jeudi 30 octobre 2014

Vous avez détesté Daech 1.0, voici Daech 2.0 : la « com’ » de l’Etat islamique et les aventures de John Cantlie (Art.249)


Comme dit un adage libanais, ma fi ella el7mar ma be ghayirr ra2yo. Il n’y a que l’âne (l’imbécile) qui ne change pas d’avis. On dit aussi qu’il n’y a pas pire stratège que celui qui sous-estime les capacités de réaction de ses adversaires. Manifestement, Daech a décidé de changer sa tactique de communication. Il faudrait en prendre acte. 

Dans une vidéo postée il y a trois jours sur YouTube, et aussitôt retirée par le géant américain de la vidéo en ligne, mais qu’on peut retrouver ailleurs (comme sur Yahoo News), on peut noter un changement radical dans la façon de communiquer de « l’Etat islamique ». Jusqu’à maintenant, nous étions habitués à la mise en scène sordide de l’exécution d’otage occidental détenu par l’organisation terroriste : un cadre désertique (difficile à repérer), un bourreau arrogant (debout, en noir, visage camouflé et poignard à la main), une victime humiliée (à genou, mains ligotées, en tenue orangée), un message terrorisant adressé à l’Occident (des revendications pour arrêter les frappes aériennes, suivies de menaces d’exécution d’un autre otage) et l’acte ultime de barbarie (la décapitation de l’otage).

Et voilà qu’on découvre dans cette nouvelle mise en scène mise en ligne le 27 octobre, un otage britannique, John Cantlie, engagé de force ou de gré, ce n’est pas clair pour l’instant, à jouer le rôle du « reporter libre » dans la ville syrienne de Kobané, où la guerre fait rage actuellement entre les forces kurdes et celles de Daech. Comme l’affaire n’est pas banale, quelques remarques s’imposent sur cette nouvelle campagne de communication de « l’Etat islamique » qui vise à la fois les populations occidentales, les communautés sunnites d’Orient et d’Occident et les moudjahidines de tout poil de Syrie et d’Irak.

Que les communicants de Daech s’adressent à l’Occident, c’est une évidence, un think ‘tanké’ l’aurait compris. D’ailleurs, le choix de John Cantlie ne doit rien au hasard. Cet homme a failli rejoindre ses aïeux, et pas qu’une fois. Ce qui lui arrive est hallucinant. Il est Britannique, reporter de guerre, âgé aujourd’hui de 44 ans. Alors qu’il tentait de traverser la frontière turque en juillet 2012, il est capturé par des islamistes britanniques en Syrie. Il devait être remis à un groupe djihadiste affilié à al-Qaeda. Blessé en tentant de s’évader, il fut libéré une semaine plus tard par l’Armée syrienne libre. Un de ces compagnons de fortune raconta par la suite que les islamistes britanniques de ce groupe se sont montrés plus vindicatifs que les islamistes arabes, et qu’ils avaient réclamé leur mort parce qu’ils étaient des « infidèles ». Quelques mois plus tard, il n’hésite pas retourner sur le théâtre du conflit, avec James Foley, pour réaliser un documentaire sur son enlèvement. Et rebelote, il est alors de nouveau enlevé avec le journaliste américain en novembre 2012. On n’entend plus parler d’eux jusqu’au mois d’août 2014, où ce dernier sera décapité quelques jours après le début des frappes américaines en Irak. Lui, il n’apparait que le 18 septembre dans une vidéo adressée à l’opinion publique occidentale et intitulée « Prêtez-moi l’oreille », toujours sur YouTube. Assis derrière un bureau, et vêtu d’une tenue de Guantanameros, il affirme « qu’après avoir été abandonné par mon gouvernement (britannique) et que ma vie soit entre les mains de l’Etat islamique, je n’ai plus rien à perdre (...) Je pourrais vivre ou mourir, mais je voudrais saisir cette opportunité pour vous informer (...) Dans les prochains épisodes, je vous montrerai la vérité sur les motivations et les méthodes de l’Etat islamique (...) et comment les médias occidentaux dénature la vérité pour influencer les populations ». Nous sommes au zénith de la manipulation. Entre temps, les méthodes de Daech ont conduit à la décapitation de plusieurs otages occidentaux et libanais, à des exécutions de masse dans les communautés chiites et sunnites, notamment en Irak, à l’expulsion des chrétiens de Mossoul, à la réduction des femmes yazidis en esclavage, à l’attaque des positions de l’armée libanaise dans la Bekaa, à la bataille de Kobané, et un tas d’autres crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, à l’instar de la dynastie tyrannique des Assad que l’organisation terroriste prétend combattre.

Ainsi, John Cantlie n’est pas à sa première. Il est apparu dans cinq vidéos de « l’Etat islamique » en un mois et demi, vêtu à chaque fois d’une tenue orangée. Toutefois, dans celle postée il y a trois jours, on note une rupture dans le choix vestimentaire, le cadre du tournage et le ton du message. Daech apprend vite. Les mises en scène sordides n’ont pas eu l’effet escompté : terroriser les Occidentaux au point de soulever les populations contre leurs gouvernements pour les empêcher d’engager leurs forces militaires contre l’organisation terroriste. C’était tellement naïf. Les voilà donc qui se décident à opter pour la méthode douce. Dans la nouvelle vidéo, sous-titrée en arabe, le spectateur se retrouve dans un cadre urbain, parfaitement identifié, Kobané, une ville du nord de la Syrie qui était sur le point de tomber jusqu’à ce que les frappes aériennes arabo-américaines n’arrêtent l’avancée des djihadistes. Le bourreau s’est converti en réalisateur et s’est éclipsé derrière la caméra. Aucune trace du couteau de la terreur, ou même d’une kalachnikov de combat. La vedette c’est l’otage occidental, la victime est à l’honneur. John Cantlie est habillé en tenue noir, comme les djihadistes, barbichette taillée et moustache rasée, comme beaucoup d'islamistes. Il est debout et se promène librement dans la ville kurde. Il n’y a aucune revendication en 5 minutes et 32 secondes, encore moins de menaces ou d’actes de barbarie. Il y a une sérénité étonnante qui se dégage de cette vidéo, tournée soi-disant sur un théâtre de guerre. Qui prendrait le « faux reportage » en route croirait qu’il est tombé sur l’émission « Des racines et des ailes » ou un documentaire de la BBC. Le message est on ne peut plus clair : « l’Etat islamique » est non seulement toujours présent à Kobané, malgré les frappes aériennes, mais il ne craint rien ni personne. Au loin, on entend quelques rafales d’armes automatiques, seulement, comme pour démentir que la ville est à feu et à sang, comme pour signifier que les combats intenses sont terminés, les djihadistes procèdent à la prise en main de la ville et pour en finir avec quelques poches de résistance. Aucune trace de l’aviation ennemie. Peu de choses rappellent la guerre, si ce n’est la désolation dans la ville en background et un passage de quelques secondes où l’on voit des hommes en uniforme, qui peuvent très bien appartenir à n’importe quelle armée, passés paisiblement sur un trottoir. Le réalisateur djihadiste a pris un grand soin de ne pas montrer leur barbe. Vous l’avez compris, tout est méticuleusement étudié, au point que le reporter britannique apparait d’un sang-froid remarquable. Contrairement aux vidéos précédentes, il est très décontracté. Il se permet même un trait d’humour très british. Alors qu’il parle des « médias occidentaux qui disent que... », il s’interrompt, tourne la tête à droite puis à gauche, et balance d’un ton sarcastique : « je ne vois aucun journaliste d’ailleurs ». A ce stade, il est certainement très difficile de savoir si John Cantlie s’exprime sous la contrainte ou tente en bon acteur, de sauver sa peau, voire s’il n’est pas réellement atteint du syndrome de Stockholm, qui est caractérisé par l’empathie et la sympathie éprouvées par certains otages pour leurs ravisseurs.

Sur le fond, Daech utilise la raison et la logique pour convaincre les populations occidentales. Fini la communication des ténèbres des premiers temps. John Cantlie cite par exemple plusieurs médias occidentaux (BBC, Independent) -il trouve un malin plaisir à rappeler qu’ils sont absents du terrain- et des responsables américains (John Kerry, le secrétaire d’Etat ou Tony Blinken, un conseiller pour la sécurité nationale de Barack Obama), pour démontrer que les affirmations des dirigeants et des journalistes occidentaux sont déconnectées de la réalité. « L’Etat islamique » ne bat pas en retraite, bien au contraire, « la bataille est pratiquement terminée (...) l’ambiance est calme (...) les moudjahidines passent la ville au peigne fin, rue après rue, immeuble après immeuble, d’où les tirs sporadiques qu’on entend ». A aucun moment de ce court-métrage, la guerre n’est présentée comme ayant une dimension religieuse ou ethnique. Par ailleurs, John Cantlie ne s’étend pas beaucoup sur les frappes américaines et arabes, si ce n’est pour prétendre que celles-ci ont tout simplement contraint les moudjahidines à laisser de côté les chars et à privilégier les armes légères pour faciliter la mobilité des hommes dans la ville. Il tente même de titiller les Occidentaux là où ça pourrait les agacer : « les frappes ont coûté un demi-milliard de dollars jusqu’à présent ». Laissant sous-entendre, qu’on n’est au début et que cette guerre coutera in fine des fortunes aux contribuables occidentaux. Il ne se gêne pas pour ironiser le parachutage des armes américaines aux Kurdes. « Les moudjahidines renforcent leurs positions avec les armes et les munitions larguées par les désespérantes forces aériennes américaines, qui sont tombées directement entre leurs mains ».

Il est clair que Daech n’est pas constituée uniquement d’abrutis moyenâgeux de Mésopotamie, du Cham et du Qalamoune. J’ai dit « uniquement », donc il y en a, mais pas que ça. L’organisation attire -ou fait appel, qu’importe- des gens qui réfléchissent, établissent un plan de communication et maitrisent un ensemble de moyens technologiques modernes, nécessaires pour communiquer. D’accord, mais il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard. Il n’empêche que le dernier reportage, tourné en haute définition svp, est « pro » à tous les niveaux. Pour le réaliser, « l’Etat islamique » a eu recours, comme il l’indique sur l’écran, à un « drone de l’armée de l’Etat islamique ». Ok, là aussi, il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard. La République islamique d’Iran et le Hezbollah usent et abusent de toutes sortes de subterfuges, drones compris, pour combler leur retard technologique et faire croire que l’obscurantisme religieux ne les a pas relégué dans la préhistoire, ils peuvent se mesurer aux grandes puissances militaires locorégionales, et affronter la coalition arabo-occidentale dans le cas des djihadistes.

En visionnant cette vidéo à plusieurs reprises, j’ai compris qu’il est parfois plus intéressant, et moins coûteux, de donner l’impression d’être fort que de l’être réellement, surtout si on n’a aucune chance de le devenir. Il n’est pas difficile d’imaginer l’abattement des djihadistes en Syrie devant la puissance de feu des avions de chasse américains, français, émiratis et saoudiens, et leur totale impuissance face aux missiles téléguidés de la coalition. Pour compenser cette double frustration militaire, ils se sont alors jetés corps et âme dans la bataille de Kobané. Mais comme je l’ai dit dans un article sur la 4e guerre du Golfe, la terreur, qui a conduit l’armée irakienne à leur offrir Mossoul sur un plateau en argent, fonctionne à double sens. Actuellement, c’est bel et bien la coalition anti-daech qui soulève un vent de panique dans les rangs des djihadistes. Il était donc urgent pour ces derniers de démontrer qu’ils ne le sont pas. D’où la raison d’être de cette vidéo qui s’adresse donc aux moudjahidines de Syrie et d’Irak. Il existait une nécessité impérieuse de remonter le moral des troupes de « l’Etat islamique ». On sait que la propagande fait partie de la communication en temps de guerre. La technologie numérique est ici utilisée d’une manière très intelligente par Daech pour compenser la faiblesse technologique de l’organisation terroriste sur le plan militaire.

Mais ce n’est pas tout. La vidéo du 27 octobre s’adresse aussi aux populations sunnites d’Orient comme d’Occident, dans le but d’impressionner la jeune génération de « l’Etat islamique » d’Irak et du Levant, mais aussi, de « l’étranger ». Quand l’usurpateur du califat et de l’islam, Abou Bakr el-Baghdadi, « calife Ibrahim », appelle les musulmans du monde à rejoindre les rangs des djihadistes, il sait très bien qu’il ne s’adresse pas Hajj Moustafa et à Oum Kolsoum, de Tunis, Paris, Beyrouth ou Londres, mais à leurs enfants. Cette vidéo est faite pour donner une illusion de puissance et faire croire que « l’Etat islamique » se bat à égalité contre la coalition occidentale et arabe. Personne n’est dupe. Daech sait très bien qu’il ne peut pas l’emporter sur le plan militaire dans cette confrontation engagée depuis le mois d’août avec les forces occidentales et arabes, même si l’organisation affirme que « les Américains savent, les moudjahidines aussi, que malgré toute leur puissance aérienne, ce ne sera pas suffisant pour vaincre l’Etat islamique à Kobané ou ailleurs ». « L’Etat islamique » sait que les frappes aériennes l’affaibliront considérablement à terme, même sans troupes au sol. Il sait parfaitement que sa force est ailleurs. Il faut la mobiliser. Elle est dans sa triple capacité à amplifier les instincts identitaires religieux islamiques chez les musulmans, à réveiller les rancunes des communautés sunnites à l’encontre des communautés chiites, et surtout, à attirer la jeune génération. La vidéo vise à redorer le blason des terroristes auprès des Occidentaux de confession musulmane et tenter de recruter de nouveaux candidats djihadistes parmi eux. Le début de sa présentation qui rappelle les jeux vidéos, ne doit rien au hasard.

Est-ce un tournant dans la stratégie de communication de « l’Etat islamique »? C'est en tous cas, une tentative. Tout est soigneusement étudié. La vidéo est faite pour être visionné jusqu’au bout. Elle ne fait pas appel à l’instinct des spectateurs mais à leur raison. Elle s’adresse autant aux populations occidentales qu’aux communautés sunnites et aux moudjahidines. Le triple objectif de Daech est de déstabiliser l’opinion publique occidentale, en la faisant douter, d'assurer un flux de recrutement continu de djihadistes étrangers, notamment des convertis, et de rassurer les troupes sur le terrain, dont la frustration face aux frappes aériennes est grandissante. Une phrase résume bien ce triple objectif, c’est celle de la fin : « La guerre en milieu urbain, la plus dure et la plus complexe de toutes, est la spécialité des moudjahidines ». Je vous ai dit, sur le plan de la « com’ », cette vidéo est parfaite. Hélas, triple hélas !

Une dernière chose. On dit que le diable se cache dans les détails. Et pourtant celui-là saute aux yeux dès le début. Le titre de ce reportage de propagande résume parfaitement la nouvelle stratégie de l'organisation terroriste : « Minn dakhil 3ein el islam » (Inside Ayn al-Islam, A l’intérieur de Ain al-Islam). Vous avez bien lu, ce n’est ni le nom kurde usuel de « Kobané », ni le nom arabe habituel de « Ain el-Arab ». C’est « Ain al-Islam », la « source de l’islam » ! Daech veut se placer au-delà de la division ethnique, en imposant « l’islam » comme l'élément fédérateur. Encore une fois, sur le plan de la « com’ », c’est excellent. Alors, gare à ceux qui sous-estiment leurs adversaires. Il faut donc tenir compte de ce changement tactique de communication. Il y va de l’intérêt des pays arabes et occidentaux, ainsi que du succès de la coalition arabo-occidentale qui est actuellement engagée pour « affaiblir et détruire l’Etat islamique ».

mercredi 17 septembre 2014

Ça sera la « quatrième guerre du Golfe » ! Objectif : l’anéantissement de « l’Etat islamique » (Art.242)



I. PROLOGUE

Nous survolions la Méditerranée à 10 000 m d'altitude. L'avion fuyait la nuit qui s'abattait sur l'Orient, à plus de 900 km/h, en direction de l'Ouest. Le temps semblait plus clément que cet Allah au nom de qui des usurpateurs de l'islam et du califat font régner la terreur. Je suis confortablement installé dans cet univers feutré de la 1re classe, où l'on m'a mis lorsque j'ai invoqué mes droits de consommateur européen bafoués par la politique de surbooking de la compagnie aérienne. L'écran affichait -55ºC dehors. L'horizon était dégagé. Cela faisait un long moment que nous avions quitté le beige des terres arides. La traversée du Grand Bleu m'a permis de refaire ce monde arabe en long et en large avec mon voisin de fortune, originaire d'un pays du Golfe. Profitant d'un moment de flottement dans la conversation, je me suis esquivé comme subjugué par la palette des couleurs qui s'étalaient sous mes yeux. Tout semblait si serein vu du ciel. J'ai fait part à mon voisin combien vu de là-haut tout sur Terre n’est que vanité et poursuite de vent. Il acquiesça par un hochement de tête, jeta un regard par le hublot sur la blancheur immaculée des Alpes et me dit: « les Occidentaux ont de beaux pays, mais Allah ne les a pas gratifiés par l'or noir ». Sourire narquois, je lui répondis: « oui mais on dirait qu'Allah maudit les Orientaux, pour l'usage qu'ils en ont fait ».

Pour que cette mer au milieu des terres reste un carrefour des civilisations, Barack Obama a annoncé le 10 septembre, un plan d'actions concertées pour anéantir « l'Etat islamique » (EI). Après avoir débarrassé le Moyen-Orient de l’arsenal chimique syrien, les Etats-Unis et leurs alliés s’attaquent à une autre arme de destruction massive, le fanatisme djihadiste. « Notre objectif est clair: nous affaiblirons, et à terme, détruirons l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). » Si le président américain n’a pas prononcé le mot « guerre », le porte-parole de la Maison Blanche l’a fait deux jours plus tard : « Les Etats-Unis sont en guerre contre l'Etat islamique ». Ça sera donc la « quatrième guerre du Golfe ». Ce moment historique impose quelques réflexions.

II. L’ORIGINE DU MAL (DE L’ETAT ISLAMIQUE)

« L’EIIL constitue une menace pour le peuple d'Irak et de la Syrie, et pour l'ensemble du Moyen-Orient... Si rien n'est fait, ces terroristes pourraient constituer une menace grandissante au-delà de cette région, y compris pour les États-Unis... Nos renseignements estiment que des milliers d'étrangers, des Européens et des Américains, les ont rejoints. Formés et aguerris, ces combattants essaieront de revenir dans leur pays d'origine et de mener des attaques meurtrières. » C’est l'état des lieux établi par Barack Obama. Si on en est arrivés là, c'est pour diverses raisons. Les trois principales regroupent: primo, l'expédition imbécile d’un néoconservateur chrétien, George W. Bush (2003), qui a permis à la branche d’al-Qaeda en Irak de créer « l’Etat islamique d’Irak » (13 octobre 2006), comme une « résistance » à l’occupation américaine; secundo, la politique d’exclusion stupide des sunnites menée par le chiite Nouri al-Maliki en Irak (2006-2014), qui a permis à « l’Etat islamique d’Irak » de se développer; et tertio, la barbarie du régime alaouite de Bachar el-Assad en Syrie (depuis 2011), qui est conduite avec la participation active du régime chiite iranien d’Ali Khamenei et de la milice chiite libanaise de Hassan Nasrallah, qui ont permis conjointement à « l’Etat islamique d’Irak » de s’épanouir pour devenir « l'Etat islamique en Irak et au Levant » (9 avril 2013), puis « l'Etat islamique » tout court (29 juin 2014), une organisation connue sous les acronymes EIIL ou EI en français, ISIS ou ISIL en anglais, et Daech en arabe.

Au niveau des responsabilités secondaires, on retrouve d'abord, l'Armée syrienne libre (sunnite), qui a fermé les yeux sur l'islamisation précoce de la Révolution syrienne et l'émergence du phénomène djihadiste (sunnite). On retrouve ensuite, les pays du Golfe, notamment le Qatar (sunnite), suspect d’avoir été généreux avec les islamistes, et la Turquie (sunnite), qui a facilité la libre-circulation des armes et des hommes en Syrie. On retrouve enfin l'Arabie saoudite (sunnite), qui, aveuglée par son desiderata d’en finir avec l’alliance alaouito-chiite de l’axe syro-iranien, n’a pas saisi suffisamment tôt le danger du phénomène djihadiste.

De toutes les raisons, il convient de distinguer le triple veto de la Russie à l’ONU. Le soutien militaire infaillible de Vladimir Poutine au régime syrien et son blocage de trois résolutions du Conseil de sécurité sur la Syrie, ont permis à Bachar el-Assad de s’offrir le luxe de l’intransigeance et d’avoir les coudés franches dans la répression sanglante du soulèvement populaire syrien. Il en résulta, d’une part, un durcissement de la Révolution syrienne, avec la militarisation et la généralisation du conflit, et d’autre part, un enlisement de la guerre civile syrienne, qui ont permis à « l'Etat islamique en Irak et au Levant » de se développer et de s’épanouir.  On peut aussi reprocher à Barack Obama de ne pas avoir su agir dans le passé. C'est bien méconnaitre la complexité de la donne syrienne. La question n'est pas de savoir, mais de pouvoir. Non, ça ne pouvait pas se faire plus tôt. Les choses ont besoin de temps pour mûrir, surtout quand il s'agit de la guerre, spécialement quand ce sont des dirigeants responsables qui décident de la conduire et en particulier quand on a affaire à divers « acteurs pestiférés ».

III. LES ARABES ET LES ENGAGEMENTS AMERICAINS

Alors qu’il s’est fait élire sur l’engagement de mettre fin à deux aventures désastreuses des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak, Barack Obama se trouve aujourd’hui contraint et forcé d’engager la puissance militaire américaine pour détruire « l'Etat islamique ». Hasard du calendrier, l’annonce s’est faite à treize ans pratiquement jour pour jour du 11 Septembre. Voilà pourquoi je voudrais qu'on s'y arrête un instant sur cet événement tragique qui a coûté la vie à près de 3 000 personnes, et qu'on se souvienne de ces personnes de par le monde arabo-perso-musulman, mais aussi des Occidentaux originaires de ces pays, qui se sont sentis plus proches des ignobles terroristes d'al-Qaeda qui ont frappé l'Amérique que du peuple américain meurtri, dix ans à peine après la libération d’un pays arabo-musulman, le Koweït, par la coalition internationale formée par les Etats-Unis. Il faut peut-être se rappeler aussi la réjouissance de certains du monde arabo-perso-musulman après la double attaque terroriste organisée par l'Iran et le Hezbollah contre le QG des marines américaines et des parachutistes français, et qui a couté la vie à près de 320 soldats occidentaux qui se trouvaient au Liban pour aider le gouvernement libanais et à sa demande svp, et dont la mémoire n’est pas honorée par l’Etat libanais.

Certes, c’est de l’histoire ancienne. Mais, à un moment où le nombre d’étrangers qui font le « djihad » en Syrie se compte en dizaines de milliers de personnes -dont l’écrasante majorité viendrait des pays arabes, avec une grande partie d’Occidentaux d’origine arabo-musulmane (900 Français !)- et à l’heure où les Américains s’engagent de nouveau dans une guerre qui nous concerne, contre les djihadistes arabes, une réflexion s’impose sur nos réactions en tant qu’Arabes, chrétiens libanais compris, envers les pays occidentaux en général, et les Etats-Unis en particulier.

Les USA ne sont ni une puissance bienfaitrice ni une puissance satanique. Ils fonctionnent par intérêt comme tous les pays du monde. Leur engagement pour anéantir « l'Etat islamique » est total alors que celui-ci représente une grave menace pour tous les pays de la région sans exception, davantage que pour les Etats-Unis eux-mêmes. Rien que sur la question des djihadistes sunnites étrangers, il n’y a que 70 djihadistes américains, contre 3 000 tunisiens, 2 500 saoudiens, 2 000 jordaniens, 1 500 marocains, 1 000 libanais (à noter que plusieurs milliers de « djihadistes chiites » combattent du côté d’Assad). Si je me donne la peine d’évoquer les événements tragiques du 23 octobre 1983 à Beyrouth et du 11 septembre 2001 à New York, c’est pour dire que la veille de cette « guerre » où les Etats-Unis engagent leurs forces armées pour défendre leurs intérêts mais aussi les nôtres, il est sans doute opportun pour nous autres Arabes, Libanais compris, de remplacer la haine et l’ingratitude, systématiques, historiques et maladives, envers les Etats-Unis, que l’on retrouve chez une frange des populations arabes, musulmanes mais aussi chrétiennes, par un minimum de reconnaissance.

IV. LA QUATRIEME GUERRE DU GOLFE

Une coalition d'une quarantaine de pays se met actuellement en place autour des Etats-Unis, dans le but d’anéantir « l’Etat islamique ». Elle regroupera entre autres, le Royaume Uni, la France, l’Allemagne, l’Australie, le Canada, le Japon, la Turquie et dix pays arabes dont l’Irak, le Liban, l’Egypte, la Jordanie, le Qatar et l’Arabie saoudite. Les grandes lignes ont été fixées par Barack Obama lors d’une conférence de presse le 10 septembre. « Nous allons traquer les terroristes qui menacent notre pays, où qu'ils se trouvent. Cela signifie que je ne vais pas hésiter à prendre des mesures contre l’EIIL en Syrie, ainsi qu’en Irak. »

Gare aux illusions, cette lutte sera longue et complexe. L’affaiblissement de cette organisation terroriste peut être atteint aisément grâce aux frappes aériennes. Depuis le 8 août les Américains ont bombardé plus de 150 cibles de l’Etat islamique en Irak. Les Français ont commencé avant-hier leurs vols de reconnaissance au-dessus de l’Irak. Des frappes ont touché hier matin les environs de Bagdad. Il faut s’attendre à une extension et une intensification des raids aériens dans les prochains jours. C’est sans l’ombre d’un doute, la partie la plus facile de cette guerre. La coalition internationale possède une supériorité technologique militaire qui peut nous laisser supposer que cette phase sera réalisée en quelques semaines à quelques mois.

Et puisque l’argent est le nerf de la guerre, les frappes aériennes seront accompagnées de mesures pour tarir les sources de financement de l’EI. Sur le plan interne, on sera amenés à détruire les puits de pétrole qui sont passés entre les mains des djihadistes, ainsi que leurs QG où ils lèvent les impôts et gèrent ce soi-disant "Etat" par exemple. Sur le plan externe, il y a encore beaucoup à faire, malgré la résolution du Conseil de sécurité de la mi-août qui considère toute transaction directe ou indirecte avec l’Etat islamique comme un appui financier au terrorisme. Les pays du Golfe portent dans ce domaine une certaine responsabilité. Afin de financer la lutte contre le régime syrien, ils ont contribué pendant un moment à assurer une croissance confortable de l’organisation djihadiste par des donations privées ou étatiques, spécifiques à l’EIIL ou générales à tous les rebelles syriens sans discernement.

Seul bémol, les frappes aériennes seront menées exclusivement par les pays occidentaux, les Etats-Unis essentiellement, avec l’aide de la France et de l’Angleterre, les pays arabo-sunnites, comme l’Arabie saoudite, l’Egypte et la Turquie,  se limitent à l’appui logistique, humanitaire et financier à cette entreprise. A part une nette implication du royaume saoudien dans cette guerre -qui a débloqué 500 millions de dollars à l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, afin de venir en aide aux populations chassées par les djihadistes, et 100 millions de dollars pour le Centre des Nations Unis pour la lutte contre le terrorisme- l’attitude des autres pays arabosunnites est timide : le Koweït a jugé que 10 millions de dollars d’aides humanitaires suffisent, la Turquie prévoit une centaine de camions d’aides humanitaires, l’Egypte se cache derrière la belle excuse d’une résolution de l’ONU pour y participer, alors qu’ils savent parfaitement qu’elle sera de nouveau bloquée par la Russie. En tout cas, comme l’a précisé le président américain, « nous ne pouvons pas prendre la place des partenaires arabes dans la sécurisation de leur région ». Ce constat est déterminant. Certes, tout appui quel qui soit est capital pour anéantir « l’Etat islamique ». Mais, à l’heure où des hordes barbares commettent au nom de « l’islam sunnite » les pires horreurs en Irak et en Syrie, la désignation de l’EI par le grand mufti d’Arabie saoudite comme « ennemi numéro un de l'islam », ne suffira pas à faire le contrepoids. Un engagement actif des « pays sunnites », notamment des pays arabes du Golfe et de la Turquie, comme lors de la 2e guerre du Golfe en 1990, est vivement recommandé, pour couper l’herbe sous les pieds des terroristes sunnites, qui ne manqueront pas, comme leurs ancêtres d’al-Qaeda, de présenter cette guerre contre le terrorisme, comme une énième confrontation entre les « pays occidentaux chrétiens » et les « pays orientaux musulmans ».

Toujours est-il que les frappes aériennes occidentales présenteront rapidement leurs limites. L’anéantissement de Daech exige des troupes au sol. Or on sait que les Occidentaux n’enverront pas de soldats se (dé)battre dans le bourbier moyen-oriental. La participation occidentale au sol se limitera à la formation, au renseignement et à l’équipement des forces locales. Alors, la question qui se pose dans les états-majors des pays de la coalition est de savoir à qui reviendra la tâche de reconquérir les territoires de « l’Etat islamique »?

V. ROLE DE L’IRAK

En IRAK, cette mission incombe à deux entités irakiennes. Au cours de sa dernière conférence de presse, Barack Obama a fait une mise au point d’une haute importance à ce sujet. « La puissance américaine peut constituer une différence décisive, mais nous ne pouvons pas faire pour les Irakiens ce qu'ils doivent réaliser pour eux-mêmes. » Sur le terrain, il va falloir compter en premier lieu sur l’armée irakienne. Oui mais, la chute de Mossoul laisse perplexe. Malgré tout l’argent gaspillé sur l’armée irakienne depuis plus de dix ans, 25 000 soldats ont pris la fuite devant 1 000 djihadistes. C’est donc de très mauvais augure pour la suite. La communication de la terreur de Daech avait bien fonctionné sur les soldats irakiens. Mais, si elle a fonctionné dans un sens, elle fonctionnera dans l’autre. La traque impitoyable des terroristes par les avions des Etats-Unis et de leurs alliés terroriseront les terroristes. C’est l’arroseur arrosé et ça ne sera que justice rendue. Plusieurs pays de la coalition prévoient la livraison d’armes et l’envoi de conseillers militaires. Néanmoins, tout enthousiasme doit rester mesurer à cause de trois bémols issus de la politique stupide de Nouri al-Maliki: l’armée irakienne est aujourd’hui dominée par les Chiites irakiens (et iraniens par ricochet), elle a été épurée des éléments sunnites (pas uniquement des partisans de Saddam Hussein) et elle laisse évoluer à ses côtés diverses milices chiites irakiennes, tout en combattant les milices sunnites irakiennes. Le nouveau Premier ministre irakien, Haïdar Al-Abidi, doit donc remédier au plus vite à ces points provocateurs, qui pourraient faire échouer cette 4e guerre du Golfe en nourrissant gracieusement le ressentiment de la population sunnite envers le « pouvoir chiite ». Il s’est engagé à le faire. D’ailleurs, c’est grâce aux soulèvements de tribus sunnites contre « l’Etat islamique », que l’armée irakienne a pu avancer sur certains fronts au Nord du pays.

Dans la lutte contre Daech, il faut compter aussi sur les Peshmergas. Malgré leurs divisions, par leur organisation, leur gestion et leur tolérance, les forces kurdes qui tirent leurs épingles du jeu, au prix d’un renforcement accru de leur autonomie par rapport au pouvoir central irakien, sont aujourd’hui incontournables. Ils bénéficieront des livraisons d’armes et de l’envoi de conseillers militaires. Les Américains frapperont par les airs « l’Etat islamique » où qu’il se trouve, à charge des Kurdes d’attaquer les djihadistes où qu’ils soient au sol. C’est ce qui a permis d’ailleurs de reprendre le barrage de Mossoul aux djihadistes vers la mi-août. Le fait qu’ils soient de confession sunnite, empêchera l’EI de faire passer la coalition internationale pour une agression délibérée du monde sunnite.

VI. ROLE DE LA SYRIE

Comme « l’Etat islamique » s’étend également en amont de l’Euphrate, il est évident qu’on n’anéantira pas cette organisation terroriste sans attaquer ses positions en SYRIE. Là aussi Barack Obama a été très clair. « Dans la lutte contre l’EIIL, nous ne pouvons pas compter sur le régime d’Assad qui terrorise son propre peuple, un régime qui ne retrouvera jamais la légitimité qu'il a perdue. » Parlons peu, mais parlons bien : le succès de la 4e guerre du Golfe est conditionné à l’exclusion du régime de Bachar el-Assad de la coalition internationale, puisque celui-ci constitue la source principale qui nourrit « l’Etat islamique », ainsi que la mise à l’écart de l'Iran (et du Hezbollah), les complices actifs de la sale guerre de Bachar el-Assad en Syrie et de la politique stupide de Nouri al-Maliki en Irak. Dans ce contexte, il est clair que les frappes aériennes occidentales doivent viser en priorité les positions de « l’Etat islamique » qui menacent directement celles de l’Armée Syrienne Libre (ASL). Dans un premier temps, on devrait donc laisser ce face-à-face entre l’organisation terroriste et le régime terroriste. Bachar el-Assad a tout fait pour épargner « l’Etat islamique ». Ce n’est que récemment qu’il a commencé à s’attaquer aux positions djihadistes à Raqqa, dans une tentative désespérée de retrouver une certaine respectabilité. Inclure la Syrie et l’Iran, deux régimes au ban des nations, revient à reconnaitre la véracité de la propagande syro-irano-hezbollahi-russe qui a misé de tout son poids sur l'épouvantail djihadiste, depuis la militarisation et la généralisation du conflit en 2012, et l’angoisse suscitée dans les pays occidentaux, pour redorer le blason de ceux qui sont perçus comme des « pestiférés » par les rebelles syriens.

Ainsi, pour ne pas donner de l’eau au moulin djihadiste, et faire basculer encore des rebelles syriens dans les bras de « l’Etat islamique », la coalition internationale veillera non seulement à l’exclusion des « pestiférés » de ses rangs, mais aussi à l’armement et à l’encadrement, de l’Armée Syrienne Libre (ASL). Les Etats-Unis et la France sont prêts à le faire. « En Syrie, nous avons intensifié notre aide militaire à l'opposition syrienne... Je demande au Congrès de nous donner à nouveau le pouvoir et les ressources supplémentaires pour former et équiper ces combattants... Nous devons renforcer l'opposition comme le meilleur contrepoids aux extrémistes comme l’EIIL, tout en poursuivant la solution politique nécessaire pour résoudre la crise de la Syrie une fois pour toutes. » Ces précisions du président américain signifieront que désormais, l’ASL devra faire face à deux fronts conjointement, le régime syrien et « l’Etat islamique », en assumant pleinement, les conséquences des erreurs qui ont été commises dans le passé au nom du peuple syrien : d’une part, d’avoir militarisé et généralisé le conflit syrien, et d’autre part, d’avoir négligé la radicalisation et l’islamisation de la Révolution syrienne. Certes, la barre est haute. Mais quand on a la prétention de décider au nom du peuple, et l’objectif noble de remplacer la dynastie tyrannique des Assad, et que des innocents en paient le prix, il faut se montrer responsables et à la hauteur des enjeux. C’est sur l’Armée Syrienne Libre que reposera en partie l’anéantissement de « l’Etat islamique ». C’est à elle que reviendra la mission de reprendre les territoires djihadistes en Syrie, avec l’aide de la coalition internationale. Elle doit prendre exemple sur les Peshmergas, qui ont su surmonter leurs divisions, éliminer les extrémistes de leurs rangs et bien gérer les territoires qu’ils contrôlaient. En tout cas, là aussi, la participation active des sunnites de l’Armée Syrienne Libre pour reconquérir les territoires de « l’Etat islamique », comme pour les Peshmergas en Irak, est déterminante pour couper l’herbe sous les pieds des djihadistes sunnites et leur ôter la possibilité de présenter la guerre contre l’Etat islamique comme une confrontation entre l’Occident chrétien et l’Orient sunnite.

VII. ROLES DE LA TURQUIE ET DU LIBAN

Afin d’augmenter les chances d’anéantir au plus vite cette organisation terroriste, il convient de transformer les territoires contrôlés par les djihadistes en un enclos hermétiquement fermé. Tous les pays qui ont une frontière avec « l’Etat islamique » sont donc concernés. Dans ce but, je pense notamment à la Turquie et au Liban, qui doivent cesser d’être pour les « djihadistes sunnites » les principales portes d’entrée et de sortie en et de la Syrie, où ils peuvent soigner leurs blessés et écouler leur pétrole sur le marché noir. Le pays du Cèdre doit cesser d’être de surcroit, une passoire pour les miliciens du Hezbollah. Notre part dans la lutte contre Daech, consistera donc à déployer au plus vite l’armée libanaise le long de la frontière syro-libanaise, et non à laisser, en dépit du bon sens, des milliers de « djihadistes chiites libanais » aller combattre aux côtés du « régime alaouite syrien » pour écraser le soulèvement de la « population sunnite syrienne » et revenir pleurnicher sur les murs à propos de la montée en puissance de Daech. Et tout ce qu’on entendra et lira en dehors de cela, n’est que palabres, balivernes, foutaises, vanité et poursuite de vent.

VIII. PLAIDOYER ET MISE EN GARDE

Si l’Irak sunnite de Saddam Hussein est sorti vainqueur de la 1re guerre du Golfe, qui l’a opposé à l’Iran chiite de Khomeiny entre 1980 et 1988, depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’Euphrate et du Tigre. Cette « victoire sunnite » est aujourd’hui caduque. Le raïss a été exécuté et la population sunnite est complétement marginalisée. Deux ans plus tard, la Syrie alaouite s’est taillée la part du lion lors de la 2e guerre du Golfe. Pour avoir rejoint la coalition internationale après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne en 1990, Bush-père a offert le Liban en guise de récompense à Assad-père, pour un bail de terreur de 15 ans. Cette « victoire alaouite » est elle aussi aujourd’hui caduque. Après le faux-pas de l’assassinat de Rafic Hariri, et le soulèvement populaire libanais du 14 mars 2005, Bush-fils a retiré la récompense à Assad-fils. Quant à la 3e guerre du Golfe, à l’occasion de l’invasion américaine de l’Irak par Bush-fils en 2003, c’est l’Iran chiite qui en est le grand vainqueur. Il a reçu l’Irak dans une pochette surprise, sans avoir rien demandé. Cette « victoire chiite » est toujours valide. Elle est même à l’origine de « l’Etat islamique », et par conséquent, directement responsable de la 4e guerre du Golfe.

Du fait qu’elle est liée à celle qui l’a précédé, la guerre qui s’engage en l'automne de l'année 2014 dans le but d’anéantir cette organisation terroriste, doit tenir compte des erreurs commises dans le passé, en évitant à tout prix de reconduire la stratégie particulièrement stupide suivie par le duo Bush-Maliki entre 2003 et 2014, qui a fait naitre le « mal » qui terrorise l’Irak et la Syrie actuellement. Ces deux hommes ont tout fait pour scinder l’Irak et nourrir le ressentiment de la population sunnite irakienne, en l’affaiblissant, au profit du renforcement régional du « pouvoir chiite » à la fois en Irak et en Iran. Il faut dire aussi que la guerre civile syrienne, entre 2011 et 2014, n’a pas arrangé les choses. La barbarie conduite par la « minorité alaouite » sur la « majorité sunnite », avec l’aide des chiites syro-libano-iraniens, a exacerbé le ressentiment de la population sunnite syrienne.

Pour réussir, la 4e guerre du Golfe doit conduire à l’inverse des effets indésirables qu’on a eus lors de celle qui l’a précédé. C’est pourquoi, s’allier ou ne serait-ce que coordonner, les actions contre « l’Etat islamique sunnite » avec « le régime alaouite syrien » ou « le régime chiite iranien », serait une bêtise tactique inqualifiable, qui entretiendrait la guerre au Moyen-Orient, accélèrerait la partition de l’Irak et de la Syrie, et renforcerait « l’Etat islamique en Irak et au Levant ». Heureusement que ce n’est pas à l’ordre du jour. Ça ne devrait jamais le devenir. La 4e guerre du Golfe doit rétablir de facto l’équilibre entre les communautés chiites, alaouites et sunnites, aussi bien en Irak qu’en Syrie, et permettre à ces dernières de retrouver la place qu’elles méritent dans leurs propres pays, afin d’espérer un jour construire en Irak comme en Syrie, un Etat multicommunautaire, uni, pacifié et débarrassé de ses monstres.