dimanche 18 février 2018

Que pensent les gens de la gouvernance de leur pays par l'armée, un leader fort, des experts, le peuple ou des élus ? (Art.511)


Enquête dans 38 pays du monde, dont le Liban, la France, l'Allemagne, la Suède, le Canada, le Royaume-Uni, l'Italie, la Tunisie, la Turquie, Israël, la Russie, l'Australie et les Etats-Unis.



Le Pew Research Center


Elles peuvent susciter la polémique, surtout quand elles abordent des sujets sensibles comme la religion, jamais l'indifférence ou le désintérêt. Les études du Pew Research Center sont toujours attendues. Ce think tank américain basé à Washington est devenu en moins d'une quinzaine d'années une référence internationale. Ses publications concernent la politique et la législation américaines, mais aussi les tendances politiques, sociales et démographiques dans le monde. Celle du mois d'octobre s'intéresse à l'évaluation des systèmes de gouvernance par les populations de 38 pays. Au total, 41 953 personnes ont été interrogées. Comme nous sommes la veille de nouvelles élections législatives au Liban, il serait utile de revenir sur les chiffres.

Dans chaque pays, on a demandé aux gens si les systèmes de gouvernement suivants seraient pour eux une « très mauvaise / plutôt mauvaise / plutôt bonne / très bonne » manière de gouverner leur pays : la démocratie représentative, la démocratie directe, un régime d'experts, un régime de dirigeant fort et un régime militaire. Deux questions supplémentaires ont été posées aux gens pour savoir s'ils font confiance au gouvernement national et s'ils sont satisfaits de leur démocratie.


Démocratie représentative : « un régime démocratique dans lequel des représentants élus par les citoyens décident des lois »


- Dans tous les pays interrogés, sans exception, la majorité des gens pensent que la démocratie représentative est une bonne manière de gouverner leur pays. C'est plutôt très rassurant! Dans 31 pays sur 38, on est plus de 2/3 à le croire. Et même dans 26 pays, 3/4 des gens le pensent.

- On retrouve les populations les plus enthousiastes pour la démocratie représentative dans les pays occidentaux (74-92%), sans surprise. Le record est détenu par les Suédois (92%), suivis de près par les Allemands (90%). C'est dans ces pays qu'on trouve le taux le plus faible de mauvaise opinion pour cette gestion politique de la vie collective (moins de 10%).

- A l'inverse, on retrouve les populations les moins enthousiastes pour la démocratie représentative dans les pays en développement. Le triste record est détenu par les Tunisiens, ex aequo avec les Colombiens. Ils ne sont que 53% à penser que la démocratie représentative est un bon système de gouvernement, 39% d'entre eux pensent même que c'est un mauvais système.

- En Europe du Nord (Suède, Allemagne), ainsi que dans les pays anglosaxons (Royaume Uni, Etats-Unis, Canada, Australie), on croit un peu plus que dans les pays d'Europe du Sud (Italie, Grèce, Espagne) à la démocratie représentative, respectivement, 90-92%, 84-88% et 74-79%.

- Avec 81% de bonnes opinions, la France se situe entre les deux groupes. Toutefois, jusqu'à 18% des Français pensent que la démocratie représentative est un mauvais système. C'est presque le même profil que les voisins-ennemis, les Grecs (78% et 20%) et les Turcs (80% et 16%). Ce n'est pas très glorieux ni pour cette grande démocratie, ni pour le berceau de la démocratie, ni pour ces candidats pour entrer dans le bastion démocratique européen ! Les chiffres français s'expliquent aisément par la présence ancrée dans l'échiquier politique des tendances extrêmes, droite et gauche. De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, nombreux sont ceux qui s'estiment mal représenter par la démocratie représentative.

- Les Libanais s'en sortent avec des scores très honorables : ils sont à 85% à croire que la démocratie représentative est un bon système de gouvernement et seulement 14% à penser le contraire. On fait mieux que les Français pardi! Les Libanais pensent comme les Anglosaxons (Anglais, Américains, Canadiens et Australiens) plutôt que comme les Méditerranéens des deux rives (Italiens, Espagnols, Grecs, Tunisiens). Les Libanais ont exactement le même profil que les Ghanéens sur ce point, et surprise, pratiquement la même façon de penser de la « démocratie représentative » que les Israéliens (87% la considèrent « bonne » et 11% « mauvaise »). No offense!

Démocratie directe : « un régime démocratique où les citoyens, et non des représentants élus, votent directement sur les principales questions nationales afin de décider des lois »


- L'adhésion de l'écrasante majorité des peuples interrogés à la « démocratie directe » est certaine. Dans 36 pays sur 38, plus de la moitié de la population trouve que ce système aussi constitue une bonne manière de gouverner.

- Seuls les Tunisiens et les Jordaniens pensent que c'est une mauvaise manière (57 et 55%).

- En tête des populations les plus enthousiastes se trouvent les Turcs et les Libanais figurez-vous (84 et 83%). Déçus par nos représentants, déçus par nos leaders, déçus par nos lois électorales, nous autres Libanais croyons que la planche de salut serait de retourner à la source de tout pouvoir politique, le peuple. Sauf que ce qui marche pour la Suisse de l'Occident, ne fonctionnera pas forcément dans la Suisse de l'Orient, pour deux raisons très simples: le raisonnement communautaire et l'élan de domination présents dans toutes les communautés et les partis politiques libanais.

- Les Français et les Allemands manifestent beaucoup plus d'intérêt pour la « démocratie directe » (tous deux à 74%), que les Suédois et les Néerlandais (57 et 55%), qui la trouvent « mauvaise » à hauteur de 41 et de 44%.

- Dans tous les cas de figure, cette adhésion mondiale est nettement moins importante que pour la « démocratie représentative », à quelques exceptions (Russie, Turquie, Mexique, Colombie, Chili). « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », ah, tout le monde voudrait mettre en œuvre la formule d'Abraham Lincoln, le 16e président des Etats-Unis, sauf que ce n'est pas si simple, il faut que le régime démocratique qui en découle fonctionne et ne soit pas paralysé. Et c'est bien cela qui explique en grande partie la différence d'adhésion des populations aux deux types de démocratie.

Pays dirigé par des experts : « des experts, et non des représentants élus, décident en fonction de ce qu'ils pensent être le mieux pour le pays »


- L'idée a de quoi séduire en théorie, sauf qu'à partir de là, le temps se gâtent et les résultats surprennent. Mais enfin, qui peut douter un instant que des technocrates, pardon, des experts, feront des miracles et des merveilles? Eh bien, la majorité des gens, au moins dans les démocraties occidentales! Si le monde est dans un sale état, c'est justement à cause de tous ces experts qui succèdent à la cour des politiciens depuis des décennies.

- En France, Allemagne, Suède, Royaume Uni, Etats-Unis, Canada et Australie, plus de la moitié de la population pense qu'un pays dirigé par des experts constituent une mauvaise manière de gouverner (53-63%).

- Devinez maintenant quel est le peuple qui pense exactement le contraire? Eh bien, nous autres Libanais et à 70% svp, le record mondial, au moins parmi les 38 pays interrogés! Bon, il faut reconnaître que les politiciens libanais laissent tellement à désirer, que les pauvres citoyens croient forcément à la panacée des experts !

- Les Hongrois, les Vietnamiens, les Nigériens et les Russes eux aussi, croient dans l'expertise des experts.

- Dans les pays occidentaux, le soutien à la technocratie est plus grande chez les moins de 30 ans que parmi les plus de 50 ans.

Pays dirigé par un dirigeant fort : « un régime dans lequel un dirigeant fort peut prendre des décisions sans interférence du Parlement ou du pouvoir judiciaire »


- Tout le monde voudrait avoir un dirigeant fort. Mais là il est question d'un régime où le dirigeant du pays aurait le pouvoir absolu de prendre des décisions importantes indépendamment des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaires. Bienvenue dans l'autocratie.

- Sans surprise, ce sont les Allemands qui rejettent le plus massivement une telle configuration politique. A 93%, ils trouvent qu'elle constitue une mauvaise manière de gouverner. Ils sont rejoints par les Suédois, les Néerlandais, les Français et les Grecs.

- Et qui arrive en 6e position svp? Nous autres Libanais! Pavoisez, il y a de quoi. Nous pensons à 84% que le régime d'un leader fort incontrôlable, constitue une « mauvaise » gouvernance, comme les Espagnols. Et si on ne s'intéresse qu'à ceux qui pensent que c'est une « très mauvaise » gouvernance, les Libanais remportent la médaille de bronze, ex-aequo avec les Sénégalais (68%), l'argent va aux Suédois (70%) et l'or aux Néerlandais (73%). Par comparaison, les Allemands et les Grecs sont à 63% à penser que c'est une très mauvaise gouvernance, les Américains sont à 55%, Canadiens 54%, Français 52%, Australiens 50%, Anglais 45%, Israéliens 36%, Japonais 29% et les Russes seulement à 13%.

- Les plus enthousiastes pour le régime autocratique sont les Indiens, les Indonésiens et les Philippins, trois populations qui ont un profil comparable sur tous les paramètres, à quelques exceptions près. Dans ces trois pays, plus de la moitié de la population (50-55%) pense qu'un « pays dirigé par un dirigeant fort » est une bonne manière de gouverner. Au pays de Rodrigo Duterte, rien d'étonnant. Au diapason, mais dans une moindre mesure, les Russes et les Turcs (48% et 40%). Rien d'étonnant non plus aux pays de Vladimir Poutine et de Recep Tayyip Erdogan ! Par comparaison, c'est 25% pour les Israéliens, 22% pour les Américains, 14% pour les Libanais, 12% pour les Français et seulement 6% pour les Allemands, record mondial.

- Sur ce point, on observe un certain clivage dans les pays occidentaux entre les démocraties européennes et les démocraties anglosaxonnes. Alors qu'en Espagne, Grèce, France, Pays-Bas, Suède et Allemagne, on pense à hauteur de 84-93% de la population qu'un « pays dirigé par un dirigeant fort » est une mauvaise manière de gouverner, ils ne sont qu'entre 71-81% à le penser au Royaume Uni, Etats-Unis, Australie et Canada.

- Autre résultat intéressant, c'est le cas de l'Italie et du Japon, deux pays qui ont pourtant connu les dérives d'un régime autoritaire, comme l'Allemagne et l'Espagne. La majorité des deux populations rejette le régime du dirigeant fort, mais seulement à hauteur de 66 et 61%, deux exceptions parmi les grandes démocraties. Jusqu'à 29% des Italiens et 31% des Japonais trouvent que ce régime constitue une bonne manière de gouverner.

- Dans quatre pays seulement, une majorité de la population ou presque, pense que ce type de régime constitue une bonne gouvernance: Russie, Philippines, Indonésie et Inde (48-55%), la population est pratiquement partagée dans les deux premiers.

Pays dirigé par l'armée : « un régime où l'armée dirige le pays »


- La majorité des populations du monde, de l'étude, rejette ce type de régime mais à des degrés différents (52-95%).

- C'est en Europe du Nord, qu'on trouve les scores les plus élevés contre ce type de régime. Les Allemands, les Suédois et les Néerlandais pensent massivement que ce régime constitue une mauvaise manière de gouverner (91-95%). En Allemagne, on ne trouve que 4% des gens prêts à confier la gestion du pays à l'armée. Même profil en Grèce, et pour cause, l'histoire, dans les deux cas !

- Le régime militaire ne séduit pas les Turcs et les Israéliens qu'à hauteur de 9 et 10%.

- Quatre pays occidentaux sortent du lot et ce n'est guère flatteur : les Etats-Unis, la France, le Royaume Uni et l'Italie. Dans ces pays, entre 15 et 17% de la population pense que le régime militaire constitue une bonne manière de gouverner leur pays, comme au Japon.

- Au Liban, tout le monde sait que l'armée libanaise occupe une place importante au sein de la population, comme en témoignent les messages de sympathie et de soutien à chaque turbulence sécuritaire. Cependant, défendre le pays est une chose, le gérer, c'est tout autre. Ainsi, seuls 27% des Libanais pensent que le régime militaire serait une bonne manière de gouverner le Liban. C'est beaucoup, pour un pays démocratique, sauf que 73% des Libanais pensent le contraire, c'est une « mauvaise » gouvernance, et 51% de la population que ça serait même une « très mauvaise » gouvernance pour le Liban, comme en France et en Israël (48% et 56%).

- Dans cinq pays seulement, il y a au contraire, une adhésion massive pour le régime militaire (48-70%) : Nigeria, Afrique du Sud, Inde, Indonésie et Vietnam.

« Dans quelle mesure faites-vous confiance au gouvernement national pour faire ce qui est bon pour le pays ? »


- C'est parmi les pays en développement qu'on trouve les populations les plus confiantes de l'étude. Aux Philippines, Vietnam, Indonésie, Inde et Tanzanie, 80 à 89% des personnes font confiance à leur gouvernement.

- Parmi les pays occidentaux, il existe un clivage Nord/Sud. En Europe du Nord (Allemagne, Pays-Bas, Suède), en Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada) et dans les pays anglosaxons (Royaume Uni, Australie), plus de la moitié de la population ou presque, fait confiance au gouvernement pour faire ce qui convient pour le pays (48-71%). A l'opposé, en Europe du Sud (Grèce, Italie, Espagne), seuls 13 à 26% font confiance.

- Deux pays détonnent, la France et la Russie. Les Français ne font confiance qu'à hauteur de 20%. Bon, pas d'effet Macron encore au moment de l'étude (début 2017). Par contre, les Russes eux, ils sont à 67% à avoir confiance. C'est l'effet Poutine, une constante.

- Au Liban, le résultat est sans aucune surprise, seul 15% de la population fait confiance au gouvernement pour entreprendre ce qui est bon pour le pays du Cèdre. Les Libanais sont donc à la 3e place de la défiance (85%), après les Colombiens et les Péruviens (88%), ex-aequo avec les Chiliens, voisins de palier des Mexicains (83%), riverains des Argentins, des Brésiliens et des Vénézuéliens (71-78%). Ce n'est pas du tout comme ça dans les pays africains de l'étude (Ghana, Sénégal, Kenya, Tanzanie), où la majorité de la population a confiance. Je ne sais pas si c'est à cause de la culture de l'olivier et de l'immigration massive de nos ancêtres vers le nouveau continent au siècle dernier, mais alors pour les Libanais, question confiance dans les gouvernements, c'est direction Amérique du Sud via la Méditerranée.

« Dans quelle mesure êtes-vous satisfait de la façon dont la démocratie fonctionne dans votre pays ? »


- Les plus satisfaits du fonctionnement de leur démocratie dans le monde sont les Indiens et les Tanzaniens. Ils le sont à 79%, autant que les Suédois d'ailleurs.

- Sans la moindre surprise, il faut mettre le cap vers le Nord pour d'autres scores élevés de satisfaction. Les Allemands et les Néerlandais sont entièrement satisfaits (73-77%). Dans les pays anglosaxons, la majorité des gens est très satisfaite aussi. Les moins satisfaits de ce groupe sont les Américains (46%) et les plus satisfaits sont les Canadiens (70%), Anglais et Australiens sont entre les deux.

- En Europe du Sud, les Grecs, les Espagnols et les Italiens ne sont pas du tout satisfaits (seulement 21-31% le sont).

- Maintenant à votre avis qui sont les gens les moins satisfaits du fonctionnement de leur démocratie ? Un indice : ils bouillonnent de rage car malgré leur attachement à la démocratie, ils ne parviennent pas à obtenir ce qu'ils souhaitent. Autre indice : ils ont des élections prochainement et une occasion en or pour le faire. Oui, absolument, c'est nous autres Libanais.  Nous ne sommes qu'à peine 8% à trouver que notre démocratie fonctionne bien. Tiens, comme c'est étrange. Bienvenue au pays des merveilles, où un Parlement peut être fermé et boycotté pendant des années ! Et qu'est-ce qu'on fait pour améliorer la situation svp? On réélit ceux qui l'ont fait fonctionné mal, les belles gueules et les beaux parleurs! Maigre consolation, les Mexicains sont dans un piètre état, ils ne sont satisfaits de leur démocratie qu'à hauteur de 6%.

L'appréciation des différents régimes de gouvernance par différentes populations dans le monde, synthèse complémentaire


- Dans les pays riches où la démocratie est ancrée depuis longtemps et qui fonctionne correctement, les pays occidentaux, les gens sont plus attachés à la démocratie représentative.

- La démocratie directe est évidemment plébiscitée par les partisans des partis populistes.

- Que l'on soit dans les pays riches ou moins riches, au niveau individuel, pour les personnes ayant des niveaux d'éducation et économique plus bas, chez qui les frustrations économique, sociale et politique se cumulent et sont importantes, on a plus tendance à être ouverts à des formes de gouvernance non-démocratiques (experts, dirigeant fort, armée).

- Des scores plus élevés pour les régimes non-démocratiques (technocratie, autocratie, régime militaire), sont plus observés chez les partisans de droite que chez les partisans de gauche.

- La confiance dans le gouvernement et la satisfaction de la démocratie, sont étroitement liées à la situation économique et à la politique intérieure.

- De bons résultats économiques se répercutent sur la confiance dans le gouvernement national, mais aussi sur l'opinion que certains ont de la démocratie.

- Le pays qui détient le plus de records, ou n'en est pas loin, c'est la Suède. Sur les 12 paramètres, les Suédois sont toujours dans le top le plus haut ou le plus bas, selon les cas et toujours du bon côté. Il n'y a pas de doute, la démocratie se porte à merveille en Suède. C'est le seul pays au monde, de l'étude, où il y a une majorité nette de 52% de « démocrates engagés », qui appuient un système dans lequel les représentants élus gouvernent mais ne soutiennent pas un régime guidé par les experts, un chef fort ou l'armée.

- Il fait bon de vivre et de s'épanouir aussi dans tous les pays occidentaux, hors ex-pays de l'Est. Ils restent fortement attacher à la démocratie représentative et très ouverts à la démocratie directe à des degrés différents. Dans tous les pays occidentaux sans exception, la majorité des gens ne confieraient pas leur pays aux experts. Ils rejettent tous sans exception, et massivement, l'idée de l'homme fort qui peut se passer du Parlement et le régime militaire. Au total, entre 34-52% des Occidentaux sont des « démocrates engagés » (ils appuient un système dans lequel les représentants élus gouvernent mais ne soutiennent pas la technocratie, l'autocratie ou le régime militaire), 34-47% des « démocrates moins engagés » (qui disent qu'une démocratie représentative est bonne mais qui soutiennent aussi au moins une forme non démocratique de gouvernement) et 6-17% des « non-démocrates » (qui ne soutiennent pas la démocratie représentative et soutiennent au moins une forme non démocratique, comme celle des experts, d'un chef fort ou de l'armée). Par comparaison le profil des Russes est à l'opposé : respectivement 7% - 61% - 22%. Il n'y a que 7% de « démocrates engagés » en Russie, c'est le taux le plus faible du monde.

- La différence notable entre les pays occidentaux, se situe sur le degré de rejet des régimes non-démocratiques. Pour le régime du dirigeant fort, les pays d'Europe (France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Espagne, Grèce) s'y opposent bien davantage que les pays anglosaxons (Royaume Uni, Etats-Unis, Canada, Australie), respectivement 84-93% et 71-81% trouvent que c'est mauvais. Seule l'Italie fait bande à part (66%). Les plus favorables du camp occidental au régime du dirigeant fort qui se passerait du Parlement sont les Américains, les Anglais et les Italiens (22%, 26% et 29%).

- Pour le régime militaire, les cartes sont mélangées en Occident. 8-11% des Canadiens, Australiens, Néerlandais, Grecs et Espagnols estiment que c'est une bonne gouvernance. Des pourcentages qui passent à 15-17% chez les Français, Américains, Anglais et Italiens. Il n'y a que chez les Allemands et les Suédois que le régime militaire n'est pas légion (4%).

- Sur la confiance dans le gouvernement et la satisfaction de la démocratie, il y a trois camps occidentaux. Allemands, Néerlandais, Suédois et Canadiens ont des scores très élevés (entre 67-71%). Français, Italiens, Espagnols et Grecs, des scores très bas (13-26%). Américains, Anglais et Australiens sont très partagés (48-51%).

- Curieusement, les Américains et les Israéliens ont à peu de choses près, le même profil, sur les 12 paramètres! Je l'ai vérifié à trois reprises! Alliés sur le terrain et dans les chiffres, aussi incroyable que cela puisse paraître : démocrates engagés 40% vs. 36% ; démocrates moins engagés 46% vs. 51% ; non-démocrates 7% vs. 7%, pas plus de 5% de différence. Cela confirme une chose, Israël peut cumuler tous les défauts du monde, violer une quinzaine de résolutions de l'ONU et piétiner le droit des Palestiniens ad vitam aeternam, et c'est pour cela que je reste favorable à son boycott, il n'empêche que l'Etat hébreux demeure une grande démocratie.

- Il y avait trois pays arabes dans l'étude, le Liban, la Jordanie et la Tunisie, fleuron du Printemps arabe. Le profil des trois populations est très différent. C'est en Jordanie qu'on trouve le plus de « démocrates engagés » (33%), presque deux fois plus qu'au Liban et trois fois plus qu'en Tunisie. C'est au Liban, qu'on trouve le plus de « démocrates moins engagés » (68%), plus de deux fois plus qu'en Jordanie et une fois et demie de plus qu'en Tunisie. Toutefois, l'état d'esprit de ces deux derniers laisse un peu perplexe. Les Tunisiens et les Jordaniens sont les seules populations au monde de l'étude, à douter sérieusement de tous les systèmes de gouvernance proposés. Pire encore, un tiers des deux populations peuvent être considérées comme « non-démocrates » (32% en Tunisie et 36% en Jordanie), c'est trois plus qu'au Liban (13%). Mais il ne faut pas oublier que la démocratie n'est pas vraiment bien installée dans ces deux pays. Non loin de là en Turquie, démocratie bien ancrée en dépit de tous les couacs, une petite minorité de la population soutient un régime non-démocratique (12%).

L'appréciation des différents régimes de gouvernance par les Libanais, synthèse complémentaire


- Les Libanais sont dépités par le fonctionnement de leur démocratie et la performance de leurs gouvernements. Mais comme le montre l'étude du Pew Research Center, ils restent très attachés aux formes démocratiques représentative et directe. Ils sont méfiants dans leur majorité des régimes militaire et du dirigeant fort. Une minorité y croit pourtant. Etant donné la qualité de la classe politique qu'ils ont, ils croient massivement qu'un régime d'experts ferait mieux.

- Au total, seuls 18% des Libanais sont des « démocrates engagés » (ils appuient un système dans lequel les représentants élus gouvernent mais ne soutiennent pas un régime guidé par des experts, un chef fort ou l'armée), 68% des « démocrates moins engagés » (qui disent qu'une démocratie représentative est bonne mais qui soutiennent aussi au moins une forme non démocratique de gouvernement) et 13% des « non-démocrates » (qui ne soutiennent pas la démocratie représentative et soutiennent au moins une forme non démocratique, technocratie, autocratie ou régime militaire). C'est un peu le profil des Hongrois, des Ghanéens et des Philippins. Le profil occidental est totalement différent, respectivement : 34-52% / 34-47% / 5-17%.

- Toutefois, il y a un chiffre qui poussera pas mal de Libanais à bien bomber leur thorax de fierté. Eh bien, figurez-vous, que nous sommes parmi les populations les plus attachées à la démocratie représentative au monde ! Certes, on ne donne pas l'air de l'être, mais tel est le cas en théorie. Si on ne s'intéresse qu'à ceux qui estiment que cette forme de gouvernance est « très bonne » (en excluant, les adhérents mous, ceux qui trouvent qu'elle est « plutôt » bonne), les Libanais se hissent à la 5e place, avec un score de 51%, juste après les Suédois (54%) et trois populations d'Afrique, les Sénégalais, les Tanzaniens et les Ghanéens (53-62%). Le Liban, la Suède, le Sénégal, la Tanzanie et le Ghana, sont les seuls pays au monde, de l'étude, où il existe une majorité absolue en faveur de la démocratie représentative, la gouvernance du pays par des élus. Il y a tellement peu de bonnes nouvelles que ce point mérite d'être souligné. Pour mesurer son importance, sachez que les Américains ne sont qu'à 48% ; les Allemands à 46% ; les Anglais, Canadiens, Australiens et Turcs à 43% ;  les Néerlandais à 42% et les Israéliens à 41%. Les autres populations encore loin derrière: les Italiens à 29% ; les Français c'est à peine à 23% ; les Japonais, Jordaniens et Tunisiens à 22% ; les Mexicains à 9% ; et les Brésiliens, record du monde, juste 8%.

- Peut mieux faire dirait le grec Solon, le père de la démocratie ! La façon de penser des Libanais est globalement rassurante, même s'il y a beaucoup à redire comme je l'ai expliqué dans l'article. Mais alors pourquoi diable le Liban est un pays nase à ce point? On pourrait même parler de « paradoxe libanais » en politique ! Ce qui fait cruellement défaut au Liban, c'est la présence de la pensée communautaire qui ravage les esprits et le manque d'esprit critique à l'égard de son propre camp, deux tares qui affectent gravement la cohésion nationale et toute notre démocratie. La morosité économique n'arrange pas les choses. Et pour achever tout espoir dans l'avenir, nous avons un paysage politique peuplé de dinosaures, les mêmes dirigeants depuis trop longtemps, qui ne sont vraiment pas à la hauteur et qui ne sont jamais sanctionnés dans les urnes.

- S'il y a deux paramètres qui doivent concentrer tous nos efforts, ce sont ceux portant sur l'amélioration du fonctionnement de notre démocratie et la qualité de l'offre démocratique. Ils se répercuteront forcément et positivement sur les onze autres paramètres. Les périodes électorales constituent d'excellentes occasions pour agir. Nous n'avons qu'une seule et unique voie. Soyons réalistes, exigeons l'impossible des candidat-e-s aux prochaines élections législatives, même de son propre camp : niveler les débats politiques par le haut, demander des comptes, présenter un programme électoral détaillé et s'engager sur des mesures concrètes et chiffrées. C'est le seul moyen d'améliorer les choses en envoyant au Parlement le moment venu, des représentants plus compétents que ceux que nous avons connus dans le passé. 

- A ce propos un exemple parmi tant d'autres, le Liban a vécu près de 900 jours de vacance du pouvoir présidentiel récemment, et pourtant, aucun parti et pas un seul candidat baveux, même indépendant ou de la haute société civile, journaliste reconverti en tête, et Dieu sait qu'il y a des vocations en ce moment, enfin, personne ne propose quoi que ce soit pour en finir avec ce grave dysfonctionnement de notre démocratie. Allons bon, pourquoi faire? C'est pour vous dire! Seul Bakhos Baalbaki a proposé d'introduire dans la démocratie libanaise le concept du "conclave présidentiel", l'enfermement des deputés libanais dans le Parlement place de l'Etoile jusqu'à l'élection du président de la République libanaise dans les délais, comme le fait le Vatican depuis des siècles. Allez pour finir avec une bonne dose de sarcasme, disons maintenant qu'on a du pétrole, il nous manque que les idées et des candidats pour les concrétiser !

vendredi 2 février 2018

La « guerre du gaz » entre Israël et le Liban est déclarée (Art.508)


Le Liban pays pétrolier, « #لبنان_بلد_نفطي », criaient à l'unisson les dirigeants libanais, à la mi-décembre. Finalement, le pays du Cèdre n'a eu droit qu'à un mois et demi de réjouissance. 



Et encore, même pas, si on tient compte des turbulences de ces derniers jours. La fête foraine Bassil-Berri a failli faire passer sous silence les propos abjectes d'un vrai « baltajé », tenus par Avigdor Lieberman mercredi.

Le ministre de la Défense d'Israël a fait savoir au cours d'une réunion organisée par un think tank israélien, que « personne ne cherche des aventures, mais si nous n'avons pas le choix, le but (en cas de guerre) est de mettre fin aux combats aussi rapidement que possible et sans équivoque ». Non mais qu'est-ce qu'il mijote? « Ce que nous savons de tous les conflits au Moyen-Orient, c'est que les guerres ne prennent pas fin sans soldats sur le terrain (...) Toutes les options sont ouvertes. »

Ah ha, c'est déjà plus précis. Ainsi, les Libanais apprennent qu'une invasion israélienne du Liban est envisagée en permanence par Israël en cas de conflit. Et Yahvé sait à quel point un conflit part de rien, surtout qu'on est prédisposé ! Pour plus de précisions, le faucon soviétique d'origine moldave qui n'a retrouvé le chemin de la Terre promise qu'en 1978 svp, précise : « Nous ne verrons pas de photos comme celles de la Seconde guerre du Liban (Juillet 2006) au cours de laquelle les habitants de Beyrouth étaient à la plage, alors qu'à Tel Aviv les gens étaient dans des abris anti-aériens. »

L'énergumène doit déjà bien s'informer, il n'y a plus de plage à Beyrouth! La dernière et incontestablement la plus belle de toutes les plages de la côte orientale de la Méditerranée, Ramlet el-Baïda, a été défigurée par tenez vous bien, l'ex-gendre de l'Estèz (« soumouwto » comme l'a qualifié un conducteur de taxi originaire de Baalbek), pour y installer un méga complexe balnéaire laid qui se veut de luxe, avec la bénédiction de la municipalité de Beyrouth, qui s'était engagée dans la bataille des élections municipales il y a deux ans sous le slogan Lei7it el biyerté ("La liste des Beyrouthins", tu parles!). Toujours est-il que pour Avigdor Lieberman « si en Israël, ils (les gens) sont assis dans des abris, alors aux prochains combats (avec le Liban), tout Beyrouth sera dans les abris. » Ce bouffon de ministre ferait bien de s'informer également sur le droit international en vigueur, bombarder des civils est un « crime de guerre », quelque soit l'identité des agresseurs et leur prétexte, notamment quand ils agissent intentionnellement, comme il pense le faire. Ça serait même un « crime contre l'humanité » dans ce cas précis.

Source: Commerce du Levant
Certains seraient tentés de nous expliquer, encore une fois, que si le Hezbollah ne provoque pas Israël, l'Etat hébreux laisserait le Liban tranquille. C'est mal connaître les Israéliens. Que le Liban devienne un pays pétrolier, n'a pas du tout l'air de leur plaire. Pour Avigdor Lieberman, « quand ils (les Libanais) lancent un appel d'offres sur un gisement de gaz, incluant le bloc 9, qui selon toute norme est le nôtre, c'est une conduite très, très provocatrice ». Eh rou7 ballit el ba7er!

Tenez, on a comme une vague impression, que lui aussi est le genre de type qui cherche constamment la bagarre, 3am béfattich 3a machkal. Le faucon ne s'est pas contenté de menacer le Liban, il s'est adressé également aux sociétés intéressées par l'exploitation des hydrocarbures au large des côtes libanaises. « Les entreprises respectables qui répondent à l'appel d'offres font, à mon avis, une grave erreur, car cela est contraire à toutes les règles et à tous les protocoles dans des cas comme celui-ci. » Avis à Total, Eni et Novatek, le message est clair et la rime coule de source : oubliez vos forages et pliez bagages.

Pour Michel Aoun, le Président de la République libanaise, « les paroles de Lieberman à propos du bloc 9 constituent une menace pour le Liban et son droit à la souveraineté sur ses eaux territoriales ». Pour Nabih Berri, le chef du Parlement libanais, elles sont « dangereuses ». Quant à Saad Hariri, le Premier ministre libanais, ces propos sont « infondés et dénotent une politique expansionniste et colonialiste israélienne qui porte atteinte à la sécurité régionale ».

Le Liban a des problèmes frontaliers avec Israël, au niveau terrestre, les Fermes de Chebaa, comme au niveau maritime, où le différend concerne une zone de près de 900 km2. Le pays du Cèdre a aussi un problème de souveraineté avec l'Etat hébreux, ses avions sont maitres de l'espace aérien libanais, comme si de rien n'était et dans l'indifférence générale du Conseil de sécurité.


Les menaces de Lieberman sont graves. Elles émanent d'un extrémiste israélien, dont certaines déclarations rappellent celles des jihadistes de Daech: « Les Arabes Israéliens qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache », « Je propose de transporter les prisonniers palestiniens en autocars jusqu'à la mer Morte pour les noyer », « L'Europe suit une politique hostile aux Juifs, comme à la fin des années 1930 », et j'en passe et des meilleures.

Les contrats sur l'exploitation des hydrocarbures au Liban doivent être officiellement signés le 9 février, dans une semaine, jour pour jour. Le timing des déclarations de Lieberman ne doit rien au hasard. Elles visent deux objectifs. D'une part, empêcher le Liban, de profiter des blocs 8, 9 et 10, de ses eaux territoriales (ET) et de sa zone économique exclusive (ZEE) mitoyennes des ET et de la ZEE d'Israël. Et d'autre part, dissuader les trois grandes entreprises internationales (française, italienne et russe), gagnantes de l'appel d'offres, d'exploiter le bloc 9 dans un premier temps.

Israël menace alors qu'il ne s'est absolument pas gêné de redessiner la frontière maritime contestée à sa guise et à sa convenance en décembre 2016! Il est là le fond du problème et c'est bien cette « agression israélienne » qui a poussé le gouvernement libanais à choisir d'urgence de commencer par le « bloc 9 ». Rappelons aussi que l'Etat hébreux exploite depuis des années les ET et la ZEE israéliennes situées de l'autre côté des ET et de la ZEE libanaises, les gisements de Léviathan et de Tamar.


Un plan de partage de la zone contestée a été proposé par les Etats-Unis en 2012 (plan Hoff), attribuant 60% de la superficie en litige au Liban et 40% à Israël. Depuis, on multiplie les réunions et les palabres, et un bouffon s'est installé à la Maison Blanche. Après la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d'Israël, il est clair que les Américains sont hors-jeux sur ce dossier. Le litige pourrait se régler devant la Cour internationale de justice ou le Tribunal de la mer de Hambourg, sauf qu'Israël ne reconnaît ni l'un ni l'autre. Comme options, il ne reste donc que le Conseil de sécurité ou la guerre.

Israël est déterminé à retarder l'exploitation des hydrocarbures offshore par le Liban, pendant qu'il pompe et pompera, indirectement et en profondeur, les zones en commun et en litige. Cette attitude est inadmissible. Les déclarations israéliennes de Lieberman sont inacceptables. Elles relèvent de la « baltaja », pour reprendre ce terme qui met le Liban en effervescence. Ainsi, il ne reste plus que l'ONU pour éviter au Moyen-Orient une nouvelle guerre entre Israël et le Liban.

Une plainte doit donc être déposée au Conseil de sécurité. C'est fait. Celui-ci doit prendre ses responsabilités afin de baisser la tension entre les deux pays et rassurer les sociétés chargées officiellement par le Liban d'explorer le bloc 9. Le litige doit être rapidement tranché pour que ces sociétés puissent travailler en toute sécurité et dans la sérénité. La France, l'Italie et la Russie, qui seront directement concernés par cette première phase d'exploitation, doivent prendre le problème à bras le corps. Il faut mettre une limite à l'arrogance de l'Etat d'Israël. Qui se considère au-dessus du droit international est « hors-la-loi » et doit être traité en tant que tel. 

lundi 8 janvier 2018

« Feu et fureur, à l'intérieur de la Maison Blanche » après la sortie du livre choc sur Donald Trump, The Fake President (Art.502)


Quelque temps après les derniers douze coups de minuit de l'année, le leader suprême de la République populaire démocratique de Corée a fait une apparition publique pour présenter ses vœux urbi et orbi. A l'occasion de l'arrivée du nouvel an, Kim Jong-un avertit : « Le bouton nucléaire est toujours sur mon bureau. Ce n'est pas du chantage, mais la réalité (...) L'ensemble des Etats-Unis est à portée de nos armes nucléaires ». Etant conscient de ses capacités militaires limitées face à la puissance de feu dont dispose son ennemi, sur les plans conventionnel et nucléaire, le jeune Kim a quand même tempéré son discours guerrier en précisant que la Corée du Nord ne se servira pas de sa nouvelle arme de destruction massive que si elle était attaquée. En temps normal et dans un monde de raison, on saisirait cette petite ouverture, pour faire entrer les diplomates en action, afin de rétablir les ponts entre les parties et faire tomber la tension. 

Mais depuis un an, on n'est ni en temps normal ni dans un monde de raison, le pays le plus puissant de la planète est gouverné par un bouffon que personne de sensé ne peut vraiment prendre au sérieux. Après avoir menacé à la tribune de l'ONU au mois de septembre dernier, qu'il pourrait n'avoir d'autre choix que de « détruire totalement la Corée du Nord », Donald Trump fait savoir après 36 heures d'intenses réflexions, à 1h49 du matin : « Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un vient d'affirmer que 'le bouton nucléaire est toujours sur son bureau'. Est-ce que quelqu'un de son régime appauvri et affamé de nourriture, peut bien l'informer que moi aussi j'ai un bouton nucléaire, mais il est beaucoup plus gros et plus puissant que le sien, et mon bouton fonctionne! » Aussi incroyable que véridique. On n'est ni dans les toilettes d'une école ni dans sa cour de récréation, hélas, ce n'est ni un concours de zizis ni la compétition entre des écoliers pour savoir qui peut pisser le plus loin, mais c'est du même niveau intellectuel et c'est l'état du monde en ce début d'année ! 

On n'est pas à la première joute oratoire entre ces deux bouffons. Directe et indirecte via les conférences de presse, les allocutions, les médias et les réseaux sociaux, il y en a eu plusieurs. Pour le président nord-coréen, Trump est un « chien enragé », un « gâteux mentalement dérangé », un « vieux » et un « malade mental ». Pour le président américain, Kim est un « chien dérangé », un « fou », un « petit gros » et le « petit homme-fusée ». Et dire que l'un a fait une partie de sa scolarité en Suisse et fête ses 35 ans aujourd'hui, et l'autre a 71 ans, toutes ses dents mais toujours pas la raison ni la sagesse qui vont avec ! 


On pourrait rire de ces gamineries si d'une part, Kim Jong-un, le tyran, abruti et imprévisible, n'était pas à ses énièmes tir de missile balistique et essai de bombe nucléaire (celle de septembre 2017 était 16 fois plus puissante que la bombe larguée par les Américains sur Hiroshima en 1945), et d'autre part, Donald Trump, l'homme irréfléchi, impulsif et irresponsable, n'était pas le 45e président du pays dont l'arsenal nucléaire dépasse les 4 000 têtes, qui a déjà utilisé l'arme nucléaire dans le passé et à deux reprises svp, non pour mettre fin à la Seconde guerre mondiale, comme l'ont écrit les vainqueurs, mais pour la tester in vivo. 


On pourrait même s'en foutre si le président américain se limitait à la Corée du Nord, sauf que ce n'est pas le cas. Dans une interview accordée à la chaine MSNBC, le candidat Trump s'était demandé en mars 2016 : « Pourquoi les Etats-Unis fabriquent-ils des armes nucléaires si ce n'est pas pour les utiliser ? » Dans la foulée, il n'avait pas exclu d'utiliser ces armes de destruction massive contre les Moyen-Orientaux et les Européens ! Eh oui, quand le journaliste lui avait demandé, « Pouvez-vous dire que nous (Américains) n'utiliserions jamais d'arme nucléaire au Moyen-Orient ? », le président américain avait répondu : « Je ne dirais jamais ça. Je ne me priverais jamais d'aucune de mes options ». Et quand le même journaliste s'était enquis pour savoir si cela s'appliquerait sur « l'Europe » également, imperturbable, Trump avait précisé: « Je ne me priverais pas de cette option, pour personne ». Inquiet par la réponse, le journaliste avait reposé sa question directement : « Vous allez utiliser l'arme nucléaire en Europe ? » Comme « les cons ça osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnait », Donald Trump avait alors fait savoir : « Non ! Je ne pense pas. Mais... ». On ne sait jamais, hein ? Et dire que ce bouffon a la prétention de rendre sa grandeur à l'Amérique ! Via un nouveau Hiroshima peut-être ? 


On ne pourra pas comprendre la politique stupide adoptée par le président des Etats-Unis sur de grands dossiers comme l'accord de Paris sur le climat, la reconnaissance de Jérusalem capitale d'Israël, le Muslim Ban, le Mexican Wall, la remise en question de l'accord sur le nucléaire avec l'Iran et la gestion de la nucléarisation de la Corée du Nord, ainsi que toutes les âneries qu'il a débitées depuis un an, sans effectuer une plongée dans la personnalité du bonhomme. 


Sur 353 jours en fonction, Donald Trump a passé
117 jours dans ses propriétés de luxe
et 91 sur un terrain de golf.
NBC News (compteur le 8 janv. 2018)
On savait déjà d'après NBC News et le New York Times, que Donald Trump passe 1/4 de son temps de président sur un terrain de golf (91 jours au total depuis le 20 janvier 2018 !), 1/3 de ses journées dans ses propriétés de luxe (117 jours depuis qu'il est entré en fonction il y a 353 jours) et jusqu'à 1/2 de ses heures éveillées à regarder la télé (4-8 heures par jour !). On savait aussi que depuis qu'il est sur Twitter, mars 2009, il tweete en moyenne 12 fois par jour. A supposer que chaque gazouillis lui prend 5 minutes, on peut en déduire que depuis 9 ans, il passe en moyenne au moins 1h/j à tweeter ! On savait également d'après le Washington Post, qu'il a fait 1 950 déclarations fausses ou trompeuses en 347 jours, soit une moyenne de près de 6 fakes news ou infos trompeuses par jour. D'où le surnom que je lui ai donné récemment : « The Fake President ». Si vous rajoutez à tout cela, le temps qu'il passe pour la coloration de ses cheveux avec le produit « Just for Men » (il faut imaginer la tête du macho le temps de la coloration, hehehe), les coiffer de cette manière bizarroïde (pour camoufler l'îlot de calvitie), et les fixer avec un spray raidisseur (et non du gel), rien que cela, ça vous donne une idée de ce drôle de zozo qui occupe le Bureau ovale et qui possède les codes nucléaires de quoi pulvériser la planète Terre une fois pour toutes. 

Ç'aurait pu s'arrêter là et on aurait pu s'en contenter, mais il a fallu qu'un journaliste américain, Michael Wolff, fourre son nez et en remette une couche, et couche sur couche. Ce ne fut pas son intention au départ. Il n'avait d'ailleurs « pas été particulièrement hostile » au cours de la phase de recherche et d'approche. « Cela m'a permis de les rendre relativement ouverts ». Grâce à près de 200 entretiens réalisés avec Donald Trump et plusieurs personnes de son entourage, dont Steve Bannon l'ex-conseiller stratégique du président américain, au vu et au su de tous, à l'intérieur de la Maison Blanche et en dehors, il a pu reconstituer la face cachée de l'actuel locataire de la Maison Blanche dans le livre « Fire and Fury : Inside the Trump White House », sorti vendredi dernier, le 5 janvier (éditions Henry Holt & Co - USA et éditions Little Brown - UK). Ce n'est guère flatteur pour le personnage, encore moins rassurant pour le reste du monde. 

Côté sérieux, on apprend pas mal de choses. Pour cet ex-homme de confiance de Trump, Steve Bannon, le directeur général de la campagne du candidat républicain un moment, la rencontre secrète entre Trump Junior et Natalia Veselnitskaya, une avocate russe proche du Kremlin, en pleine campagne électorale, était « une trahison, antipatriotique, une idée de merde ». Cette réunion avait comme but de récupérer des informations compromettantes sur Hillary Clinton, afin de donner l'avantage à Donald Trump. En apprenant cette possibilité, Trump Junior avait répondu dans un email, « I love it », au lieu d'alerter le FBI sur cette tentative d'ingérence d'une puissance étrangère russe dans une élection démocratique américaine. Finalement, le 9 juin 2016, à la Trump Tower de New York, les « intéressés » se sont transformés en « comploteurs ». Dans la salle de conférence du 25e étage -notez bien l'étage, c'est important pour la suite- il y avait le fils de Donald Trump, ainsi que son gendre, Jared Kushner, et son directeur de campagne, Paul Manafort. Dans ce sillage, l'ex-conseiller du président américain fait savoir que « la chance que Don Junior n’ait pas fait monter ces demeurés jusqu’au bureau de son père au 26e étage est nulle ». Il suffisait de prendre l'escalier ! On dirait qu'il y a de quoi faire avancer le Russiagate et mettre Donald Trump dans une folle rage ! Steve Bannon fait même des pronostics qui devraient amplifier la rage des Trump. Selon lui, non seulement l'enquête devrait se concentrer sur le « blanchiment d'argent », mais « ils (l'équipe du procureur spécial, Robert Mueller, chargée de l'affaire) vont craquer Don Junior comme un œuf, à la télé nationale ». Trois personnes sont déjà inculpées. Le meilleur est encore à venir. « Ils (Trump & Co) sont assis sur une plage, essayant d'arrêter un ouragan catégorie 5 ». Sacrée métaphore de la part de Steve. Mais, son volte-face 48 heures après la sortie du livre, en déclarant que 
« Donald Trump Jr. est un patriote et un homme bien (...) Ces commentaires ne s'adressaient pas à Don Jr. », ne prouve qu'une chose, lui aussi n'est un bouffon, comme son ex-patron.

"La nuit de l'élection.
C'est comme s'il avait vu un fantôme"
,

d'après son propre fils, Trump Junior.
Illustration de Jeffrey Smith
New York Magazine (3 janv. 2018)
Dans ce livre, on apprend aussi que l'homme d'affaires ne croyait pas à son élection ! Un échec retentissant face à une « véreuse » comme Hillary Clinton et tous les médias coalisés contre lui, devait le rendre « martyr » et « célèbre ». D'ailleurs, l'ex-star de la reality show avait déclaré en coulisse au début de la course présidentielle : « Je peux être l'homme le plus célèbre du monde ». L'échec devait aussi permettre à sa femme Melania de « retourner aux discrets déjeuners » et ferait de sa fille Ivanka et de son gendre Jared, des « célébrités internationales ». En somme, « perdre » devait rendre « tout le monde heureux ». Les Trump croyaient tellement peu au succès, que Donald et Jared ont refusé catégoriquement d'investir leur propre argent dans la campagne électorale. D'après son propre fils, Trump Junior, le soir de l'élection, quand les premières estimations commençaient à arriver vers 20h, « (DJT) avait l'air d'avoir vu un fantôme » et « Melania était en larmes, mais pas de joie ». L'investiture de Trump a été vécue comme un désastre. Pas seulement parce que Barack Obama avait réussi à rassembler plus de monde. « Il était fâché que des stars de premier plan aient snobé l’événement... Toute la journée, il affichait sur le visage ce que son entourage appelle sa tête de golfeur : énervé, les épaules voûtées, les bras ballants, les sourcils froncés, les lèvres pincées. » 

Après le choc de l'élection, il fallait assumer et assurer. Pour ce faire, Trump a accepté d'être initié à la Constitution américaine par un conseiller politique, Sam Nunberg. Le problème c'est qu'ils n'ont pas pu aller au-delà du Quatrième amendement, Donald s'ennuyait à mourir. Le livre nous apprend aussi combien Trump et son équipe étaient non préparés à la haute magistrature. « Le président... avait peu d'idées précises sur la façon de transformer ses thèmes au vitriol en politique. Et lui faire des suggestions était profondément compliqué. » On découvre par ailleurs que Trump « ne lit pas », « manque de concentration », « n'effleure même pas les dossiers » et fait surtout « confiance à sa propre expertise, aussi dérisoire soit-elle », au point que « certains croyaient qu'il était demi-alphabète ». En somme, « il était souvent confiant, mais il était aussi souvent paralysé ». Pour Katie Walsh, l'ex-chef du cabinet adjointe de la Maison Blanche, travailler avec le nouveau président américain c'était « comme essayer de comprendre ce qu'un enfant veut ». 


Et c'était guère mieux pour l'entourage. Le soi-disant haut conseiller du président, Jared Kushner, fut incapable, un mois et demi après la prise de fonction de Trump, de donner les « trois priorités de cette Maison Blanche » à Katie Walsh justement. Il s'est contenté d'un « oui, nous devrions probablement avoir cette conversation (avec le président) ». Pourquoi se presser, hein ? Par contre, le gendre était capable d'aller voir son beau-père pour se plaindre des autres membres de l'équipe : « Vous voyez, c'était l'idée de Reince (Priebus, ex-chef de cabinet de la Maison Blanche) ou l'idée de Steve (Bannon, ex-conseiller stratégique du président) ». Il savait très bien aussi, d'après « l'accord sérieux » qu'il avait conclu avec sa femme Ivanka, que la priorité était pour elle : « si à l’avenir l’opportunité se présentait, elle serait la candidate à la présidence » et pas lui. La fifille de Trump aurait plaisanté en disant que « la première femme présidente (...) ce ne serait pas Hillary Clinton, ce serait Ivanka Trump ». On n'a pas fini avec les Trump ! En tout cas, Michael Wolff résume l'ambiance à la Maison Blanche de ce début de mandat, en citant Henry Kissinger : « C'est une guerre entre les Juifs (comprenant Jared Kushner, Ivanka Trump, Gary Cohn...) et les non-Juifs (groupe de Steve Bannon) ». Pour couper court à d'éventuelles accusations d'antisémitisme, rappelons que l'ancien secrétaire d'Etat américain et conseiller à la sécurité nationale était lui-même de confession juive. 


Trump est un paranoïaque, on le sait, on le devine aisément. Le livre nous le confirme. Non seulement les Trump font chambre à part, comme les Underwood de House of Cards, mais en plus, on apprend par Michael Wolff que peu de temps après l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, « il a commandé deux écrans de télévision en plus de celui qui était déjà là, et un verrou pour la porte (de sa chambre à coucher), déclenchant une brève confrontation avec les services secrets, qui ont insisté pour qu'ils aient accès à la pièce ». Trump est un capricieux, on le sait aussi, on le devine d'ailleurs. Comme un ado, il laisse trainer ses vêtements par terre et gare à celui ou celle qui aurait pendant la moitié d'un quart de seconde l'incongrue idée de les ramasser. « Si ma chemise est par terre, c’est parce que je la veux par terre ». Quelle personnalité forte diront ses fans ! C'est lui et lui seul qui devait signaler au personnel quand il était nécessaire qu'on fasse son lit ou qu'on change ses draps. Quel leader, n'est-ce pas ? Trump est un narcissique, on le sait également, on le devine évidemment. « Une grande partie de la conversation quotidienne du président consistait en un récit répétitif de ce que les différents hôtes avaient dit de lui. » Ah comme c'est passionnant ! Trump est un misanthrope, on le sait bien sûr, on le devine pardi. « Quand il était au téléphone après le dîner, il spéculait sur les défauts et les faiblesses de chaque membre de son équipe. Bannon était déloyal, pour ne pas dire qu'il ressemblait toujours à de la merde. Priebus était faible, pour ne pas mentionner qu'il était petit, un nain. Kushner était un ambitieux. Sean Spicer (ex-porte parole de la Maison Blanche) était stupide et avait l'air terrible aussi. (Kellyanne) Conway (conseillère du président, l'auteur du concept 'alternative facts') était une pleurnicharde. Jared et Ivanka n'auraient jamais dû venir à Washington. » Oh que c'est beau l'esprit d'équipe ! 


Et que ferait un parano-capricieux-narcissique-misanthrope svp? Ah, n'essayez pas de deviner, c'est impossible. « Personne ne doit toucher quoi que ce soit, surtout pas sa brosse à dents ». Pour Michael Wolff c'est parce que « il craignait depuis longtemps d'être empoisonné, une raison qui explique pourquoi il aimait manger chez McDonald's, où personne ne savait qu'il viendrait et où la nourriture est préparée en toute sécurité ». Et n'allez surtout pas fantasmer sur les soirées de Donald ! « S'il ne prenait pas son diner de 18h30 avec Steve Bannon (...) il était au lit avec un cheeseburger, regardant ses trois écrans et passant des coups de fil... à un petit groupe d'amis... pour comparer les notes (que lui donnent) les uns et les autres. » Oh, on dirait que derrière la carapace, il y a un grand manque de confiance en soi !


"Trump s'est terré dans sa chambre à coucher
de la Maison Blanche en février 2017"

Illustration de Jeffrey Smith
New York Magazine (3 janv. 2018)

Terminons ce tour d'horizon de la personnalité du président des Etats-Unis par deux appréciations rapportées par Michael Wolff. D'une part, celle de Rupert Murdoch, à propos de la politique d'immigration du président américain. Le magnat des médias a qualifié ce dernier d'un « putain d'idiot ». D'autre part, celle de l'un de ses vieux amis, Thomas J. Barrack Jr., un milliardaire américain d'origine libanaise, qui a déclaré à propos du président américain : « Il n'est pas seulement fou, il est aussi stupide ». Par la suite, il a nié de l'avoir dit.
De son côté, Donald Trump considère que « Michael Wolff est un grand perdant qui a inventé des histoires afin de vendre ce livre vraiment ennuyeux et mensonger. » Peut-être bien. Et à propos, de la « trahison » de Trump Junior et de la collusion de Trump & Co avec Poutine & Co ? « Il a utilisé le négligé Steve Bannon, qui a pleuré quand il a été viré et (m')a supplié pour (garder) son travail. Maintenant, le négligé Steve a été largué comme un chien par presque tout le monde. Dommage! » Et dire que sans Steve Bannon, le directeur de campagne du candidat Trump pendant trois mois et le conseiller stratégique du président Trump pendant sept mois, Donald Trump serait retourné au business et à la reality show, ce qui aurait évité aux Etats-Unis et au monde le désastre de cette présidence ! Quelques heures plus tard, le voilà plongé dans une crise narcissique délirante aiguë : « Au cours de ma vie, mes deux plus grands atouts ont été l'équilibre mentale et le fait d'être vraiment intelligent... Je suis passé de l'homme d'affaires TRÈS prospère, à une grande star de la télé, à président des États-Unis (du premier coup). Je pense que cela serait qualifié, non d'intelligent, mais de génie... et un génie très stable ! » On dirait que pour l'intelligence aussi, moins on en a, et plus on en parle. En tout cas, ce livre accablant sur Donald Trump a poussé le Secrétaire d'Etat américain, Rex Tillerson à préciser et se répéter sur CNN : « Je n'ai jamais remis en cause son aptitude mentale, je n'ai aucune raison de douter de son aptitude mentale ». A propos de T. Rex, rappelons que l'été dernier, lui aussi a traité Trump de « moron » (un imbécile). Décidément ! 

A croire le locataire de la Maison Blanche, le journaliste américain, auteur d'une dizaine de livres, serait un menteur. Possible, si et seulement si, on ne tient pas compte d'un principe fondamental qui régit tout ce qui se passe sous notre belle étoile, le Soleil : le principe de cohérence. Donald Trump est un bouffon. Tout ce qu'il fait et dit le confirme. Pas de mystère, ni de paradoxe, encore moins d'exception à la règle. Exemplī grātia, ce tweet justement, sur son « beaucoup plus gros bouton nucléaire ». Il a essayé d'interdire la parution du livre. En vain, il est le numéro un des ventes sur Amazon. Il sait très bien que tôt ou tard, le « Russiagate » le fera tomber de son piédestal sur lequel des Américains naïfs l'ont hissé, pour soi-disant « Make America Great Again ». Tu parles !