déchu a obtenu 12,4 millions de voix. Certes la différence entre les 2 candidats est significative, mais rapportée à la population générale (1,2%), elle apparait dérisoire !

Beaucoup de signes témoignent de la bonne marche de cette démocratie naissante. Les élections législatives et présidentielles étaient libres. Elles se sont déroulées sans incident majeur. Elles ont connues la confrontation de plusieurs camps idéologiques. Les chiffres sont « démocratiques » (loin des 80 ou 90 % d’antan). Morsi est le premier président civil (62 ans pour y parvenir). Aussitôt investi, le nouvel élu déclare qu’il est président de tous les égyptiens et qu’il compte former un gouvernement d’union nationale. On apprend au hasard aussi que ses enfants ont la nationalité américaine. Voilà pour la vitrine. Mais qu’est-ce qu’on a dans l’arrière-boutique ?

Selon l’agence iranienne Fars, le nouveau président souhaiterait le rétablissement et le renforcement des relations diplomatiques avec l’Iran pour créer un équilibre stratégique régional. Certes l’info a été démentie mais qu’importe, les dirigeants de la République islamique d’Iran se sont félicités officiellement de l’arrivée d’un islamiste au pouvoir. On comprend ! Faut-il rappeler que les iraniens refusent de parler de « printemps arabe » mais préfèrent dès le début évoquer le « réveil islamique » des nations arabes. Nuance de taille ! Et s’ils avaient raison en fait ?

On dit que le parti des Frères musulmans représente un « islam modéré ». Certains n’hésitent pas à le comparer à la « démocratie chrétienne européenne ». Ah bon ? Pour me faire une idée, I google it ! Et là surprise sur prise. Je découvre que l’idéologie de la Confrérie s’articule autour des axes suivants : « Allah est notre objectif. Le prophète Mahomet est notre chef. Le Coran est notre loi. Le djihad est notre voie. Mourir dans les voies d’Allah est notre plus grand espoir ». Waouh ! Démocratie chrétienne européenne dites-vous, bordel de foutaises ! Il serait plus approprié de les comparer aux mollahs chiites iraniens et aux hezbollahi chiites libanais ! Remis de mes émotions je continue ma recherche. Le parti des Frères musulmans fondé en 1928 s’est fixé dès l’origine 2 objectifs : instaurer un grand État islamique fondé sur l’application de la Charia et lutter contre l’emprise laïque occidentale et l’imitation aveugle du modèle européen ! Double waouh, même si ces objectifs peuvent facilement être attribués aux mollahs et aux hezbollahi également ! La doctrine de la Confrérie se base sur le dogme du « taw7id », la fusion du religieux et du politique ! Triple waouh, frères, mollahs et hezbollahi, unis sous la même doctrine !

Traditionnellement les Frères musulmans, les salafistes aussi, ainsi que leurs pendants chiites, hezbollahi et mollahs, sont donc farouchement opposés à la « laïcité » ! Alors comment diable peut-on accueillir favorablement et sans nuance l’élection à la tête d'un des plus grands pays arabo-musulmans d’un militant religieux endoctriné qui n’aura nullement l’intention de séparer la religion de l’Etat ni aujourd'hui ni demain, never ever ? C’est pire que d’imaginer simultanément Marine Le Pen présidente de la République française, W à nouveau dans le bureau oval, Gilberte Zouein à Baabda et Myriam Klink secrétaire générale des Nations-Unies ! On a donc déjà un gros problème en perspective sur le plan théorique !

En pratique, ça se corse encore davantage avec les Frères musulmans.  Notons à leur actif, l’assassinat du Premier ministre égyptien Mahmoud Fahmi Nokrashi (1948). A différentes époques, ils furent soutenus par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite pour lutter contre les régimes communistes et socialistes. Pas qu’en Egypte d’ailleurs ! C’est dans ce cadre qu’ils tentèrent d’assassiner Gamal Abed El-Nasser. Dans les années 60, ils préconisèrent le Jihad contre les sociétés « jahiliyé » (ignorantes), occidentales et même islamiques. Il faut savoir aussi que c’est un membre de Jamiaa El-Islamiyé, une dissidence des Frères Musulmans, qui assassina le président égyptien Anouar El-Sadate (1981). Tout cela est de l’histoire ancienne, soit, mais il faut savoir aussi qu’Ayman El-Zawahiri, le leader actuel d’Al-Quaida est issu des rangs des Frères musulmans, que ces derniers ont contribué activement à la formation du Hamas, le pendant sunnite du Hezbollah en Palestine et qu’ils n’ont pas hésité à ameuter la communauté sunnite après la publication des caricatures de Mahomet dans un journal danois (2006). Par ailleurs, il faut savoir également que c’est sous le slogan séculaire « L’Islam est la solution » que Mohamad Badie (Bdi3) est devenu le 8e Guide suprême de la Confrérie. Et là ce n’est pas de l’histoire ancienne comme l’atteste la photo de Badie prise lors de son avènement en 2010. La longue répression qu’ils subirent à l’époque de Nasser, de Sadate et de Moubarak, allant jusqu’à leur interdiction, a limité leurs actions et leurs participations aux élections mais ne les a pas empêché de dissimuler leur jeu et leurs véritables intentions. Du jeu il y en a eu, de la stratégie aussi. Rappelons que les Frères musulmans ont fait profil bas lors de la Révolution égyptienne (janvier 2011) afin d’éviter la répression du régime et pour ne pas effrayer la population égyptienne, ainsi que les pays occidentaux et les régimes arabes ! D’où l’accueil favorable de certains occidentaux et orientaux de l’élection de Mohamad Morsi. Amnésiques ils ont oublié que les Frères se sont engagés à ne pas présenter de candidat à la présidentielle. Ce n’était qu’une tactique, qui s’est révélée payante aux législatives et à la présidentielle ! Ils ont compris que la démocratie qui est issue de la révolution peut les installer au pouvoir à peu de frais et sans beaucoup de risques.

Dans tous les cas, Mohamad Morsi, à supposer qu’il soit bien intentionné, fera face à 4 gros problèmes qui pourraient rendre sa navigation sur les eaux du Nil assez délicate !
1. L’armée. L’arrêt de la Haute cour à cause du vice juridique dans la loi électorale a poussé le Conseil suprême des forces armées à dissoudre le nouveau Parlement et à s’octroyer dans la foulée le pouvoir législatif ainsi qu’un droit de contrôle sur les finances publiques et surtout sur l'élaboration de la prochaine Constitution. Un signe qui ne trompe pas sur « l’ambiance » de cette nouvelle cohabitation !
2. Les électeurs des Frères musulmans. Le parti obtint la moitié des députés du Parlement dissout ! Il est donc évident que Morsi devra répondre à l’attente de ses électeurs, faute de quoi tous les déçus se jetteront dans le camp salafiste aux prochains rendez-vous électoraux. Cela ne fait aucun doute !
3. Les salafistes. Ils représentent un quart du Parlement dissout ! Le programme des barbus se résume en quelques mots, ils souhaitent l’application de la Charia. Une absurdité quand on sait que 10% de la population de l’Egypte est chrétienne (près de 7,5 millions de personnes quand même) et qu’un pourcentage indéterminé d’égyptiens ne partagent pas cette ferveur, qu’ils soient musulmans, juifs ou athées. Ils savent aussi que les « frères » constituent un terrain de pêche très fertile !
4. La communauté copte. Par méfiance, elle a eu du mal à lâcher Moubarak et à monter dans le train révolutionnaire, et par défiance, elle a soutenu le candidat adverse, Ahmad Chafik. Fera-t-on payer à ceux qui sont sur les terres du Nil depuis la nuit des temps, le prix de ces hésitations politiques, déjà que ce n’était pas fameux sous le dictateur déchu (3 députés élus et 7 nommés sur 518 sièges) ?

Pour évaluer la maturité d’une démocratie il existe des indices. Le premier de tous c’est le respect de la Constitution et des lois existantes. Il y a ensuite la tenue d’élections libres, le respect de la diversité politique et l’acceptation des résultats des urnes. Pour l’instant le compte y est en Egypte. Magnifique. Mais il y a aussi d’autres indices à prendre en considération. Comme le respect de la liberté d’expression, de culte et de mœurs, l’égalité des citoyens, la justice sociale et pénale, l’ouverture sur le monde, le respect des droits de l’homme et de la femme, le respect de la diversité et le droit à la « différence » d’opinion, de religion et de comportement. Le compte n’y est pas et n’y sera probablement jamais avec la nouvelle Egypte islamiste. Et comment peut-il en être autrement lorsqu’on apprend que les Frères considèrent que dans un pays à majorité musulmane c’est bien la Charia qui doit régir la vie des citoyens. D’ailleurs les leaders du mouvement ne se cachent pas pour en parler. Le programme publié en 2007 prévoit la mise en place d’un conseil religieux pour évaluer les lois égyptiennes. Dans ce programme il est clairement établi qu’un copte ou une femme, même sunnite, ne pourrait pas être élu(e) président(e) de la République ou nommé(e) Premier ministre. Enfin, il y a quelque mois, Mohamad Badie a déclaré sur le site officiel de la Confrérie que les Frères musulmans sont sur le point d'atteindre l'objectif ultime fixé par le fondateur du groupe, Hassan Al-Banna, qui est la mise en place d'un « régime équitable et raisonnable ». Le Guide suprême a ajouté que le projet commence avec la création d'un « gouvernement sain » et se termine par « la mise en place d'un califat islamique » juste ! On comprend maintenant beaucoup mieux la réjouissance plus que sincère de la République islamique d'Iran à l'annonce des résultats officiels ! 

Je suis sidéré par l’enthousiasme naïf de certains, en Orient comme en Occident, pour le « triomphe de la démocratie égyptienne », un triomphe qui se solde par l’accession des  Frères musulmans au pouvoir ! La démocratie égyptienne, et au-delà, la laïcité de l’Egypte, sont plus que jamais menacées par ce parti intégriste. On est encore à des années-lumière d’une démocratie mûre ! La démocratie en Egypte, une affaire à suivre, de près, de très près...

jeudi 3 mai 2012

Etude sur la dette publique de la France 1978-2012. Classement par gouvernement et par clivage politique, gauche vs droite, avec ou sans Nicolas Sarkozy (Art.62)


I. Objectif

Partant du principe qu’à chaque année civile est associée un endettement, ainsi qu’un gouvernement et un Parlement, de la même famille politique, en charge des pouvoirs exécutif et législatif, donc du contrôle de cet endettement, et face à l'autisme aussi bien à droite qu'à gauche concernant le gouffre financier des comptes nationaux, j'ai voulu connaître précisément les augmentations de la dette publique de la France sous les différents gouvernements qui se sont succédés entre 1978 et 2012. Cela m'a permis de savoir qu'elles étaient ces augmentations par clivage politique, sous les gouvernements de gauche et sous les gouvernements de droite, avec ou sans les gouvernements de Nicolas Sarkozy.


II. Précisions utiles concernant les résultats (tableaux 1 et 2)

- Couleurs des lignes et des colonnes. Bleu pour la « droite » ; rose pour la « gauche » ; gris pour la cohabitation sous un mandat présidentiel ou une transition parlementaire gauche/droite ou droite/gauche en cours d’année.

- Colonne des gouvernements. Cette colonne ne tient compte que du changement de Premier ministre et non des remaniements ministériels. Par exemple, sous le mandat de Nicolas Sarkozy la France n’a eu que François Fillon comme Premier ministre mais a connu trois remaniements.

- Colonne de l’augmentation de la dette « Par an ajustée en cas d’alternance ». Dans le cas d’un changement de gouvernement en cours d’année, j'ai réparti l’augmentation de la dette au prorata temporis de chaque gouvernement. Par exemple, en 2007, la France a connu un changement de gouvernement à la mi-mai, j'ai considéré donc que 4,5/12 de l’augmentation de la dette est liée au gouvernement de Villepin et 7,5/12 au gouvernement Fillon.

- Colonne « Par an actualisée au 1er janvier 2012 ». Afin de rendre la comparaison des chiffres possibles, alors qu’ils s’étalent sur 33 ans (396 mois), tous les montants ont été actualisés au 1er janvier 2012, tenant compte des effets de l’inflation. Ainsi les 10 milliards d’euros des années 70 valent aujourd’hui 30 milliards. Cette démarche est capitale, sans laquelle aucune comparaison n’est possible.


III. Avertissements

- Pourquoi partir de 1978 ? Pour deux raisons principales: jusque-là, le montant de la dette était raisonnable (enfin, surtout par rapport à aujourd'hui ; près de 73 Mds €, 21% du PIB) ; à partir des années 80 les comptes publics étaient en déficit chronique. L’année 2012 (Sarkozy-Fillon) n’est pas comptabilisée puisque les chiffres officiels n’ont pas encore été publiés. Les chiffres ont été arrondis (montants et durées). Pour les calculs, j'ai considéré que le mois est composé de 30 jours.

- Entre 1978 et 2012, il y a eu six alternances entre les deux camps (droite et gauche) : 1981, 1986, 1988, 1993, 1997, 2002. Si chaque gouvernement a pu subir les conséquences de la politique de celui qui l’a précédé, il avait aussi la possibilité de revenir sur certaines réformes jugées défavorables pour l’économie du pays.

- L’augmentation de la dette est constante depuis 1978 mais elle se fait à un rythme variable selon les gouvernements. Il faut bien reconnaître que la dette n’a jamais était « l’obsession » des gouvernements qui se sont succédés entre 1978 et 2012, aussi bien de gauche que de droite.

- Les critères de Maastricht, introduits par l’Union européenne en 1992, pour éviter d’avoir des économies malsaines au sein de la zone euro et garantir à tous les membres de cette zone d’emprunter à des taux d’intérêt faibles, n’ont pas toujours été respectés. A partir de 2003, le critère principal, être impérativement en dessous des 60 % du PIB, était dépassé. Quant à celui sur le déficit budgétaire, qui doit rester inférieur à 3 % du PIB, il n’a pu être respecté qu’entre 1998 et 2001, puis entre 2005 et 2007.

- La dette de la France dépassera les 1800 Mds € (milliards d’euros) au cours de cette année. Il est difficile d’établir avec précision la responsabilité des uns et des autres. Mais une chose est sûre : à chaque année civile est associée une augmentation de la dette, ainsi qu’un gouvernement et un Parlement en charge des pouvoirs exécutif et législatif.

- Pour expliquer le dérapage de la dette publique, la droite invoquera les grands projets de François Mitterrand, les 35 heures, la retraite à 60 ans, la crise financière, le gaspillage de la gauche; etc. Et la gauche évoquera les avantages fiscaux accordés aux plus favorisés, l’indiscipline budgétaire, le libéralisme, le sauvetage irraisonné des banques ; le gaspillage de la droite ; etc.

- Ma démarche a toutefois des limites. D’abord, il existe un décalage entre les mesures gouvernementales et parlementaires données et leurs effets sur la dette. Cela peut poser un problème en cas d’alternance. Mais trois éléments atténuent les effets.

Le premier : rarement il y a changement de gouvernement le lendemain d’une décision importante (ex. les 35 heures, réforme des retraites…). Ces réformes ont été adoptées à distance des changements de gouvernements. Donc, le gouvernement qui les a pris assume pleinement les conséquences de ces décisions sur la dette puisqu’il en est l’auteur. Quant au gouvernement qui le remplace, il doit assumer aussi, puisqu’il a la possibilité de revenir sur les décisions du gouvernement précédent. Ex. Cela fait 12 ans que la réforme des 35 heures est mise en place, 10 ans que la « droite » est au pouvoir, et pourtant aucun gouvernement de droite ne les a les remis en question. On peut donc avancer que ces gouvernements assument aussi une part de responsabilité dans les conséquences des 35 heures sur la dette publique. Idem pour la réforme des retraites. La gauche s’engage à revenir sur la retraite à 60 ans pour certaines catégories. De retour au pouvoir en juin prochain, le gouvernement de gauche assumera donc les conséquences financières de ce retour à la retraite à 60 ans sur la dette publique.

Le second, c’est la valeur de l’argent qui nécessite une actualisation de la dette au 1er janvier 2012, pour pouvoir effectuer une comparaison digne de ce nom en tenant compte de l’inflation au sens courant. Cette actualisation suit donc l’évolution du prix des biens de consommation courante du panier représentatif établit par l’INSEE. 


Enfin, c’est celle de la continuité du pouvoir. Il est évident qu’un nouveau gouvernement quel que soit sa couleur et la politique de celui qui l’a précédé, est obligé d’emprunter pour assurer le bon fonctionnement de l’Etat et honorer la dette de la France tout en bouclant son budget et en mettant en œuvre sa propre politique, qui mettra du temps à produire les effets escomptés. Sauf qu’un gouvernement et un Parlement sont dans la durée, et peuvent par conséquent prendre les mesures qui s’imposent pour maîtriser la dette publique.

- Il convient d’attirer l’attention du lecteur que même si Nicolas Sarkozy était le ministre du Budget dans le gouvernement Balladur (2003-2005), je n'ai pas tenu compte dans le calcul de la dette par clivage politique, gauche vs droite avec ou sans Sarkozy, puisque j'ai décidé d’associer la dette au gouvernement et à la majorité parlementaire qui lui a assuré la confiance et non aux ministres et aux présidents de la République seuls.


IV. Résultats (tableau 2)

1. La dette de la France a augmenté de 2079 milliards d’euros entre 1978 et 2012, montants cumulés et actualisés au 1er janvier 2012 : 1/3 sous des gouvernements de gauche (au pouvoir 14,6 ans sur les 33 ans) et 2/3 sous des gouvernements de droite (au pouvoir 18,4 ans sur les 33 ans).

2. La dette de la France a augmenté de 1470 €/s (euros par seconde) sous les gouvernements de gauche et 2467 €/s sous des gouvernements de droite.

3. Si on sépare les années Sarkozy, du reste de la droite, nous constatons que :

- 32 % de la dette a augmenté sous les gouvernements de gauche, qui sont restés au pouvoir 14,6 ans sur 33 ans ;

- 41 % de la dette a augmenté sous les gouvernements de droite, qui sont restés au pouvoir 13,75 ans sur 33 ans ;

- 27 % de la dette a augmenté sous les gouvernements Sarkozy, qui sont restés au pouvoir 4,6 ans sur 33 ans.

4. La dette de la France a augmenté de 1470 €/s sous les gouvernements de gauche, et 1993 €/s sous des gouvernements de droite sans Sarkozy et 3877 €/s sous les gouvernements Sarkozy.


V. Conclusion

Il n'est plus permis à l'heure de la libre circulation de l’information qu’on continue à prendre les vessies des électeurs pour des lanternes. Dans cette étude, je ne cherche pas à dédouaner un camp pour accabler l'autre, puisque je montre clairement que la gauche et la droite, ont aggravé conjointement l’endettement de la France. Mais en cherchant à en savoir plus sur un sujet aussi fondamental que la dette publique, je me suis rendu compte à quel point la désinformation et la propagande sont répandues et qu’il était plus que jamais nécessaire de mettre les points sur les i. Ces chiffres battent en brèche certaines « idées reçues » selon lesquelles la droite est une « bonne gestionnaire de l’argent public », « garante de l’équilibre des comptes nationaux » et « économe », alors que la gauche est une « mauvaise gestionnaire de l’argent public », « irresponsable concernant l’équilibre des comptes nationaux » et « dépensière ».


VI. Références

Dette des administrations publiques au sens de Maastricht

Calculateur d’inflation