vendredi 10 novembre 2017

La propagande autour de la « rétention de Saad Hariri » par l'Arabie saoudite vise à faire oublier la « surveillance suspecte » du Premier ministre à Beyrouth, « l'anomalie du Hezbollah » au Liban et les « ingérences iraniennes » au Moyen-Orient (Art.482)


Ce qui est impressionnant avec les adeptes des théories du complot c'est tout cet effort qu'il déploie pour ériger une ossature argumentaire, pourtant rachitique dès le départ! Savez-vous que des gens ont prétendu pendant longtemps que les Américains n'avaient jamais marché sur la Lune et que tout avait été tourné dans le Nevada par un certain Stanley Kubrick? Il est fascinant l'esprit humain. 



 1  Restons sur Terre et revenons à nos moutons. Alors que Saad Hariri explique lui-même sa démission par la traque sécuritaire dont il a fait l'objet à Beyrouth (qui laisse penser qu'on projetait son assassinat, comme son père Rafic Hariri), ainsi que par les agissements anti-souverainistes du Hezbollah et de l'Iran (dans les affaires libanaises, mais aussi arabes), et par la couverture que le président de la République, Michel Aoun, leur offre (hypothèse que j'ai développée dans un de mes articles), et d'autres facteurs secondaires, les adeptes libanais des théories du complot, à l'ego surdimensionné, montrent une incroyable détermination à zapper toute nouvelle donne qui contredit leur croyance. 


Saad Hariri accueillant le roi Salmane
à son retour à Ryad en provenance de Médine,
samedi 11 novembre.
Photo Bandar al-Jaloud / AFP
 2  Si on suit bien le raisonnement de ces compatriotes, la maléfique Arabie saoudite et le tout puissant MBS, Mohammad ben Salmane, qui n'ont rien pu entreprendre (absolument rien), à l'automne 2016, pour empêcher les deux ex-piliers du 14-Mars, Saad Hariri et Samir Geagea, de faire de l'un des deux plus fidèles alliés du Hezbollah (la bête noire du royaume wahhabite), Sleimane Frangié ou Michel Aoun, un président de la République libanaise, ont réussi comme par hasard et par magie un an plus tard, à l'automne 2017, à convoquer le Premier ministre du Liban, Saad Hariri (après avoir convoqué les deux SG, Samir Geagea et Samy Gemayel), à le forcer à démissionner, à lui écrire un mot dans ce sens, à le dépouiller de son argent et à l'empêcher de quitter le royaume! Cerise sur le gâteau, alors qu'il est humilié et plumé jusqu'à l'os, Saad Hariri continue à afficher un grand sourire, pendant qu'Aoun, Berri, Bassil & Nasrallah rient jaune. Et ce n'est pas tout, ce même MBS laisse Saad Hariri rencontrer l'ambassadeur d'Arabie au Liban, le prince héritier des Emirats (à Abou Dhabi), les ambassadeurs de la France, du Royaume Uni, de la Turquie, de l'Union européenne et des Etats-Unis en Arabie saoudite. Il a été reçu par le roi Salmane en début de semaine et il a lui même acceuilli le roi Salmane à son retour de Médine en fin de semaine. Bienvenue dans l'univers surréaliste tragicomique de certains compatriotes. 

Aux dernières nouvelles, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian a estimé le vendredi que Saad Hariri est "libre de ses mouvements". Avant lui, le président français Emmanuel Macron a affirmé depuis Abou Dhabi, que le Premier ministre libanais n'avait formulé aucune demande pour venir en France, démentant du coup cette rumeur qui avait circulé en début de semaine. Après le Quai d'Orsay, c'est au tour du ministère allemand des Affaires étrangères de faire savoir que "Berlin croit que Hariri est libre de ses mouvements... Nous n'avons pas de preuve qu'il soit détenu à Ryad"Mais il va falloir bien davantage pour que les autruches d'Orient se décident enfin à redresser leur cou du bac à sable dans lequel leur tête est plongée depuis samedi dernier.

 3  Prétendre que Saad Hariri est quasiment en état d'arrestation (pour corruption), en garde à vue ou retenu, assigné à résidence, contraint et forcé de dire et faire ce que l'Arabie saoudite lui demande, relève d'une propagande qui a été élaborée par le Hezbollah et la République islamique d'Iran, et propagée par leurs partisans au Liban, dans le but de détourner l'attention des Libanais de l'essentiel. 

 4  Primo, de l'anomalie que constitue le Hezbollah au Liban et dans le monde : milice armée, classée terroriste, accusée d'assassinats politiques, qui dit urbi et orbi qu'elle veut établir une république islamique chiite au Liban, qui utilise ses armes où, quand et contre qui elle veut, pour déclencher des guerres destructrices (juillet 2006, afin de libérer un criminel détenu en Israël et mort en Syrie), pour faire tomber des gouvernements libanais souverains (mai 2008 et janvier 2011), et pour impliquer le pays dans une guerre civile syrienne (depuis 2012, afin de sauver une tyrannie qui a occupée et martyrisée le Liban pendant 29 ans), etc. 

 5  Secundo, des ingérences de l'Iran au Moyen-Orient, Liban compris, de l'aveu même de Hassan Rohani, il y a moins de trois semaines: "Il n'est pas possible de prendre une mesure décisive en Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord et dans la région du golfe Persique, sans l'Iran". Cette reconnaissance par le président iranien que l'Iran viole la souveraineté libanaise n'a provoqué aucune réaction de la part de Michel Aoun, président de la République libanaise, et de Gebrane Bassil, chef du Courant patriotique libre (CPL) et ministre libanais des Affaires étrangères.

 6  Tertio, de la défense du Hezbollah par Michel Aoun, à l'époque où il était chef du CPL (2006-2016) et depuis qu'il est président de la République (2016), à chaque fois que l'occasion se présente, liant le sort de la milice chiite, qui constitue un Etat dans l'Etat et qui a fait allégeance à l'Iran, à une problématique insoluble, alors qu'il est censé veiller au respect de la Constitution libanaise, qui exige sa dissolution et son désarmement. Chapeau! 

Tout le reste n'est que palabres et poudre aux yeux. 

 7  La plupart des pays arabes du Golfe, l'Arabie saoudite en tête, ont demandé à leurs ressortissants de quitter au plus vite le Liban. Cela ne veut pas dire qu'une guerre est imminente, mais que la situation actuelle du pays du Cèdre ne permet pas de garantir leur sécurité, alors que s'engage un bras de fer entre l'Arabie saoudite, soutenue par les Etats-Unis, et l'Iran. Le Liban ne peut plus faire comme si de rien n'était ou suivre une politique de l'autruche qui se révélera désastreuse pour le pays du Cèdre, sur tous les plans, économique en premier, sécuritaire en dernier. La balle est dans le camp de Michel Aoun, président de la République libanaise. Lui et lui seul, peut encore sortir le Liban de cette grave crise géopolitique. La solution passe par le respect absolu de la Constitution libanaise et non par les manoeuvres de diversion : il doit cesser de soutenir le Hezbollah et l'Iran et traduire ça sur tous les plans. Cette crise a prouvé magistralement l'immaturité de la majorité de la classe politique et religieuse libanaise, chrétiennes et musulmanes, des moulins à vent qui tournent à plein régime depuis samedi!, et d'une frange des citoyens libanais, tellement aveuglés par leur haine de Saad Hariri et de l'Arabie saoudite qu'ils sont tombés facilement dans le piège de la propagande du Hezbollah! Une des pires erreurs commises par les amateurs d'ici et d'ailleurs, est de sous-estimer leurs adversaires. Il est grand temps d'arrêter de fumer sa moquette, ou en choisir une de bonne qualité, et dans tous les cas, procéder de toute urgence, à la régulation de la circulation des éléphants roses dans le ciel libanais! 


 8  Je terminerai cette note par deux éléments qui selon moi permettent de bien cerner le problème qui secoue le Moyen-Orient depuis le 4 novembre. Pour le premier, faites entrer l'accusé ! Deux apparitions médiatiques en une semaine, c'est que l'heure est grave. Voici les principaux points développés par Hassan Nasrallah, lors de sa conférence de presse tenue vendredi, sans la presse bien entendu, car le chef du Hezbollah est, et c'est l'occasion de le rappeler, détenu et retenu, en résidence surveillée et assignée à résidence, SDF par la faute d'Israël, depuis qu'il s'est aventuré à défier l'Etat hébreux lors de la désastreuse guerre de Juillet 2006.

- « L'Arabie Saoudite a convoqué le Premier ministre à la hâte, elle l'a forcé à présenter sa démission et à lire une déclaration saoudienne... Hariri est détenu en Arabie saoudite, on lui interdit de retourner au Liban ». Comme je l'ai dit depuis le départ, cette théorie du complot a été élaborée par le Hezbollah et propagée par ses partisans et ses alliés, pour faire oublier aux Libanais l'anomalie de la milice chiite au Liban et les ingérences iraniens au Moyen-Orient. 


- « L'Arabie saoudite a demandé à Israël de frapper le Liban, en échange de dizaines de milliards de dollars... 
Selon nos infos d'aujourd'hui, la guerre de Juillet 2006 a été fomentée par l'Arabie Saoudite ». Waouh deux scoops, pour faire oublier aux Libanais que cette guerre, que le Hezbollah a déclenchée, nous a couté 1 500 morts et la moitié de notre PIB de l'époque, soit une bonne dizaine de milliards $, pour libérer un criminel d'Israël qui a fini ses jours dans les bras d'un tyran en Syrie. Face à l'étendue du désastre, Nasrallah s'était contenté d'un « si j'avais su... » à l'époque. 

- « Qu'il fasse ce qu'il veut, mais qu'il revienne au Liban », foutaises pour deux raisons. D'un côté, parce que l'homme est libre et il fait ce qu'il veut. De l'autre côté, parce que Hassan Nasrallah tente de faire oublier aux Libanais, qu'un des motifs de l'éloignement et de la démission de Saad Hariri était la menace qui pesait sur sa sécurité et sa vie. Pour se dédouaner, le chef du Hezbollah s'est protégé avec la feuille de vigne des services libanais de renseignement: ils n'auraient rien détecté, l'argument mortel! Foutaises, le 14 février 2005 jusqu'à 12h54, les services de renseignement n'avaient rien détecté d'anormal non plus.

- « La démission est illégale et anticonstitutionnelle car elle a été obtenue sous la contrainte ». Deuxième sourire. Paroles d'un expert constitutionnel, qui a boycotté avec son allié Michel Aoun, 44 séances électorales, provocant 888 jours de vacance du pouvoir présidentiel, et qui se trouve actuellement à la tête d'une milice armée, classée terroriste par la majorité des pays démocratiques, en violation de l'accord de Taef et de la Constitution libanaise.

 9  L'autre élément concerne l'article publié jeudi par l'un des journalistes saoudiens les plus suivis, Ahmed Adnan. Sa lecture est indispensable pour bien comprendre la détermination actuelle de l'Arabie saoudite. Je vous propose en traduction les extraits les plus marquants : 

« La démission du président (du Conseil) Saad Hariri est un événement international et régional autant que c'est un événement libanais. Il est malheureux que certains Libanais traitent cet événement à la légère... C'est un affront à la Constitution (libanaise) et aux Sunnites (...) 

Les allégations sur le kidnapping de Saad Hariri... sont totalement inacceptables (...) Le président Hariri est le seul à décider quand il s'exprimera et quand il entrera (au Liban), selon les intérêts nationaux et les circonstances sécuritaires (...) S'il était corrompu, il ne souffrirait pas d'une crise financière... Pas d'alternatif à Saad Hariri que Saad Hariri (...) 

L'Arabie saoudite est le bouclier des Sunnites et l'épée des Arabes de toutes les confessions. Les souverainistes libanais n'ont pas à agir comme des orphelins et des veuves (...) Aux Chrétiens (libanais) nous disons, les Arabes sont le cèdre, l'Arabie saoudite est la ligne rouge (qui protège ce cèdre), "en temps de paix le royaume construit, et en temps de guerre, le royaume n'est que forces" (allusion à un slogan du parti des Forces libanaises de Samir Geagea, qui constitue avec Saad Hariri, les piliers du mouvement souverainiste du 14-Mars)... Aux Chiites arabes nous disons... c'est le temps de l'indépendance, de la liberté, de la souveraineté nationale et arabe, votre place est préservée et estimée (...)

Il est triste et regrettable que le bloc parlementaire et les ministres du Courant du Futur (parti de Hariri) ne soient pas à la hauteur des positions et du discours de Saad Hariri et de la rue sunnite (...) Ils ont dit que la force des milices signifie la puissance de l'État, alors que la véritable force des milices signifie le déclin de l'État (libanais) et sa chute (...) La décision de faire face au terrorisme iranien est une décision internationale... 

Les Libanais n'ont pas à avoir peur, il n'y aura pas de guerre contre le Liban, mais contre les milices de l'Iran uniquement (...) De la même façon que l'Arabie saoudite s'est tenue aux côtés du Liban contre la tutelle syrienne, elle se tiendra à ses côtés contre la tutelle iranienne. Le sang de Rafic Hariri et des martyrs de la Révolution du Cèdre (dont Samir Kassir, George Haoui, Gebrane Tuéni, Pierre Gemayel, Walid Eido, Mohammad Chatah...) n'a pas été versé inutilement, la punition est proche (...) 

Je conseille aux alliés des milices iraniennes (au Liban) de s'en éloigner afin de ne pas subir le même sort. Qui avait comme slogan "la résistance islamique au Liban"(Hezbollah), au lieu de la résistance libanaise (les milices chrétiennes des "Forces libanaises"), au pays de la modération, n'a rien à voir avec l'islam, le christianisme ou le Liban (...) Les milices qui ont lancé une guerre ouverte contre le royaume doivent s'attendre à une guerre ouverte (...) La région (du Moyen-Orient) est sur le point de prendre des mesures militaires, économiques et politiques contre l'Iran et ses agents. Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. »

 10  Jamais un politicien arabe n'a tenu des propos aussi fermes à l'égard du Hezbollah et de l'Iran. Chacun est libre de penser ce qu'il veut de cet article. Certes, Ahmad Adnan n'est qu'un journaliste en fin de compte. Il n'empêche que son point de vue traduit la ligne officielle de son pays en ce moment. Une chose est donc sûre et certaine: l'Arabie saoudite est déterminée à empêcher que « le croissant chiite ne devienne une pleine lune », comme le craignait le plus jeune fils d'Abdel-Aziz Al-Saoud, le fondateur du royaume, le prince Moukrine, et à combattre l'hégémonie iranienne au Moyen-Orient, dont l'anomalie que constitue la situation du Hezbollah au Liban. Les leaders libanais en général, et le président de la République, Michel Aoun, en particulier, sont prévenus. Si la neutralité est encore permise, continuer à défendre le Hezbollah et l'Iran par les temps qui courent, ou à faire l'autruche, constitue aujourd'hui la plus grave menace pour le Liban et les Libanais.  

mardi 17 octobre 2017

La guerre des uniformes syriens aura lieu : la libération de Raqqa par les FDS vs. le défilé de mode de Manal Ajaj à Beyrouth (Art.474)


L'actualité a propulsé ces deux photos sur le devant de la scène. Deux types d'uniformes dans deux univers différents que rien ne permet d'associer à première vue. Et pourtant, comme l'histoire, l'actualité peut se montrer d'une ironie implacable.


Regardez bien cette balustrade en fer forgé, vous la reconnaissez? C'est là où les jihadistes de Daech exposaient leurs trophées macabres. Par terre ou sur les pointes, les têtes décapitées y étaient déposées. Aujourd'hui la partie est finie, les terroristes se cachent comme des rats. Selon le colonel Ryan Dillon, le porte-parole de la Coalition internationale, essentiellement occidentale, qui assure la couverture aérienne et la progression des troupes au sol, Raqqa est actuellement contrôlée à 90% par les rebelles des FDS, les Forces Démocratiques Syriennes, une coalition à dominante kurde avec une forte participation arabe, de confession majoritairement sunnite, incluant une faction de combattants chrétiens syriaques. Quel dommage que les groupes chiites et alaouites, syriens et libanais, impliqués dans la guerre civile syrienne, se soient rangés du mauvais côté de l'histoire, aidant un tyran de la pire espèce a prorogé l'espérance de vie de son régime!

En tout cas, la guerre contre le terrorisme islamiste est loin d'être terminée, mais c'est une bonne nouvelle qui mérite d'être soulignée : la soi-disant capitale de l'Etat islamique, d'où on a planifié les attaques terroristes du 13-Novembre, est pratiquement libérée. Regardez bien ces uniformes et ces visages, ils sont les libérateurs de Raqqa, ceux qui débarrassent le Moyen-Orient et le monde des jihadistes, en dépit du travail de sabotage du tyran de Damas, Lapin II du Golan, qui aimerait les présenter eux aussi, comme des terroristes à éliminer. Une page est donc définitivement tournée comme l'a souligné le colonel Ryan Dillon il y a quelques heures. Grâce à la Coalition internationale, « nos partenaires (les Forces démocratiques syriennes) ont délogé l'organisation terroriste Etat islamique (Daech) de 87% du territoire qu'elle contrôlait jadis et libéré 6,5 millions de personnes (en Irak et en Syrie) ».


Le 11 octobre, à 464 km de ce front et de cette bataille décisive, dans l'univers feutré de l'hôtel Four Seasons, une styliste syrienne, pas très connue, est invitée à un défilé de mode en compagnie d'autres stylistes libanais, irakiens, turcs et français. Manal Ajaj, qui est installée à Dubaï, semblait bien inspirée pour les créations de sa nouvelle collection. En effet, elle a eu la brillante idée cette année de rendre hommage à une trentaine de personnages historiques féminins de Syrie, du monde arabe et du Proche-Orient, de l'époque contemporaine comme de l'époque antique. On y trouve, la déesse proche-orientale Astarté, mais aussi Zénobie, impératrice de Palmyre, Europa et Elyssar, princesses de la Phénicie, et Zubaïda, épouse du grand calife Haroun al-Rachide. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas ces robes, chapeau l'artiste, au moins pour l'idée.

Mais au lieu que la styliste syrienne ne se limite à la création artistique, allez savoir quelle mouche l'a piqué pour qu'elle décide de gâcher tout son travail en faisant un mélange des genres qui n'a vraiment pas lieu d'être, sauf en Orient où l'on doit politiser tout, absolument tout. Et dire que rien ne l'y obligeait! Pour le bouquet final à la fin du défilé, au moment fatidique où la créatrice est montée sur scène pour communier avec le public, Manal Ajaj, la poule mouillée éprise de Bachar el-Assad a osé faire défiler en plein cœur de Beyrouth, des mannequins syriens dans des uniformes de l'armée syrienne, celle de la tyrannie des Assad! Elle reviendra sur ce choix dans un post sur sa page Facebook et son compte perso, deux jours plus tard, parlant d'elle à la troisième personne, comme si elle était étrangère à tout ce cirque. "Le plus beau message (de ce défilé) c'est lorsque Manal Ajaj est entrée avec l'armée syrienne (elle ne se donne même pas la peine de parler de mannequins!) pour dire au monde entier qu'à l'origine de l'existence et du succès de tout être humain (en Syrie, dans le monde ou partout dans la Voie lactée, on n'a pas bien su?) se trouve l'armée arabe syrienne, notre espoir et notre fierté aux quatre coins de la terre... c'était le message le plus important du défilé pour que le monde entier sache que l'armée (syrienne de Bachar el-Assad) est source de sécurité, de liberté et de dignité. Ils (les soldats) se sacrifient pour qu'on continue à vivre". Même en abusant de l'omelette aux champignons hallucinogènes, il est difficile d'être aussi aliénée.


Non mais, imagine-t-on la moitié d'un quart de seconde une styliste allemande faisant défiler des mannequins germaniques à Paris dans des uniformes de la Wehrmacht et se vantant ensuite sur les réseaux sociaux de son choix stupide avec cette solennité grotesque ? Non mais, imagine-t-on ne serait-ce que des mannequins libanais défilant à Damas, dans les uniformes des Forces libanaises, l'armée ou la milice? Inconcevable dans les deux cas, sauf dans un pays qui ne sait pas se faire respecter car ses leaders sont aux abonnés absents.

Cette création nauséabonde n'avait évidemment rien à voir ni avec la mode ni avec l'art. C'est un acte de propagande politique abjecte qui aurait nécessité l'intervention des autorités libanaises, au moins une mobilisation des ministres libanais de l'Intérieur, Nouhad Machnouk, et des Affaires étrangères, Gebran Bassil. Après tout ce qu'on a enduré de la part du père et du fils, et de leurs vassaux, le peuple libanais a espéré ne plus jamais revoir ce sinistre uniforme défilé sur le territoire du pays du Cèdre avant que le dernier soldat syrien ayant servi à occuper le Liban et à terroriser les Libanais ne soit aller revoir ses aïeux.

La styliste syrienne aurait dû avoir une once de scrupule et un chouïa de compassion, pour les victimes de la tyrannie des Assad, de son pays d'origine et de son pays hôte. Trois quarts des Syriens et la moitié des Libanais sont allergiques à l'uniforme de l'armée syrienne de Bachar el-Assad. C'est la première chose à changer le jour où le régime syrien tombera. En attendant, Manal Ajaj a raté une belle occasion de montrer au Liban et au monde, qu'elle était mûre et qu'elle ne faisait pas partie de ces artistes corrompus qui oeuvrent à diffuser la propagande officielle d'une des pires dynastie tyrannique du 20e siècle. En tout cas, maintenant qu'elle est libérée, l'artiste-militante pourrait se rattraper la prochaine fois, en faisant défiler ses coqs dans la même tenue, celle de l'armée syrienne du régime, sur les trottoirs de Raqqa ou de les refaire défiler encore à Beyrouth, mais dans des uniformes des Forces démocratiques syriennes, pour prouver aux peuples libanais et syrien, que son défilé « Jasmin Goddess » (la déesse du jasmin) n'était pas une mascarade politique à la gloire d'un tyran épinglé à de nombreuses reprises pour ses crimes de guerre et ses crimes contre l'humanité, la dernière fois au début du mois de septembre, pour le gazage de la population syrienne de Khan Cheikhoun au gaz sarin.

Et pour bien aggraver son cas, dans ses interviews comme dans ses posts sur Facebook, Manal Ajaj considèrent Europa et Elyssa, des princesses phéniciennes originaires de Tyr, comme des "dames syriennes"! Décidément, la styliste de Damas ne semble pas être très douée pour se faire aimer par les Libanais. Dommage.

mercredi 4 octobre 2017

Et si on organisait un référendum sur le Hezbollah au Liban? Que ça soit en Catalogne, Californie, Kurdistan ou Christiania, en matière d'indépendance et de séparatisme, vouloir n'est pas pouvoir (Art.471)


Ça a beau débuté par un « k », la phonétique ne suffit évidemment pas. Pour y voir plus clair, commençons par énoncer les deux grands principes qui régissent la vie commune des nations. D'un côté, il faut admettre que tout manquement au respect des lois en vigueur par une frange de la population est regrettable car cela reflète le rejet délibéré par cette dernière des règles du jeu et du contrat qui lie les enfants de la patrie. De l'autre côté, il faut admettre également que tout recours à la violence est tout aussi regrettable quel qu'en soit le contexte. Cela signifie que les voies non violentes de la raison n'ont pas permis de résoudre les différends entre les enfants de la patrie. A partir de là, force est de constater que la vie des nations n'est vraiment pas un long fleuve tranquille.

 1  L'IRRESPONSABILITÉ DES AUTORITÉS DE LA CATALOGNE

Le référendum qui a eu lieu dimanche dernier dans la région de Catalogne en Espagne, dans des conditions chaotiques, est de l'avis de la majorité des experts en droit, illégal. Demander aux 5,3 millions d'Espagnols de cette région, « Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous forme de république ? », était donc une violation délibérée de la Constitution espagnole. Pour le légitimer, il aurait fallu se mettre d'accord avec le gouvernement espagnol à organiser dans un premier temps un référendum national, pour savoir si la nation espagnole permet l'organisation dans un second temps, un référendum régional. Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, a parfaitement raison sur le plan légal de dire « qu'il n'y a pas eu de référendum en Catalogne aujourd'hui (dimanche) ».

Certes, on peut déplorer l'usage excessive de la force dans certains cas, mais on ne peut pas reprocher à l'Etat espagnol souverain de prendre les mesures jugées nécessaires pour faire respecter la loi et mettre un terme à cette dangereuse « farce »: fermeture des bureaux de vote, confiscation des urnes, blocage des connexions internet du centre télécom du gouvernement catalan, interdiction des manifestations, etc. Région riche avec un taux de chômage inférieur au taux national (à plus de 13% quand même ; on est loin des 9,5% de la France et même très loin des 4,3% des Etats-Unis et 3,9% de l'Allemagne), touristique (victime de son succès tout de même) et dynamique (au niveau de l'industrie, de l'innovation et de l'art), la Catalogne est aussi gravement endettée. Et il est là le nœud du problème. Par la faute de qui? Du reste de l'Espagne, des régions du Sud, bien évidemment, on connait la chanson. C'est l'une des plus répandues dans le monde. Pas qu'en Italie ou en France. Au Liban même, Beyrouth vs. Liban-Sud, Kesrouane vs. Bekaa, etc.

Certes, le Premier ministre espagnol a raison d'affirmer que « la démocratie a prévalu parce que la Constitution a été respectée ». Mais à quel prix et pour combien de temps? En utilisant la force, pour faire respecter la loi, le gouvernement espagnol a pris le risque d'exacerber le ressentiment et la détermination des indépendantistes catalans. Si la mémoire de l'eau existe pendant un laps de temps, celle du sang est éternelle. Il fallait tout faire pour éviter de tomber dans le piège des indépendantistes. Mais que pouvait faire vraiment le gouvernement espagnol quand les adversaires sont aussi déterminés à en découdre?

. En insistant sur la tenue de ce référendum illégal, les autorités indépendantistes catalanes ont fait preuve d'immaturité politique. Et ce ne sont pas les preuves qui manquent. La Catalogne bénéficie déjà d'un statut spécial et d'une autonomie. Oui, ils ont été revus et corrigés récemment, mais ce n'est pas une raison suffisante pour détruire le temple sur la tête de tout le monde. Le premier référendum tenu en 2014, considéré comme illégal par la Cour constitutionnelle, n'a passionné qu'un tiers de la population locale et n'a récolté que 80% des voix exprimées. Ce n'est guère beaucoup mieux aujourd'hui. La Cour constitutionnelle a suspendu la loi régionale sur la base de laquelle devait se tenir ce second référendum du 1er octobre 2017, il y a plus de trois semaines. C'est pour cela que le roi d'Espagne a accusé les autorités catalanes d'avoir "ébranlé les principes démocratiques de tout Etat de droit". 

. Plus grave encore, le gouvernement catalan a fait preuve d'irresponsabilité historique. Dans un pays où les blessures de la guerre civile sont encore dans toutes les mémoires, taper sur la corde identitaire et lancer un sujet aussi passionné et clivant (près d'un tiers des municipalités catalanes n'ont pas participé à la consultation populaire ; la majorité des Espagnols ne peut être que contre l'indépendance de la Catalogne), une quarantaine d'années seulement après la fin de l'interminable dictature de Franco, ne peut être apprécier autrement. C'est ce qui a amené le roi Felipe VI à dire que "les autorités catalanes ont miné l'harmonie et la coexistence dans la société catalane".

. Le pire c'est que les indépendantistes ont fait preuve d'amateurisme consternant. Primo, parce qu'ils étaient conscients que le gouvernement espagnol ne pouvait pas regarder l'Etat espagnol s'écrouler sans réagir. Secundo, parce qu'ils se doutaient aussi que la République catalane ne pourra jamais, au grand jamais, adhérer à l'Union européenne. Ça sera la balkanisation désastreuse de l'Europe ! C'est le cadet des soucis des indépendantistes, il n'empêche que l'économie de la région et la prospérité de ses habitants en pâtiront forcément. Pour le roi d'Espagne, Felipe VI, "les autorités catalanes mettent en danger la stabilité économique et sociale de la Catalogne et de toute l'Espagne". Tertio, et sans doute le point le plus important, parce qu'ils devraient savoir que la Catalogne ne sera pas reconnue comme Etat indépendant par l'Organisation des nations unies et par l'écrasante majorité de ses membres. Aucune chance. Sinon, c'est la porte ouverte à la balkanisation du monde.

 2  LE SÉPARATISME EST LE FANTASME LE PLUS PARTAGÉ DANS LE MONDE 

Quasi aucun pays au monde ne peut se targuer de n'avoir pas connu ou qu'il ne connaîtra pas de problèmes identitaires et indépendantistes. L'Espagne a des soucis en Catalogne ainsi qu'en Andalousie, à Grenade et aux Canaries. Pour la France, la liste est longue : la Corse évidemment, mais aussi l'Alsace, la Bretagne, la Normandie, la Franche-Comté, la Picardie, la Provence, le Roussillon, la Savoie et même le Pays Niçois, ainsi que qu'en Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion. L'Italie n'est pas en reste : la vallée d'Aoste, la Padanie (souvenez-vous des visées séparatistes puis fédéralistes de la Ligue du Nord), Haut-Adige, la Sardaigne, la Sicile et même la Vénétie. Rajoutez aussi la Belgique et le Royaume Uni naturellement, en Wallonie et dans la Flandre pour le premier, en Irlande du Nord et en Ecosse pour le second. Et vous croyez que l'Allemagne et la Suisse sont à l'abri? Niet, ça gronde en Bavière et dans le Jura. Et c'est sans parler des problèmes transfrontaliers posés par le Pays Basque (Espagne-France) et l'Occitanie (Espagne-France-Italie).

Ailleurs, ce n'est guère mieux. Sont concernés, la Suède, le Danemark (Groenland, Féroé), l'Ukraine (Crimée), la Bosnie-Herzégovine (Serbes), l'Algérie (Kabylie), le Maroc (Sahara occidental), le Nigeria (Biafra), le Pakistan, le Sri Lanka (les célèbres Tamouls), l'Indonésie, les Philippines (mouvement d'Abou Sayyaf), la Birmanie (Etat d'Arakan d'où sont originaires les Rohingyas), l'Inde, la Chine (le Tibet et Hong Kong), la Russie, le Japon, le Mexique (Chiapas) et le Canada svp (Alberta, Acadie et Québec). Et si vous croyez que les Etats-Unis d'Amérique échappent à la règle c'est que vous ignorez ce qui se passe en Alaska, à Hawaï, dans le Vermont, and last but not least, dans les Etats du Sud, où l'organisation La Ligue du Sud milite depuis 1994 pour regrouper les anciens Etats confédérés d'Amérique de 1861-1865 en une grande République du Sud, et surtout, en Californie, où le mouvement Sovereign California, créé en 2014, rebaptisée Yes California Independence Campaign en 2015, et Calexit depuis l'élection de Donald Trump, veut organiser un référendum en 2019 pour détacher le plus riche, le plus peuplé et le plus progressiste des Etats américains de la Mère-Patrie.

 3  MÊME LA CALIFORNIE NE VEUT PLUS RESTER RATTACHÉE AUX ÉTATS-UNIS

Le cas de la Californie est très intéressant à étudier car il représente un modèle simplifié qui résume très bien le fantasme des indépendantistes des temps modernes, surtout en Occident. Les désidératas des séparatistes se forment au cours de trois actes.

. Acte I, on part d'un constat. « Les États-Unis représentent bien des choses qui sont en contradiction avec les valeurs californiennes ». Le problème est donc profondément identitaire, par conséquent, il est insoluble.

. Acte II, sur ce constat se greffe un déclic. « Faire partie des États-Unis ne sert plus les intérêts de la Californie dans des domaines comme la paix, la sécurité, les ressources naturelles et l'environnement ». Nos intérêts sont donc sérieusement menacés, par conséquent, il faut agir tout de suite.

. Acte III, du déclic nait l'espoir. « En tant que sixième puissance économique du monde, la Californie est plus puissante économiquement que la France et a une population plus importante que la Pologne ». Le projet est donc viable sur le plan économique, condition sine qua non pour éviter que l'indépendance n'apparaisse comme un suicide collectif.

L'épilogue peut s'écrire ainsi : nous n'avons pas le choix, nous ne pouvons pas continuer ensemble, le divorce s'impose. En Californie comme en Catalogne, et ailleurs en Occident et en Orient, du Nord au Sud, on retrouve toujours les mêmes ingrédients dans ses référendums séparatistes, à des nuances près et dans diverses déclinaisons: le constat identitaire, l'urgence du divorce et l'attractivité économique du projet.

Les problèmes commencent quand on passe à la réalité. Ils sont toujours de deux ordres, internes et externes. Reprenons le cas de la Californie. Même si les indépendantistes réussissent à organiser un référendum en 2019 et que le « oui » l'emporte d'une manière franche et massive, comme en Catalogne, ce référendum ne conduira les Californiens nulle part, comme celui des Catalans, à part à flatter des égos identitaires. Pour qu'il soit exploitable sur le plan légal, il faudra modifier la Constitution des Etats-Unis, ce qui nécessite la bénédiction des deux-tiers du Congrès et des parlements fédéraux de 38 des 50 Etats américains. Donc, faut pas rêver ! Mais, il n'y a pas que cela. Prendre son indépendance, c'est bien, rester seul au monde, c'est pas terrible.

 4  « LE DROIT À L'AUTODÉTERMINATION » N'EST PAS DONNÉ À TOUT LE MONDE 

Le « machin qu'on appelle l'ONU » tant décrié par les isolationnistes de tous bords, essaie d'avoir une approche responsable, équilibrée et juste des visées indépendantistes. Justement, pour éviter la balkanisation du monde ! La résolution 2625 adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1970, affirme que « tous les peuples ont le droit de déterminer leur statut politique, en toute liberté et sans ingérence extérieure », la difficulté étant bien sûr de déterminer qui constitue un peuple. Les décolonisations se sont faites en se basant sur ce principe. La création de l'Etat d'Israël, lui aussi, même si on n'a pas tenu compte de la colonisation massive de la Palestine par des ressortissants juifs de diverses nationalités, entre 1897 et 1948. La réunification de l'Allemagne et du Yémen également, ainsi que la reconnaissance des ex-républiques de la Yougoslavie et de l'URSS, de l'Erythrée, du Kosovo et du Soudan du Sud.

Cependant, pour la communauté internationale, « toute tentative visant à rompre partiellement ou totalement l'unité nationale et l'intégrité territoriale d'un Etat ou d'un pays ou à porter atteinte à son indépendance politique, est incompatible avec les buts et principes de la Charte ». L'ONU tient à préciser que « rien dans les paragraphes précédents (résolution 2625) ne sera interprété comme autorisant ou encourageant une action, quelle qu'elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l'intégrité territoriale ou l'unité politique de tout Etat souverain et indépendant ». Voilà pourquoi le référendum portant sur l'indépendance de la Crimée de l'Ukraine, et son rattachement à la Russie, organisé au printemps de 2014, n'a pas été reconnu, d'autant plus qu'il s'est fait sous l'ingérence directe des Russes. Pour résumer, disons que le droit des peuples à « l'autodétermination » n'est reconnu par la communauté internationale en pratique que dans deux contextes bien identifiés : la colonisation-occupation et la répression-persécution. Ni la Californie ni la Catalogne ne sont ni dans l'une ni dans l'autre situation. Par contre, les Palestiniens des Territoires occupés par Israël qui sont hélas, dans l'une et dans l'autre situation, ne bénéficient toujours pas du droit à l'autodétermination.

 5  « BIENVENUE AU KURDISTAN », LE RÊVE PARTAGÉ PAR 46 MILLIONS DE PERSONNES 

On ne peut pas évoquer le référendum de la Catalogne dimanche 1er octobre, sans parler de celui qui l'a précédé en début de semaine dans le Kurdistan irakien, le lundi 25 septembre. Là aussi on retrouve le triptyque habituel de tout projet indépendantiste : l'identité kurde est forte ; l'urgence du divorce avec l'Etat irakien est dictée par l'écroulement imminent de l'Etat islamique en Irak ; étant riche en hydrocarbures, la création du Kurdistan constitue un projet économiquement viable. Comme pour d'autres référendums du même genre et en dépit de son caractère démocratique, cette consultation populaire constitue une violation de la Constitution irakienne. De ce fait, il est voué à l'échec, sur le plan théorique, comme ceux de la Catalogne et de la Californie.

Cela étant dit, ce référendum oriental a trois particularités.

. Primo, bien qu'il ne concerne que l'Irak, tous les pays de la région avaient les regards tournés vers Erbil. Et pour cause, ils ont tous une importante communauté kurde. De ce fait, la Turquie, l'Iran et la Syrie, suivaient de près la consultation populaire dans le Nord de l'Irak. Ils craignent le mimétisme et l'effet domino, ce qui leur serait préjudiciable. Entre 26 et 34 millions de Kurdes vivent à cheval entre ces quatre pays du Moyen-Orient : 12-15 millions en Turquie, 6-9 millions en Iran, 5-7 millions en Irak et 3 millions en Syrie. La diaspora kurde compte une dizaine de millions de personnes, dont un million en Allemagne, 300 000 en France, 150 000 en Israël et 80 000 au Liban. Ainsi, au total, 46 millions de Kurdes, enfin la majorité d'entre eux, partagent a priori un même rêve, le Kurdistan.

. Secundo, contrairement, aux Catalans, Criméens ou Californiens, les Kurdes du Moyen-Orient constituent un peuple d'une même ethnie (kurde et non arabe) et d'une même confession (musulman sunnite), réparti dans quatre pays et surtout remplissant les conditions de l'ONU pour le droit à l'autodétermination, du fait de la répression dont ils font l'objet dans ces quatre pays depuis la nuit des temps. En Irak précisément, ils l'ont été sous le régime de Saddam Hussein (arabe sunnite) et sous le régime de Nouri el-Maliki (arabe chiite).

. Tertio, le timing du référendum survient à un moment où les Kurdes d'Irak comme ceux de Syrie, qui sont de confession sunnite, ont été d'une aide précieuse pour stopper l'Etat islamique (sunnite), le faire reculer et le vaincre. Ils profitent de ce moment opportun pour imposer l'émergence du Kurdistan en Orient.

Par conséquent, du fait de ces trois facteurs déterminants, le référendum du Kurdistan irakien, a toute les chances de ne pas rester lettre morte, malgré l'hostilité des autorités irakiennes, syriennes, iraniennes et turques. Au mieux, de point de vue kurde, ce référendum conduira vers l'indépendance de jure et la séparation totale de l'Irak, en attendant que les autres Kurdistan de Turquie, de l'Iran et de Syrie emboitent le pas. Au pire, il conduira vers une très grande autonomie, l'indépendance de facto.

 6  L'INDÉPENDANCE ET LE SÉPARATISME AU LIBAN, NOUS EN SOMMES OÙ ?

Ce n'est pas à l'ordre du jour. Personne n'en parle. Mais tout le monde y pense. Dans l'Orient compliqué, tout est compliqué, même de débattre de la tenue de ce genre de consultation populaire. Les référendums d'indépendance sont en général demandés et organisés par un groupe humain qui désire séparer un territoire homogène et bien délimité, sur le plan ethnique, religieux, linguistique ou historique, du pays auquel il est rattaché. Ce cas de figure n'existe pas au Liban, pas plus qu'il n'a existé dans le passé, à moins qu'on ne considère que le pays du Cèdre qui est actuellement dominé par le Hezbollah, n'est finalement qu'une partie du Hezbollahistan, et qu'une frange de Libanais, voudraient s'en séparer ! On a quand même le droit d'imaginer, hein? Dans une telle éventualité, on y est alors, dans les cas de figure de la Catalogne, de la Californie et du Kurdistan.

L'attribution aux Chrétiens, notamment les maronites, durant la guerre civile libanaise, une volonté de faire du « réduit chrétien » une entité indépendante, relevait plus de la propagande que de la réalité. Certes, pendant un certain temps, fin des années 1980, le fédéralisme avait le vent en poupe dans les milieux chrétiens, mais le séparatisme pur ne fut jamais adopté. De l'autre côté, l'attribution aux Musulmans, notamment sunnites, au cours de la guerre civile, la volonté de fusionner le Liban avec la Syrie, relevait aussi de la propagande. Certes, pendant un certain temps, fin des années 1950 et début des années 1960, ce courant a existé, mais le contexte était particulier. Au déclenchement de la guerre en 1975, ce n'était plus le cas.

Toujours est-il que la guerre libanaise qui s'est achevée en 1990, a laissé la place à une période de terreur. Instaurée par la tyrannie des Assad, père et fils, celle-ci n'a pris fin qu'avec le retrait des troupes d'occupation syriennes du Liban. Depuis 2005, la donne politique au Liban a fondamentalement changé. On peut dire beaucoup de chose sur le clivage politique 8-Mars vs. 14-Mars. Une chose est sûre, cette parenthèse historique n'a pas pu franchir la barre décennale. Aujourd'hui, la vie politique libanaise est principalement marquée par la double « anomalie » que constitue la situation du Hezbollah au Liban, un parti milicien armé qui dit et redit, haut et fort, urbi et orbi, en violation de la Constitution libanaise, dans les écrits et les interviews de son Secrétaire général adjoint, cheikh Naim Qassem: « Nous appelons à fonder un Etat islamique (chiite au Liban) et nous encourageons les autres (communautés) à l’accepter en tant que source de bonheur pour l’être humain (...) Nous croyons que l'application de l'islam (chiite) est la solution aux problèmes des êtres humains, en tout temps et en tout lieux. »

Toute la question est donc de savoir, comment le Hezbollah compte procéder pour créer un « Etat islamique » chiite dans un pays composé de 18 communautés ? Je vois deux stratégies.

. Par la force, comme certains le croient naïvement. C'est peu probable, car ça sera une déclaration de guerre à tout le monde. Pas seulement aux Libanais laïcs ou de confession chrétienne, mais aussi aux compatriotes sunnites, druzes, alaouites, et même chiites qui n'approuvent pas les dérives idéologiques d'un parti qui prétend défendre leurs intérêts en les ramenant dans une époque révolue.

. Par la ruse, c'est le procédé en cours, selon la technique que certains appellent « la cuisson du homard ». Au lieu de plonger le crustacé vivant, le Liban, directement dans l'eau bouillante, Etat islamique, il suffit de le mettre à froid et d'augmenter progressivement la température, de l'islamisation. L'instant où le homard, notre Liban, s'en rendra compte, il est déjà cuit, au sens propre comme au sens figuré !

Il est donc évident que la marge de manœuvre de notre homard est très étroite, surtout avec des cuistots comme Samir Geagea et Saad Hariri, qui n'ont rien trouvé de mieux que d'élire comme président de la République et garant de la Constitution, Michel Aoun, un homme qui a sans doute beaucoup de qualités mais qui reste quand même celui qui a conclu un « document d'entente » avec le Hezbollah, et de mettre une option sur Sleiman Frangié, un autre homme de qualité qui considère quand même Hassan Nasrallah, comme le « souverain de tous ». Dans ce contexte, est-ce qu'il reste un espoir de sauver notre homard avant que l'eau n'atteigne le point d'ébullition ? Oui bien sûr ! Justement, par le référendum, sauf que le nôtre ne sera pas comme les autres. Au Liban, on fera la démarche inverse, puisque le Hezbollah contrôle déjà des territoires qui n'appartiennent plus à l'Etat libanais, et souhaite même, faire du Liban un Etat islamique sous l'emprise de Wali el-fakih (comme je l'ai expliqué en long et en large dans mon dernier article, « Je crains que Michel Aoun, ainsi que Saad Hariri et Samir Geagea aussi, ne soient très mal informés au sujet des visées du Hezbollah au Liban! L'interview choc du président libanais au Figaro »). Par conséquent, on peut désigner par le Hezbollahistan l'entité réelle, sur le plan territorial, et virtuelle, sur le plan hégémonique, qu'une partie des Libanais voudraient quitter. Alors, pour y voir plus clair, pourquoi nous n'organisons pas un référendum dans ce but ? 

Ainsi, les leaders libanais sont appelés à cesser 2art el7aké wou ta2 el7anak, les palabres et le papotage, et à travailler pour l'organisation d'un tel référendum qui permettra au peuple souverain du pays du Cèdre, de toutes tendances politiques et appartenances communautaires confondues, de répondre à une question existentielle, en choisissant l'une des deux options:

« Voulez-vous que le Liban soit un Etat indépendant sous forme d'une république régi par une application stricte de la Constitution, en mettant fin à l'anomalie du Hezbollah, en tant que milice armée et en tant que parti islamiste qui projette instaurer une 'jamhouriyat islamiya' au Liban dépendante de 'wali el-fakih' »
ou
« Souhaitez-vous que le Liban reste sous l'emprise du Hezbollah et se transforme progressivement en un Etat islamique chiite dépendant du Guide suprême de la République islamique d'Iran ? »

Tout le monde saura enfin, à quoi s'en tenir ! Dernier signe de cette hégémonie au centre de ce référendum, les propos abjectes tenus par Hassan Fadlallah un soi-disant député de la nation issu des rangs du Hezbollah, cette organisation classée terroriste par la majorité des pays arabes et occidentaux. « Vouloir célébrer la proclamation du Grand Liban (par la France en 1920) pose la question de savoir quelles sont aujourd'hui les frontières (du Liban) ». Cette énième attaque contre ce qui constitue le fondement historique de notre pays, fait partie de la « cuisson du homard » évoquée précédemment. Hélas, seul le homard Farès Souhaid, a encore le réflexe de dénoncer le chef cuisinier du Hezbollah. Silence radio du côté des homards, Michel Aoun, Saad Hariri et Samir Geagea, qui semblent apprécier l'eau chaude dans laquelle ils baignent et ne comprennent pas qu'il faut réagir à temps avant qu'il ne soit trop tard. Cette consultation populaire dictée par notre triple devoir historique, de préserver le Liban millénaire, patriotique, de sauver le Liban multiconfessionnel, et universel, de protéger le Liban message, est aussi un « référendum séparatiste ». En tirant abusivement sur l'élastique qui lient les 19 communautés laïco-islamo-chrétiennes libanaises ensemble, le Hezbollah s'exclue de facto lui-même de la vie commune de la nation et pousse le peuple libanais inévitablement, tôt ou tard, à confirmer de jure son exclusion.

 7  AH SI TOUT LE MONDE POUVAIT AVOIR LA CHANCE DE VIVRE D'AMOUR ET D'EAU FRAICHE COMME EN CHRISTANIA

Il m'est impossible de terminer cet article sur un constat aussi grave. Alors, attachez votre ceinture et cap vers le Nord. Je vous emmène au Danemark, pour vivre la plus incroyable des expériences libertaires humaines, avant qu'elle ne disparaisse. Respirez à fond, « it's in the air ». Comme ça sent bon, la marie-jeanne ! Ah, au pire, prenez ça pour de l'encens et contentez-vous d'une sucette ou d'un brownie au cannabis. En tout cas, pas de drogues dures et pas de photo là-bas, vous serez exclus. Fristaden Christiania est un quartier de Copenhague de 340 000 m2, ce qui fait à peu près la superficie du Bois des Pins à Beyrouth, une fois et demi le Jardin du Luxembourg à Paris. Près de mille personnes y résident. On y rencontre même des Inuits. Ce quartier s'autoproclame depuis 1971, la « ville libre de Chritiania ». Le gouvernement danois a tenté à plusieurs reprises d'en finir avec cette communauté anarchiste. En vain, pour l'instant.

Vous avez entendu parler de cette sénatrice australienne qui allaita son bébé au Parlement, en 2017, comme deux députées islandaise et argentine en 2016 et en 2015? Figurez-vous que ces trois élues nombrilistes n'ont rien inventé. Tine Schmedes, une Christianite l'a fait déjà en 1974 au Conseil municipal de Copenhague. De nombreuses assemblées gèrent divers aspects de la vie en communauté en Christiania. Les décisions sont prises par consensus, ce qui est le cas en principe au Liban, sauf qu'à Christiania, les voitures ainsi que les armes sont expressément interdits, ce qui demeure pour les Libanais, comme pour les Américains, le rêve inaccessible. L'intérêt du cas Christiania, surtout pour un Libanais, c'est son drapeau. Il est composé de trois ronds jaune sur un fond orange. Des couleurs qui raviront les partisans du Hezbollah et de son allié, le Courant patriotique libre. Pour tous les autres, ils pourront méditer la devise de Christiania : « I kan ikke slå os ihjel », « vous ne pouvez pas nous tuer ». Pour la mettre en oeuvre, une seule façon, organiser un référendum sur le Hezbollah au Liban.

mercredi 20 septembre 2017

La 72e Assemblée générale de l'ONU et ses face-à-face : Macron vs. Trump, climat vs. Corée, la Coalition vs. l'Axe, les Forces démocratiques syriennes vs. Daech, et j'en passe et des meilleurs (Art.467)


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C'est la grand-messe diplomatique à New York. A l'honneur, l'Orient dans tous ses Etats, qu'il soit Proche, Moyen ou Extrême. Il sera question de l'interminable guerre en Syrie, de l'anéantissement imminent de Daech en Irak, de l'émergence incontournable du Kurdistan, de la remise en cause de l'accord international conclu avec l'Iran sur son programme nucléaire, au grand bonheur d'Israël et au grand dam du reste du monde, de la persécution de la minorité musulmane des Rohingyas en Birmanie et de la menace nucléaire que fait peser sur le monde un sale petit morveux parachuté chef suprême de la République populaire démocratique de Corée. Non mais sans blague, cette fascination des tyrans de tous les temps pour la « démocratie ».

Au menu il y a forcément aussi le sujet le plus grave pour l'avenir de l'humanité. Ce n'est certainement pas Rocket-Man, l'homme-missile, surnom donné hier dans la cour de récréation de l'ONU par Donald Trump à son camarade Kim Jong-un. C'est le changement climatique induit par l'inconscience des êtres humaines, qui vivent encore au-dessus de leurs moyens, polluant la perle de l'Univers et gaspillant ses ressources avec une irresponsabilité effrayante. S'aidant d'Harvey, d'Irma, de José, de Katia, de Maria et de toute la famiglia d'ouragans et de cyclones de grande puissance, jamais Éole n'a été aussi déterminé à signifier à Donald Trump qu'il n'est qu'un bouffon et un désastre pour le monde.

« Le fléau de notre planète aujourd'hui est un petit groupe d'Etats voyous qui violent les principes sur lesquels l'ONU est fondée. » Le locataire de la Maison Blanche a parfaitement raison. Le problème c'est que cela s'applique aussi bien sur lui que sur l'autre morveux. Le fléau de notre planète aujourd'hui c'est surtout le dénommé Donald Trump, ce président de l'Etat le plus puissant qui fascine et façonne le monde, qui se comporte comme un voyou, menaçant de « détruire totalement la Corée du Nord », alors qu'il s'est permis de retirer son pays, les Etats-Unis, grand-pollueur et gros-gaspilleur, d'un accord international sur le climat conclu par 195 délégations du monde (2015), parce qu'il n'est pas conforme à sa philosophie égocentrique « America First », parce qu'il devait remplir son « devoir solennel de protéger l'Amérique et ses citoyens » et parce qu'en tant que président il ne pouvait pas « avoir d'autres considérations au-dessus du bien-être des citoyens américains ». On croit rêver.

Il l'a fait sachant que si on n'agissait pas tout de suite et d'une manière draconienne pour limiter les effets qui sont déjà là, l'élévation des températures de la Terre pourrait atteindre 3 à 5°C à la fin du siècle, entrainant de fréquentes périodes d'inondations, de canicule et de sécheresse, la montée des eaux se chiffrera en une dizaine de mètres dans certaines contrées, les réfugiés et les déplacés climatiques se compteront par centaines de millions, des milliers d'espèces disparaitront, la sécurité alimentaire de l'humanité sera sérieusement menacée, et le « 7e continent de plastique » deviendra certainement membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Et ça prétend « Make America great again ». Non mais quelle mouche a piqué une partie des Américains pour imposer au monde entier un bouffon de cette trempe ! En tout cas, le président français, Emmanuel Macron, a tenu à faire parvenir jusqu'aux oreilles de son homologue américain, qui n'a pas abordé une seule fois le sujet du climat, que « la France refusera toute escalade (...) c'est intempestif de mettre en avant la menace (de guerre contre la Corée du Nord) » et que « l'avenir du monde c'est celui de notre planète qui est en train de se venger de la folie des hommes (...) cet accord (sur le climat) ne sera pas renégocié ». Et paf, encore une ! Ah lui, il est passé maitre en claques.


Aux dernières nouvelles, le Nicaragua a finalement décidé de rejoindre le concert des nations sur ce sujet. De ce fait, les Etats-Unis se retrouvent seuls avec la Syrie, au ban des nations sur le réchauffement climatique. Qui l'aurait cru ! Ayant abordé le sujet en long et en large dans un article récent, quand le président américain avait annoncé le 1er juin le retrait de son pays de l'Accord de Paris sur le climat, je n'y reviendrai pas. Je me concentrerai sur un autre sujet qui marquera le débat annuel de la 72e Assemblée générale de l'ONU, qui se tient du 19 au 25 septembre, la « question d'Orient », qui est plus que jamais d'actualité.

Attendu parmi tous ces chefs d'Etat, le président de la République libanaise, Michel Aoun, ne manquera pas à l'appel. Il viendra à New York conter et raconter comment le Liban a vaincu Daech. Il n'abordera pas la fin farfelue du film. Et pour cause, il n'y a ni de quoi se gargariser ni de quoi pavoiser. Certains les ont déjà oubliés. Pas moi, pas vous, pas du tout. Les jihadistes évacués du Liban à la hâte et à la dérobée dans des bus climatisés et parfumés à l'eau de Cologne, sont bel et bien arrivés à bon port, sains et saufs, dans la région de Deir ez-Zor, à l'Est de la Syrie. Le Grand Sérail vient d'en avoir la confirmation via une carte postale postée il y a quelques jours. Que Bachar el-Assad et Hassan Nasrallah soient chaleureusement remerciés et qu'Allah leur accorde sa bénédiction, sans eux, l'Etat libanais se serait permis de déférer ces terroristes devant la justice des hommes. Mon Dieu, on y a échappé de peu !

Ce ne sont pas les chefs d'accusation qui manquaient. Le dossier était prêt et bien étoffé. Il ne manquait que le feu vert des dirigeants libanais, qui ont finalement préféré appliquer la politique de l'autruche, comme à l'accoutumée, et laisser faire l'Etat dans l'Etat : participation aux activités terroristes du groupe terroriste Daech, occupation illégale d'un territoire libanais pendant au moins quatre ans, attaques meurtrières contre les forces armées libanaises, organisation d'attentats terroristes au Liban ayant tué et blessé des dizaines de Libanais, enlèvement et prise d'otages, exécutions sommaires d'une douzaine de militaires libanais, dont au moins deux par décapitation barbare, et j'en passe et des meilleures. Le duo Assad-Nasrallah voulait que les Libanais croient qu'il ne s'agissait que d'aventuriers de l'extrême, de camping sauvage, de jets de pétards et de chasse sans permis.

Nous devons remercier également Vladimir Poutine, qui a demandé à la Coalition internationale, essentiellement américaine, de cesser le blocage du convoi terroriste au beau milieu du désert car cela gênait soi-disant l'aviation russe, et le très discret Ali Khameneï, Guide suprême de la République islamique d'Iran, le chef de ce qu'on peut désigner par l'Internationale Chiite, wilayat el-fakih, le responsable de facto des questions stratégiques touchant les membres de l'organisation, sans eux, cette exfiltration n'aurait jamais pu se concrétiser.

Ainsi, les jihadistes évacués du Liban, qui sont en majorité de nationalité syrienne, pourront maintenant s'attaquer à leur nouvelle mission, celle pour laquelle le tyran de Damas a accepté de les récupérer, non pour les beaux yeux du beau-fils du président libanais ni parce que le chef du Hezbollah serait allé à Damas plaider cette action humanitaire, mais pour qu'ils aillent combattre sur les fronts nord et est de Deir ez-Zor, afin d'empêcher les Forces démocratiques syriennes (FDS, une coalition de groupes armés syriens, kurdes et arabes, musulmans sunnites et chrétiens syriaques, soutenue par la Coalition internationale), qui contrôlent le Nord-Est de la Syrie, de progresser dans l'Est du pays. Eh oui, « l'évacuation de la honte » n'avait comme but principal que celui-là, tout le reste n'était que palabres et poudre aux yeux.

L'enjeu géo-polico-militaire actuel est donc le contrôle de la province et de la ville de Deir ez-Zor. Sur le terrain, il y a deux protagonistes : d'un côté, le régime de Bachar el-Assad, soutenu de diverses manières par l'Iran, le Hezbollah et la Russie, et de l'autre côté, les forces arabo-kurdes, les FDS, appuyées par la Coalition internationale arabo-occidentale. Les deux camps n'ont absolument pas les mêmes objectifs à Deir ez-Zor.

-> L'axe Damas-Beyrouth-Téhéran-Moscou vise principalement à renforcer le régime syrien (maintenant qu'il est sauvé grâce à l'intervention massive de la Russie depuis deux ans) et à gagner du terrain (comme à Alep), surtout par rapport aux troupes arabo-kurdes des FDS, qui constituent une relève sérieuse et inquiétant pour l'Axe, en cas de chute du régime et éclatement de la Syrie. La lutte contre Daech n'est pas l'objectif principal de l'Axe. Elle ne l'a jamais été, comme l'a confirmé le timing et le choix de la bataille d'Alep en décembre 2016, une ville où l'on n'avait pas vu un jihadiste de Daech depuis trois années. Cet objectif est invariable depuis le 11 mars 2011, la survie de la tyrannie alaouite des Assad face à la rébellion sunnite qui la menace dans son existence. La lutte contre l'Etat islamique, l'Axe le fait au cas par cas, au gré des intérêts sur le terrain. L'évacuation des jihadistes de Daech du Liban, leur accompagnement sous haute protection, leur ravitaillement en eau et en vivres pendant le blocage et leur installation en toute quiétude dans la province de Deir ez-Zor, l'a démontré magistralement.

-> La Coalition internationale arabo-occidentale vise principalement l'anéantissement de l'organisation terroriste Etat islamique, depuis sa constitution en août 2014. Cet objectif conduit une partie des 70 pays qui forment la Coalition à renvoyer le sort d'Assad aux calendes grecques, pour le moment. En tout cas, grâce aux 26 871 frappes aériennes de la Coalition contre les positions de Daech en Irak et en Syrie (assurées par les Etats-Unis à hauteur de 69% et 96%), et aux armées irakienne et libanaise, 90% du territoire irakien occupé par l'Etat islamique et 100% du territoire libanais occupé par Daech, ont été libérés. Le territoire de l'Etat islamique se réduit comme une peau de chagrin. La bande d'Abou Bakr el-Bagdadi est cantonnée en Syrie. Les forces arabo-kurdes, FDS, ont déjà conquis la veille ville de Raqqa, capitale de l'Etat islamique. Elles foncent sur le dernier véritable bastion de l'organisation terroriste, à Deir ez-Zor. Et voilà ce qui n'arrange pas les affaires de l'Axe, mais alors là, pas du tout. D'où le deal de la honte que l'Axe a conclu avec la succursale de Daech au Liban il y a quelques semaines. D'où aussi le raid effectué par l'aviation russe contre une position des FDS à l'est de l'Euphrate près de Deir ez-Zor, il y a quelques jours.

C'est donc une course contre la montre qui est engagée depuis plusieurs semaines, entre l'Axe et la Coalition, pour le contrôle de l'Est de la Syrie. En gagnant Deir ez-Zor, la Coalition et les FDS couperont ce qui reste du territoire de l'Etat islamique en deux et isoleront Daech essentiellement en Syrie, ce qui accélérera leur anéantissement en Irak. Par contre, il y a fort à parier que si on pouvait marquer les 320 jihadistes de Daech qui ont été évacués du Liban avec une puce électronique comme les bêtes, on pourrait facilement retrouver leurs traces sur le front nord de Deir ez-Zor, face aux forces arabo-kurdes, cohabitant pacifiquement avec les troupes du régime syrien. Contrairement à ce que l'on a pensé au départ, l'objectif de l'Axe n'a jamais été de faire passer ses combattants aguerris, qui rappelons-le sont de nationalité syrienne, de la frontière syro-libanaise à la frontière syro-irakienne, mais de les garder bel et bien en Syrie, pour contrer l'avancée spectaculaire des troupes sunnites arabo-kurdes, ceux qui combattent réellement les terroristes de l'Etat islamique.

Une dernière chose sur la Syrie. Devant ses homologues réunis à New York, Emmanuel Macron a affirmé que « les auteurs de l'attaque du 4 avril dernier devront être traduits devant la justice internationale et cela ne doit plus jamais se produire ». Il y a deux semaines, une enquête de l'ONU a désigné le régime terroriste de Bachar el-Assad comme le principal responsable de cette attaque chimique au gaz sarin sur Khan Cheikhoun, une ville du nord-ouest de la Syrie, menée dans le but de stopper une offensive rebelle importante sur Hama et qui a fait près de 557 blessés et 92 morts, dont 32 enfants. Une raison de plus, comme s'il en fallait!, qui devait dissuader beaucoup de gouvernements dans le monde, dont celui du pays du Cèdre, de renouer le contact avec Bachar el-Assad, qui devra un jour ou l'autre faire face aux crimes de guerre et crimes contre l'humanité qu'il a commis.