mardi 26 novembre 2013

L’Iran n’aura pas la bombe atomique et c’est tant mieux (Art.194)


Quand Barack Obama m’a contacté par télépathie, le moyen de communication le plus protégé à ce jour, afin que je me charge d’expliquer l’enjeu de l’accord conclu ce week-end à Genève, je n’étais pas disposé au départ à répondre favorablement à sa requête, me trouvant haut perché, pour m’adonner à une activité amusante qui me permet de joindre l’utile à l’agréable, aérer mon esprit, délester mes neurones, élaguer mes arbres! Eh oui, les arbres ont besoin d’être élagués régulièrement, les esprits aussi, les actualités plus que tout. Avec certaines analyses d’entrée de gamme, il y a de quoi perdre le nord et son arabe au Moyen-Orient.

Il faut sans doute aller au-delà de la brièveté insignifiante d’un tweet pour comprendre ce qui s’est réellement passé à Genève, après la conclusion de l’accord sur le dossier nucléaire iranien. « We have reached an agreement » de Mohammad Javad Zarif, ne permet pas du tout de saisir la nouvelle donne orientale. Son grand sourire non plus. La propagande de ses alliés libanais, Hassan Nasrallah et Michel Aoun, encore moins. Certes, le ministre iranien des affaires étrangères et ses alliés libanais sont soulagés par cette entente, qui évite l’humiliation de nouvelles sanctions contre l’Iran, mais ce soulagement est sans doute proportionnel à l’importance de l’étranglement que vit la République islamique d’Iran depuis quelques années.

Le programme nucléaire iranien a commencé sous le Shah en 1953. La Révolution islamique, puis la guerre Iran-Irak l’a relégué au second plan. Sa reprise et son orientation militaire furent découvertes en 2002. Et depuis cette date, le régime des mollahs n’a cessé de mentir sur ses recherches atomiques. Sans l’ombre d’un doute, tout le monde sait que le programme nucléaire de l’Iran n’est pas civil comme le prouvent, entre autres, son stock de 186 kg d’uranium enrichi à 20 % et les 19 000 centrifugeuses qu’il détient, deux chiffres qui vont bien au-delà de ce qu’exige une exploitation civile de l’uranium pour la production électrique et l’usage médical.

L’accord de ce week-end est historique. Il faut dire que l’enjeu du dossier nucléaire iranien est colossal. On peut le résumer en une question toute simple. Est-ce que le monde peut assister passivement à l’acquisition un jour de l’arme atomique par la République islamique d’Iran ? La réponse est incontestablement, NON. Et ce ne sont pas les raisons qui manquent. J’en vois essentiellement trois.
D’abord, parce que le régime iranien est un régime théocratique à tendance fasciste. Il sera donc dangereux pour la sécurité internationale, notamment pour le Moyen-Orient, de laisser ce régime fanatique, détenir une arme de destruction massive. D’autant plus que l’Iran est inscrit par les États-Unis depuis 1992 sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme.
Ensuite, parce que le programme nucléaire iranien n’est pas entrepris dans un but dissuasif. L’Iran des mollahs veut détenir l’arme nucléaire pas pour dissuader Israël de l’attaquer, encore moins pour attaquer Israël, mais tout simplement pour accroitre sa capacité d’ingérence et de nuisance dans les pays arabes. Ainsi, l’arme nucléaire pour l’Iran est un moyen de s’imposer comme un acteur incontournable dans tous les pays arabes ayant une communauté chiite ou apparentée (alaouite). Du Liban à l’Arabie saoudite, en passant par l’Irak, la Syrie, le Yémen et le Bahreïn, les ingérences iraniennes dans les affaires du monde arabe ne sont plus à démontrer. La plus ostentatoire étant celle du double soutien militaire et financier au régime syrien, une assistance qui allonge l’espérance de vie du régime alaouite de Bachar el-Assad.
Enfin, parce que l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran, poussera inévitablement les pays arabes du Golfe à la course aux armements de destruction massive, faisant de la région explosive du Moyen-Orient, déjà avec les armes conventionnelles, la zone la plus dangereuse du monde. Et même avec des dirigeants responsables et de bonnes intentions, le risque d’accidents graves, involontaires ou pas, ne sera jamais écarté pour toutes les populations de la région.

Voilà pourquoi le programme nucléaire iranien préoccupait le monde entier, notamment les pays arabes, depuis une dizaine d’années. Et le fait qu’Israël possède des centaines de têtes nucléaires, n’était pas une raison convaincante pour laisser produire dans la région des centaines d’autres têtes nucléaires, et les placer entre les mains d’un régime fanatique qui n’a jamais caché son soutien direct et indirect au terrorisme dans le monde (régime syrien, Hezbollah libanais, Hamas palestinien, etc.). En tout cas, il est prématuré et sans doute illusoire d’espérer que les braves pays permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne, vont un jour se pencher avec la même ardeur qu’ils ont montré dans le dossier chimique syrien et le dossier nucléaire iranien, sur les dossiers nucléaires, chimiques et bactériologiques israéliens, un arsenal d’armes de destruction massive qui constituent une très grave menace pour tous les pays du Moyen-Orient. Les pays occidentaux devraient œuvrer comme le demandent les pays arabes, notamment l’Arabie saoudite, à l’élimination des armes de destruction massive du Moyen-Orient. En pratique, il faudrait déjà commencer par obliger Israël dans un premier temps, à reconnaître être probablement la 3e puissance nucléaire au monde après la Russie et les États-Unis, et détenir autant d’ogives nucléaires que la Chine, la France ou la Grande-Bretagne (soit 80 à 400 au total ; l’État hébreux produirait une quinzaine de nouvelles bombes par an), et dans un deuxième temps, à signer le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP).

L’accord de Genève n’aurait jamais pu avoir lieu sans les sanctions. Et des sanctions, il y en a de plus en plus depuis le début de la révolution islamique de Khomeiny en 1979, à cause du programme nucléaire, mais aussi pour des raisons liées aux violations des droits de l’homme en Iran et au soutien au terrorisme dans le monde. Elles ont touché notamment les domaines pétroliers et financiers, là où ça devait faire le plus mal. Elles étaient prises soit unilatéralement par divers arabes et occidentaux, notamment les États-Unis et l’Union européenne, soit par le Conseil de sécurité de l’ONU. Cela va du gel des avoirs iraniens à toutes sortes d’interdiction, échange de biens et de services, commerce de pétrole et investissement dans l’industrie pétrolière iranienne. Le pays est même exclu du réseau SWIFT ce qui a restreint les transactions interbancaires entre les banques iraniennes et celles du reste du monde. L'Iran est privé de l'accès à pratiquement toutes les transactions avec la plus grande économie du monde. Les années 2012 et 2013 ont été deux années noires pour l’Iran qui a vu les sanctions américaines, européennes et onusiennes, toutes renforcées, notamment en ce qui concerne la monnaie iranienne (mesure prise par les États-Unis), ainsi que l’embargo pétrolier et le gel des avoirs de la Banque centrale iranienne (mesures prises par le Conseil européen). Ainsi, il faut bien comprendre que l’accord de ce week-end ne tombe pas du ciel et n’est pas un acte de bienfaisance unilatéral des Iraniens. Il est le fruit de mesures imposées à l’Iran, qui croulent sous le poids des sanctions. Elles ont fini par pousser ce pays belliqueux à mettre de l’eau dans son vin. 

Cet accord n’aurait jamais pu avoir lieu sans le soutien de Vladimir Poutine et sans l’intransigeance de François Hollande, non plus. Autant les Russes s’en foutaient de l’arsenal chimique de leur lointain allié syrien, qui ne représentait aucune menace pour leur sécurité, autant ils n’avaient aucun intérêt d’avoir un voisin peu commode détenir des missiles balistiques nucléaires. Quant à la France, sans l’intraitable ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, le secrétaire d’État américain John Kerry, était prêt à pavoiser avec un accord incomplet, il y a déjà une dizaine de jours. Cependant, nul ne peut nier que l’accord d’aujourd’hui est avant tout l’œuvre personnel de Barack Obama. « Depuis que j'ai pris mes fonctions, j'ai dit clairement ma détermination à empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire. » C’est clair, et pourtant cela a échappé aux petits esprits médisants.

L’accord établi ce week-end est incontestablement une avancée importante pour l’humanité. Toutes les populations du Moyen-Orient peuvent s’en féliciter. Cette bonne nouvelle renvoie naturellement à l’autre bonne nouvelle pour la région, le processus d’élimination de l’arsenal chimique syrien, après l’acceptation du tandem Assad-Poutine de s’en débarrasser pour éviter l’humiliation des frappes militaires occidentales. Sachez au passage que l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) a validé à la mi-novembre le plan de destruction des 1 000 000 de litres d’agents chimiques syriens d’ici le 30 juin 2014, dont quelques litres ont suffi au régime syrien pour exterminer 1 500 civils en quelques minutes, le 21 août 2013, dans la banlieue de Damas (massacre de Gouta).

Les négociations de Genève opposaient la République islamique d’Iran aux P5+1, les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU en plus de l’Allemagne (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Chine, Russie, Allemagne). Qu’on ne s’y trompe pas, bala tahwajé wala man ya7zarounn, comme l’a précisé la Maison Blanche qui a publié les termes de l’accord historique, « l’objectif (des négociations) était de parvenir à une solution diplomatique vérifiable qui empêcherait l'Iran d'obtenir une arme nucléaire ».

Dans ce but, selon les termes de cet accord préliminaire, l’Iran s’engage à :
- arrêter tout enrichissement de l’uranium supérieur à 5 % et à démanteler les processus techniques qui le permettent (l’uranium naturel ne contient que 0,7 % d’uranium 235, fissile, l’isotope nécessaire à l’usage civil et militaire ; selon l’AIEA, l’Iran possède déjà plus de 6 774 kg d’uranium enrichi à 3,5 %);
- ne pas installer de nouvelles centrifugeuses pour l’enrichissement (qui permettent de concentrer l’uranium 235); rendre inutilisable la moitié des centrifugeuses du site Natanz et les trois quarts de celles de Fordow ; ne pas utiliser de centrifugeuses de nouvelles générations ; limiter la production de centrifugeuses à celles nécessaires au remplacement des machines endommagées (au grand mécontentement d’Israël) ;
- ne pas accroitre son stock d’uranium enrichi à 3,5 % ;
- diluer la totalité de son stock d’uranium enrichi à plus de 20 % pour descendre en-dessous de 5 % (exigé par la France ; une fois l’enrichissement atteint les 20%, processus long, il est plus rapide de passer à un enrichissement de 90 %, nécessaire pour fabriquer une bombe nucléaire)
- arrêter son projet de développement du réacteur nucléaire au plutonium d’Arak (exigé par la France ; ce projet démarré en 2004, pouvait à terme constituer une alternative à l’uranium pour fabriquer une bombe nucléaire) ;
- se soumettre aux contrôles et vérifications nécessaires de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), dont les visites quotidiennes des sites de Natanz et Podow, l’accès aux sites d’assemblage des centrifugeuses, l’accès aux mines et usines d’uranium, la fourniture des informations sur le réacteur d’Arak.

En contrepartie, les P5+1, s’engagent à :
- ne pas imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran au cours des six prochains mois si l’Iran respecte ses engagements ;
- alléger certaines sanctions concernant le commerce des métaux précieux, le secteur de l’automobile, les exportations pétrochimiques dégageant 1,5 milliard de dollars ;
- garder les achats de pétrole iranien au niveau très réduit actuellement (60 % de moins qu’il y a deux ans) ;
- débloquer 4,2 milliards de dollars d’avoirs provenant de ces ventes si l’Iran respecte ses engagements ;
- autoriser le transfert de 400 millions de dollars à des organismes iraniens pour couvrir les frais de bourses d’étude des étudiants iraniens à l’étranger ;
- faciliter les opérations humanitaires qui sont déjà autorisés, notamment les achats alimentaires et médicaux.

Il convient de préciser que si certaines mesures coercitives seront levées, toutes les sanctions imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU resteront en place (on compte quatre résolutions à ce jour), ainsi que la « grande majorité » de celles imposées par les pays occidentaux (Etats-Unis, Union européenne, Canada, etc.) et les pays négociateurs, P5+1. Comme celles contre les banques et les organismes financiers iraniens, y compris la banque centrale iranienne, notamment le gel des avoirs de certains ressortissants iraniens à l’étranger (plusieurs centaines de personnes), l’embargo sur les armes, les sanctions financières, les restrictions commerciales, les sanctions contre plusieurs secteurs de l’économie iranienne, les restrictions de la liberté de circulation de certaines personnes, les inspections des navires et des avions iraniens, j’en passe et des meilleures. Comme l’a précisé la Maison Blanche, « Toutes nos sanctions ciblées liées à l'état de soutien de l'Iran au terrorisme, son rôle déstabilisateur dans le conflit syrien, et son bilan catastrophique des droits de l’homme, entre autres préoccupations, demeurent en vigueur... Les P5+1 continueront à les appliquer vigoureusement ». On dit que l’argent est le nerf de la guerre, et pour cause ! Pour mesurer le poids des sanctions qui resteront en place, deux chiffres. Le premier, en apéro : 100 milliards de dollars en réserves de change demeurent inaccessibles au régime iranien. Le second, le plat de résistance : les sanctions pétrolières seules entraineront un manque à gagner pour l’Iran de 30 milliards de dollars pour cette période de test, soit 5 milliards $ /mois, par rapport aux chiffres de 2011 (avant l’entrée en vigueur de ces sanctions).

Les négociations continueront durant les six mois de test afin de trouver « une solution qui nous donne suffisamment de confiance que le programme iranien est pacifique ». Selon les P5+1, la solution complète devra « limiter le programme nucléaire de l'Iran sur le long terme, fournir des garanties vérifiables à la communauté internationale que les activités nucléaires de l'Iran seront exclusivement pacifiques, et veiller à ce que toute tentative de l'Iran de poursuivre une arme nucléaire serait détectée rapidement... Dans le cadre d'une solution globale, l'Iran doit également entrer en pleine conformité avec ses obligations au titre du TNP et de ses obligations envers l’AIEA. » En deux mots : « rien n'est convenu tant que tout n'est pas convenu. »

Ainsi, l’Iran se trouve devant un choix fatidique. Soit la République islamique prouve d’ici six mois qu’elle est de bonne foi, pour négocier et signer une solution globale juste à son programme nucléaire, et « assurer à la communauté internationale que ses activités nucléaires resteront pacifiques », ce qui lui permettra de rompre son isolement, soit il y aura de nouvelles sanctions qui renfonceront son isolement de la communauté internationale. Pour l'instant, tout se passe dans un esprit d'ouverture et dans la concertation entre Hassan Rohani, le nouveau président de la République islamique d'Iran et le Guide suprême, wali el-fakih, Ali Khamenei. Jusqu'où et jusqu'à quand, nul ne le sait. Dans tous les cas, les deux hauts personnages du régime des mollahs sont conscients des mises en garde de la communauté internationale. « Si l'Iran ne peut pas répondre à nos préoccupations, nous (P5+1) sommes prêts à augmenter les sanctions et la pression. » Que personne ne s’y trompe, le monde entier, des États-Unis à la Russie, n’acceptera pas que l’Iran détienne l’arme atomique un jour. « En tant que président (des États-Unis) et commandant en chef (des forces armées américaines), je ferai ce qui est nécessaire pour empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire. Mais, j'ai une grande responsabilité pour tenter de résoudre nos différends de façon pacifique, plutôt que de se précipiter vers le conflit. Aujourd'hui, nous avons une réelle opportunité de parvenir à un règlement pacifique et global, et je crois que nous devons le tester. » Et ce n'est pas pour rien que Barack Obama est prix Nobel de la paix. Rideau, jusqu'au prochain acte.

lundi 4 novembre 2013

Bilan d’Obama : les lacunes d’un directeur de recherche libanais d’un think tank français (Art.190)


C’est un ancien de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) et de Sciences Po (Institut d’Etudes Politiques de Paris). Il est spécialiste du Moyen-Orient. Il dirige un cabinet de conseil en stratégie, communication et affaires publiques. Il enseigne les relations internationales, la philosophie politique et le management. Il est également directeur de recherche à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), une association créée en 1991, qui est actuellement considérée comme le think tank le plus influent en France. C’est pour vous dire que lorsque Karim Émile Bitar dresse dans L’Orient-Le Jour d’aujourd’hui, le bilan temporaire du second mandat du président américain, Barack Obama, ça vaut la peine de s’y arrêter un bon moment.

A l’arrivée, on a une excellente analyse et un tableau globalement satisfaisant, sauf sur la Syrie. Cible ratée. « Il est incontestable que la crise syrienne restera comme une tache indélébile sur le bilan d’Obama... il a semblé froid, calculateur et insensible face à l’ampleur de la tragédie syrienne. En soi, l’hésitation n’est pas un défaut..., le problème est que le chef de la première puissance ne peut pas se permettre d’afficher ainsi aux yeux du monde son hésitation, d’autant plus que sa stratégie moyen-orientale manque de lisibilité. » Désolé, mais Karim Émile Bitar se trompe de diagnostic. Même le choix de cette photo d’Obama, pour accompagner l’article, et surtout, pour orienter le lecteur dans cette direction, ne pourra pas produire les effets escomptés. Hélas pour tous, la réalité est ailleurs.

Dans les grandes lignes du bilan de l’actuel président américain, pour se limiter à la Syrie, on peut parler de tout sauf de cette ridicule histoire d’hésitation. Depuis deux ans et demi, on nous rabâche les oreilles et les yeux, à longueur de journée et de colonne, avec l’hésitation d’Obama. Pour faire court, ce n’est pas parce que Obama n’a pas voulu produire un remake des exploits dantesques de W, George W. Bush, le cowboy de la maison blanche entre 2000 et 2008, que l’on peut dire « il a semblé froid, calculateur et insensible face à l’ampleur de la tragédie syrienne ». Ces propos généralistes sont inexacts, déplacés et inadaptés au contexte. Au fait, il est étonnement curieux de constater que l’hésitation d’Obama est un point brandit essentiellement par deux catégories de gens : les obamaphobes sans frontières et les interventionnistes en Syrie.

La stratégie de l’administration américaine depuis le 15 mars 2011 est claire comme l’eau de source. En voilà une preuve. Quelques mois après le début de la révolte syrienne, le président américain a déclaré texto : « Il appartient au peuple syrien de déterminer son avenir... Nous avons à maintes reprises déclaré que le président Assad devait soit mener une transition démocratique - ce qu'il n'a pas fait - soit s'écarter de la voie. Dans l'intérêt du peuple syrien, le temps est venu, pour le président Assad, de se retirer... Les États-Unis ne sauraient imposer cette transition à la Syrie. Il incombe aux Syriens de choisir leurs chefs et nous les avons entendus exprimer leur vif désir qu'il n'y ait aucune intervention étrangère dans leur mouvement... Le peuple syrien devra s'armer de patience pour obtenir la justice qu'il mérite. Il y aura encore des luttes et des sacrifices. » Tout était là, limpide, il n’y avait vraiment pas de quoi tirer des plans sur la comète. Et puis, indépendamment de la complexité du dossier syrien, mais enfin, quelqu’un qui s’est fait élire, entre autres, sur sa promesse de désengagement des États-Unis du bourbier irakien, n’allait quand même pas se lancer dans le bourbier syrien, surtout après les ratés libyens ! Impensable. Que Barack Obama ait raison ou pas dans ses choix est une chose, que cette politique soit hésitante et manque de lisibilité en est tout autre. Dans tous les cas, en politique comme dans toute analyse, il ne faut jamais prendre ses désirs pour des réalités.

Au passage, je voudrais rappeler un détail sur Barack Obama que peu de gens connaissent, mais qui permet pourtant de mieux comprendre les choix politiques du prix Nobel de la paix. Quand les néoconservateurs américains ont décidé d’envahir l’Irak pour des raisons idéologico-financières, appuyés plus tard même par les démocrates, Barack Obama fut parmi les rares personnalités américaines à prendre le risque de déclarer publiquement son opposition à cette intervention, et Dieu sait avec quelle simplicité on peut être accusé d’antipatriotisme aux USA quand l’Amérique entre en guerre. « Je ne suis pas opposé à toutes les guerres. Je suis opposé à une guerre stupide. Une guerre irréfléchie. Une guerre basée non pas sur la raison, mais sur la passion, non sur les principes, mais sur la politique. » Eh bien, ça résume le bonhomme. C’était en octobre 2002, bien avant de découvrir que Colin Powell, le Secrétaire d’État de W avait menti devant le Conseil de sécurité et que le président irakien Saddam Hussein ne cachait aucune arme de destruction massive, Obama n’était alors qu’un sénateur de l’État de l’Illinois.

A propos de l’Irak justement, une étude conduite par des chercheurs américains, canadiens et irakiens sur les pertes humaines, sans doute la plus précise à ce jour, et publiée à la mi-octobre dans la revue scientifique PLOS Medecine, estime que 500 000 Irakiens sont morts entre 2003 et 2011, durant la période d’occupation américaine de l’Irak, un tiers par les forces de la coalition internationale et un tiers par les milices irakiennes, un peu moins de deux tiers au cours de violences diverses (combats, bombardements, attentats...) et un peu plus du tiers des conséquences indirectes de la guerre (problèmes sanitaires, manque de nourriture, choc post-traumatique, criminalité...). Près de 4 500 soldats américains sont morts durant ce conflit et 33 000 ont été blessés. La troisième guerre du Golfe a coûté 4 000 milliards de dollars aux contribuables américains. Depuis le retrait américain de ce pays, les Irakiens meurent à un rythme pouvant atteindre 1 000 personnes par mois. C’est sans parler du fait que l’Irak post-W est entièrement sous l’emprise de la République islamique d’Iran. Bref, tout président américain qui ne tiendrait pas compte de la désastreuse expérience américaine en Irak, serait purement et simplement, un imbécile. « Cette étude fera réfléchir à deux fois (les États) sur les conséquences d'une invasion et fera prendre un peu plus conscience de son coût en vies humaines », conclut Amy Hagopian, experte en santé publique à l'université de Washington, qui a dirigé l’équipe de chercheurs.

Pour revenir au conflit syrien, il est inutile de chercher des boucs émissaires. Je l’ai montré dans le passé, je le dis et je le répète aujourd’hui. La brutalité et la sauvagerie du régime syrien ne sont plus à démontrer. Il n’empêche que la militarisation et la généralisation du conflit syrien par les rebelles furent une grave erreur tactique, pour les populations syriennes et libanaises. Ni Obama, ni la communauté internationale, n’y était pour quelque chose. La solution au conflit syrien et le remède « à la souffrance des Syriens » se trouvent à Genève et nulle part ailleurs, encore moins entre les mains de Barack Obama.

Enfin, je ne comprends pas comment on peut dresser le bilan d’Obama sans faire mention de l’engagement du processus de destruction de l’arsenal chimique syrien. Pas un seul mot. Le zapping total. C'est à peine croyable ! Et pourtant, grâce à la stratégie d’Obama, qui a d’une part, fixé dès l’été 2012 une ligne rouge au régime syrien en l’avertissant que toute utilisation d’armes chimiques dans la guerre civile entrainera de graves conséquences, et qui a d’autre part, menacé le tandem syro-russe de frappes aériennes après le massacre chimique de Damas à l’été 2013, Bachar el-Assad et Vladimir Poutine ont accepté sans aucune condition, étant donné la culpabilité du régime syrien dans cette tragédie abominable, l’idée lancée par John Kerry, le Secrétaire d’État américain, de détruire l’arsenal chimique syrien avant le mois de juin 2014. La semaine dernière, les inspecteurs de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), prix Nobel de la paix, ont placé hors d'état de nuire les armes chimiques syriennes déclarées, produites sous le règne de la tyrannie des Assad, père et fils. L'OIAC s’est dite « satisfaite d'avoir inspecté, et d'avoir vu détruits, tous les équipements déclarés essentiels à la production, à l’assemblage et au remplissage » des installations syriennes d’armes chimiques.

Il est fort regrettable de constater qu’un grand nombre de Libanais et d’Arabes ne mesurent toujours pas la portée de cet événement historique. La région du Moyen-Orient a la chance inespérée aujourd’hui de se débarrasser de 1 000 000 de litres d’armes de destruction massive. Pour bien mesurer la portée de cette issue favorable, il faut se rappeler que quelques litres ont suffi pour exterminer dans la nuit du 21 août 2013 plus de 1 500 Syriens, dont 400 enfants, en quelques minutes. Cet arsenal chimique pouvait servir non seulement contre la population syrienne de nouveau, mais il aurait pu échappé au régime syrien, volontairement ou pas, pour tomber entre les mains des milices extrémistes et des djihadistes de tout poil, en Syrie, en Palestine et au Liban, au Hezbollah, à Jabhat al-Nosra, à l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, au Hamas et à al-Qaeda. Inutile de préciser que c’est un énorme souci en moins. Certes, la vie au Moyen-Orient n’est pas rose pour autant, la guerre civile syrienne se poursuivra avec les armes conventionnelles, mais Syriens et Libanais peuvent respirer un bon coup, le spectre d'une attaque chimique programmée par le régime syrien ou par tout autre groupe terroriste, voire d'une propagation accidentelle, s'éloigne progressivement et se retrouvera bientôt complètement écarté. Qu'on l'appelle comme on veut, il s’agit de tout sauf « d’une tache indélébile sur le bilan d’Obama ». On peut minimiser la portée de cet événement, mais pas l'ignorer. On était en mesure de s'attendre qu'un directeur de recherche d'un « Institut de Relations Internationales et Stratégiques » en parle quand même. Enno walao !

dimanche 27 octobre 2013

Dans les secrets d’Allah, du Gardien des deux saintes mosquées et des Saoudiennes (Art.188)


Les dirigeants de l’Arabie saoudite sont actuellement en colère contre le Conseil de sécurité de l'ONU. Ils refusent même d'y siéger. Ils donnent des leçons en droit international au monde entier. Ils protestent vivement contre l'injustice qui frappe les populations syriennes et palestiniennes. Et pourtant, une grande injustice est là sous leurs yeux, mais ils ne la voient pas. Enfin, ils ne veulent pas la voir plutôt. Aussi incroyable que ça puisse paraître, encore en 2013, les citoyens du « sexe faible » de l’Arabie saoudite ne peuvent toujours pas conduire une voiture.

L’islam n’y est pour rien, naturellement. Le Coran n’en parle pas, évidemment. Mais, là où les choses se corsent c’est qu’il n’y a même pas de législation qui l’interdit. La meilleure ! Et donc, bien qu’il n’existe aucune loi proprement dite dans ce domaine, c’est tout simplement un décret du ministère de l’intérieur de 1990 qui a officialisé une coutume restrictive qui empêche la femme saoudienne de conduire. Les autorités du pays ne manquent pas de raisons pour se donner bonne conscience. Ils justifient le maintien de cette interdiction par des fatwas pour lutter contre la tentation. Il existe aussi des raisons sociales, bien entendu. On dit que la société saoudienne n’est pas prête pour cela. On dit aussi que la majorité des Saoudiens y est favorable. On dit également que c’est nécessaire pour éviter le chaos social. On a même fini par trouver des justifications d’ordre médical. La conduite perturberait le fonctionnement des ovaires et du bassin. C’est le dernier argument, créé de toute pièce par les zones les plus archaïques du cortex cérébral d’un cheikh saoudien, contre la protestation du 26 octobre. « Si une femme conduit une voiture, à l'exception d'une véritable nécessité, cela pourrait avoir un impact physiologique négatif, car des études médicales physiologiques et fonctionnelles montrent que cela affecte automatiquement les ovaires et relève le bassin. C'est la raison pour laquelle nous constatons que celles qui conduisent régulièrement ont des enfants marqués par des problèmes cliniques de différents degrés. » Allah wou akbar ! And last but not least, au grand dam des obsédés de l’hymen, la présence des femmes au volant signifierait « la fin de la virginité ». Wou khédo 3a zél wou té3tir ya chabeb !

Ce n’est pas la première fois que les Saoudiennes défient les autorités politico-religieuses du Royaume. Il y a eu plusieurs tentatives dans le passé. D’abord, en 1990, juste après l’instauration officielle de l’interdiction. Une campagne encouragée sans doute par la déferlante féminine au sein des troupes de la coalition militaire occidentale lors de la guerre du Golfe. Puis, il y a eu des protestations en juin 2011. La compagne Women2Drive, était motivée essentiellement par le Printemps arabe. Certaines femmes ont dû payer cet outrage par le licenciement ou l’interdiction de voyager, d’autres par la condamnation à une dizaine de coups de fouet (annulée par le roi Abdallah), voire par un emprisonnement d’une semaine. Les autorités, qui ne sont jamais à court d’argument, se vantent que les femmes peuvent conduire dans les zones rurales et désertiques du royaume. Wallah, et dans leur garage sans doute aussi. Maskhara wlo.

Tout était organisé pour faire du samedi 26 octobre le rendez-vous à ne pas manquer des femmes saoudiennes. Profitant des expériences passées, aucun rassemblement de masse n’était prévu. L’ingénieuse idée était simple. Les Saoudiennes étaient invitées à continuer leur vie normalement, mais aussi à se faire photographier ou filmer au volant, en roulant, si elle avait le permis (obtenu forcément à l’étranger), ou à l’arrêt, si elle n’en avait pas, et de poster leurs photos et leurs vidéos sur les réseaux ou de les envoyer aux organisatrices de l’événement. Aucun pays ne pouvait faire face à un phénomène aussi dispersé dans le temps et l’espace. Génial ! Un site internet fut créé pour l’occasion (Oct26driving.com). Les militantes saoudiennes notoires ont passé le mot. De Eman al-Nafjan à Manal al-Sharif et Najla al-Hariri. La jeune Loujain Hathloul a appelé courageusement ses compatriotes du sexe faible à se lever pour leurs droits. « Ahlan. C’est une nouvelle campagne pour gagner notre droit de conduire la voiture. Si vous n’avez pas pu y participer en 1991 et en 2011, il y a une nouvelle occasion le 26 octobre 2013. J’espère qu’il y aura un grand nombre de femmes qui pourront y participer cette fois-ci, pour en finir avec cette crise. Quant aux hommes qui tenteront de les arrêter, ils seront considérés comme des oppresseurs car aucune loi ne l’interdit. » Une pétition a été mise en ligne sur le site fédérateur. Elle a recueilli plus de 16 000 signataires en quelques semaines.

Ce franc succès n’a pas plu à tout le monde. A commencer par le ministre de l’Intérieur. Ses services ont contacté les principales militantes pour les dissuader « gentiment » de faire du 26 octobre, une grande journée de confrontation avec les forces de l’ordre. Pour convaincre les récalcitrantes d’abandonner cette bizarrerie -mais quelle idée de vouloir conduire, maa2oul !- le ministère a prévenu la veille, que toute personne qui soutient cette campagne sur les réseaux sociaux risque cinq ans d’emprisonnement. Allez, bonne chance les filles ! Et finalement les filles ont opté pour la raison. Pour Eman al-Nafjan, « la date était symbolique, les femmes ont commencé à conduire avant le 26 octobre et continueront de le faire après ce jour ». Pour Najla Al-Hariri, « par précaution et par respect pour les mises en garde du ministère de l'intérieur, et afin d'empêcher que la campagne ne soit exploitée par d'autres groupes, nous demandons aux femmes de ne pas conduire (samedi) et de changer l'initiative du 26 octobre en campagne ouverte pour la conduite des femmes ».

D’autres mécontents se sont manifestés avec plus de violence. Le site de protestation a finalement été hacké par ceux qui appellent à « faire tomber la suprématie des femmes saoudiennes et à ne pas permettre définitivement à la femme de conduire en Arabie saoudite ». Les hackers qui n’ont pas hésité à partager une vidéo de YouTube publié par un mystérieux « vainqueurs des libéraux », où le visage de la rayonnante Loujain Hathloul a été voilé virtuellement par les obscurantistes créateurs du clip qui prétendent que le mouvement du 26 octobre serait « à l’instigation du sioniste David Keyes », tout simplement parce l’activiste américain arabophone, fondateur de Advancing Human Rights et de Cyber Dissidents -deux organisations qui sont dédiées à la liberté individuelle, la bonne gouvernance, et la liberté d’expression démocratique des activistes arabes et iraniens sur internet- a apporté son soutien au mouvement et porte le prénom coupable de tous les maux arabes, « David ».

Et pour la suite ? Tout dépend d’un seul homme, Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud. Le roi saoudien est plutôt favorable à la levée de cette interdiction. C’est ce qu’il a laissé entendre un jour. A la prise du pouvoir en août 2005, dans sa première interview télévisée, avec une chaine étrangère de surcroit, ABC News, il a déclaré à la journaliste qui l’interviewait : « Je crois fermement aux droits des femmes. Ma mère est une femme, ma sœur est une femme, ma fille est une femme, ma femme est une femme... La question exigera de la patience... Je crois que le jour viendra où les femmes conduiront. » Et il l’a largement prouvé depuis.

Il faut bien avouer que cette prise de position est très louable. Certes, les traditions, les coutumes et le machisme sont tenaces. Il n’empêche qu’on ne pas ignorer le fait qu’en Arabie saoudite, seul le roi fait la loi. Le royaume wahhabite est une monarchie absolue où le roi est à la fois chef de l’État et du gouvernement. Il nomme les ministres, chargés de le conseiller, ainsi que les 150 membres de Majlis al-Choura, l’Assemblée nationale, dont le rôle est strictement consultatif. Le roi est donc la seule autorité à passer et à faire appliquer les lois. La véritable limitation à son pouvoir est la charia, les règles islamiques qui régissent tous les aspects de la vie religieuse, sociale et individuelle en Arabie saoudite. Ainsi, le roi Abdallah est de facto l'homme qui peut lever cette injustice héritée de ces prédécesseurs qui frappent la moitié des sujets de Sa Gracieuse Majesté.

Il faut reconnaitre aussi que les choses bougent en Arabie saoudite. Dans le domaine économique et commercial par exemple. Les autorités ont fini par comprendre que la présence obligatoire de l’homme, même au rayon lingerie, était une absurdité dans ce royaume ultraconservateur. Malgré l’opposition religieuse, le roi Abdallah a libéré ce secteur de cette pratique. Désormais, les Saoudiennes ont affaire à des femmes, qui peuvent donc travailler théoriquement, dans les rayons de lingerie, aux caisses des supermarchés et aux guichets des banques. Mais pas d’emballement, la cabine d’essayage ce n’est pas pour demain. Même si la séparation des deux sexes au travail reste de rigueur, grâce aux réformes engagées par le roi Abdallah, les Saoudiennes ont un meilleur accès au marché de l’emploi et peuvent prétendre au chômage au même titre que les Saoudiens. A propos, tout cela c’est très joli, mais au fait, comment ces jeunes travailleuses se rendront à leur travail, si elles ne peuvent pas conduire dans un pays où les transports en commun sont peu développés et peu utilisés ? Allah 3alim !

Les choses bougent également au niveau social. Certains écarts par rapport à la législation, ainsi qu’aux us et coutumes, sont tolérés. Comme par exemple, l’accompagnement familial masculin obligatoire des Saoudiennes qui partent étudier à l’étranger. Autre progrès sur le plan politique, grâce aux réformes initiées par le roi, les Saoudiennes pourront à partir de 2015 se porter candidates aux élections municipales, les seules possibles en Arabie saoudite, et voter en toute liberté, soit 153 ans après les Suédoises et 89 ans après les Libanaises ! Le royaume wahhabite se trouve ainsi, être le dernier pays au monde à accorder le droit de vote aux femmes. Mieux vaut tard que jamais. C’est sans aucun doute un progrès considérable pour les Saoudiennes. Mais, il est ternit par le fait que ces élections concernent uniquement la moitié des sièges, l’autre étant nommée par les autorités, et se déroulent dans un pays où les partis politiques n’ont pas droit de cité.

Ce bémol est largement compensé par une avancée démocratique qui ne déplaira pas aux féministes. Par la volonté du roi Abdallah, les Saoudiennes ont fait leur entrée au Majlis al-Choura en janvier 2013, à hauteur de 20 %, un taux à faire rougir tous les pays arabes, notamment le Liban (avec nos 3,1 %, Gilberte Zouein incluse, au même niveau que la République islamique d’Iran, c’est une véritable honte !), et même certains pays occidentaux (18 % aux États-Unis et seulement 12 % Japon !), soit 30 femmes sur 150 membres, toutes et tous nommés par le roi. Le hic c’est que cette Assemblée nationale reste quand même dominée par une écrasante majorité d’hommes et n’a qu’un avis consultatif, seul le roi fait la pluie et le beau temps en Arabie saoudite. De plus, ces conseillères royales, ne peuvent se prononcer que sur les questions relatives aux droits de la femme.

Toujours est-il, ces avancées positives ne sauraient cacher les conditions particulièrement discriminatoires à l’égard des femmes saoudiennes durant toute leur vie. Pour étudier, travailler, ouvrir un compte, voyager, et même subir une opération chirurgicale, toute femme saoudienne a besoin de l’autorisation de son tuteur légal de sexe masculin. Avant de pester et de s’indigner, il faut savoir que ce fut le cas dans le pays de la Révolution de 1789 aussi, il n’y a pas si longtemps que cela. Si, si ! La réforme du régime matrimonial de 1804 en France, n’est intervenue qu’en 1965 où la femme française a acquis le droit de gérer ses biens, ouvrir un compte en banque et exercer une profession sans l'autorisation de son mari. Pour l’histoire, sachez aussi que le Code Napoléon avait consacré l'incapacité juridique de la femme mariée. Étant considérée comme mineure, la femme était entièrement sous la tutelle de ses parents, puis de son époux ! En tout cas, au Liban, il n’y a pas de quoi pavoiser. Mais, c’est une autre histoire.

Et pourtant, l’Arabie saoudite a signé en l’an 2000 la « Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes » adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies en 1979. C’est tout à son honneur, sachant que ni la République islamique d’Iran, ni le Vatican ne l’ont fait. Jisus-Krayist ! Les États signataires de cette convention s’engagent notamment dans l’article 2 à : « Inscrire dans leur constitution nationale ou toute autre disposition législative appropriée le principe de l’égalité des hommes et des femmes... S'abstenir de tout acte ou pratique discriminatoire à l’égard des femmes... Prendre toutes mesures appropriées pour éliminer la discrimination pratiquée à l’égard des femmes... Prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour modifier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l’égard des femmes... » Bref, on y trouve mille et une raisons pour abolir la privation des femmes saoudiennes de son droit de conduire une voiture. C’est extraordinaire, sauf que le Royaume wahhabite a formulé des réserves qui rendent cette adhésion folklorique : « En cas de divergence entre les termes de la Convention et les normes de la loi musulmane, le Royaume n'est pas tenu de respecter les termes de la Convention qui sont divergents. » Il faut reconnaitre que d’autres pays, comme le Liban par exemple, ont eux aussi formulé des réserves sur le mariage, le patronyme, le divorce et la garde des enfants. Eh oui, hélas, il faudrait encore s’armer de beaucoup de patience pour espérer parvenir un jour à une véritable égalité homme-femme dans les pays arabes, Liban compris.

Au total, malgré les intimidations déguisées et franches des organisatrices, des Saoudiennes ont répondu à l’appel du 26 octobre et ont bravé l’interdiction pour les femmes de conduire en Arabie saoudite. Au moins treize d’entre elles furent arrêtées. Leurs voitures ont été confisquées. Il n’empêche, nul besoin d’être dans les secrets d’Allah, du Gardien des deux saintes mosquées et des Saoudiennes, pour prédire que cette interdiction ne tiendra plus longtemps.