jeudi 7 mars 2013

« Un plein d’essence à moins de 1$ ? Oui, mais... » Hugo Chavez, triste mort pour un triste bilan (Art.122)


El comandante n’y est plus. Parti après une brève lutte avec « haïdek el marad » (« l’autre maladie ») comme on dit dans nos contrées superstitieuses -au Levant, on n’ose pas nommer le « cancer »- ou emporté par une « maladie suspecte », un cancer de la région pelvienne, comme on dit dans les contrées paranoïaques -au pays des mollahs, là où on se complaît dans les théories du complot ! Une mort qui est pleurée par le « fidèle » des Fidel Castro, par les « frères » Mahmoud Ahmadinejad et Hassan Nasrallah, ainsi que par « l’ami » Vladimir Poutine -on n’a pas encore osé annoncer « cette grande perte de ce leader unique » à Bachar el Assad himself- mais qui laisse les dirigeants occidentaux plutôt indifférents. De Paris à Londres, on insiste sur le fait que l’homme a « marqué l’histoire et les esprits ». Les Assad ont eux aussi marqué l’histoire et les esprits, toutes comparaisons gardées, bien entendu. La diplomatie pudique est fascinante, n’est-ce pas ? Hugo Chavez ne sera sans doute pas regrettée par les Etats-Unis. Barack Obama a choisi lui de se tenir aux côtés des Vénézuéliens. C’est pour dire ! Une chose est sûre, une page se tourne pour ce pays d’Amérique latine.  

La moindre des choses qu’on puisse dire à son sujet c’est que Hugo Chavez était une personnalité controversée. Une grande partie de son peuple le pleure sincèrement car il faut l’avouer il a bel et bien réduit la pauvreté dans son pays et entrepris des actions « ambitieuses » telles que l’augmentation du pouvoir d’achat de ses compatriotes, un meilleure accès aux produits alimentaires, l’augmentation des allocations sociales, la redistribution des terres agricoles, l’augmentation des logements, la nationalisation de certains secteurs, l’interdiction de la culture des OGM, la mise en place d’une banque de semences, l’interdiction de la pêche intensive, la baisse de la dette publique, une lutte contre analphabétisme, etc. Impressionnant. Il faut dire que le Venezuela venait de loin. Mais est-ce qu’il faut s’arrêter là pour autant ? On aurait du mal, même si on le souhaite ! Sur les autres plans, le bilan Chavez est beaucoup moins glorieux.

Par où commencer ? On a l’embarras du choix. Passons tout d’abord sur le gaspillage de l’argent publique dans des programmes utiles mais à l’efficacité douteuse, comme disent ses propres adversaires. De l’argent, il y en a, ou disons pour simplifier, le problème n’est pas là. Dans le pays où le plein d’essence à la pompe coûte moins d’un dollar (ça fait rêver n’est-ce pas ?), la population est confrontée à de graves pénuries alimentaires de lait, de sucre et d’œufs par exemple. Un paradoxe affligeant ! Qui en est responsable ? Le populiste Chavez en attribuait la responsabilité aux mystérieux-spéculateurs-capitalistes-des-multinationales-de-ces-affreux-impérialistes-de-cols-blancs. Evidemment, comme si Hugo Chavez n’était qu’un planton d’une association d’élevage de Lama sur un plateau perdu de la cordillère des Andes !

14 ans au pouvoir laissent des traces, beaucoup de traces même ! D’abord, dans les institutions de l’Etat. Chavez a donné au « népotisme » tout son sens ! Des dizaines de membres de la famille Chavez ont été placé à des postes clés aussi bien au niveau régional que national. Cela va de la nomination des frères comme ministre et secrétaire d’Etat, au placement des cousins ici et là, à la tête de la juteuse Petroleos de Venezuela entre autres. On retrouve aussi les traces d’Hugo Chavez dans les manipulations constitutionnelles. Deux exemples concrets. En 2007, il a fait voter la « loi d'habilitation révolutionnaire », qui lui permettait de gouverner par décrets sans passer par le Parlement ! Le rêve de tout esprit totalitaire. Eh bien, peut-être le président égyptien Morsi s’en était inspiré l’année dernière. Un autre exemple. A la fin de son 1er mandat (2006), il pensait modifier la Constitution pour se faire élire comme « président à vie » et lors de son 2e mandat (2009), il l’a vraiment fait modifier, supprimant la limitation de deux mandats, afin de pouvoir se représenter pour un 3e mandat de 6 ans ! Ah, il a dû s’inspirer de notre champion de natation, Emile Lahoud, ancien président de la République libanaise!

Et comme avec tout despote digne de ce nom, la liberté de la presse a dû en pâtir. Aujourd’hui, le Venezuela est classé 117e dans ce domaine par Reporters sans frontières (le Liban est à la 101e place !). Sous les présidences Chavez, des dizaines de stations de radios et de chaines de télévision ont été forcées par des moyens divers de cesser d’émettre. Des attaques furent organisées contre certaines chaines d’information dérangeantes. Tenez, pour vous faire sourire, un beau matin, le ministre de la communication d’Hugo Chavez accusa Globovision, une chaîne d’information privée de Caracas, de « diffuser des images subliminales appelant à l'assassinat du président vénézuélien ». Si si, il a fumé la moquette avant ! On aurait bien ri à gorge déployée si par la suite les locaux de la chaine n’ont pas été attaqués par des manifestants pro-Chavez ! Par ailleurs, sachez qu’aux dernières élections présidentielles, el comandante s’est auto-octroyé 3h/j de discours populistes en tant que chef d’Etat sortant, laissant à son adversaire, Henrique Capriles, des miettes de 5 min/j.

A charge, il faut aussi signaler que depuis l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez, le taux de criminalité a triplé dans son pays. Le Venezuela est classé au troisième rang mondial pour la criminalité, devant la Colombie même. Caracas, qui compte 3 à 5 millions d’habitants, est la ville la plus dangereuse au monde (122 homicides/100 000 habitants). 

Voyons maintenant sur le plan international. Passons rapidement sur son antiaméricanisme primaire contre « les Yankees de merde » et son antisémitisme notoire contre « les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ », c'est tellement grotesque qu'il vaut mieux ne pas s'y attarder! Hugo Chavez faisait partie de l’axe d’el mouména3a ! De son appui à l’Iran dans le dossier nucléaire (aux côtés de Cuba et de la Syrie), à son soutien indéfectible à Kadhafi en pleine guerre de Libye (il était même prêt à lui offrir le refuge), il n’y avait vraiment pas de quoi pavoiser ! Quant à ses relations avec Bachar el-Assad, elles étaient très étroites. Fournisseur officiel de pétrole au régime syrien, il ne voyait dans la révolution en Syrie qu’une « crise planifiée », comme dans la Libye de Kadhafi, où des « terroristes tentent de renverser le pouvoir légitime de Bachar el-Assad ». Encore un bel exemple de la politique autruchienne !

Mais tout cela n’est rien comparé à l’opacité financière, et la corruption aussi, du régime Chavez ! Avec la hausse du prix du pétrole, l’argent coulait à flot dans les caisses de l’Etat. Et que fait un esprit totalitaire avec cette manne financière dans un pays qui n’est pas du tout structuré, ni individuellement ni collectivement, pour gérer les pétrodollars? Quelques actions spectaculaires par-ci, par-là, des réalisations mal étudiées, bravo, mais encore ? Il crée des fonds à la gestion obscure, pour alimenter des projets mégalomanes, malhonnêtes, clandestins, illégaux, injustifiés et mal gérés, mais aussi acheter, soudoyer et corrompre politiciens, ministres, députés, experts, policiers, juges, journalistes, et j’en passe et des meilleurs! Ainsi, Hugo Chavez a créé de multiples structures étatiques pour « siphonner » les ressources de Petroleos de Venezuela (PDVSA), la Compagnie pétrolière nationale du Venezuela, mais aussi ceux de la Banque centrale vénézuélienne. Vous avez du mal à croire ? Alors concrètement, imaginez par exemple, le chef de « la révolution bolivarienne » a créé le FONDEN, un Fonds de développement national, noble cause n’est-ce pas !, sauf que ce fonds n’est en réalité selon un diplomate en poste à Caracas,  qu’« un objet financier non identifié, un OFNI, une grosse tirelire dont l'usage dépend exclusivement du Président de la République et du ministre des finances ». Et ce n’est pas tout. Le Fonden gère 22 milliards de dollars, sachant que le budget de l’Etat vénézuélien est de l'ordre de 69 milliards de dollars. En somme, près du tiers de l’argent publique dépendait du bon vouloir d’el comandante ! Autre exemple ahurissant, les réserves de la Banque centrale ont été plafonnées à 30 milliards de dollars, afin que l’excédent des entrées qui peuvent atteindre 10 milliards de dollars, soit mis à disposition directe du président ! Hugo Chavez constituait un Etat dans l’Etat ou pour être plus juste, façonnait l’Etat vénézuélien à son gré.

Enfin, petit détail que la presse internationale n’a pas jugé utile de relever, Hugo Chavez était obligé de se soigner à Cuba et non dans son propre pays ! Cela résume bien l’abime de l’échec de cette « figure » socialiste, démagogique et simpliste quand même, de profiter de la manne pétrolière pour transformer le Venezuela en un pays pleinement démocratique, économiquement productive, prospère et à la pointe du progrès. Triste fin pour un triste bilan pour celui qui a régné sur l’ancienne « île de Grâce », comme l’a nommé Christophe Colombe, plus de 14 ans, un pays qui est aujourd’hui, 11e producteur de pétrole au monde, aux réserves qui dépassent, tenez-vous bien, celles de l’Arabie saoudite!

Si j’ai décidé de vous en parler en long et en large c’est parce que l’histoire d’Hugo Chavez m’a interpellé. En m’informant sur el comandante, une question m’a traversé l’esprit. J’avoue que je n’ai pas osé la retenir longtemps prisonnière de mon cortex. Surtout qu’elle a même voulu s’imposer, m’obnubiler, m’obséder, prendre une forme de prophétie, estaghfar-Allah el-Azim. Elle me dérange au point que j’aimerais m’en délester, en la partageant avec vous. Je sais, je ne suis pas sympa de vous faire part de mes craintes. Mais bon Facebook nous lie, pour le meilleur et pour le pire. Voilà, je me lance. Et si donc, ce qui nous attendait, nous autres Libanais, avec la manne des Léviathan et autres gisements d’hydrocarbures géants récemment découverts en Méditerranée orientale et annoncés en grande pompe, était le destin du Venezuela ! Réfléchissez bien le parallélisme est frappant. Ils ont du pétrole, et du gaz, à ne plus savoir quoi en faire (des centaines de milliards de barils), nous aurions du gaz à gogo, et même du pétrole (des milliers de milliards de mètres cubes). Insécurité ? Mais nous y sommes nous aussi ! On a même des milices puissamment armés partout et un Etat qui fait profil bas, même devant quelques racailles armées, ce qu’ils n’ont pas. Là-bas, 20 % de la population n’a pas d’accès à l’eau potable. Chez nous, c’est la totalité de la population libanaise qui a un accès limité à l’eau potable. La liste est longue, le parallélisme est saisissant mais notre temps est compté. 

Alors bref, ma crainte, mon angoisse, mon obsession, ma prophétie, mes cher(e)s ami(e)s, c’est qu’un jour tout proche, nous pourrions faire le plein pour moins de 1$, c’est la bonne nouvelle; la mauvaise étant, je sens mon cœur battre la chamade, pas d’amour ou d’enthousiasme, hélas, mais de peur et d’angoisse, oui ma crainte est qu’un jour, on pourrait faire le plein à moins de 1$, mais au prix de voir en haut de la pyramide de l’Etat libanais, des hommes de la trempe d’Hugo Chavez et des OFNI, Objets Financiers Non Identifiés, surgir de partout pour dilapider ce qui appartient au peuple du Liban et aux générations futures !

dimanche 10 février 2013

Mieux vaut être une brebis galeuse, que derrière un berger égaré! La visite du patriarche maronite en Syrie (Art.111)



1. Nul visiteur de la Syrie n’est censé ignorer que le conflit syrien
, qui oppose le deuxième et dernier tyran des Assad à son peuple, a fait plus de 60 000 morts en deux ans et que la population syrienne est plongée dans une souffrance sans fin, encore moins un homme d'Eglise.

2. Nul Libanais entrant sur les Territoires de Bachar el-Assad n’est censé ignorer qu’il y a des centaines de compatriotes qui croupissent dans les geôles syriennes depuis des dizaines d’années dont Boutros Khawand (un homme politique, membre du parti Kataeb, proche de Samir Geagea, kidnappé devant son domicile en 1992), encore moins un chef maronite.

3. Nul n’a le droit d’imposer au patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, sa conduite. Si Bechara Raï a jugé, en son âme et conscience, qu’il était opportun de se rendre en Syrie -chose qu'à toujours refusée l'ancien patriarche maronite Mar Nasrallah Boutros Sfeir- pour assister à l'intronisation de Youhana Yazigi, le nouveau patriarche grec-orthodoxe, c’est son droit. Il répondra de ses actes le jour du Jugement dernier. A moins que... il ne manquerait plus qu’il n’y croit pas !

4. Nul n’est au-dessus de la critique à partir du moment où ses actions sont publiques. Bechara Raï n’est certainement pas l’exception à la règle.

5. Nul homme public n'a dilapidé en si peu de temps l'énorme capital de sympathie ou de respect dont il disposait à son avènement, autant que le patriarche Raï.

6. Nul ne peut en ces jours difficiles où les positions politiques de Bechara Raï laissent beaucoup à désirer, notamment par son indulgence avec le régime syrien et la milice du Hezbollah, ne pas regretter la sagesse du 76e patriarche, un homme digne de son titre, Patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, Mar Nasrallah Boutros Sfeir !

7. Rien ne permet de donner à cette visite plus d’importance qu’elle ne mérite réellement, même s'il s'agit d'une première pour un patriarche maronite depuis l'indépendance (1943) et même si
Bakhos Baalbaki aurait conseillait à son coreligionnaire de ne pas y aller. Les visites de Walid Joumblatt à Bachar el-Assad tout au long de la période où le compteur des morts était à 4 chiffres, dans l’indifférence générale, était bien plus grave. Rappelons que Bechara Raï ne rencontrera pas le président syrien au cours de cette « visite paroissiale », annoncée au lendemain de son intronisation le 25 mars 2011.

8. Rien ne justifie les âneries, même des novices de la politique. Le fiston à papa-Machnouk (Saleh), l'arriviste aux 120 000 likes, a encore une fois raté une bonne occasion de se taire. Impulsif, il lance d'abord, « Le patriarche Raï célèbre une messe satanique à Damas ». Il essaye de se rattraper ensuite avec « Le patriarche Raï a cimenté à travers sa messe à Damas son partenariat avec le diable ». Et il termine enfin avec « Le patriarche Raï a présidé une messe parrainée par le diable (Bachar el-Assad) ». Eh bien, il en faut des tentatives à un novice de la politique pour exprimer clairement son idée !

9. Mieux vaut éviter de prendre Bechara Rai pour un bouc émissaire, pire, pour un punching-ball ! Le patriarche maronite n'est pas responsable ni de l’enlisement de la situation en Syrie, ni des crimes de Bachar el-Assad, ni de l’entêtement des rebelles à rester dans une stratégie foireuse, ni de l’islamisation de la Révolution syrienne, ni de l'expulsion des Syriens en dehors de leur pays, ni du soutien indécent de Vladimir Poutine au tyran de Damas, ni du refus raisonnable de Barack Obama d’armer les rebelles, ni de l’impuissance des pays arabes et occidentaux, ni de la chute du gouvernement de Saad Hariri, ni de l'hégémonie du Hezbollah sur le Liban, ni du maintien du gouvernement Mikati en place, ni de la léthargie du 14 Mars, ni de l’assassinat de Wissam el-Hassan, ni de l’absence d’acte d’accusation contre l’ancien ministre du 8 Mars Michel Samaha pour les complots terroristes qu’il projetaient commettre au Liban à la demande de Bachar el-Assad dont l’assassinat de Bechara Raï himself, ni de la demande grotesque de levée de l’immunité parlementaire du député Boutros Harb, ni de la fuite des 4 membres du Hezbollah accusés de l’assassinat de Rafic Hariri, ni du vote en bloc des communautés libanaises, ni des obstacles claniques pour parvenir à une loi électorale juste, ni des coupures électriques, ni du manque de verdure au pays du Cèdre, ni de la pluie et du mauvais temps, ni de la connerie humaine tout court ! Ce sont les hommes politiques qui font la politique, et non les hommes religieux, c’est une évidence, sauf pour les esprits communautaires !

10. Mieux vaut être une brebis galeuse, que derrière un berger égaré ! (« Raï », berger en arabe).

11. Point de schizophrénie en politique, même si c’est commode. Nous ne pouvons pas passer notre temps à souhaiter mettre les religieux à l’écart de la vie politique et guetter continuellement leurs faits et gestes, et même sauter sur leur moindre déclaration, soit pour les applaudir soit pour les maudire. Pour une vie politique saine au Liban, et pour déconfessionnaliser les esprits des Libanais, il faudrait déjà commencer par ignorer les hommes de soutane, qu’ils s’appellent Bechara Rai, Mohammad Rachid Kabbani ou Hassan Nasrallah. Le sadomasochisme religieux et la masturbation intellectuelle ont des limites !

12. Point de miracle en politique, même pour des croyants. Notre salut viendra des urnes et uniquement des urnes. Le SEUL fait dans un avenir proche qui soit porteur de changement réside dans les élections législatives libanaises du 9 juin 2013. Deux ans déjà au coup d'Etat démocratico-milicien du Hezbollah le 12 janvier 2011! Et deux ans déjà que Bakhos Baalbaki répète inlassablement qu'il faut préparer les élections. Et préparer les élections impliquaient deux choses: une loi électorale et des programmes politiques. Hélas, on n'a fait ni l'un ni l'autre. Et pourtant, l'un et l'autre, le camp du 14 Mars et le camp du 8 Mars, attendaient la chute de Bachar el-Assad pour le premier et l'écrasement de la Révolution syrienne pour le second. Et en attendant, on palabre !

lundi 7 janvier 2013

L’afflux de réfugiés au Liban : le problème de la militarisation du conflit en Syrie (Art.97)


Avant de se crêper le chignon sur la fermeture des frontières (ou pas), il est intéressant de s’arrêter un moment sur le contexte de l’afflux des réfugiés au Liban. Après 22 mois de conflit en Syrie, on estime à 180 000 le nombre de réfugiés syriens au Liban. Sur un total de 577 000 personnes, le pays du Cèdre est aujourd’hui la 1re destination de tous ceux qui fuient la terreur du régime d’Assad. 180 000 personnes, c’est une ville entre Tripoli et Saida, 2 à 3 fois la taille de Jounieh ou de Zahlé, 6 fois celle de Baalbeck et 13 fois celle de Jezzine.

RESPONSABILTES D’ASSAD ET DES REBELLES

Personne ne quitte son domicile, avec tous ou une partie des siens si elle n’est pas forcée à le faire. Disons-le sans détour, le responsable principal de cet afflux est incontestablement le dernier tyran des Assad, Bachar Ier et dernier.
Son « discours de la solution », annoncée avant-hier par l’agence syrienne Sana et le quotidien libanais prosyrien al-Akhbar, n’y changera rien. Voilà ce qu’écrira l’histoire, point barre. Comment un dictateur sanguinaire peut-il encore espérer rester au pouvoir, après avoir mis son pays à feu et à sang, ne relève nullement du mystère. Telles sont l’illusion et la destinée de tout tyran de tout temps. Si les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Enfer le sont. Il n’est pas besoin de disserter longtemps sur ce point. Passons à la suite. Et la suite se trouve chez les rebelles syriens, institutions, groupes et groupuscules, qui portent aussi une lourde responsabilité dans cette tragédie. En décidant de militariser le conflit et de le généraliser, bien qu’imposer par la barbarie du régime syrien, ce fût bel et bien un choix, courageux mais qui n’était pas sans conséquences, ils ont permis à la cruauté d’Assad de se répandre dans le pays comme une tâche d’huile sur un vêtement en soie, à s’exprimer franchement, odieusement et honteusement, à s’amplifier d’une manière exponentielle, poussant la population syrienne à l’exode.

La stratégie de la guérilla
, adoptée par les rebelles, que j’ai dénoncée à maintes reprises, notamment dans l’article du 17 août 2012, « Il est temps que les rebelles de Syrie réévaluent l’efficacité de leur stratégie ! (Art.70) », a montré ses limites. Ce n’est pas parce que les rebelles manquent de courage et de pugnacité, mais parce qu’il en est ainsi de toute guérilla depuis la nuit des temps : elle est d’un rendement médiocre et d’un coût exorbitant. Que reste-t-il de la vieille ville d’Alep par exemple ? Rien, désolation et champ de ruine ! On peut vouloir continuer dans cette voie, mais il faut en être pleinement conscient des conséquences et surtout en informer la population. Qui s’est fié aux rebelles et aux analystes, s’attendait à la chute du régime au début du mois de mai 2011, c’est-à-dire il y a un an et demi. Nul n’a le droit de mentir à la population syrienne, en lui faisant miroiter que cette guerre est un sprint de quelques centaines de mètres quand tout indique que dans l’état actuel des choses les Syriens sont engagés dans un marathon !

Aujourd’hui la Syrie est un pays à feu et à sang, ses infrastructures sont complétement détruites, il a reculé sur le plan socio-économique de 50 ans. Il va falloir des dizaines de milliards de dollars pour remettre le pays debout et des générations pour panser les blessures de la barbarie du régime syrien. Sur le plan humanitaire, on dénombre à ce jour 46 000 morts selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), 60 000 selon les Nations-Unies, ce dernier chiffre prend en compte l’ensemble des morts et les disparus, chabiha compris (les milices du régime). On dénombre par ailleurs, des centaines de milliers de blessés et des millions de personnes terrorisées à vie. 22 mois de conflit, avec un bilan aussi lourd, n’ont pas permis de déloger le clan Assad de Damas. Bref, les rebelles auraient dû changer de stratégie il y a belle lurette, les chiffres leurs donnent tort, comme on le verra plus loin.

Je constate comme beaucoup, avec tristesse, amertume et colère, que « la protection de la population civile », la raison-excuse de la militarisation du conflit syrien, est non seulement inefficace, mais en plus c’est un slogan creux. Il rappelle étrangement celui du Hezbollah au Liban. Que la vie d’un Syrien pour un dictateur de la trempe des Assad, fils de Hafez -mort dans son lit et non derrière les barreaux, hélas !- ne vaut rien, ce n’est point étonnant, mais qu’il en soit de même, toute comparaison gardée, chez ceux qui s’apprêtent à contrôler la Syrie, est décevant. Les pays et les organisations qui soutiennent les rebelles syriens et le régime d’Assad, directement ou indirectement, sous quelque forme que ce soit, sont coresponsables de ce drame, à commencer par la Russie, la Chine, l'Iran et le Hezbollah. Dans une moindre, les pays arabes, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar, et les pays occidentaux, notamment les Etats-Unis et l’Union européenne, ainsi que la Turquie, ont également toutes les raisons pour ne pas avoir la conscience tranquille.

CERTITUDES DU CONFLIT SYRIEN

A 2 mois de la commémoration du 2e anniversaire du soulèvement de la population syrienne contre la dictature de Bachar al-Assad, certaines certitudes du conflit en Syrie sautent maintenant aux yeux. Dans le passé, elles étaient bien en vue à qui voulait bien les voir et ne pas prendre ses désirs pour des réalités.

- Bachar al-Assad est déterminé à rester, quel que soit le prix à payer. Il l’a toujours dit. Il a même affirmé récemment que non seulement « il vivrait et mourrait en Syrie » mais qu’en plus, seules « les urnes diront à tout président de rester ou de partir ». Le ministre russe des Affaires étrangères l’a rappelé il n’y a pas longtemps aussi, « M. Assad a dit à maintes reprises qu'il n'avait l'intention d'aller nulle part, qu'il resterait à son poste jusqu'au bout. Il est impossible de changer cette position. »
- Le régime syrien est loin d’avoir épuisé ses forces. Il n’est pas prêt de tomber contrairement à toutes les prédictions foireuses à la Maya des dirigeants et analystes politiques syro-libanais, arabes et internationaux, débités à longueur de journée, de colonne et d’écran, durant les années 2011-2012. Les « gens du vendredi » ont eu tort (ceux qui nous annonçaient la chute du régime chaque vendredi).
- Le régime alaouite est incapable d’écraser la révolution syrienne en dépit de toutes les horreurs dont il fait preuve et tous les mensonges débités par les médias binationaux de la dictature et des prédictions foireuses à la Maya des dirigeants et analystes politiques syro-libanais, arabes et internationaux, débités à longueur de journée, de colonne et d’écran, durant les années 2011-2012. Les « gens du mardi » ont eu tort (ceux qui nous annonçaient qu’il ne se passe rien en Syrie et qu’Assad mettra fin à la révolte populaire « mardi prochain »).
- Les salafistes et les djihadistes ont un poids de plus en plus grandissant dans le conflit syrien.
- Si le régime du clan alaouite tombe à Damas, sans accord politique, il ressuscitera sous forme d’un Etat des Alaouites sur la côte méditerranéenne, et Lavoisier n’y sera pour rien. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Les infos publiées il y a quelques semaines sur l’entassement de troupes d’élites alaouites dans cette région le prouvent.
- La Russie ne lâchera pas le régime alaouite, pas pour l’amour du régime mais pour préserver les intérêts russes en Syrie coûte que coûte. Cette Syrie de Bachar est pour Poutine un important marché d’armement, un pied-à-terre au Proche-Orient, une échappée en Méditerrané et un obstacle pour le développement du projet d’approvisionnement de l’Europe avec le gaz qatari, rendant le continent indépendant du monopole russe.
- La communauté internationale n’interviendra pas militairement en Syrie, ni à travers l’ONU ni par une initiative collective, avant le franchissement du seuil des 150 000 morts, et encore !, sauf en cas d’utilisation improbable d’armes chimiques par le régime syrien. Ce n’est pas parce que l’Occident manque de compassion, mais parce que jamais une situation n’a été aussi complexe que dans le conflit syrien. Toute intervention serait lourde de conséquences et extrêmement couteuse.
- Le nombre de mort n’a jamais été un paramètre déterminant pour arrêter les guerres. Il ne faut donc pas compter dessus.
- Seule la raison arrête la folie meurtrière des hommes, sauf si le rapport des forces est nettement en faveur de l’un des belligérants, ce qui n’est absolument pas le cas pour l’instant, à moins que les pays arabes et occidentaux décident d'armer massivement les rebelles aux risques de rentrer en confrontation avec la Russie, de prolonger la guerre en Syrie, d'augmenter son cortège de victimes et d'embraser la région, le Liban en tête.

Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai énuméré ces points. Encore moins pour me vanter d’avoir eu raison d’en parler régulièrement. Mais j’éprouve de la lassitude à lire et à écouter des absurdités depuis quasi 2 ans, genre « le régime syrien rend son dernier souffle ». Eh bien, le « lion » de Damas a depuis longtemps battu le record du petit félidé à sept vies ! Ce n’est pas en lui mentant qu’on aidera la population syrienne. Et si ces certitudes qui sautent aux yeux ne sont toujours pas comprises après 22 mois de conflit, il vaut mieux se faire une bonne soupe au chanvre et s’injecter un jéroboam de Red Bull en intraveineuse, avant de continuer la lecture !

EVIDENCES SUR L’AFFLUX DE REFUGIES AU LIBAN

Le dossier des réfugiés syriens et palestiniens au Liban est un grand défi
pour les gouvernants (8 Mars) et pour la classe politique libanaise, notamment l’opposition (14 Mars). Pas besoin de faire les malins, ni de recourir aux surenchères lyriques, à la démagogie à 5 piastres, à l’exploitation politique de cette tragédie humaine, au conditionnement de la population libanaise, les prochaines élections législatives pourraient transformer les gouvernants d’aujourd’hui en opposants de demain et les opposants d’aujourd’hui en gouvernants de demain. Pour éviter les erreurs de part et d’autre, que l’on soit gouvernant ou de l’opposition, il faudrait, aujourd’hui comme demain, réfléchir sérieusement à la question. Quelques évidences s’imposent d’elles-mêmes :

1. Il est préférable de ne pas réitérer pour la 665e fois l’erreur commise tout au long des années 2011 et 2012, qui a consisté à tirer des plans sur la comète Assad et sur la chute du régime alaouite.
Il y a bel et bien une nuance entre une chute inéluctable et une chute imminente. Dernière bourde en date, revient à Boutros Harb, qui nous a annoncé récemment que la chute du régime syrien est une affaire de quelques semaines. Les mois s’écoulent et le ridicule s’installe. Le 4 décembre 2011, j’avais écrit un article qui est aujourd’hui d’actualité, « Doit-on envisager la moitié d'un quart de seconde que le tyran de Damas pourrait être encore là au printemps 2013 ? (Art.47) ». 2013, on y est. Comme j’aurais aimé me tromper.

2. La chute du clan Assad à Damas, ne signifie pas la fin du régime alaouite en Syrie. Il faudrait l’envisager aussi, pour éviter au moins d’être taxé d’amateurisme. Plusieurs indices confirment l’option « Etat des Alaouites » : l’entassement des troupes d’élite dans cette région situé sur la côte méditerranéenne au Nord du Liban, le mouvement de population alaouite de la Syrie vers la zone et le front des combats qui s’étend aujourd’hui du Sud au Nord, sur un axe avancé qui protège le réduit alaouite (Deraa, Damas, Homs, Hama, Idlib, Alep).

3. La part de responsabilité des rebelles syriens dans l’exode massif de la population syrienne doit être rappelée aux principaux intéressés, notamment au Conseil national syrien (CNS) et à l’Armée syrienne libre (ASL).
La militarisation et la généralisation du conflit furent des choix délibérés. La poursuite de la guérilla mènera à l’amplification de l’exode de la population syrienne et palestinienne. Le CNS et l’ASL doivent en être pleinement conscients. Dans tous les cas, cet exode n’est pas de courte durée. Les rebelles doivent donc assumer pleinement la responsabilité de leurs choix et les conséquences sur les populations civiles, s’ils prétendent vouloir diriger la Syrie de demain. Il en est de même pour tous ceux qui les encouragent dans cette voie.

4. Le CNS et l’ASL doivent envisager une autre issue au conflit syrien que la guérilla.
Celle-ci mène dans une impasse. Il semblerait que l’Arabie saoudite et l’Egypte soient aujourd’hui favorables à une « issue pacifiste » au conflit. Idem pour la Russie qui a estimé en fin d’année par l’intermédiaire du ministre russe des Affaires étrangères « qu’une solution politique pour régler le conflit en Syrie est encore possible ». Tout a été balayé par Assad lui-même dix jours plus tard. Hélas, en écrivant cet article je ne peux m’empêcher de penser aux déclarations de fin d’année de Lakhdar Brahimi. « S'il faut choisir entre l'enfer et une solution politique, nous devons tous travailler sans relâche en vue d'une solution politique. » Depuis son entrée en action le 17 août 2012, le médiateur de l’ONU a présenté plusieurs idées et plans qui se basent sur la « déclaration de Genève » et qui fixe la transition politique en Syrie (qui date de juin 2012, avant les batailles de Damas et d’Alep, on était à 15 000 morts et 93 000 réfugiés au total !). Il prévoyait un cessez-le-feu, la formation d’un gouvernement aux pleins pouvoirs et des élections libres. Ces idées ont toutes été rejetées par Bachar al-Assad, soutenu activement  par le Hezbollah, l’Iran, la Chine et la Russie, qui voudrait s’assurer de l’écrasement de la rébellion avant de négocier, et par les rebelles également, soutenus par les pays arabes et occidentaux et la Turquie, car elles ne prévoyaient pas la fin de la tyrannie des Assad. Et pendant ce temps, c’est la population syrienne qui trinque.

5. Bachar al-Assad est toujours dans le déni de la réalité.
Le discours du président syrien d’hier matin n’apporte aucun élément nouveau. Une lecture approfondie laisse même envisager le pire. Il doit pousser les hommes et les femmes de bonne volonté à doubler leurs efforts. L’ophtalmo de Damas est plus que jamais réfugié dans un déni qui ferait le bonheur de tout psychiatre ou de tout historien pour le moins.

On a retrouvé ce dimanche un chef d’Etat, à la tête d’un pays en ruine, qui affirme naïvement « que le conflit syrien n’oppose pas le pouvoir et l'opposition, mais la patrie et ses ennemis, le peuple et les assassins. » Il prétend que « la nation est pour tous et nous devons tous la protéger... car certains voudraient la partition de la Syrie », oubliant au passage qu’il est celui qui a œuvré sans doute le plus dans cette voie depuis la mort de Saladin à Damas en 1193. Bachar al-Assad se demande après 12 ans d’oppression impitoyable et 2 ans de répression sanglante, quelle est l’utilité de « dialoguer avec les terroristes (allusion l’ASL) ou avec des marionnettes fabriquées par l'Occident (allusion au CNS) » et conclut que « nous dialoguerons avec le seigneur et non avec l’esclave ». S’il a appelé au « dialogue national », il a osé affirmer qu’il n’a pas trouvé de partenaire jusqu’à présent. Tout cela ne l’a pas empêché de poser des conditions préalables : arrêter le financement et la fourniture d’armes aux « hommes armés » par les pays étrangers, arrêter les « opérations terroristes des hommes armés » et contrôler les frontières. Il affirme que toute transition doit « se faire selon les termes de la Constitution », oubliant hypocritement que cette dernière fut  taillée sur mesure pour la communauté alaouite (autour de 10 % de la population syrienne, qui est estimée à 21 millions de personnes) par le clan alaouite (les Assad père et fils) et dans le but d’écraser la communauté sunnite (plus de 70 % de la population).

Ce plan en 3 étapes est pratiquement le même que celui présenté il y a 6 mois, il connaitra donc le même sort, à quelques dizaines de milliers de morts près ! Inutile d’aborder le reste et de rentrer dans les détails, le dictateur syrien est tellement déconnecté de la réalité, qu’il serait difficile de le prendre au sérieux. Et pour s’en rendre compte, il faudrait écouter la fin de son discours. Bachar al-Assad estime en guise de conclusion que « Le printemps n’est qu’une bulle de savon qui disparaitra avec le temps. La Syrie restera plus forte qu’elle ne l’était. Pas de négligence des droits, le Golan nous appartient, la Palestine est notre cause et nous soutiendrons la ‘résistance’ (allusion au Hezbollah). » Mais oui, on connait très bien la chanson sur les « délires schizophréniques » des Assad ! Grace au père et au fils, il n’a jamais fait aussi bon de vivre sur ce plateau, c’est le calme plat depuis 1974 dans ce territoire syrien annexé par Israël en 1981. Sans surprise, le plan-mascarade d’Assad a été rejeté par les rebelles syriens. L’horizon de la Syrie est sombre, très sombre, sauf miracle.

6. La militarisation et la généralisation du conflit par les rebelles syriens est responsable de l’afflux massif de réfugiés au Liban.
Si je suis sévère avec les rebelles c’est parce que je considère que le « paramètre Assad » est une constante évidente depuis le 15 mars 2011. Même depuis le 14 février 2005 ! Que dis-je, depuis le 14 septembre 1982. Je dirais même depuis les hauteurs de Tripoli, de Zahlé et d’Achrafieh ! Tel père, tel fils, le paramètre Assad est une « constante » -depuis que cette funeste famille règne sur la Syrie et le Liban, et il se résume en 2 mots, « répression sanglante »- pas celui des rebelles.

- 1re phase : Lorsque la révolution syrienne était pacifiste
, disons pour simplifier durant l’année 2011, on était à une moyenne de 500 morts/mois (moins durant les premiers mois de la révolte, plus durant les derniers mois de l’année). Fin 2011, on a dénombré 5 000 morts au total. On comptait par ailleurs un peu plus de 10 000 réfugiés dans les pays environnants, près de 5 000 réfugiés au Liban.

- 2e phase : Avec la militarisation du conflit
, disons à partir de l’année 2012, on est passé à une moyenne de 1700 morts/mois durant les 6 premiers mois de l’année, soit 3 fois plus que la moyenne de 2011 ! Le nombre de réfugiés est passé à près de 93 000 réfugiés au total (fin juin 2012 ; soit 9 fois plus que fin décembre 2011), dont 25 000 réfugiés au Liban (fin juin 2012 ; 5 fois plus qu’en 2011).

- 3e phase : Lorsque les rebelles ont décidé de généraliser le conflit
notamment dans les régions de Damas et d’Alep, et d’intensifier leurs attaques contre les forces du régime après l’attentat qui a visé le QG de sécurité de la capitale le 18 juillet 2012, on est passé à une moyenne de 5 200 morts/mois durant les 6 derniers mois de l’année 2012, soit 3 fois plus que le début de l’année 2012 et 10 fois plus que l’année 2011, à l’époque pacifiste. Quant aux réfugiés, on est passé en l’espace de 6 mois de 93 000 réfugiés au total à 577 000 réfugiés dans les pays environnants. Au Liban, on a assisté impuissant à l’explosion des chiffres : en l’espace d’un an, le nombre de réfugiés syriens est passée de 5 000 (fin 2011) à 25 000 (juin 2012), puis 180 000 (début 2013) ! Tous les chiffres correspondent uniquement aux réfugiés enregistrés par le HCR, le Haut commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Ils ne prennent pas en compte les déplacés, ces réfugiés à l'intérieur de la Syrie, dont le nombre a dépassé le million depuis plusieurs mois.



Les rebelles ont militarisé et généralisé le conflit, s’engageant dans des batailles de guérilla avec le régime syrien, sans s’assurer les moyens de les gagner, et plus grave encore, sans avoir la capacité de protéger efficacement les populations civiles des escadrons de la mort du régime syrien et empêcher l'exode massif de la population civile. C’est exactement ce que je reproche -entre autres, la liste étant longue- à la milice du Hezbollah. C’est aussi ce que j’ai reproché au général Michel Aoun durant les années 1989 et 1990. Toute décision impliquant la vie des autres doit être murement réfléchie. Nul responsable n’a le droit de mettre en danger toute la population d’un quartier, d’une ville ou d’un pays, avec légèreté et sans préavis, sachant que même les bonnes intentions ne font pas forcément de bonnes décisions !

7. Aujourd'hui, comme hier, tout indique que la guerre de Syrie continuera et s’amplifiera. Il faut donc s’attendre à la poursuite de l’exode vers le Liban, si on tient compte des certitudes sur le conflit syrien -et il le faut au moins sur le plan théorique, surtout quand on a une responsabilité publique (président de la République, Premier ministre, gouvernement, ministres, députés, politiciens, analystes...)- de la militarisation et de la généralisation croissante du conflit et du début de déploiement des missiles américains Patriot par l’OTAN en Turquie. Le HCR estime que s'il n'est pas mis fin au conflit syrien, au rythme actuel de l'exode, 3 000 personnes par jour, le nombre total de réfugiés pourrait doubler d'ici juin (2013) pour atteindre 1,1 million de Syriens dans les pays environnants. Rien, absolument rien, n'indique que nous allons dans le sens de l'apaisement. Donc en toute logique dans 6 mois nous pourrions très bien être face à 400 000 réfugiés syriens au Liban ! Il faudrait alors prévoir dès aujourd'hui toutes les conséquences qui pourraient en résulter. Une gestion du dossier des réfugiés syriens « à la libanaise » serait lourde de conséquences.

La suite, au prochain numéro. J’y reviendrai.

dimanche 2 décembre 2012

Koker fuck yourself ! Photoshop au service de la mythologie iranienne (Art.89)



Jeu ! De hasard, d’esprit et de dupes, c’est de quoi il sera question aujourd’hui. Vous êtes maintenant habitués à mon divertissement « Cherchez l’erreur ». Et comme on ne change pas une recette qui marche, alors passons à table. Il y a eu d’abord, l’épreuve Ikea (2 oct.), où l’on s’est rendu compte tout à fait par hasard, que toutes les femmes ont disparu du catalogue du fabricant suédois diffusé dans le royaume d’Arabie saoudite. Pour un catalogue distribué à près de 200 millions d’exemplaires sans incident dans 333 magasins de 41 pays dans le monde, cette disparition pas si miraculeuse que ça, a fait grand bruit au pays de l’égalité des sexes ! Il y a eu ensuite, l’épreuve Joumblatt (1 nov.), où lors de la visite de Nagib Mikati -le Premier ministre du Liban, vous savez c’est ce pays dont la souveraineté est violée à longueur d’année- à Walid Joumblatt dans le fief de Moukhtara, on s’est rendu compte, encore par hasard, que deux kalachnikovs étaient posés contre un mur, sans embarras aucun, derrière un Bouddha médusé ! Et puisqu’il n’y a jamais deux sans trois, au hasard des clics et du calendrier -le début du mois semble être propice aux erreurs- j’ai déniché pour vous une nouvelle épreuve, de quoi vous régaler j’en suis persuadé.

Vous connaissez la règle du jeu, dites-moi alors où est l’erreur sur la double photo ci-dessus ? Bon, fastoche ! Je sais. Les trois hélices, bravo ! C’est encore Photoshop qui est passé par là. Les actionnaires d’Adobe n’en reviennent pas de ces publicités collatérales. A gauche, vous avez le « Koker 1 ». Après ra3d wou baré2, wou fajr wou najr, voilà la nouvelle fierté nationale de la République islamique d’Iran, un drone de fabrication 100% iranienne, SVP, annoncée en grande pompe il y a quelques semaines par l’agence iranienne Mehr dans ces termes : « Vol d’essai réussi de Koker 1, le drone iranien capable de décoller verticalement et fonctionne en partie à l’énergie solaire ». Ah, chassez l’écologie dans le dossier nucléaire iranien, elle revient au galop dans le drone ! Bon, passons maintenant l'autre côté. A droite, vous avez le « QTW-UAV », un projet développé en catimini, enfin sans tapage médiatique, par les étudiants et les chercheurs de l’Université de Chiba au Japon. Waouh me diriez-vous, quelle coïncidence, c’est la même photo ou presque ; enfin, c’est la même avec certitude.

L’erreur, le hic ou l’os, choisissez à votre convenance, n’est rien d’autre que ces fichues hélices ! Mais qu’est-ce qu’elles foutent là bordel ! Et bien, le fil du mensonge est court comme on dit dans nos contrées. Alors de deux choses l’une : soit les Iraniens les ont supprimées, sans doute grâce à une copie de Photoshop, une contrefaçon achetée dans les ateliers de Damas (qui sont à l'origine de la contrefaçon de logiciels très répandue au Liban) ou à Sou2 el-A7ad de Beyrouth, wou 3a 3aynak ya téjir (pour la modique somme de 3000 LL, 4500 LL pour toute la famille, sous la bonne protection des forces de l'ordre), soit les Japonais les ont rajoutées pour une raison aussi obscure que bizarre, mais on ne sait jamais avec l’empire des fripons-nippons et des sagas-mangas. On aurait pu noyer le poisson de la sorte et ne plus en parler, même si le poisson de cette fable est une belle couleuvre difficile à avaler, sauf que, et pas de chance pour les Iraniens, le projet des étudiants japonais date de 2008 ! Eh oui, un mensonge est comme un crime, il n'est jamais parfait.

Koker 1, au conditionnel comme à l’imparfait, devrait ou devait, selon le temps de circonstance, être présenté aux Iraniens et au monde lors d’un salon de l’aviation prévu pour le 11 décembre 2012 sur l’île de Kish. Entre parenthèses, Kish est une ville iranienne de 92 km² de 150 000 habitants, une zone de libre-échange SVP, crée de toute pièce par la République islamique d'Iran. On apprend même, pas trop au hasard au fait, que les lois rigoureuses de la République islamique d'Iran sont appliquées avec plus de souplesse sur la zone que sur le contient. Et pour cause, les mollahs voudraient  rivaliser avec Dubai et Doha. Schizophrénie mon amour, comme tu peux être bien commode ! Bon, tout aurait pu bien se passer dans la joie, le mensonge et la bonne humeur, en fredonnant Sea, lie and sun, dans le meilleur des mondes mythologiques, sans ce satané-pilote-blogueur-trouble-fêtard américain qui a découvert le pot aux roses des mollahs et l’a révélé aux Iraniens et au monde. Comme ce n’est pas sérieux tout ça ! Et puisqu’on y est restons-en un peu. Cette nouvelle supercherie des Pasdaran me rappelle l’affaire Ayoub, le drone envoyé par le Hezbollah dans l’espace aérien israélien en octobre dernier. La légende dit qu’il aurait été livré par les Iraniens et monté par les Libanais, comme pour les meubles d’Ikea. La réalité elle, dit que les infos qu’il aurait recueillies ont été transmises à l’armée iranienne et non à l’armée libanaise, comme l’atteste la vive protestation du président de la République libanaise, Michel Sleimane ! Ah, avant que je n’oublie, mon neveu aurait bien voulu continuer de mater ses copines consentantes d’en face avec son Parrot -un drone piloté par iPhone/iPad, un merveilleux bijou technologique comme on le voit ici à Paris, qui au passage, décolle vraiment à la verticale, pas comme le Koker imaginaire des mollahs !- quand elles font bronzette au bord de la piscine, et de leur envoyer les images par MMS sur leurs portables, et de s’éclater à entendre les cris de ces vierges effarouchées surgir de derrière la haie, mais il se prend au sérieux, il passe son brevet et compte sortir l’une d’entre elles ! Si si, là c’est du sérieux.

Toujours est-il, le ridicule ne tue pas encore et fort heureusement, sinon nous ne ririons pas autant à certaines occasions ! Pas de doute le régime iranien est furax d’être la risée du monde. Ce n’est pas la première fois en plus. En juillet 2008, il y a eu l'affaire du missile balistique qui n'a pas décollé lors d’un test de lancement mais qui a été rajouté numériquement grâce à la retouche d'image par les Gardiens de la Révolution iranienne. La photo officielle, vue, corrigée et embellie, fut mise en ligne sur leur site, Sepah News, avant d’être reprise par l’Agence France Presse et distribuée à tous les médias du monde. Photoshop mon amour comme tu peux rendre bien des services ! Mais pas de chance encore pour les Pasdaran, qui ignorent qu’au 3e millénaire il est difficile de tricher longtemps, le pot aux roses fut vite découvert (avec un écran de bonne résolution, ça saute aux yeux!), obligeant les Iraniens, pour sauver la face, de retirer eux-mêmes la version retouchée de leur site et de remettre dès le lendemain en ligne une version authentique du réel lancement, dans le quotidien iranien Jam-e-Jam, où l’on voit clairement 3 missiles dans le ciel et un 4e cloué au sol. Ne joue pas dans la cour des grands qui veut !

Grace à ces cafouillages, l’Iran apprend à ses dépens que si le bluff a toute sa place dans le poker, il ne peut servir de politique d’Etat. L’opération Koker ayant échoué, les Iraniens n’auront pas le plaisir de ricaner sur les ricains avec un « Koker fuck yourself » ! Tant pis pour eux, ils l’auront bien mérité. Et puis tenez à propos, ne ratez pas Argo, le nouveau film de Ben Affleck, qui relate l’histoire de l’exfiltration par la CIA grâce à un moyen inouï de six Américains travaillant à l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, réfugiés au domicile de l’ambassadeur canadien le 4 novembre 1979 lors de la célèbre prise d’otage au début de la Révolution iranienne. Et si vous vous en foutez, « Argo fuck yourself », la mythologie persane continuera, avec ses répercussions sur les côtes phéniciennes. Une dernière chose, ne craignez plus rien, ce qui relevait des phénomènes inexpliqués autrefois, Photoshop et les apparentés de la grande famille Adobe peuvent très bien les expliquer de nos jours. Enfin, presque ! Ah, vous pensez à Okab Sakr sans doute, un député de la nation perdu de vue depuis plusieurs années et retrouvé il y a trois jours dans le roman-sonore du quotidien libanais al-Akhbar dans le rôle de standardiste chez Hariri’s Weapons Manufacturing Company, pour prendre les commandes d’armement des rebelles syriens ? « Wlak ya Bakhos, on a convenu d’un petit article, le truc qui fait sourire un dimanche matin, pour accompagner un double expresso wou bass! » Tayeb bassita. Yalla, à la prochaine.


Réf.

L’agence iranienne Mehr annonçant avec fierté le nouvel exploit de l’Iran - Mehr News Agency
http://www.mehrnews.com/fa/newsdetail.aspx?NewsID=1737102

Unmanned Aerial Vehicle - Nanami Laboratory (le projet sur le site de l’Université de Chiba au Japon, en B3)
http://mec2.tm.chiba-u.jp/~nonami/english/research/uav/gal.html

Iranian Koker 1 VTOL drone, faked images - Gary Mortimer (celui qui a révélé l’affaire)
http://www.suasnews.com/2012/11/19700/iranian-koker-1-vtol-drone-faked-images/

Le drone iranien qui n’existait que sous Photoshop - Louis Imbert
http://keyhani.blog.lemonde.fr/2012/11/30/le-drone-iranien-qui-nexistait-que-sur-photoshop/