vendredi 22 juillet 2016

Des ponts du Bosphore au pont du 14-Juillet, Erdogan Ier d'Anatolie et les théoriciens du complot dans tous leurs états (Art.376)


Recep Tayyip Erdogan en 2011, il était alors
Premier ministre. Photo Umit Bektas (Reuters)
Si je devais m’incarner en une ville, ça serait Istanbul, la Constantinople de jadis, la ville qui se situe à cheval entre l’Orient et l’Occident, comme moi. L’échec du coup d’Etat en Turquie fait couler beaucoup plus d’encre que s’il n’avait réussi. Toutes sortes d’éléments ont nourri ces derniers jours de nombreuses théories du complot. La plus stupide d’entre elles est celle qui attribue aux Américains l’organisation du coup d’Etat. Pas la peine de développer, allons plutôt vers la plus surréaliste des théories. Il n’a pas fallu attendre longtemps avant que certains n’accusent Erdogan d’avoir fomenté le coup d’Etat dans le but d’éliminer ses adversaires politiques. C’est une idée tout aussi nase et stupide, que l’autre théorie du complot bidon et crétine qui attribue le 11-Septembre aux services américains de renseignement. Primo, profiter d’une situation pour appliquer une politique sécuritaire ou autoritaire est une chose, la créer en est tout autre ! Secundo, si on a tenté de renverser le président turc, c’est qu’il y avait au fond une frange importante de l’armée qui grondait et qui n’avait pas besoin qu’on lui souffle à l’oreille l’idée du putsch, dans un pays qui a connu quatre coups d’Etat et de force depuis la mort du « Père des Turcs » (1960, 1971, 1980, 1997). Tertio, aucun dirigeant politique normalement constitué, et c’est le cas d’Erdogan qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, ne peut sous aucun prétexte prendre l’énorme risque que représente un putsch, pour mettre en œuvre un agenda politique déjà en place. Rappelons que le putsch du 15 juillet a fait 312 morts dont 145 civils, et que la situation était très incertaine, voire en faveur des putschistes, les trois premières heures.

Passons maintenant à quelques idées de complot grotesques que l’on trouve dans l’article d’un dénommé David Hearst et que l’on retrouve dans d’autres articles de la presse internationale, arabe en tête. Le journaliste du Huffington Post, a commencé par nous expliquer que « pour faire échouer le coup d’Etat, le président turc a utilisé un iPhone ». Il y a quelques années, on nous a annoncé en grande pompe qu’il utilisait un iPad. Apple n’en demande pas tant ! L’ex-Guardian fait référence au recours d’Erdogan à FaceTime, une application de visioconférence développée par le fabricant américain, pour demander au peuple turc de se soulever. Sauf qu’il a échappé au journaliste que FaceTime ne permet de communiquer qu’avec des personnes qui ont un iPhone et FaceTime, l’application est incompatible avec les téléphones fonctionnant sous Android (Samsung) et Windows (Nokia, Microsoft) et enfin, il n’est pas possible de lancer des conférences de groupe avec ce logiciel. 


Donc, contrairement à ce que laissent croire certains commentaires, Erdogan n'a pas mené cette bataille de survie avec FaceTime, loin de là. D'ailleurs, son apparition sur l'iPhone de la journaliste de la chaine turque de CNN, n'était pas tout à fait en sa faveur. Il était déjà presque minuit et le putsch était mené depuis près de trois heures. Le président turc est apparu cloitré, crispé, abattu et délaissé. Il donnait plutôt l'impression que c'était fini pour lui. Au total, non, « l’iphone n’a pas défait les chars turcs », c’était un peu plus compliqué que ça, j’y reviendrai.

Mais bon, c’est autre chose dans cet article qui m’a attiré l’attention, un élément encore plus risible que j’ai lu aussi ailleurs dans la presse internationale. « Le consulat de France a fermé deux jours auparavant. Est-ce qu’il était au courant de quelque chose que la Turquie ignorait ? » Waouh, c’est le haut de gamme du journalisme ! Il a sans doute échappé à ce journaliste pourtant chevronné, que le consultat a fermé ses portes le mercredi 13 car le jeudi 14 juillet c’était la fête nationale de la France et il ne les a pas ouvertes vendredi 15, parce qu’il existe en France une tradition de « faire le pont », qui n’a rien à voir avec les deux ponts du Bosphore qui relient l’Orient à l’Occident, et qui consiste à s’accorder un congé supplémentaire le lundi ou le vendredi, quand le jour férié tombe un mardi ou un jeudi, pour s’offrir un long weekend, comme ce fut le cas cette année. Ouf, avec certains, il faut des explications « à la cuillère », bel ma3el2a, comme on dit dans nos contrées orientales. Le pire, c'est Erdogan lui-même, qui vient de déclarer à la chaine Al-Jazeera, que des pays étrangers pourraient être impliqués dans le putsch. Déjà qu'il était un peu paranoïaque sur les bords bien avant le putsch, je vous laisse imaginer dans quel état d'esprit se trouve le président turc après le 15 juillet !

Et puis diable, comment peut-on imaginer la moitié d’un quart de seconde, que des pays étrangers comme la France ou les Etats-Unis, étaient au courant des intentions de certains militaires turcs, mais pas le réseau d’influence du gardien de la Sublime Porte qui tient les rênes du pouvoir depuis si longtemps : comme Président de la République depuis 2014, comme Premier ministre entre 2014 et 2003, comme maire d’Istanbul entre 1998 et 1994, et comme président du Parti de la justice et du développement (AKP), la principale force politique turque depuis quinze ans ? Coucou les gars, quitte à fumer sa moquette, autant choisir une de bonne qualité.

Toujours est-il qu’il est plus qu’inutile de nous perdre dans de longues analyses à n’en plus finir, sérieuses et moins sérieuses, dont celle qui est allée jusqu’à attribuer l’échec des putschistes à une intervention divine. Je l’ai précisé dans un statut peu de temps après le début du putsch, la réussite du coup d’Etat en Turquie dépendra surtout de la capture rapide de la tête du pouvoir contesté, Recep Tayyip Erdogan. 

Au milieu de l'après-midi du vendredi 15 juillet, les services de renseignement turc (MIT) détectent une « activité extraordinaire » sur une base militaire à Ankara. Le temps que l'information remonte, qu'on fasse des vérifications et que les putschistes se rendent compte qu'il y a rupture de la « chaine du secret » en début de soirée, la nuit commençait à tomber sur l'Anatolie mais l'heure prévue du déclenchement du coup d'Etat était encore loin. C'est alors que les rebelles décident d'exécuter leur plan avec 6 heures d’avance. Elementaire mon cher Watson. Mais enfin, on ne fait pas de putsch au milieu d’une soirée d’été, quand tous les Turcs de 7 à 77 ans, dégustent à la fraiche des mezzés et des kebabs en sirotant à la belle étoile, un gül serbeti (le délicieux sirop de rose), un ayran, un kahvesi, un çay, une Efes ou un raki ! Le top départ était prévue au milieu de la nuit, vers 3h du matin. Bilan des courses, quand les forces rebelles héliportées se sont présentées à Marmaris, en face de l’île de Rhodes, pour capturer Erdogan, il venait tout juste de partir. Ainsi, comme la capture n’a pas eu lieu dans les premières heures, la rébellion n’avait plus aucune chance de réussir son coup. Ce point était capital, non seulement afin d’empêcher Erdogan de réagir efficacement, en donnant des ordres pour mobiliser ses troupes et son réseau d’influence, mais surtout afin de gagner l’adhésion des responsables politiques et militaires turcs indécis, qui ont attendu évidemment de voir de quel côté allait pencher le rapport des forces, avant de se décider. Peu de temps après minuit, il était clair qu’Erdogan avait la main à Istanbul et à Ankara. Le reste de l’histoire était donc écrit d’avance. La réussite d’un coup d’Etat fait appel autant à la force militaire qu’à la pression psychologique, à l’effet de surprise qu’à la célérité des actions.

Au-delà du timing, si le coup d’Etat a échoué c’est aussi à cause de trois facteurs convergents liés à Erdogan. Primo, le président turc a réussi à demander aux citoyens de descendre dans la rue pour faire face aux putschistes (tout l’enjeu de la capture !). Secundo, les mosquées qui adhérent à la politique de celui qui se place comme un islamiste-conservateur ont relayé massivement les appels du président turc et du ministre turc des Affaires religieuses à la population pour faire barrage aux militaires. Ce facteur a été déterminant. Tertio, que ça plaise ou pas, le peuple turc reste dans son écrasante majorité fidèle à Recep Tayyib Erdogan, qui, il faut le reconnaitre a beaucoup œuvré pour l’économie et le progrès social. Un facteur bonus a pesé de tout son poids et a dissuadé beaucoup de Turcs de rejoindre la rébellion, c’est la politique répressive menée par Erdogan Ier d'Anatolie depuis qu’il s’est installé au haut sommet de l’Etat, en 2003.

Le hasard a voulu que je publie en avril dernier l’article « Il est temps que l’Europe défende ses valeurs et dise à Erdogan ses quatre vérités ! La Turquie d’Atatürk mérite mieux », à la suite de la crise de nerfs que le président turc a faite devant Angela Merkel après la diffusion de la chanson satiriste allemande « Erdowie, Erdowo, Erdogan ». Voici ce que j’ai écrit à son sujet : « Recep Tayyib Erdogan ne résigne devant rien pour verrouiller son pouvoir, museler ses opposants, imposer ses idées islamistes et remanier en profondeur la république moderne laïque fondée par le père de la nation turque, le visionnaire Mustafa Kemal Atatürk. » Dans la panoplie des atteintes graves à la démocratie en Turquie sous le règne d’Erdogan Ier d'Anatolie, on retrouve pêle-mêle : la limitation de la liberté d’expression (depuis qu’il est président de la République, Erdogan poursuit les citoyens turcs pour « insulte au président » à un rythme de 100 plaintes/mois), la persécution des opposants, l’emprisonnement de journalistes, les poursuites de ses rivaux, l’atteinte à la laïcité turque, la répression violente des manifestations pacifiques, les purges dans la police et la justice, la volonté de s’en prendre aux droits de la femme et la criminalisation de l’intégration des Turcs dans les sociétés européennes (« L'assimilation est un crime contre l'humanité », c'était Erdogan, Premier ministre, à Cologne en 2008 !). Bilan des courses, selon Reporters Sans Frontières, l’évaluation de la liberté de la presse dans 180 pays du monde pour l'année 2015, classe la Turquie à la 149e place, juste devant la Libye (154), un peu mieux que la Corée du Nord (179), la Syrie (177), l’Iran (173) et l’Arabie saoudite (164), beaucoup moins bien que l’Afghanistan (122), le Liban (98), la France (38), l’Allemagne (12) et la Finlande (1). C’était le terrible bilan que j’ai dressé il y a trois mois. Je n’ose même pas imaginer la situation aujourd’hui après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet.

A ce propos, dès son retour à Istanbul, Erdogan a assuré ses supporters que la tentative de coup d’Etat était « une bénédiction d’Allah » puisqu’il permettra de « nettoyer l’armée ». Profitant de l’aubaine, afin de verrouiller davantage le pouvoir, la réponse d’Erdogan a viré très vite à la répression hystérique, plutôt qu’à l’application sereine des lois en vigueur dans un Etat de droit. Le ton adopté s’est inscrit d’emblée dans un registre fasciste : « Nous allons continuer d’éliminer le virus de toutes les institutions étatiques... Hélas, ce virus, comme un cancer, s’est propagé à tout l’Etat ». Aussitôt, le président turc instaure l'état d'urgence pour trois mois, avec la possibilité d'effectuer des gardes à vue de 30 jours. Toutes les missions à l'étranger pour les universitaires ont été supprimer jusqu'à nouvel ordre. Il a laissé entendre qu’il serait amené à rétablir la peine de mort, abolie en 2002. Le site Wikileaks a été bloqué.

Sur le terrain, on a assisté à des scènes de lynchage de certains putschistes et à un refus de la direction des affaires musulmanes de pourvoir au service religieux des putschistes décédés, dans l'indifférence générale des autorités turques. La tentative de coup d’Etat a fait basculer Erdogan dans une crise paranoïa inouïe, qui l’a poussé à mettre derrière les barreaux près de 6 000 militaires. Et puisqu’on y est, pourquoi ne pas se débarrasser des magistrats gênants ? Mais quel est le rapport avec le putsch? Aucun. Dans la foulée, on apprend que 2 745 juges sur l’ensemble du territoire turc seront démis de leurs fonctions et deux des 17 juges de la Cour constitutionnel ont été jetés en prison. Mais bordel, quel est le rapport avec le putsch ? Aucun. Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin. Voilà qu’on apprend aussi que 15 200 fonctionnaires du ministère de l’Education seront suspendus de leurs postes et qu’on a demandé à 1 577 recteurs et doyens d’université de « démissionner ». Mais putain de bordel, quel est le rapport avec le putsch ? Aucun. Circulez, il n’y a rien à voir. Pour l’instant, 9 322 militaires, policiers et magistrats sont poursuivis par la justice et au moins 25 000 fonctionnaires ont été suspendus ou démis de leurs fonctions, 11 000 passeports invalidés. En plus, on a procédé à la fermeture pure et simple de 1 043 établissements d'enseignement privé, 1 229 associations et fondations, 35 établissements de santé et 19 syndicats et fédérations. Et ce n'est pas tout, 24 chaines de TV et de radios et 34 journalistes ont été interdits d’exercer leurs professions

Au total, tous secteurs confondus (militaire, police, judiciaire, ministères de l'Intérieur, de l'Education nationale, des Finances, Affaires sociales, etc.), 55 000 Turcs ont été placés en garde à vue, emprisonnés ou démis de leur fonction. Ainsi, une question fondamentale s’impose : comment peut-on « neutraliser » des dizaines de milliers de personnes en quelques heures, si des « listes » n’étaient pas prêtes d’avance ? Le coup d’Etat raté de l’armée turque cachait sans l’ombre d’un doute un "putsch" en préparation du régime d’Erdogan.

En fait, il y a bel et bien un rapport entre les contre-réactions tous azimuts d’Erdogan et le putsch. Il est lié aux objectifs du président turc. A court terme, le « virus » qu’Erdogan se propose d’éradiquer concerne les partisans de l’imam Fethullah Gülen, un intellectuel turc qui vit depuis 1999 aux Etats-Unis. C’est l’ennemi numéro un d’Erdogan, c’est son obsession, c’est l’adversaire à abattre. Le président turc remue ciel et terre pour obtenir son extradition. Gülen a pourtant nié toute implication dans le mouvement insurrectionnel. L’imam exilé partage avec Erdogan, la même vision conservatrice, traditionnel et islamiste de la société. Sur la forme, la grande différence entre les deux hommes réside dans le fait que l’un est au pouvoir, depuis longtemps, l’autre pas. Sur le fond, alors qu’Erdogan est obsédé par le pouvoir, qu’il ne veut pas partager, Fethullah Gülen représente un important courant de pensée islamique, qui prône l’implication des musulmans pour le « bien commun » des musulmans et des non-musulmans, de Turquie et du monde, ainsi que le dialogue religieux avec les Gens du Livre (les chrétiens et les juifs). Les deux hommes étaient même alliés pendant plus de dix ans. Les dérives autoritaires du président turc et des soupçons de corruption pesant sur son entourage, les ont brouillés. A long terme, l’objectif d’Erdogan est d’imposer un régime présidentiel via une réforme de la Constitution. N’ayant pas la majorité nécessaire jusqu’à maintenant, le président turc compte passer par référendum, profitant du regain de popularité grâce à la divine aubaine de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet.

Et pendant ce temps, les Etats-Unis ne trouvent rien à redire sur l’épuration erdoganienne en cours, la Turquie étant un membre de l’OTAN à la position stratégique incontournable. Si l’Europe critique ouvertement le nettoyage de la scène politique par le régime d’Erdogan, elle n’ose cependant pas sanctionner la Turquie, par crainte que le gardien de la Sublime Porte ne remette en cause le récent accord sur les migrants signé avec l’Union européenne. Seule la Russie de Poutine semble bien comprendre la situation. Recep Tayyip Erdogan est indéniablement un homme charismatique qui a été globalement positif pour la Turquie et les Turcs, sur les plans économique et social, sinon, il ne faut pas se leurrer, il ne serait pas aussi populaire aujourd'hui. Le problème c’est que le président turc est également non seulement un homme susceptible, mais c’est aussi un paranoïaque à l’ego surdimensionné, avec une tendance totalitaire et un penchant islamiste.  

Personne ne conteste à la Turquie le droit souverainiste de poursuivre les auteurs du coup d'Etat militaire. Le problème c'est ce putsch civil en cours, que rien ne semble pouvoir arrêter. Appelez cela comme vous voulez, punition collective, purge ou totalitarisme, une chose est sûre et certaine, ce qui se passe en Anatolie actuellement nuira gravement et durablement à l’Etat de droit et à la démocratie dans cet Etat « modèle » pour l’ensemble des pays arabo-musulmans. Eh bien, pourvu que ça ne dure pas.

dimanche 17 juillet 2016

Le meurtrier de Nice : tueur de masse et terroriste islamiste ? (Art.375)


Au lendemain de l'attaque meurtrière de Nice
survenue lors de la fête du 14-Juillet
Source AFP
Les cœurs sont lourds. Mais cela ne doit pas empêcher les esprits d’être vifs. Plus de deux jours après l’attaque meurtrière de Nice, voici quelques réflexions à froid sur cet événement tragique, avec les certitudes et les doutes.

1. Commençons par les faits. Côte d’Azur, fête nationale du 14-Juillet, 22h45. Un camion fonce dans une foule rassemblée paisiblement sur la Promenade des Anglais pour regarder le feu d’artifice. Il réussit à parcourir 1 800 m. Le chauffeur tire avec un revolver en direction de plusieurs policiers présents sur les lieux. Bilan 84 morts et deux fois plus de blessés, dont une cinquantaine se trouve dans un état grave. Le camion était conduit par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, un Tunisien âgé de 31 ans, résident à Nice et condamné auparavant pour violences. Il sera abattu par la police quelques minutes plus tard.

2. Disons aussi d’emblée, rien n’indique formellement pour l’instant qu’il s’agit d’une attaque terroriste islamiste organisée par Daech. Mais, comme le chauffard qui avait bel et bien l’intention de tuer le maximum de gens, était de confession musulmane, ceci constitue une preuve plus que suffisante pour certains. Certes, l’action pourrait être considérée comme une réponse aux appels lancés à plusieurs reprises par les terroristes de l'organisation Etat islamique aux musulmans d’Occident pour « tuer un infidèle américain ou européen, surtout un méchant et dégoûtant Français... de quelque manière que ce soit » (sept.2014), à « attaquer les croisés (chrétiens) où qu'ils soient » (janv. 2015) et à faire du mois de ramadan de cette année « un mois de calamité partout pour les non-croyants... (car) il n’y a pas d’innocents chez les mécréants » (mai 2016). D’ailleurs, l’appel qui a suivi le début de l’offensive occidentale contre l’Etat islamique en septembre 2014 était même très précis : « Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec une voiture, jetez-le d’un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le ».

Cependant, les premiers éléments de l’enquête ne permettent pas d’avancer avec certitude que Bouhlel était « sans doute lié à l'islam radical, d'une manière ou d'une autre » comme l’a affirmé avec précipitation le Premier ministre français, Manuel Valls. Primo, on ne retrouve pour l’instant aucune lien avec le milieu islamique radical, mais des fusils d'assaut, un revolver et une grenade, tous factices. Secundo, au lendemain de l’attaque de Nice, celle-ci n’a été revendiquée par aucune organisation terroriste islamiste radicale, ni Daech ni Al-Qaeda. Tertio, un précédent qui sème le doute existe, à Dijon, en décembre 2014, où un automobiliste avait foncé sur des piétons en criant « Allah wou akbar », blessant une douzaine de personnes, sauf qu’après enquête, on a découvert que l’illuminé était un ancien toxicomane atteint d’une « psychose » et avait effectué 157 séjours en hôpital psychiatrique les 15 dernières années. En tout cas, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, conclut dans un premier temps, qu’il n’y a « pas en l’état des informations » pour accréditer la thèse de l’islamisme radical.

3. Mohamed Lahouaiej Bouhlel a déjà été condamné pour violences. Il ne fallait pas plus pour certains, pour croire avoir détecté la faille du système qui explique la tuerie, le laxisme de la justice française. Une première recherche permet de découvrir que ce chauffeur de poids lourd a effectivement fait usage d’une « arme » lors d’une altercation routière, mais au moyen d’une palette en bois. De plus, ce n’est pas parce qu’on a été condamné à 6 mois de prison pour violences, qu’on peut être interné ou surveillé pour le reste de sa vie. Il faut savoir que près de 878 000 infractions ont été sanctionnées en France au cours de l’année 2014, menant à 584 000 condamnations inscrites au Casier Judiciaire. On a dénombré 284 000 délits liés à la circulation routière et 120 000 atteintes aux personnes, càd des actes violents. Quant à l’internement des personnes fichées S par les services de renseignement (pour « atteinte à la sûreté de l’Etat »), si on écoute la droite et l’extrême droite en France, non seulement on aura à créer et à gérer une Guantanamo-Ville de plus de 11 000 habitants (englobant des islamistes mais aussi des hooligans, des extrémistes de droite comme de gauche), mais en plus, cette mesure pose divers problèmes : une longue privation de liberté est du ressort de la justice et non de la police ; l’internement ne peut être décrété à vie surtout que le fichage peut n’être basé que sur des soupçons, peu de preuves ou de petits délits ; cela permet aux personnes suspectées de radicalisme de savoir qu’elles sont surveillées. En plus, le Tunisien de Nice était un père de famille inconnu des services de renseignement. Cela n’a pas empêché Alain Juppé, présidentiable qui se nourrit au petit lait des sondages, d’affirmer que « si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu ». Ah bon ! Mais quoi au juste ? Et encore, c'était « le meilleur d'entre nous » comme disait Chirac. Pour les autres, c'est une véritable catastrophe pour certains. « On me dit "c'est difficile d'arrêter un camion"... Et puis des moyens dont on dispose ! Il suffit de mettre à l'entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquette et puis il arrêtera le camion de 15 tonnes, voilà c'est tout ! Sinon, c'est pas la peine d'utiliser des militaires. » C'était Henri Guaino, député de la nation et ex-conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. On n'a pas de pétrole en France, mais certains ont des idées lumineuses.

Il est indéniable qu’un des grands défis pour les hommes politiques aujourd’hui, en France et ailleurs, dans un contexte de menaces et de risques, c’est de résister à la pression populaire du « risque zéro » et à la dérive populiste du « tout sécuritaire ». On dirait que l’immunité de certains dans ce domaine est particulièrement effondrée. Et là, nous ne pouvons que nous réjouir de celle du Premier ministre français, Manuel Valls :
« La réponse à l'Etat islamique ne peut pas être la "Trumpisation" des esprits ». Pourvu que ça dure.

4. Surprise, ce n’est que samedi 16 juillet 2016, que Daech a revendiqué l’attaque de Nice. Dans un communiqué publié par l’agence djihadiste Amaaq, Mohamed Lahouaiej Bouhlel est présenté comme « un des soldats de l’Etat islamique » qui aurait répondu à l’appel de l’organisation terroriste de « viser les ressortissants de la coalition qui combat l’Etat islamique ». Si la revendication semble authentique, rien n’explique pourquoi il a fallu attendre le surlendemain de l’attaque pour l’annoncer. En plus, beaucoup d’éléments sèment le doute. Le Tunisien de Nice est considéré par ses voisins comme un « musulman peu pratiquant », qui ne fait ni la prière ni le ramadan. Il ne va pas à la mosquée, boit de l’alcool et mange du porc. Certes, cela n’exclut pas une radicalisation récente, mais une chose est hautement probable, l’Etat islamique n’est pas l’organisateur de l’opération macabre du 14-Juillet. Rien à voir avec les attaques terroristes du 13-Novembre ! Si Daech avait la capacité de s’en prendre à la France, non seulement il ne se gênerait pas, mais en plus, l’organisation terroriste aurait ciblé le Championnat d’Europe de football et la Grande boucle, plutôt que le feu d’artifice de Nice. L’Euro 2016 c’est un spectacle de 51 matchs qui s’est déroulé sur 31 jours et qui a rassemblé 2,5 millions de spectateurs dans 10 villes en France. Le Tour de France 2016 c’est un spectacle de 21 étapes qui se déroulent sur 23 jours et qui rassemble jusqu’à 12 millions de personnes le long des 3 500 km parcourus dans l’Hexagone. Les deux grands événements sportifs se sont déroulés sans aucun incident terroriste, le premier est terminé, le second prendra fin le dimanche 24 juillet avec l’arrivée des cyclistes sur les Champs-Elysées. Ainsi, contrairement à ce que pensent certains experts, comme le spécialiste du jihadisme en France, le journaliste David Thomson, ou le président du Centre d'Analyse du Terrorisme, Jean-Charles Brisard, la revendication de Daech s’apparente bel et bien à une appropriation opportuniste de l’événement tragique.

5. Pour être complet sur le sujet, il faut savoir par ailleurs que Mohamed Lahouaiej Bouhlel qui est décrit par ses voisins de quartier comme « un homme solitaire, silencieux et caractériel », est connu aussi pour violence conjugale. Il est actuellement en instance de divorce. Il serait marqué par sa séparation avec sa femme, sa cousine par ailleurs, une Franco-tunisienne qu'il a épousé en Tunisie et par le biais de qui il a pu venir en France et obtenir sa carte de résident en 2009. Il était bi-sexuel et très attaché à l'image qu'il donnait de son corps. Pour un autre voisin qui l'a rencontré il y a deux semaines à Nice, il était déprimé, instable, stressé, « on aurait dit que c'était fini pour lui ». D'autres le décrivent comme quelqu'un de « bizarre ». Si la thèse du terrorisme islamiste est plausible, il faudrait aussi ne pas écarter la piste du tueur de masse à la tendance suicidaire, ayant commis un homicide volontaire avec préméditation, inspiré doublement par la propagande islamiste de Daech et la haine de la France. Le père du criminel, Mohamed Mondher Lahouaiej-Bouhlel, qui se trouve en Tunisie, assure que son fils était « colérique, solitaire et déprimé ». L’info est confirmée par sa sœur Rabeb Bouhlel qui affirme, « nous avons remis à la police des documents qui prouvent qu'il a consulté des psychologues pendant plusieurs années ». Le psychiatre tunisien qui l’a vu en 2004 à la demande du père, a confirmé que le jeune avait « un début de psychose et des troubles du comportement » qui pouvaient conduire à une schizophrénie. En tout cas, d’éventuels troubles psychologiques ne sont pas incompatibles avec une radicalisation islamiste, bien au contraire. Selon une source policière « le tueur était en relation avec des personnes, elles-mêmes en contact avec des islamistes radicaux, mais à ce stade cela ne prouve rien ». Aux dernières nouvelles, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé « qu’il semble qu’il (Mohamed Lahouaiej Bouhlel) se soit radicalisé très rapidement ». De quelle façon ? On ne le sait pas encore.

6. A ce propos, même si ce n’est pas totalement comparable, il faudrait tout de même se souvenir du cas d’Andreas Lubitz, un Allemand âgé de 28 ans, dépressif, copilote de la compagnie Germanwings, qui s’est enfermé le 24 mars 2015 dans le cockpit de l’airbus A320 qui reliait Barcelone à Düsseldorf, et qui a écrasé l’avion qu’il pilotait sur un flanc de montagne des Alpes-de-Haute-Provence, tuant 144 passagers et 5 membres d'équipage. Rappelons-nous aussi les attaques terroristes de Norvège survenues le 22 juillet 2011, où un dénommé Anders Behring Breivik, un Norvégien d’extrême droite à l’idéologie nationaliste, âgé de 32 ans, avait fait exploser une bombe à Oslo, tuant 8 personnes, puis s’est rendu sur l’île Utoya où il a ouvert le feu sur un rassemblement du Parti travailliste norvégien, tuant 69 personnes. Il voulait dénoncer ceux qui permettaient « la colonisation de l’Europe par l’islam ».

Qu’est-ce que cela change au fond ? « Rien » pour les victimes. « Tout » pour notre perception de l’événement et de l’appréciation de la menace terroriste à l'avenir. C’est de ces deux paramètres que dépendra la réponse politique et sécuritaire. Aujourd’hui, toute la question étant de savoir est-ce que l’attaque de Nice résulte d’une pulsion morbide isolée ou d’une planification terroriste collective ? Cela change tout. Dans le premier cas, c’est un individu qui est fautif, il agit seul et par mimétisme. Dans le second cas, c’est une organisation islamiste, Daech, qui aurait commandité l’attaque terroriste au nom de l’islam, poussant les malintentionnés de tous bords, à rendre toute la communauté musulmane coupable. Je ne sais pas laquelle des deux options est plus rassurante, mais là n’est pas le sujet, il est important de ne pas se tromper de diagnostic.

7. Dans les deux cas, si les Musulmans d’Occident comme d’Orient doivent saisir à quel point la lutte contre l’islam radical est essentiel pour eux car celui-ci ternit gravement et durablement l’image de la religion musulmane dans le monde, les non-Musulmans d’ici et d’ailleurs doivent comprendre qu’il n’y a rien qui puisse nourrir l’islam radical autant que les amalgames ! Il faut dire que ces personnes malintentionnées, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, ne se rendent pas compte qu’elles fournissent une aide précieuse aux terroristes pour qu’ils atteignent leurs objectifs à long terme avec peu de moyens : propager la peur, terroriser les populations, paralyser les sociétés et infléchir la politique des Etats occidentaux. Une telle atmosphère de peur créera un climat suspicieux, qui conduira, comme le souhaitent les islamistes, à des clivages dans les sociétés occidentales, puis inévitablement à la stigmatisation des populations musulmanes d’Occident. Par la référence systématique de « l’Etat islamique » au caractère « croisé » de ses cibles européennes, Daech veut placer la confrontation actuelle dans une perspective religieuse d’un conflit islamo-chrétien, condition nécessaire pour provoquer des réactions hostiles envers les communautés musulmanes d’Europe, marginaliser certains ressortissants européens de confession musulmane, faire naitre chez eux le sentiment d’être rejetés, avant de les embrigader et en faire des « jihadistes sans frontières ». La prise de conscience de ce risque par tous les enfants de la patrie, de toutes tendances politiques et appartenances communautaires confondues, des musulmans comme des non-musulmans, est vitale pour la nation française afin de faire face efficacement à la menace terroriste.

8. Voilà ce que l’on peut dire à l’heure actuelle. L’avenir proche nous permettra de compléter ces informations. Mais une chose est sûre et certaine dès à présent. Un des grands problèmes auxquels les sociétés occidentales devront faire face à l’avenir, surtout dans un contexte de terrorisme islamique et de médiatisation à outrance, c’est la gestion de l’information. Si on s’est retenus un peu dans le cas d’Andreas Lubitz, pour parler de terrorisme, on n’a pas hésité une seconde dès le départ dans le cas de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, pour évoquer la piste du terrorisme islamiste radical. « Au travers de Nice, c'est la France qui a été directement visée hier soir par le terrorisme islamiste », signé Nicolas Sarkozy, le revenant. « A nouveau la France plongée dans l'horreur. Pensées pour les victimes. La lutte contre le fondamentalisme islamiste doit démarrer », Marine Le Pen, l’opportuniste. Aucune retenue. Mais pourquoi ? Parce qu’il était musulman ! Matières à réflexion pour tout le monde, musulmans et non-musulmans.

9. Autre chose, quand je vois les dérapages de certains médias en France (comme l’a relevé le reporter Nicolas Henin, sur le live surréaliste de France 2 dans la nuit du 15 juillet, où un journaliste est venu interroger un homme éploré assis par terre, en lui demandant : « Bonsoir Monsieur, vous venez de perdre votre épouse. Une réaction ? »... Oui, casse-toi, pauvr’ con !) et dans le monde (TV, radios, journaux et internet... même Wikileaks n’a pas pu se retenir pour partager sur son site une vidéo gore choquante tournée peu de temps après le drame !), quand je constate la dérive populiste de certains hommes politiques (la palme d'or peut être attribuée au revenant, Nicolas Sarkozy, qui est parvenu après 72 heures d'intenses réflexions à la conclusion que « Tout ce qui devrait être fait depuis dix-huit mois n'a pas été fait... Nous sommes en guerre, une guerre totale (...) ça sera eux ou nous »), et quand je lis les réactions des individus nombrilistes (sur les réseaux sociaux), je crains plus pour l’avenir de l’humanité que dans le cas des menaces terroristes. Pas de doute, le grand danger pour nos sociétés aujourd'hui découle de cette nauséabonde course, comme après chaque drame, au « scoop », au « sensationnalisme », à la « démagogie » et à la « surenchère haineuse », d’un monde d'amateurs et de professionnels qui s’expriment pour certains, avec le QI d’une huitre et le QE d’une moule.

samedi 25 juin 2016

To leave or to remain, that was the question! Now, for Hamlet, leave means leave. So Boris, keep calm, LEAVE and carry on (Art.369)



1. Les Anglais se sont exprimés en toute démocratie avec un taux de participation élevé (72,2%). La victoire est nette (près de 1,3 million d’écart), mais pas écrasante (sur près de 33,6 millions de voix exprimées). Brexit 51,9% vs. Bremain 48,1%. To leave or to remain, Hamlet a tranché. Il ne sert à rien d’accabler les sujets de Sa Majesté de tous les noms d’oiseaux, plus de 16 millions de personnes ont exprimé le souhait que leur pays reste dans l’UE quand même. Le peuple britannique est souverain. Il faut donc prendre acte. Dans moins de deux au plus tard, le Royaume-Uni ne fera plus partie de l’Union européenne.

2. On pourrait être tenté de tout mettre sur le dos de David Cameroun. Même s’il a appelé à voter pour le Bremain, le Premier ministre anglais est un eurosceptique au fond, enfin tout sauf un europhile qui a été aux confins du populisme puisqu’il ne s’est fait élire qu’en s’engageant à faire ce référendum. Mais enfin, si ce n’était pas lui, un autre l’aurait fait à sa place. Peut être qu’il vaut mieux le saluer d’avoir permis à ses concitoyens de se prononcer une fois pour toutes sur cette question existentielle qui les taraude depuis des décennies. Sa démission à l’annonce des résultats, reflète son esprit démocratique et son sens des responsabilités. Elle forge l’admiration. Ce ne sera pas forcément le cas ailleurs dans les grandes démocraties, encore moins dans le reste du monde.

3. Pour comprendre ce vote, il faut d’abord cerner le subconscient collectif des votants. Deux choses caractérisent le Royaume-Uni et façonne l’histoire et le caractère des Anglais : la situation insulaire et le passé impérial. Dans un tel contexte, il n’est pas évident pour une partie d’entre eux, de se sentir pleinement européens, de se contenter d’être membres de l’Union européenne parmi d’autres, et d’accepter de partager le pouvoir à Bruxelles avec 27 partenaires. Détail insignifiant mais ô combien révélateur, les ressortissants de 52 pays membres du Commonwealth of Nations résidant au RU, comme les Pakistanais, pouvaient participer au référendum du 23 juin, mais pas ceux de 24 pays de l’Union européenne, comme les Français. Le Royaume-Uni est plus attaché à ces anciennes colonies qu’à ses nouvelles compagnies. Il faut bien reconnaitre que c’est beaucoup moins contraignant !

4. Comment nous en sommes arrivés là ? Difficile d’y répondre. Il y a beaucoup de paramètres sans doute. Mais, il y en a un qui domine. Les Anglais voulaient partir déjà en 1975, deux ans et demi après leur adhésion. Entre 1973 et 2016, l’Union européenne n’a cessé d’accorder des exemptions d’obligations au Royaume-Uni. Ce fut une erreur, parmi d’autres, mais la plus grave. Tout le problème de la relation ambivalente entre l’UK et l’UE vient de cette adhésion indésirable (véto français du général de Gaulle en 1963) et non désirée (référendum anglais sur le maintien de l’adhésion en 1975). C’est ce qu’on peut appeler le péché originel. Par la suite, c’était un pied dedans, un pied dehors. Mais enfin, comme dans un couple, les continuels compromis, concessions et compromissions, ne servent à rien avec un partenaire qui ne veut pas rester dès le départ, qui voit l’Europe comme un marché unique libéral et non comme une entité politique forte. C’est élémentaire mon cher Watson. Ils ne le retiendront pas ! C’est la principale leçon de la mésaventure anglaise. Les règles communautaires doivent s’appliquer sans dérogations.

5. Certes, tous les partisans du « Remain » en Europe et dans le monde, ont la gueule de bois ce weekend. Mais, cette éventualité est prévue dans l’article 50 du traité de Lisbonne (entrée en vigueur le 1er décembre 2009). Il faut donc accepter le verdict du peuple anglais. C’est la règle démocratique. Pour aller de l’avant, il faut partir des certitudes et fixer un cap. Dans ce but, il faut se souvenir de deux choses. D’une part, de la raison d’être de l’UE, le rapprochement des peuples et la paix en Europe, et d’autre part, que l’Union fait la force, sans l’ombre d’un doute. La moitié des Anglais ne l’ont pas vu de cet œil, dommage. Mais, c’est leur problème, pas le nôtre. Sur le continent, nous sommes dans un autre état d’esprit. Rien ne devra arrêter la merveilleuse aventure humaine qu’est l’Union européenne, imaginé déjà par Victor Hugo, pour les raisons citées précédemment. Comme dans la vie des nations, on passe de la 1re à la 2e République, aujourd’hui nous passons à l’Union européenne 2.0, la 2e Union qui naitra du Brexit.

6. Si on ne change pas une formule qui marche, on devrait se débarrasser illico presto d’une formule qui ne marche pas et qui ne fait que grossir au fil des ans les rangs des eurosceptiques et des europhobes. Le chantier est immense. La commission européenne n’a pas à s’occuper de la forme des concombres et des carottes (c’est à peine croyable mais c’est véridique, ceux qui avaient une forme courbée ou noueuse étaient interdits d’être mis sur le marché pendant des années !), autant qu’elle devrait s’attaquer à la relance de l’emploi, à l’harmonisation fiscale et sociale, aux crises de l’euro/logement/pollution/santé publique, au renforcement du pouvoir des Parlements nationaux, à mettre un terme à l’afflux des migrants (la politique des frontières ouvertes d’Angela Merkel y est pour beaucoup dans la sortie du RU !), à l’élaboration d’une politique étrangère plus conséquente (il faut faire naitre ce sentiment de puissance chez les citoyens Européens ; seule la politique étrangère le permet), à la lutte contre le communautarisme, à l’éradication de la menace islamiste, à mettre un terme à l’élargissement tous azimuts (la plus grave erreur de son histoire ; l’élargissement de l’UE doit être stoppé net), à rejeter clairement l’adhésion de la Turquie (il est temps d’arrêter cette mascarade, qui a largement contribué au Brexit !), à se rapprocher des populations, à plus de transparence, à lutter contre les gaspillages financiers, à la défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans le monde, et à un tas d’autres choses comme à l’opulence de ses hauts fonctionnaires et à l’assiduité des 751 parlementaires européens par exemple. L’Union européenne en a fait beaucoup déjà. Mais il y a aussi beaucoup à faire. Il semble que le message ait été bien reçu à Paris, Rome, Bruxelles et Berlin. Un sommet européen était prévu le 28 et le 29 juin. Ca ne peut pas mieux tomber. Il marquera le début de la procédure de divorce entre l’UE et le RU.

7. A ce stade, maintenant que les dés sont jetés, il est aussi prématuré qu’inutile de se perdre dans les chiffres, les perspectives et les spéculations. Une seule précision, celle du ministère anglais des Finances : « Le Royaume-Uni serait définitivement plus pauvre s’il quitte l'UE et adopte l'un de ces modèles (alternatives à l’UE) ». Selon ses calculs, la perte nette par ménage à terme est estimée de 3 400 €/an à 6 800 €/an, selon l’alternative adoptée. L’avenir se chargera de démontrer si ce Brexit apportera la prospérité aux Anglais ou pas. Prochainement, des négociations vont s’engager entre l’UK et l’UE. Elles devraient concerner tous les domaines. Les Anglais n’auraient pas besoin d’un visa pour venir en France et vice versa. On trouvera toujours du Bordeaux à Londres, et Marks & Spencer restera à Paris. On ne va pas reboucher le tunnel sous la Manche ! Mais, il ne faut pas se leurrer, rien n’est acquis d’avance, tout sera négocié. Ces négociations seront longues, dures et sans concessions, de part et d'autre. Les partisans du Brexit veulent faire trainer les choses (possible d’aller jusqu’à 2 ans, voire 4 ans), afin de limiter les dégâts. L’UE ne doit pas l'accepter. Elle est en position de force pour cela et il y va de son intérêt. Le divorce doit être prononcé rapidement pour que les deux parties puissent se reconstruire séparément. Eh oui, leave means LEAVE, partir veut dire partir, pour de bon et au plus vite !

8. Qu’il l’ait voulu ou pas, David Cameron a ouvert la boite de Pandore. Le plus grand danger que court l’UE aujourd’hui, c’est le mimétisme des autres Etats et l’effet domino en Europe. Après avoir bu du petit lait, les partis européens d’extrême droite en France et aux Pays-Bas, via Marine Le Pen et Geert Wilders, ont réclamé la tenue de référendums dans leurs pays, semblables à celui qui a eu lieu le 23 juin au Royaume-Uni. Et comme le populisme sévit gravement dans tous les pays de l’Union, des respectables partis de gouvernement risquent de suivre les pas du Premier ministre anglais : promettre un référendum, pour gagner des élections. Ainsi, le dilemme d’Hamlet risque de nouveau de se poser ailleurs et plus vite qu’on ne le pense. Si cette exigence, somme toute démocratique, est inévitable à long terme, il faut tout faire pour l’éviter à court terme. Ce temps gagné et arraché aux europhobes d’Europe doit être mis à profit par les europhiles européens d’une part, pour expliquer aux populations du continent les bénéfices de l’Union européenne, et d’autre part, pour améliorer la construction et le fonctionnement de cette dernière. Si ce dernier point est une évidence qui s’impose d’elle-même, il ne faut pas sous-estimer le premier. Google Trends nous apprend, qu’après l’annonce des résultats vendredi matin, le top 5 des questions les plus posées sur le moteur de recherche au Royaume-Uni à propos de « l’Union européenne » comprend : « qu’est-ce que signifie de quitter l’UE, qu’est-ce l’UE et qu’est-ce qui se passera maintenant que nous avons quitté l’UE ? » Alors, elle n’est pas belle la souveraineté des citoyens ? « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes ». C’est le constat d’un Anglais, Sir Winston Leonard Spencer-Churchill.

9. Comme l’histoire peut être ironique ! Les partisans du Brexit ont cru bien faire, mais sans se rendre compte, ils ont probablement sonné le glas de leur pays, un Royaume-Uni qui résulte comme son nom l’indique d’une union de quatre nations : l'Angleterre, l'Écosse, le pays de Galles et l'Irlande du Nord. Quitter l’Union européenne pour « reprendre le contrôle » comme ils disent, risque rapidement de conduire le Royaume-Uni à perdre le contrôle des nations qui composent son union. C’est le comble ! Eh oui, rien n’est définitif pour l’histoire, son ironie est en constante réécriture. Voyons un peu.

Le Royaume-Uni est né en 1707, par l’union des royaumes d’Angleterre (qui intégrait la Principauté de Galles depuis 1536) et d’Ecosse. Il fut rejoint en 1801 par le Royaume d’Irlande. Le premier séisme de forte amplitude qui frappa cette union paisible a eu lieu en 1922. Les dégâts étaient importants : l’Irlande du Sud fit sécession. Le deuxième séisme d’amplitude moyenne qui ébranla l’union restante s’est déroulé sur plus de 40 ans, entre 1966 et 2007, sous la forme d’un conflit armé et sanglant en Irlande du Nord. Les armes se sont tues en 1998 (avec l’accord du Vendredi Saint), mais depuis, le conflit politique perdure entre les républicains-séparatistes et les loyalistes-unionistes, la ségrégation sociale et spatiale entre les Catholiques et les Protestants s’accentue et des violences interconfessionnelles sont régulièrement signalées. Le troisième séisme de faible amplitude secoua le Royaume-Uni il y a moins de deux ans. On était sous Cameron déjà. En septembre 2014, les Ecossais étaient appelés aux urnes pour répondre à la question : « L'Écosse devrait-elle être un pays indépendant ? » Le « non » l’emporta avec 55,3% des voix.

Et comme tout le monde le sait, les séismes ont cette fichue tendance d’être suivis de répliques. A peine le Brexit était annoncé que certains protagonistes ont réclamé qu’on batte les cartes de nouveau. Il faut dire, comme par hasard, l’Irlande du Nord et l’Ecosse ont voté pour le Bremain, à 56% et 62%. Le Sinn Féin, ancien bras armé de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), a déjà appelé à un référendum sur la réunification des deux Irlande, au sein de l’Union européenne. De son côté, le Premier ministre écossais, Nicola Sturgeon, chef du Parti national, s’est félicitée des résultats en Ecosse et a déclaré qu’un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Ecosse est de nouveau sur la table. Aujourd’hui, il existe de chances sérieuses que le « Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord », tel qu’il se nomme officiellement, soit tout simplement réduit dans un avenir proche à « l’Angleterre », comme il est communément désigné par erreur. Voter n'est pas un jeu. Quand on n'est pas sûr de son choix, mieux vaut s'abstenir. Sinon, il faut savoir assumer et assurer ! N'est-ce pas Boris ? L'ancien maire de Londres est le mieux placé pour mettre en œuvre le projet « Boris Island », comme l'a titré avec sarcasme The Independent aujourd'hui. Pour paraphraser l’affiche du gouvernement britannique éditée en 1939 afin de remonter le moral de la population la veille de la guerre, dear Boris, keep calm, LEAVE and carry on.

jeudi 23 juin 2016

« To Remain » or « To Leave », that is the question! Le dilemme des Anglais par rapport à l’Union européenne (Art.368)


1. Disons d’emblée qu’au pays de Shakespeare, la formulation aurait pu être différente. Et pour cause, rien n’est plus puissant et plus explicite que l’ouverture de la tirade d’Hamlet : « To be or not to be ». Etre ou ne pas être, dans l’Union européenne ? Telle est la question que se posent les Anglais aujourd’hui.

2. Ce jeudi 23 juin, de 7h à 22h, 46 499 537 électeurs du Royaume-Uni et de Gibraltar sont invités à répondre par référendum à la question suivante : « Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l'Union européenne ou quitter l'Union européenne ? » Ils doivent cocher l’une des deux cases : « Rester membre de l’Union européenne » OU « Quitter l’Union européenne ». On a sciemment évité le classique « Oui/Non ». D’une part, pour ne pas influencer psychologiquement les électeurs, et d’autre part, pour rappeler à certains Anglais que leur pays fait partie de l’Union européenne. Je jure et je vous assure, même si j’aurais du mal à vous convaincre, ce dernier point n’est à mettre ni sur le registre de l’humour anglais ni sur celui de BB. It’s very serious. Détail important, qui résume à lui seul la relation ambivalente des Anglais avec les Européens : les ressortissants de 52 pays membres du Commonwealth, résidant au Royaume-Uni ou à Gibraltar (qu’ils soient d’Australie, de la Namibie, du Cameroun, du Canada, de l’Inde ou du Pakistan), peuvent participer au vote, mais pas ceux de 27 pays de l’Union européenne, qu’ils soient de France ou d’Allemagne, mis à part ceux qui viennent d’Irlande, mais aussi de Chypre et de Malte, membres de la communauté des nations de l’empire britannique. Hehehe, c’est un peu gauche de la part des Anglais. Mais enfin, un guide du référendum a été édité dans une dizaine de langues, dont l'anglais, le français et l'arabe. Eh oui, bienvenue en Occident ! Les résultats seront annoncés vendredi.

3. Les conservateurs, les travaillistes et même les indépendantistes écossais sont dans le camp des « Remain » car pour eux le Royaume-Uni est bien plus fort en Europe. La France, l’Allemagne et les Etats-Unis, ne sont pas favorables à un Brexit (British-Exit). Les organisations internationales, comme le FMI et l’OCDE, non plus. De l’autre côté, chez les partisans du camp des « Leave », on veut retrouver la souveraineté anglaise, soi-disant confisquée par le pouvoir de Bruxelles. En citant et en s’appuyant sur l’échec des tentatives de Napoléon et d’Hitler pour unir l’Europe, afin de fustiger l’Union européenne de l’après-guerre, le fougueux Boris Johnson, ancien maire de Londres et champion du Brexit, s’est montré tout simplement populiste. Du coup, il s’est discrédité tout seul. Dans ce camp, on retrouve bien évidemment le UKIP, UK Independence Party, le Parti de l'indépendance du Royaume-Uni de Nigel Farage, un eurosceptique jusqu’à la moelle mais député européen svp. Bon, à 35 000 €/mois en moyenne, comme enveloppe financière globale, pour exercer son mandat dans des conditions optimales, disons que c’est une proposition qui ne se refuse pas. Inquiet comme il doit bien l’être aujourd’hui, Farage saura trouver la bonne case dans l’isoloir. Elémentaire, mon cher Watson ! Sur le plan international, dans le camp du Brexit, il y a le Front national, qui a de nombreux députés européens à l’assiduité qui laisse beaucoup à désirer, et bien sûr, Donald Trump, qui a encore raté une bonne occasion de fermer sa gueule.

4. Comme l’argent est le nerf de la guerre, les finances sont au cœur de ce référendum. Oui le Royaume-Uni paie à l’Union plus qu’il ne reçoit. Mais pas autant que le laissent croire certains populistes favorables au Brexit (460 millions €/semaine!). En tout cas, on commet une erreur monumentale en réduisant toutes les conséquences du Brexit à ce bilan simpliste. En cas de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les marchés financiers seront perturbés et les investissements gravement affectés. Il y aura forcément une chute du PIB anglais de 3,4 à 9,5%, selon une analyse présentée au Parlement anglais par George Osborne, chancelier de l'Échiquier du Royaume-Uni, qui est à la tête du Trésor de Sa Majesté. Ainsi, selon le ministre anglais des Finances, en cas de Brexit, la perte globale nette pour le Royaume-Uni est estimée à 26 milliards €/an, 47 milliards €/an ou 59 milliards €/an, selon le scénario de sortie de l’Union européenne et l’alternative adoptée par la suite. Dans cette optique il y en aura trois alternatives : adhérer à l'Espace économique européen, comme la Norvège ; négocier un accord bilatéral avec l’UE, comme la Suisse, la Turquie ou le Canada (le plus probable) ; se contenter d’être membre de l’Organisation mondiale du commerce, sans accord spécifique avec l'UE, comme la Russie ou le Brésil. Le verdict du ministère des Finances est sans appel : « Le Royaume-Uni serait définitivement plus pauvre s’il quitte l'UE et adopte l'un de ces modèles (alternatives à l’UE) ». La perte nette par ménage à terme est estimée à 3 400 €/an, 5 600 €/an ou 6 800 €/an, selon l’alternative adoptée. Soyez-en sûrs, ce n’est ni Boris Johnson ni Nigel Farage qui vont en parler et en pâtir.


5. Le référendum d'aujourd'hui n’est pas le premier du genre au Royaume-Uni. Moins de deux ans et demi après son adhésion aux Communautés européennes le 1er janvier 1973, les Anglais étaient appelés aux urnes pour décider de continuer la route ou pas. Deux tiers des votants avaient répondu favorablement à l’époque. Par ailleurs, il faut savoir aussi que le Royaume-Uni bénéficie de multiples dérogations dans plusieurs domaines, comme la libre circulation des personnes (espace Schengen) et la monnaie unique (euro). Les Anglais devraient donc décider une fois pour toutes, s’ils souhaitent faire partie de l’Union ou pas. Comme l’a bien résumé Gordon Brown, l’ancien Premier ministre anglais, « nous devrions être leaders en Europe, pas la quitter ». Le Royaume-Uni n’a pas à se poser la question d’être ou de ne pas être dans l’Union, autant qu’il doit se demander effectivement comment devenir leader de l’Union européenne. C’est ce qu’on attend du pays qui fut un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. 

6. Cela dit, l’Union européenne dans son ensemble, est pleinement responsable de l’épidémie d’euroscepticisme en Europe. Trop bureaucratie tue l’Union, on le sait. Londres est trop libérale et pro-américaine, on le sait aussi. Mais si l’Union ne séduit pas autant de nos jours, c’est aussi parce que les dirigeants européens depuis 1990 ont mal construit l’Europe. Zappons l’harmonisation du marché du travail ou de la fiscalisation des individus et des entreprises. Limitons-nous à la géographie par exemple. Oublions la Turquie, j’y reviendrais. La Roumanie et la Bulgarie étaient-ils prêts pour rejoindre l’ensemble ? L’Albanie et la Serbie ont-ils vocation à y être ? Est-ce qu’Israël et les pays du Maghreb peuvent-ils un jour faire partie de l’UE, comme certains le voudraient ? Enfin, elle va jusqu'où cette Union européenne ? Les derniers élargissements de l’UE -2004, 2007 et 2013- furent des erreurs. Il aurait fallu arrêter ou ne serait-ce que suspendre la construction européenne à quinze et instaurer des partenariats privilégiés avec les pays de l’Est. Au lieu d’élargir l’Union sans fin et sans limite, à un « rythme insoutenable » comme cela a été décidé par le Conseil européen de Copenhague en 1993 (le nombre des États membres de l'Union européenne a quasiment doublé, avec de grandes disparités régionales et des coûts d’intégration importants), il était préférable de consolider l’acquis et de renforcer l’Union existante. C’était déjà difficile à quinze. C’est ingérable à vingt-huit. Au-delà de l’économie, les dirigeants européens ont perdu de vue en cours de route et avec les années, que les motivations de l’UE étaient aussi politiques. Aujourd’hui, 59 ans après, l’Europe politique est une entité faible. Ce qui n’empêche pas les eurosceptiques de se plaindre du fonctionnement de l'UE et de la mainmise de Bruxelles sur les souverainetés nationales. En tout cas, les Anglais assument une grande part de responsabilité dans la situation actuelle de l'UE qui conduit une partie d'entre eux à vouloir partir. Au fil des ans, ils n'ont cessé de réclamer de nombreuses exemptions d'obligations et ils se sont montrés toujours très enthousiastes aux multiples élargissements.

7. L’enjeu du référendum anglais dépasse l’île britannique et même le continent européen. C’est ce qui me motive à m’exprimer sur le sujet. Je suis farouchement opposé à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Ma philosophie politique est simple, quand un « bon système » ne marche pas bien ou fonctionne mal, on milite pour l’améliorer et non pour le saboter. Certes, on peut reprocher beaucoup de choses à l’Union européenne sauf une chose fondamentale qui est à l’origine même de son existence, celle de rapprocher les peuples européens. En créant des intérêts communs entre les pays d’Europe, les Pères fondateurs de l’Union européenne ont mis un terme aux conflits sanglants qui ont ravagé le continent pendant des siècles. A chaque fois que je traverse une frontière intra-européenne, en toute simplicité, comme un hibou ou un chacal, je ne peux m’empêcher de m’arrêter sur cette merveilleuse aventure humaine et d’avoir une pensée à un des « grands Hommes » de la Patrie, Victor Hugo, grand défenseur des « Etats-Unis d’Europe ». L’écrivain français exposera ses raisons dans un remarquable discours prononcé le 21 août 1849, à l'occasion du Congrès international de la paix à Paris. Voici l'extrait le plus marquant. « Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France. Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être. » Tout simplement magnifique. Sans pousser l’aventure européenne jusqu’au fédéralisme total, le principe de l’Union européenne ne peut pas cesser d’exister, avec ou sans le Royaume-Uni.

8. Hasard des coïncidences, pas très heureuses, au moment où les discussions au sujet de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne viennent d’être relancées, les Européens risquent de perdre un des piliers de cette Union et de l'histoire européenne, le Royaume-Uni. C’est insensé, c’est absurde, c’est même surréaliste ! Rappelons dans ce sillage, qu’il y a quelques mois, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a fait chanter l’UE carrément, en exigeant la relance du processus d’adhésion, comme condition sine qua non, afin d’accepter de conclure un accord avec les pays européens et de s’engager enfin, pour une meilleure maitrise des flux migratoires et djihadistes, de et vers l’Europe.

En tout cas, je reste persuadé que la place des héritiers de la Sublime Porte n’est pas sur la rive droite du Bosphore, mais sur la rive gauche. Son adhésion, qui est loin, même très loin, d’être acquise, comporte beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages pour l’Europe. Dans les meilleurs des cas, à court terme, elle renforcerait les partis d’extrême droite dans tous les pays de l’Union. Dans les pires des cas, à long terme, elle risquerait de faire éclater l’Union européenne. Par contre, je suis convaincu que la Turquie a un rôle fondamental à jouer dans la modernisation et la démocratisation des des pays arabo-musulmans du Moyen-Orient. Cette adhésion occidentale compromettra ce rôle oriental. Entre l’Union européenne et la Turquie, il faut plutôt développer les relations de « partenariat privilégié ».

Et comme l’histoire sait se montrer particulièrement ironique, il faut savoir que globalement, le Royaume-Uni, contrairement à la France et l’Allemagne, soutient depuis longtemps l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Ainsi, la perspective du Brexit inquiète beaucoup la Turquie. Cela l’a amené à faire un aveu à travers son ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu : « nous voulons que le Royaume-Uni reste à tout prix dans l'Union européenne ». Et ce n’est pas tout. On trouve dans l’argumentation des partisans anglais du Brexit, justement, la crainte que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne déclenche une forte migration turque vers le Royaume-Uni. « Douze millions de Turcs disent qu'ils veulent venir au Royaume-Uni », c’était la Une du Sunday Express il y a un mois. C’est ce qui a amené le Premier ministre David Cameron, opposé au Brexit, pourtant favorable à l’adhésion de la Turquie dans le passé, a rassuré ses compatriotes. « Cela prendrait des décennies avant qu'on se retrouve face à cette éventualité. La Turquie a déposé sa candidature en 1987. Au rythme où avancent les choses, il faudra attendre l'an 3000 pour la voir adhérer à l'Union européenne. »

9. L’enjeu du ‪‎referendum anglais dépasse l’île britannique et même le continent européen. De Victor Hugo à Recep Tayyip Erdogan, tout le monde est suspendu à cette journée historique. Les vivants comme les morts. La souveraineté nationale, l’argent et l’immigration constituent la trame de l’argumentation des uns et des autres « to remain » ou « to leave ». « ‪Brexit » (British exit) or « ‪‎Bremain » (British remain) ? Quel dilemme ! Mais enfin, puisque la rime est forte, ‪#‎BritainRemain, et qu'on en finisse. Les résultats seront annoncés demain. 

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