mardi 15 mars 2016

Que cherche Poutine en annonçant le retrait de la Russie de Syrie ? (Art.344)



Retrait de la Russie de Syrie. Source Sputnik,
d'après le ministère russe de la Défense
L’annonce faite par Vladimir Poutine du retrait de l’essentiel des troupes russes de la Syrie des Assad, nous renvoie à l’une des hypothèses suivantes, voire à toutes ces hypothèses réunies et concoctées selon un savant dosage, dont seul un ex-officier du KGB, nostalgique de l’empire de l’URSS, en est capable.

1. Le retrait sera réel, d’envergure et effectif. Dans ce cas, il s’agit indéniablement d’une bonne nouvelle pour le Moyen-Orient en général et la Syrie en particulier. Cette pression inattendue sur le régime syrien, conduira forcément Bachar el-Assad à mettre de l’eau dans son vin sur la table des négociations à Genève. Mais, dans ce cas, cette décision s’apparenterait alors à une volte-face surprenante du nouveau tsar. Depuis six mois, la Russie a tout fait pour permettre aux troupes du régime de reprendre l’initiative. Les frappes russes ont visé essentiellement à renforcer le régime, plutôt qu’à s’attaquer aux djihadistes de tout poil. D’ailleurs, selon le site d’information Sputnik, considéré par certains comme « l’arme de propagande russe », la Russie a mené 9 000 raids en Syrie. « Grâce à l'assistance russe, les troupes gouvernementales syriennes ont réussi à reprendre aux terroristes plus de 10 000 kilomètres carrés de territoire, y compris des localités d'importance stratégique ». Précision utile, le terme « terroristes » englobe tous ceux qui n’ont pas fait allégeance au tyran de Damas.

En tout cas, si Vladimir Poutine a pris une décision sage et sincère, il l’a prise avec plus de 4 ans de retard ! Nul ne peut oublier que la Russie et la Chine ont bloqué en 5 ans de conflit, 4 résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU portant sur la Syrie : en octobre 2011, en février 2012, en juillet 2012 et en mai 2014. Pour mieux mesurer la culpabilité de ces deux pays, il faut savoir que la veille du vote de la 2e résolution sur la Syrie au début de l’année 2012, bloquée par le duo Russie-Chine, on venait à peine de dépasser le seuil des 5 000 morts (et 5 000 réfugiés au Liban). Après et faute d’option diplomatique, les Syriens sont passés par l’erreur de la militarisation du conflit. Au moment de voter la 3e résolution sur la Syrie au milieu de l’année 2012, nous n’étions qu’à 15 000 morts (et 25 000 réfugiés au Liban). Par la suite et toujours faute d’option diplomatique, les Syriens sont passés par l’erreur de la généralisation du conflit. Aujourd’hui, faute d’options diplomatiques, nous sommes à près de 300 000 morts, 10 millions de déplacés, dont 1 500 000 de réfugiés au Liban, et une Europe submergée par l’afflux de migrants, notamment de Syrie.

Les vétos russe et chinois ont permis à Bachar el-Assad de s’offrir le luxe de l’intransigeance dès le départ, et d’avoir les coudés franches dans la répression sanglante et grandissante du soulèvement populaire syrien. Il en résulta, d’une part, un durcissement de la Révolution syrienne, dont on commémore aujourd’hui même le 5e anniversaire, qui a conduit à la militarisation et la généralisation du conflit, et d’autre part, un enlisement de la guerre civile syrienne, qui a offert à « l'Etat islamique en Irak et au Levant », Daech, les meilleures conditions de se développer, de s’épanouir et de s’exporter. On a donc raté quatre occasions historiques d’exercer d’importantes pressions sur le régime syrien, qui auraient conduit ce tyran pragmatique à être plus conciliant et auraient évité à la Syrie ce grand désastre. Mais, comme on dit, mieux vaut tard que jamais. Espérons que celle d’aujourd’hui sera la bonne.

2. « Le Poutine ou L’Imposteur » fait du bluff. Sa décision est une mascarade, c’est une annonce creuse, c’est un non-événement, c’est du Poutine tout craché, appelez cela comme vous voulez, rien ne changera en réalité sur le terrain. Enfin, presque rien ! Preuve à l’appui : Poutine a annoncé qu’il garde les deux bases russes de Lattaquié (aérienne) et de Tartous (navale), dans le Pays des Alaouites, officiellement pour surveiller le cessez-le-feu et officieusement pour voler au secours du régime à tout moment, comme il l'a fait en septembre dernier.

3. C’est une campagne marketing sur le plan international pour redorer le blason de la Russie alors que les négociations intersyriennes piétinent à Genève et que la trêve en Syrie est violée d’une manière sporadique. Tout peut dégénérer d’un instant à l’autre. C’est tout bénef si la situation évolue positivement, il n’y a rien à perdre si elle se détériore. Etranglée économiquement, la Russie espère assouplir les sanctions prises par les pays occidentaux après ses mésaventures à la fois en Ukraine, le soutien aux séparatistes et le rattachement de la Crimée, et en Syrie, le soutien à la tyrannie des Assad et les bombardements concentrés sur les rebelles, épargnant sciemment Daech & Co et ne se souciant pas beaucoup des dommages collatéraux. Deux mésaventures qui coutent très chers à la Russie, en termes d’image, mais aussi sur le plan financier, pour ce qui est du coût des opérations militaires et des sanctions économiques.

4. Si Daech représente une menace pour le monde entier, celle qui vise spécifiquement la Russie est particulièrement importante du fait de l'engagement russe aux côtés du régime syrien. Trois éléments permettent de prendre conscience de la gravité de la situation. Primo, il y a l'attentat du 31 octobre 2015, qui a visé l'avion reliant Charm el-Cheikh à Saint-Pétersbourg. Il a fait 224 victimes, en grande majorité russes. Secundo, il y a les menaces précises, proférées à l'encontre de la Russie la veille des attaques parisiennes du 13-Novembre (2015), à travers une vidéo où l'organisation terroriste promet que « bientôt, très bientôt, le sang se répandra comme un océan » dans les villes de Russie, et que « le Kremlin sera à nous ». Tertio, il y a ce fait dont on parle peu mais qui est très inquiétant pour la Russie : d'après un rapport publié le 8 décembre 2015 par The Soufan Group, un institut spécialisé dans le renseignement, créé par l'américano-libanais Ali Soufan (un ex-agent du FBI, grand admirateur de Khalil Gibran, qui a failli prévenir le 11-Septembre!), on compte près de 2 400 ressortissants russes du côté des djihadistes au Moyen-Orient. La Russie serait de ce fait, le 2e fournisseur de combattants étrangers en Syrie et en Irak, après la Tunisie (6 000). Elle en a presque autant que l'Arabie saoudite (2 500), bien plus que la Turquie (2 100), 41% plus que la France (1 700), 1500% plus que les Etats-Unis (150). Si on comptabilise tous les djihadistes originaires des ex-Républiques soviétiques, on grimpe à 4 700 combattants, autant que toute l'Europe occidentale (5 000), 17 fois le nombre de combattants d'Amérique du Nord (280)

Alors, si sauver le régime syrien est bien, éviter le retour de ces milliers de djihadistes russes dans le Caucase c'est beaucoup mieux. Poutine sait, comme tout le monde, qu’il faut passer par une offensive terrestre en Syrie pour donner le coup de grâce à Daech. A ce moment-là, il vaut mieux être du bon côté pour une fois. Mieux encore, il faut tout faire pour que l'offensive terrestre se fasse. Aucun des protagonistes en Syrie n'est capable d'assumer cette tâche. Les Occidentaux en ont la capacité, mais pas la volonté. Ils n'y participeront pas. Les Russes non plus. 

Or, le « Tonnerre du Nord » ne retentira pas en Syrie, et les troupes sunnites d’Arabie saoudite, de Turquie, d’Egypte, du Maroc, du Pakistan, du Soudan et d’autres pays arabo-musulmans, ne s’engageront pas dans cette guerre terrestre si l’offensive n’est pas puissamment et militairement couverte par les Etats-Unis (pour assurer un succès net et rapide), si elle n’est pas facilitée par la Russie (en s'assurant aussi de la neutralité de l’Iran et de ses satellites !), et si elle a une chance infime de permettre au régime de Bachar el-Assad d’en profiter pour rester au pouvoir et se renforcer. C'est d'ailleurs l’enjeu principal des négociations qui se déroulent actuellement à Genève et qui conditionneront directement la faisabilité de l'offensive terrestre contre Daech: s’assurer que tous les protagonistes de l'échiquier syrien sont sur la même longueur d'onde, Bachar el-Assad est fini.

Nota Bene

Pour revenir à la politique libanaise, la décision de Poutine de changer de cap (au moins officiellement), rajoutée à tout ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient (l'aisance financière de l’Iran, ce qui peut le rendre plus interventionniste ; la détermination de l’Arabie saoudite à freiner l’expansionnisme iranien ; la classification du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes par la Ligue arabe ; les manœuvres militaires d’envergure en Arabie saoudite ; le test d’un tir de missile balistique de longue portée par l’Iran ; etc.), prouvent à quel point Saad Hariri et Samir Geagea se sont trompés en appuyant deux candidats proches du régime syrien et du Hezbollah libanais, et de l'Iran en conséquence, respectivement Sleimane Frangié et Michel Aoun, pour briguer la magistrature suprême de la République libanaise.

lundi 7 mars 2016

Jusqu’où ira la complaisance des pays occidentaux à l’égard de l’Iran ? (Art.342)


"Tonnerre du Nord"
Photo: Al-Araby Television Network
Après la décision du gouvernement français de démanteler la « jungle de Calais », un campement illégal » de migrants qui voulaient rejoindre clandestinement le Royaume-Uni, des individus se sont présentés devant les journalistes il y a quelques jours avec les lèvres cousues, pour manifester violemment leur désapprobation. Sur l’une des pancartes exhibées devant les photographes par l’un des protestataires, on pouvait lire : « Où est votre démocratie ? Où est notre liberté ? » Un autre migrant écrivit : « J’ai quitté mon pays et je suis venu ici, pour trouver mes droits humains, mais malheureusement je n’en ai trouvé aucun ». Quel que soit le contexte humanitaire, on ne peut qu’éprouver une vive aversion pour toute attitude qui a recours au chantage, encore plus, quand celui-ci est déplacé. Les positions politiques des deux côtés de la manche sont peut-être critiquables, mais elles sont souverainistes et pleinement justifiés. De plus, il existe plus d'une centaine de Centres d'accueil et d'orientation en France qui sont prêts à prendre en charge les « maîtres-chanteurs ». Le problème est donc ailleurs. Il est à 5 307 km de Calais, d’où sont originaires ces huit migrants, l’Iran, où les conditions de vie désastreuses poussent des individus aux confins du ce qui est humainement soutenable.

Migrants iraniens à Calais
Photo: Philippe Nuguen - AFP
Depuis la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien, en juillet 2015, tous les espoirs sont permis. L’Iran n’est plus au ban des nations. Tout le monde s’en réjouit, particulièrement les pays occidentaux qui se frottent les mains devant les juteux contrats qui peuvent découler de la nouvelle donne. Le pays disposera à terme de centaines de milliards de dollars d’avoirs dégelés et de revenus pétroliers. La visite du président iranien en Europe le 25 janvier 2016, puis les élections du 26 février 2016, sont venues corroborer ces espoirs. Les débats se multiplient. Des experts occidentaux se bousculent sur les plateaux télévisés et dans les colonnes des journaux, pour nous expliquer combien la situation est prometteuse après la victoire des « réformateurs » et des « modérés » à Téhéran.

Et pourtant, il y a un bémol. Comme beaucoup d’observateurs, j’ai soutenu l’accord sur le nucléaire iranien. Non seulement parce qu’il empêchait l’Iran d’acquérir la bombe, sans avoir à lui faire la guerre, mais surtout, parce qu’il offrait au peuple iranien une belle occasion de pousser le régime à changer de cap. Certes, c’est bien parti, mais le pari est loin d’être gagné comme le prouvent les signes des derniers temps.

A commencer par la visite de Hassan Rohani en Europe. Celle-ci s’est mal déroulée. En Italie, les conseillers de ce dernier auraient exigé de voiler la Vénus capitoline et ses friends, afin de permettre au président iranien, de déambuler dans les musées du Capitole, sans avoir à heurter sa sensibilité pudibonde par les nus gréco-romains, alors que rien ne l’obligeait de s’y rendre. En France, ces mêmes conseillers voulaient empêcher les convives non-musulmans et les musulmans non-pratiquants de l’Elysée, de boire du vin à table, pour ne pas couper l’appétit du pudibond Rohani. Il va de soi que dans ces deux cas, qui concernent deux visites historiques, les décisions ne pouvaient pas être prises qu’en étroite collaboration avec Hassan Rohani lui-même. Le problème c’est que ces deux incidents dépassaient le cadre protocolaire. Ils concernaient une valeur fondamentale qui dicte les relations diplomatiques et humaines : l’acceptation de la culture des autres, d’autant plus que l’on se trouve chez eux !

Il y a eu ensuite les élections législatives et cléricales. A entendre certains experts occidentaux s’enthousiasmaient pour la victoire des « réformateurs » et des « modérés », on oublierait presque que la République islamique d’Iran, est le seul pays au monde (et de quelle taille, 78 millions de personnes !), et dans l’histoire de l’humanité (pratiquement !), à être dirigé d’une main de fer par un régime théocratique et que le chef de ces « réformateurs-modérés », Hassan Rohani, est un conservateur religieux chiite, incapable de mettre sa soutane au vestiaire avant de rentrer dans un temple laïc de la culture occidentale. Sur le fond, c’est la douche écossaise pour les fervents de l'Iran 2.0 : de quels réformateurs de pacotille parlent-ils, sachant que les « vrais » d’entre eux, ont été soigneusement écartés par le chef d’orchestre de la mascarade démocratique iranienne, le Conseil des gardiens de la Constitution, un organe de censure composé de six hommes religieux nommés par le Guide suprême, et de six juristes, des clercs en général, élus par le Parlement sur proposition du chef du pouvoir judiciaire qui est lui-même nommé par le Guide suprême, Ali Khamenei ? Et au pays des mollahs, le treillis du tamis électoral est très serré ! C’est ce qui a amené le juriste franco-iranien de l’Université de Bordeaux, Mohammad Réza Vijeh, à considérer ce soi-disant équivalent du Conseil constitutionnel français, comme disent naïvement certains experts, comme « un barrage à la démocratie » et « le plus important obstacle à la réalisation de l’Etat de droit » en Iran. Dans tous les cas, il est non seulement tôt et hasardeux de spéculer sur le degré de changement dans la République islamique, mais on peut d’ores et déjà dire que rien ne permet d’avancer que l’espérance de vie du régime des mollahs est écourtée par ces élections, encore moins que leur pouvoir est sérieusement affaibli.

Justement, il y a enfin et surtout, et c’est là où le bât blesse, la politique étrangère particulièrement nuisible suivie par l’Iran depuis 1979. Et sur ce point, aucun élément ne permet d’espérer quoi que ce soit. Le changement, ce n’est ni pour maintenant, ni pour demain, ni pour après-demain. Je l’ai dit, le répète, persiste et signe : les peuples du Moyen-Orient se demandent que fera l’Iran de l’afflux de capitaux après la levée des sanctions occidentales et la ruée vers l’or noir des cupides occidentaux ? Développement intérieur ou amplification des actions extérieures, l’un n’empêchant pas l’autre, bien entendu ? Ces peuples sont d’autant plus perplexes de nos jours qu’ils se demandent aussi, comment les pays occidentaux ont pu agir avec autant de complaisance sur ce dossier et jusqu’où ira la naïveté occidentale au sujet de la République islamique d’Iran ? Qui croit qu’il y a une quelconque exagération dans ce questionnement, doit se mettre illico presto à la lecture de deux rapports fort intéressants rendus publics à l’été 2015.

Le premier rapport concerne les Country reports on Terrorism 2014, les rapports nationaux américains sur le terrorisme dans le monde, que le Secrétaire d’Etat américain a l’obligation de remettre au Congrès avant le 30 avril de chaque année. Dans sa dernière version, qui fait 389 pages, on apprend sans surprise que l’Iran (depuis 1984), comme la Syrie (depuis 1979), sont les Etats « sponsors du terrorisme » dans le monde, et que le Hezbollah libanais figure sur la liste américaine des « organisations terroristes » (depuis 1997), comme Daech (multinationale, syro-irakienne), le Front al-Nosra (syrien), le PKK (turco-syro-irano-kurde), le Hamas (palestinien), le FPLP (palestinien), Boko Haram (nigérienne), al-Qaeda (multinationale arabe), l’ETA (basque) et des dizaines d’autres. On apprend précisément que « l’Iran continue à parrainer des groupes terroristes dans le monde entier... incluant le Hezbollah, des groupes chiites irakiens, le Hamas (...) L'Iran a continué de fournir au Hezbollah un entrainement, des armes et des explosifs, ainsi qu’une aide politique, diplomatique, monétaire et organisationnelle (...) Depuis la fin du conflit israélo-hezbollahi de 2006, l'Iran a également aidé à réarmer le Hezbollah libanais, en violation directe de la résolution 1701 ». Maintenant que les Occidentaux donnent à l’Iran plus de moyens, la question est de savoir à quoi et à qui servira cette manne financière ? On apprend par ailleurs que « l’Iran, le Hezbollah et d'autres milices chiites, ont continué à fournir un soutien au régime d’Assad, de façon spectaculaire, renforçant ses capacités, prolongeant la guerre civile en Syrie, aggravant la situation des droits de l'homme et la crise des réfugiés. » Alors, si plus de moyens, humains et financiers, sont affectés par l'Iran à la Syrie, pour sauver la tyrannie de Bachar el-Assad, on peut s’attendre en toute logique à deux conséquences certaines : le renforcement de la propagande de Daech et davantage de réfugiés syriens sur les routes de l’exode. Dans ces conditions, les pays occidentaux vont droit dans le mur ! Continuons notre lecture. « Le Hezbollah, avec un soutien considérable de l'Iran, reste le groupe terroriste le plus important et le plus efficace au Liban, bénéficiant d’un soutien populaire parmi les Chiites libanais (massif et sans réserve) et certains Chrétiens (des partisans de Sleimane Frangié et de Michel Aoun, les présidentiables en toc de Saad Hariri et de Samir Geagea !). Le Hezbollah a continué à fonctionner comme une milice armée au-delà du contrôle de l'Etat et comme un acteur politique puissant qui peut entraver ou renverser le gouvernement comme il l'entend. Le gouvernement n'a pas été capable de prendre des mesures importantes pour désarmer le Hezbollah ou éliminer ses refuges au Liban. » C’est ce qui a poussé l’Arabie saoudite a arrêté un programme d’aide militaire au Liban de 4 milliards de dollars il y a deux semaines et à récupérer l’arsenal prévu par la France. Quand on sait que l’Iran et le Hezb bloquent l’élection présidentielle au Liban depuis deux ans, afin de laisser la milice chiite libanaise se consacrer à son enlisement dans la guerre civile syrienne et de garder la « carte présidentielle » pour les jours difficiles, que peut-on espérer à l’avenir quand le géant chiite disposera de plus de moyens ? Pas grand-chose de positif. D’ores et déjà, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a sous-entendu il y a quelques jours à Berlin, que le blocage présidentiel libanais est fait pour durer. Avis.

Le second rapport concerne « l’assistance iranienne aux groupes armées au Moyen-Orient ». Il a été établi par le Congressional Research Service, le groupe de réflexion du Congrès américain, qui fournit depuis plus de cent ans, aux membres de la Chambre et du Sénat américains, les éléments nécessaires à la prise de décisions. Dans ce rapport qui ne fait que 6 pages, ouf, on apprend sans surprise que l’Iran finance des groupes armés dans la plupart des pays arabes. Pour le Liban par exemple, malgré ses grandes difficultés économiques à l’époque des sanctions, selon les données 2010 du Département américain de la Défense, la République islamique chiite d’Iran envoyait chaque année entre 100 et 200 millions $ au Hezbollah libanais. Cette somme a sans doute considérablement augmenté depuis l’intervention et l’enlisement du "parti de Dieu" dans la guerre civile syrienne, à partir de l’année 2012 (le Hezb aurait perdu pas loin de 1 000 combattants en Syrie, ce qui donne une idée de l’ampleur de l’engagement de la milice chiite libanaise). Par ailleurs, l’Iran dispatche près de 60 millions $ aux milices chiites et pro-iraniennes en Irak, en Syrie, au Yémen et en Palestine/Gaza. 

Mais c’est évidemment la Syrie qui coute le plus cher à l’Iran. Tout le monde sait que sans le soutien financier iranien, plus que militaire, le régime d’Assad serait tombé. La perfusion financière du régime de Bachar el-Assad assure à l’homme malade du monde arabe, jusqu’à 15-20 milliards de dollars par an selon le rapport du Congrès américain. Cette info est corroborée par les déclarations du porte-parole de l’envoyé spéciale de l’ONU en Syrie, Staffan de Mistura, en juin dernier. « L'envoyé spécial a estimé que l'Iran dépense 6 milliards de dollars annuellement pour soutenir le régime d'Assad en Syrie ». Mais, ne croyez surtout pas que les Iraniens jettent leur argent par les fenêtres. Ils exigent à ce qu’il parait, des garanties foncières et immobilières. On apprend aussi au fil des pages que l’Iran aurait dépensé 1 milliard $ en aides militaires en Irak durant la 2e moitié de l’année 2014 et que les miliciens pro-iraniens qui se battent en Syrie sont payés entre 500 et 1 000 $/mois (il y aurait par exemple entre 5 000 et 10 000 combattants chiites irakiens en Syrie et plusieurs milliers de coreligionnaires libanais).

"Tonnerre du Nord", le prélude d'une intervention terrestre en Syrie ?
Captures d'écran d'Al-Araby Television Network

Pire encore, non seulement aucun élément ne permet d’espérer une diminution de la capacité de nuisance du régime des mollahs dans le monde arabe, mais la situation risque fort bien de s’aggraver. Les câbles de Wikileaks, rédigés entre 2008 et 2010, ont permis de bien évaluer la défiance saoudienne à l’égard de son voisin. Pour l’ancien prince héritier Muqrin, fils d’Ibn Saoud, « le croissant chiite (Iran-Irak-Syrie-Liban) est en passe de devenir une pleine lune (incluant Yémen-Bahreïn-Koweït-Arabie saoudite) ». Depuis, les monarques saoudiens ne cessent de prendre des mesures pour gripper la mécanique iranienne. Les mesures d’envergure comprennent l’intervention militaire directe au Yémen et la préparation d’une vaste opération terrestre en Syrie. Les grandes manœuvres militaires qui se déroulent actuellement dans le nord du royaume, « Tonnerre du Nord », avec la participation d’une vingtaine de pays arabo-musulmans et plus de 150 000 soldats, en disent long. Idem, pour l’ouverture des vannes du royaume, afin de maintenir le prix du pétrole bas et gâcher le retour de l’Iran sur le marché international. Les mesures symboliques comprennent la publication officielle récente d’un document qui regroupe tous les actes terroristes commandités et exécutés par la République islamique d’Iran depuis 1979, et le classement du Hezbollah comme une organisation terroriste par le Conseil de Coopération du Golfe. Cette décision a poussé le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, a considéré que « Ceux qui qualifient le Hezbollah de terroriste nuisent... à la sécurité et à la stabilité du Liban (...) Nous sommes fiers du Hezbollah qui est au premier plan de la résistance contre le régime sioniste (Israël) et champion de la lutte contre le terrorisme dans la région ». Juste pour rappel, « la résistance contre le régime sioniste » passe de nos jours par Damas et Alep, tandis que « la lutte contre le terrorisme » a conduit cinq membres du Hezbollah à comparaitre devant le Tribunal Spécial pour le Liban à La Haye pour l’assassinat de l’ancien Premier ministre du Liban, Rafic Hariri, et de 21 autres personnes, un certain 14 février 2005. De la schizophrénie au sarcasme, il n'y a qu'un pas, que je franchis toujours avec beaucoup d'allégresse.

Certes, il revient au peuple iranien de décider de son avenir et du mode de gouvernance qui lui sied. Il revient aussi aux Iraniens de jouir pleinement de la levée des sanctions, qui étaient imposées à leur pays à cause de la politique désastreuse de leurs dirigeants. Il revient également aux Occidentaux de profiter de cette manne financière inespérée en cette période de vaches maigres. Il n’empêche que les pays arabes en général, et le Liban en particulier, attendent trois « actions concrètes » de la part de cette grande puissance régionale, qui prouveraient que les termes « réformateur » et « modéré » ne sont pas aussi abusifs que naïfs, que le nouvel Iran a réellement changé et que tous les peuples du Moyen-Orient, iranien compris, peuvent enfin espérer un meilleur avenir.

1. Mettre fin à la volonté d’exporter la révolution islamique chiite aux quatre coins du monde islamique, Liban compris, et d’abandonner le concept idéologique chiite de « wilayat el fakih » qui lui est lié, où le Guide suprême de la République islamique d’Iran, Ali Khamenei actuellement, décide des grandes questions géopolitiques concernant l’ensemble des populations chiites du monde.
2. Arrêter l’ingérence nuisible de la puissance persane dans les affaires arabes, au Liban, en Irak, au Yémen, au Bahrein et dans les Territoires palestiniens. Le grand test était, reste et demeura la Syrie.
3. Cesser le soutien de la milice chiite libanaise, le Hezbollah.

Rappelons dans ce sillage que parmi les grands adeptes de l’idéologie chiite iranienne de wilayat el-fakih et de la révolution islamique, et qui ne s’en sont jamais cachés, figurent le défunt leader chiite saoudien, cheikh Nimr Baqr al-Nimr, et les leaders actuels du Hezbollah libanais. « Quand nous prenons une décision ou nous marchons sur n’importe quel sentier ou nous entrons dans une cour, un domaine ou un combat, nous ne nous remettons ni à nos esprits, ni à nos sciences, ni, ni et ni, nous nous retournons vers nos juristes-théologiens (fakih), nos ainés, nos autorités, tel est notre engagement à l’égard de l’imam (Khomeini) et après lui, à l’imam Ali Khamenei (Guide suprême de la République islamique d'Iran, wali el-fakih). » C’était sayyed Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, en 2013. Dans ce cadre, il faut rappeler aussi les graves déclarations du numéro deux du parti chiite libanais, cheikh Naïm Qassem, il y a seulement deux mois, où il a encore affirmé, ce que le Hezbollah dit et répète depuis sa création par l’Iran en 1982, et ce que lui-même écrit dans un livre édité et mis à jour près d'une dizaine de fois depuis : « En tant qu’islamiste (chiite), il m’est impossible de ne pas demander l’établissement d’un Etat islamique (au Liban) parce que cela fait partie du projet auquel nous croyons aux niveaux idéologique et culturelle... Nous croyons que l’application de l’islam (chiite) est la solution aux problèmes de l’homme de tous temps et en tous lieux ». Et face à cela, tout ce que les leaders du 14-Mars, Saad Hariri et Samir Geagea, ont trouvé de mieux ces derniers temps, c’est de voir dans deux leaders du 8-Mars, Sleimane Frangié et Michel Aoun, qui considèrent le leader du Hezbollah, comme le « souverain de tous » et le « chef exceptionnel », avec qui « ils ne forment qu’une seule personne », les candidats les plus aptes pour briguer la magistrature suprême de la République libanaise. Le comble de l'absurde !

A défaut d’actions concrètes, loin de l’appât des contrats économiques et de quelques timides avancées sociales, les Occidentaux se fourrent le doigt dans l’œil. L’embellie est en trompe-l’œil. L’éclaircie ne durera pas. Le Moyen-Orient continuera à s’embraser, avec toutes les conséquences qui en découleront pour toute la région, l'Iran compris, l’Europe et le reste du monde, tant que la République islamique d’Iran ne foutra pas la paix aux peuples de la région

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mardi 23 février 2016

Pourquoi l’Arabie saoudite a mis fin à son plan d’aide militaire au Liban, via la France ? (Art.341)


Réception des missiles Milan par l'armée libanaise
le 20 avril 2015, à l'aéroport de Beyrouth
au Liban, dans le cadre du contrat Donas
(
signé entre l’Arabie saoudite et la France).
Photo Reuters
La décision de l’Arabie saoudite de suspendre, voire d’annuler, un plan d’aide financière destinée aux forces armées libanaises (l’armée libanaise et les Forces de sécurité intérieure), d’un montant global de 4 milliards de dollars (qui prévoyait des blindés, des canons, des hélicoptères, des corvettes, des missiles, des drones et des radars ; une cinquantaine de missiles antichars Milan ont été livrés), à cause « de la confiscation de la volonté de l’Etat libanais par le Hezbollah », fera couler beaucoup d’encre encore longtemps. Quoi qu’il en soit :

- Prendre Gebrane Bassil pour l’élément déclencheur de cette affaire, à juste titre d’ailleurs, puisque le ministre libanais des Affaires étrangères, décida le 10 janvier 2016 que le Liban s’abstient de voter en faveur de la déclaration et de la résolution finales des ministres arabes des Affaires étrangères réunis au Caire (après l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran, suite à l’exécution de cheikh Nimr Baqr al-Nimr), parce que « celle-ci lie le Hezbollah au terrorisme » et parce qu’en réalité, son parti, le Courant patriotique libre (Michel Aoun) est un fidèle allié du Hezbollah depuis plus de 10 ans ;

- Accuser le Hezbollah d’être en toile de fond le principal responsable de ce désastre financier et sécuritaire, à juste raison d’ailleurs, puisqu’à la suite de l’exécution le 2 janvier 2016, de ce cheikh chiite saoudien (adepte de l’extension de wilayat el-fakih aux pays arabes et condamné pour terrorisme par les autorités judiciaires du royaume), le chef du parti chiite libanais, Hassan Nasrallah, a déclaré que « le sang de cheikh Nimr poursuivra la famille Saoud dans le monde et dans l'au-delà... (cette exécution) dévoile le vrai visage criminel, despotique, terroriste de l'Arabie saoudite », alors que le numéro deux du parti, cheikh Naïm Qassem, a annoncé de son côté, « le début de la fin du régime saoudien » ;

- Promettre de démontrer « l’arabité des Libanais » dans les prochains jours, comme le suggère Nouhad Machnouk (courant du Futur), qui considère que « la décision des pays du Golfe (solidaires de l’arrêt des aides saoudiennes au Liban), n’est pas un retrait du Liban, mais une annonce de confrontation (contre le projet iranien) », alors que le ministre libanais de l’Intérieur, coordonne officiellement certaines activités de son ministère avec Wafik Safa (le responsable de l'unité de coordination au sein de la milice chiite), au sein même du ministère de l’Intérieur, et que son parti, le courant du Futur, dialogue en tête-à-tête avec le Hezbollah, depuis des années ;

- Rédiger un communiqué d’une « main de fer » (dans la forme), dans une « langue de bois » (sur le fond), de la part des pôles du 14-Mars, sur le rôle néfaste du « Hezbollah et de ses alliés », sans oser nommer ces derniers, càd Michel Aoun et Sleimane Frangié, les candidats respectifs de Samir Geagea et de Saad Hariri, les deux pôles du 8-Mars qui se considèrent « ne formant qu’une personne avec Hassan Nasrallah (le chef du Hezbollah) » au point de bloquer avec lui l’élection présidentielle, depuis deux ans, et de boycotter comme lui 34 séances électorales ;

- Tenter de rafistoler les relations libano-saoudiennes avec un communiqué tiède du gouvernement de Tammam Salam qui affirme que « nous nous tiendrons toujours aux côtés de nos frères arabes (...) Nous devons en ces temps difficiles, nous engager dans une politique de distanciation (...) Le Liban n’oubliera pas le parrainage par l’Arabie saoudite de l’accord de Taef qui a mis fin à la guerre au Liban... ainsi que son soutien constant... et l’accueil de centaines de milliers de Libanais (...) Le Conseil des ministres considère qu’il est nécessaire de redresser les relations entre le Liban et ses (pays) frères » ;

- Et envoyer une délégation composée du Premier ministre, Tammam Salam, et de 12, 24 ou 48 ministres, en Arabie saoudite, pour expliquer la position du Liban et sa spécificité ;

Ne changeront RIEN, absolument rien, au cours des événements. Tout cela relève des palabres au pays des palabres, 2aret 7aké fi bilad 2aret el 7aké.

Une décision aussi grave de la part de l’Arabie saoudite, n’est évidemment pas prise à la légère. Ramener toute cette affaire uniquement à une contre-réaction au ministre libanais des Affaires étrangères et même aux positions récentes du Hezbollah, relève de la naïveté politique et géopolitique. La bourde de Gebrane Bassil remonte au 10 janvier, l’arrêt n’a été annoncé que le 19 février, soit 40 jours plus tard, cherchez l’erreur. Quant à Hassan Nasrallah, rappelons que c’est un adepte déclaré du concept chiite de « wilayat al-fakih ». Il est donc entièrement soumis aux quatre volontés du Guide suprême de la République islamique chiite d’Iran. Ses positions hostiles à l’égard du royaume sunnite, prises en harmonie totale avec wali el-fakih Ali Khamenei, sont les mêmes depuis la nuit des temps et sa « confiscation de la volonté de l’Etat libanais » n’est pas un scoop. Aucun de ces éléments ne justifie pleinement à lui seul la décision saoudienne.

Il existe plusieurs facteurs pour l’expliquer que l’arabophobie de certains Libanais (à l’égard des pays arabes en général et de l’Arabie saoudite précisément) et l’égocentrisme d’autres Libanais (qui ramènent tout à leur nombril), ne permettent pas de voir. Fin de l’année 2015, l’Arabie saoudite a annoncé un déficit budgétaire colossal pour 2016, pour la troisième année consécutive. Il était de 15% du PIB l’année dernière, il sera de 11% cette année. Par comparaison, il faut savoir que les déficits des pays développés comme les Etats-Unis ou la France, s’élèvent respectivement à 2,5% et à 4%. L’Allemagne par exemple, a même un excédent budgétaire de 0,7%. Un des « critères de Maastricht » qui fixe le seuil de déficit public requis pour entrer dans l’Union économique et monétaire européenne, la zone euro, est de seulement 3% du PIB. Le budget de l’Etat saoudien est donc en déficit chronique grave. La différence entre les dépenses et les recettes (hors emprunts et remboursement d’emprunts), s’élèvent à 87 milliards de dollars pour 2016. Elle était de 98 milliards en 2015. Ainsi, depuis le début de l’année 2016, on s’attendait à un ajustement drastique des dépenses publiques de l’Arabie saoudite.

Et pour bien compliquer la marge de manœuvre du roi Salmane, aux commandes depuis seulement une année, 2016 est porteuse de trois mauvaises nouvelles pour le royaume.

- Primo, rien n’indique dans la conjoncture internationale une hausse prévisible du prix du pétrole, donc une amélioration du déficit budgétaire du pays.

- Secundo, tout indique que le prix du pétrole restera bas. L’autonomie gazo-pétrolière des Etats-Unis grâce à l’exploitation des hydrocarbures de schiste (qui ont fait de ce pays, le premier producteur de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite ; position difficile à conserver à cause des caractéristiques des gisements eux-mêmes et des problèmes écologiques qui en découlent) et l’arrivée de l’or noir iranien sur le marché mondial, après la sortie de l’Iran du ban des nations, maintiendront pendant un temps le pétrole à un prix assez bas. Ce facteur est tout aussi défavorable pour l'Iran que pour l'Arabie saoudite.

- Tertio, l’Arabie saoudite et l’Iran sont de plus en plus engagés dans une confrontation ouverte et sans merci. La nouveauté pour 2016, c’est que l’Iran disposera à terme d’une cagnotte d’au moins de 32 milliards de dollars d’avoirs dégelés, en plus de ces nouveaux revenus pétroliers, après la levée des sanctions occidentales suite à l’accord sur le nucléaire iranien. Hélas, la cupidité et la naïveté des pays occidentaux n’ont pas permis de bien mesurer le risque qu’une grande partie de ce pactole inespéré soit investie dans les projets d’ingérence de l’Iran dans les affaires politiques et militaires arabes, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Bahrein et au Liban, bien évidemment. Voilà pourquoi l’Arabie saoudite était restée méfiante de cet accord. Ainsi, pour bien faire, le royaume devrait faire contrepoids à l’Iran sur les plans militaire et financier. Le roi Salmane est d'ores et déjà engagé dans des conflits couteux dans ces pays, sur les plans militaire et humanitaire, pleinement au Yémen et plus ou moins directement en Syrie. La cagnotte, le pactole et l’ingérence accrue de l’Iran alourdiront l’engagement financier saoudien. Les aides militaires au Liban s’inscrivaient quand même dans la logique de l’affrontement entre le Royaume wahhabite sunnite et la République chiite des mollahs. En armant les forces légales du Liban, le défunt roi Abdallah et après lui, l’actuel roi Salmane, voulaient renforcer l’Etat libanais au détriment du Hezbollah, en coupant l’herbe sous les pieds de ses dirigeants, dont la propagande consistait invariablement à présenter l’armée libanaise comme une institution sous-armée, sous-entrainée et incapable d’assurer sa mission, afin de « légitimer » l’existence de la milice chiite libanaise et officialiser « l’anomalie » qu’elle constitue dans un Etat souverain.

Pour être complet sur le sujet, rajoutons que l’Arabie saoudite, qui a conditionné la donation au Liban par l’achat direct d’armements de la France (dans le cadre du contrat « Donas », pour « DON Arabie Saoudite »), fut très agacée, d’une part, par les commissions astronomiques réclamées par les intermédiaires français, totalement injustifiées puisqu’ils ces derniers n’avaient aucun rôle à jouer dans l’affaire, et d’autre part, par l’empressement de la France à faire les honneurs au président iranien, Hassan Rohani, dès la sortie de l'Iran du bannissement dont il était l'objet. 

Encore une dernière chose, si l'idée d'une offensive terrestre turco-saoudienne en Syrie se concrétise un jour,elle risque de se transformer en un gouffre financier. Il est donc nécessaire d'envisager un tel dérapage. Dans tous les cas de figure, beaucoup d'éléments laissent présager d'ores et déjà une implication accrue du royaume dans la guerre en Syrie: de la participation aux frappes contre Daech, depuis septembre 2014, nous sommes passés fin février 2016, à l'envoi de plusieurs chasseurs F-15 en Turquie et aux très importantes manœuvres militaires, « Tonnerre du nord », qui se dérouleront en Arabie saoudite et dans lesquelles seront impliqués une vingtaine de pays islamiques dont le Pakistan, la Malaisie, la Turquie, l'Egypte et le Maroc. Selon l'agence de presse officielle saoudienne SPA, celles-ci sont destinées à former les troupes engagées à « la lutte contre les forces illégales et les groupes terroristes, sur fond de menaces croissantes et d'instabilité politique dans la région ».

Pour toutes ces raisons réunies, l’Arabie saoudite se devait donc d’être regardante sur ses dépenses, à la fois à l’intérieur du pays, mais aussi à l’extérieur, même si son budget militaire reste phénoménal (57 milliards de dollars, 3 fois celui de la Turquie ou d’Israël). Dans un Etat-providence, où 95% des salariés sont des fonctionnaires, les mesures d’austérité se multiplient ou sont programmées pour les prochaines années. Sur le plan interne, on note une hausse des prix de l’électricité, de l’eau et même de l’essence (près de 50% ; soit 0,24 $/l), ainsi qu’une augmentation des taxes sur les services et l’instauration d’une TVA dans l’ensemble des monarchies arabes du Golfe.

Et sur le plan externe, c’est là où nous aurions dû faire gaffe ! Alors que tous les voyants étaient au rouge et que RIEN ne les obligeait à le faire, c’est à ce moment-là que les deux leaders libanais du 14-Mars, Saad Hariri, le chef du courant du Futur, et Samir Geagea, le chef du parti des Forces libanaises, choisissent, pour offrir la magistrature suprême à leurs adversaires politiques du 8-Mars, en adoptant les candidatures de Sleimane Frangié et de Michel Aoun, deux présidentiables qui considèrent Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, comme « le souverain de tous » (saïyid el kéll) et « le chef exceptionnel » (qa2ed estesté2é).

Il était donc clair pour l’Arabie saoudite que le succès du renforcement de l’Etat libanais et de ses forces armées, au détriment de l’Etat hezbollahi et de la milice chiite, était foncièrement compromis à partir du moment où les Libanais ne faisaient rien pour y parvenir. Pire encore, ceux qui étaient censés mener un tel projet à terme, le camp du 14-Mars avec ses deux principaux pôles, Saad Hariri et Samir Geagea, ont décidé de mettre tout en œuvre pour faire élire comme président de la République, « Chef de l’Etat et commandant en chef des forces armées », selon l’article 49 de la Constitution libanaise (qui soit dit au passage, et selon les prérogatives que lui confère cette dernière, préside le « Conseil Supérieur de Défense »), un des deux alliés indéfectibles du Hezbollah, Sleimane Frangié et Michel Aoun. Devenant risqué, l’investissement saoudien » de 4 milliards de dollars dans un « Liban souverain », ne pouvait certainement pas être maintenu, encore moins dans une optique de restriction budgétaire.

La pétition lancée par Saad Hariri dans le cadre de cette affaire, est certainement une bonne initiative. « Nous prions le roi Salmane et les dirigeants du Conseil de Coopération des pays du Golfe, de continuer à soutenir le Liban... Le Liban restera un modèle de coexistence, fidèle à son appartenance arabe, fort par son attachement à l’indépendance de son Etat ». Il n’empêche que le vrai signal fort qui pourrait pousser les Saoudiens à reconsidérer leur décision, c’est de leur montrer que nous travaillons sérieusement au renforcement de la souveraineté de l’Etat libanais, au détriment de l’hégémonie d’une milice illégale. Comme on peut le lire dans une fable de la Fontaine, « Aide-toi, le Ciel t’aidera », cela doit commencer par l’organisation d’une conférence de presse commune entre Saad Hariri et Samir Geagea, à l’occasion de la tenue de la 36e séance électorale au Parlement libanais, le 2 mars prochain, pour annoncer officiellement que la mascarade de leur soutien aux candidatures de Sleimane Frangié et de Michel Aoun, pour soi-disant sortir le Liban de l’impasse de la vacance présidentielle, était une erreur politique, le fruit d’un moment d’égarement injustifié et qu’ils y renoncent définitivement

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