vendredi 23 juin 2017

Interview de Macron : un sans-faute sur l'Europe, une copie à revoir sur le Moyen-Orient (Art.443)


Pour la première fois en tant que président de la République et chef de la majorité parlementaire, fraichement obtenue, Emmanuel Macron a exposé la nouvelle politique étrangère de la France. C'était au cours d'une interview parue hier dans huit journaux européens, dont Le Figaro et The Guardian. Pour éviter la prose et la poésie qui n'ont pas leur place en politique, voici les extraits les plus marquants. Ils concernent l'Union européenne et le Moyen-Orient.

Crédit photo : Jean-Christophe Marmara / Le Figaro
D'après le site internet de l'Elysée

Macron : «  L’Europe n’est pas un supermarché »

Qui s'obstinait jusqu'à dimanche dernier, à croire qu'Emmanuel Macron était le fruit d'un bug démocratique, devrait se rendre à l'évidence qu'il s'est peut-être trompé et saisir cette nouvelle occasion pour changer d'avis. Je partage entièrement le constat du président de la République française sur l'Europe. J'en ai parlé à plusieurs reprises dans mes articles consacrés à l'élection présidentielle française. Remettre en cause l'Union européenne sous quelque forme que ce soit, était et le restera pour moi, une ligne rouge qu'il ne faut pas franchir sous aucun prétexte. Cette interview démontre clairement qu'Emmanuel Macron n'a pas gagné par hasard. Il a été élu et doté d'une majorité parlementaire parce qu'il a su parler aux Français en leur insufflant à la fois la mentalité optimiste et l'esprit conquérant, l'ouverture au monde et le sentiment de sécurité, la fermeté et la souplesse, la prestance et le dynamisme, comme en témoignent ses déclarations sur l'Union européenne. 

- « La question première... est d’abord de savoir comment défendre notre bien commun à tous, c’est-à-dire la liberté et la démocratie, la capacité des individus et de nos sociétés à être autonomes, à rester libres, à assurer la justice sociale et à préserver notre planète à travers le climat. Sans ces biens communs, il n’y a pas d’avenir souhaitable ni durable. Notre défi est de savoir comment nous allons gagner cette bataille dont l’Europe, j’en suis convaincu, porte la responsabilité. Pourquoi? Parce que la démocratie est née sur ce continent... L’Europe est le seul endroit au monde où les libertés individuelles, l’esprit de démocratie et la justice sociale se sont mariés à ce point. »

- « Il faut créer une Europe qui protège en se dotant d’une vraie politique de défense et de sécurité commune. Il faut être plus efficace face aux grandes migrations en réformant profondément le système de protection de nos frontières, la politique migratoire et le droit d’asile... Si nous voulons passer ensuite à l’étape suivante, il faut avoir une intégration plus forte au sein de la zone euro. D’où l’idée, que je défends avec vigueur, d’un budget de la zone euro, doté d’une gouvernance démocratique. »

- « L’Europe n’est pas un supermarché. L’Europe est un destin commun. Elle s’affaiblit quand elle accepte qu’on rejette ses principes... Je ne transigerai pas sur les principes de l’Europe, sur la solidarité et sur les valeurs démocratiques. »

- « Nous devons promouvoir une Europe qui aille vers un mieux-être économique et social. L’objectif d’une Europe qui protège doit aussi s’imposer dans le domaine économique et social. »

- « Je suis attaché à l’espace Schengen qui permet la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne, et qui est l'un des éléments constitutifs de notre citoyenneté européenne. Si nous voulons garantir cette libre circulation, il faut renforcer les contrôles aux frontières extérieures de l’Union européenne. »

- « Il y a ensuite la question des réfugiés... qui risquent leur vie dans leur pays, qui la risquent pour venir jusqu’à nous, qui fuient des pays en guerre. Nous leur devons hospitalité et humanité... L’objectif est que nous divisions ces délais moyens par deux (concernant l'instruction de la demande d'asile), en passant à six mois toutes procédures comprises. Il y a ensuite les migrants qui ne relèvent pas de l’asile, qui n’ont donc pas vocation à s’établir en France, et dont il faut régler la situation conformément à notre droit avec humanité, et dans le cadre d’une plus grande coopération internationale. Il faudra assurer l’effectivité de leur reconduite à la frontière... et lutter plus efficacement contre les filières mafieuses qui exploitent la détresse humaine ».

*

Macron : « Personne ne m’a présenté son successeur légitime »

Autant sur l'Europe, Emmanuel Macron a fait un sans-faute, autant sur la Syrie, il a été loquace et moins bon. C'est peut-être lié d'ailleurs. A la question de savoir « si la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques est franchie en Syrie, la France est-elle prête à frapper seule? », le président français répond par l'affirmatif et s'explique. « Quand vous fixez des lignes rouges, si vous ne savez pas les faire respecter, vous décidez d’être faible. Ce n’est pas mon choix. » Un chouïa prétentieux. Tout le monde devine que c'est une double pique adressée à Barack Obama et François Hollande. Mais encore, « s’il est avéré que des armes chimiques sont utilisées sur le terrain et que nous savons en retracer la provenance, alors la France procédera à des frappes pour détruire les stocks d’armes chimiques identifiés. » Là, Macron fait un peu du Trump, ce qui n'est pas très flatteur. Deux mois après cette nuit inoubliable marquée par les 59 Tomahawks américains qui n'ont détruit qu'à moitié l'aéroport visé et ses hangars, rien n'a vraiment changé en Syrie. Jamais Bachar el-Assad n'a été aussi fort et aussi criminel. Silence, il tue. Il tue, en silence.

Emmanuel Macron se veut fort et déterminé, à l'inverse de ses prédécesseurs français et américain comme il l'a laissé entendre. « Qu’est-ce qui a bloqué les choses en 2013? Les Etats-Unis ont fixé des lignes rouges mais ont fait le choix in fine de ne pas intervenir. Qu’est-ce qui a affaibli la France? De définir politiquement une ligne rouge et de ne pas en tirer les conséquences. Et qu’est-ce qui a du coup libéré Vladimir Poutine sur d’autres théâtres d’opérations? Le fait d’avoir constaté qu’il avait face à lui des gens qui avaient des lignes rouges mais ne les faisaient pas respecter. » Ah ! non ! c'est un peu court jeune homme, comme disait Cyrano. Ce sont les menaces de Barack Obama et de François Hollande de lancer des frappes aériennes contre le régime syrien après le massacre d'al-Ghouta (commis par les troupes de Bachar el-Assad le 21 août 2013, avec du gaz sarin), qui ont poussé le dernier tyran de Damas et l'imposteur du Kremlin à accepter le démantèlement de l'arsenal chimique syrien sous l'égide de l'ONU. Celui-ci était évalué à l'époque à près de 1 300 000 kilos. A Ghouta, quelques dizaines de litres seulement étaient suffisants pour tuer 1 429 personnes, dont 426 enfants, en quelques minutes. On peut critiquer autant qu'on veut les présidents américain et français, mais on ne pourra pas, comme le fait une majorité de gens des deux côtés de la Méditerranée, zapper ce constat qui s'impose avec le recul : tout aventurisme en Syrie avant le démantèlement total de l'arsenal chimique de Bachar el-Assad, aurait conduit à la dissémination sûre et certaine des armes chimiques aux groupes jihadistes sunnites et aux milices chiites de la région. Rien qu'à imaginer les conséquences de cette éventualité pour le Moyen-Orient et l'Europe, ça fait vraiment froid dans le dos.

En tout cas, le président français a tenu à affirmer qu'il avait une « conviction profonde » sur la Syrie. « Il faut une feuille de route diplomatique et politique. » Il a raison, mais il le dit comme si on n'avait rien tenté depuis six ans. « On ne réglera pas la question uniquement avec un dispositif militaire. C’est l’erreur que nous avons collectivement commise. » En fait, Macron fait le malin, dans le sens « ils se sont tous trompés, mais ça ne sera pas mon cas », le recours au pronom personnel pluriel n'est que pour éviter qu'on lui rappelle, qu'à cette période, il était Secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République française (2012-2014). Allons bon, personne, mais vraiment personne, en Occident tout au moins, n'a cru que la solution en Syrie relevait du domaine militaire uniquement.

Toujours est-il que si nous n'allons pas chipoter le président français pour les précédentes déclarations, il est difficile de passer sous silence la grosse bourde de l'interview« Le vrai aggiornamento que j’ai fait à ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar el-Assad était un préalable à tout. Car personne ne m’a présenté son successeur légitime! » La pique est cette fois pour mon voisin de palier sur Facebook, Laurent Fabius, l'ancien ministre français des Affaires étrangères. Bon, il faut tout de même reconnaitre que Macron a raison de mettre le doigt sur la plaie. 

Certes, l'inaction occidentale en Syrie entre 2011 et 2013 a eu des effets négatifs sur le cours des événements. Mais, il ne faut pas non plus inverser les rôles et les responsabilités. Les Syriens n'ont pas pu former, même à ce jour, une opposition forte, responsable, non-islamisée et unie, capable d'assurer la relève. C'est le coeur du problème syrien. L'ignorer encore et toujours, n'aidera pas les Syriens. Les erreurs des pays arabes et de la Turquie aussi ont nuit gravement à la révolte de la population syrienne contre le régime. Aujourd'hui même, toutes les frappes de la coalition internationale contre Daech en territoire syrien, sont menées par les pays occidentaux, les Etats-Unis assurant plus de 95% d'entre eux. Les Arabes et les Turcs se contentent de regarder ça à la télé et de palabrer sur le sujet.

Mais, Macron ne pourra pas aller très loin avec son aggiornamento. Il devrait plutôt dédaigner nous « mettre à jour », de quelle façon et comment sortira ce successeur légitime? Comme un lapin d'un chapeau ou comme un tyran des urnes? Enfin, ce n'est pas parce qu'on ne lui a pas présenté ce « successeur légitime », qu'il peut ignorer que Bachar el-Assadle principal responsable de la boucherie en Syrie, qui a fait plus de 460 000 morts, a autant de légitimité pour diriger le pays qu'Abou Bakr el-Baghdadi. En somme, aucune.

Toujours est-il qu'Emmanuel Macron tenta de se rattraper par la suite, en détaillant les grandes lignes de son action en Syrie.

- « Un: la lutte absolue contre tous les groupes terroristes. Ce sont eux, nos ennemis. C’est dans cette région qu’ont été fomentés des attentats terroristes et que se nourrit l’un des foyers du terrorisme islamiste. » Absolument. Et comment doit-on procéder mon général? « Nous avons besoin de la coopération de tous pour les éradiquer, en particulier de la Russie. » Certainement. Mais peut-être que les services de renseignement de l'armée française n'ont pas eu le temps de le mettre au courant, depuis l'intervention massive de Vladimir Poutine en Syrie, en septembre 2015, l'armée russe se concentre sur tous les groupes armés à l'exception de Daech, afin justement d'éradiquer tout « successeur légitime » potentiel du régime syrien.

- « Deux: la stabilité de la Syrie, car je ne veux pas d’un Etat failli. Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples. La France n’a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Quel fut le résultat de ces interventions? Des Etats faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie. » J'approuve complètement. Mais ce n'est pas bien de se contredire dans la même interview quand même. Parmi ces « biens communs » à toute l'humanité qu'il a évoqués, que nous devons « savoir comment défendre », il y a comme il l'a rappelé « la liberté et la démocratie ». C'est tout ce que les manifestants syriens réclamaient en cette matinée du 15 mars 2011. Désolé, mais ça ne venait pas de l'extérieur à l'insu du peuple syrien. Maintenant, si Macron veut régler ses comptes avec BHL & Co, il faut qu'il évite quand même de confondre les dossiers libyen et syrien.

- « Trois: j’ai deux lignes rouges, les armes chimiques et l’accès humanitaire. Je l’ai dit très clairement à Vladimir Poutine, je serai intraitable sur ces sujets. Et donc l’utilisation d’armes chimiques donnera lieu à des répliques, y compris de la France seule. La France sera d’ailleurs à cet égard parfaitement alignée avec les Etats-Unis. » Impeccable. Mais ce qui serait encore mieux sur le plan humanitaire, c'est de créer des zones frontalières sécurisées en territoire syrien, où la population syrienne pourrait se sentir en sécurité et qui permettront de soulager les pays limitrophes comme le Liban, du fardeau d'une présence massive de réfugiés et de déplacés syriens, un quart de sa population aujourd'hui, dont les conséquences sont de plus en plus lourdes sur le pays du Cèdre (à tous les niveaux, social, économique, écologique, sécuritaire, touristique, en matière de travail, de logement, d'infrastructures, etc.).

- « Quatre: je veux une stabilité syrienne à moyen terme. Cela veut dire un respect des minorités. Il faut trouver les voies et moyens d’une initiative diplomatique qui fasse respecter ces quatre grands principes. » Minorités de quoi? De bouddhistes, de végétariens ou de LGBT? Et s'il s'agit de « chrétiens » à tout hasard, il faut les désigner clairement, par respect justement. En tout cas, c'est bien de se soucier des minorités, mais il faut aussi se soucier du sort de cette majorité de « sunnites », qui représentent 70% de la population syrienne, écrasés depuis des décennies par un clan terroriste alaouite, issu justement d'une minorité qui ne représente que 10% de la population syrienne et qui n'a cessé de martyriser les populations syrienne et libanaise, ainsi que du destin de ceux qui se situent entre la majorité sunnite et la minorité chrétienne, les « chiites » arabes, laissés aux mirages de la Révolution islamique des mollahs et du wali el-fakih, Ali Khamenei.

En quelques mois, peut-être sous l'influence de ses jeunes conseillers en politique étrangère, Emmanuel Macron est passé de « je ne suis pas fasciné par Vladimir Poutine ; je ne prétends pas être l'ami de Vladimir Poutine ; je suis moins tendre avec les Russes » à « je respecte Vladimir Poutine ; j'ai eu avec lui un échange constructif ; nous avons de vrais désaccords, sur l’Ukraine en particulier ». Pas sur la Syrie, nous l'avons bien compris. C'est alors qu'un journaliste lui fait remarqué à juste titre à propos du locataire du Kremlin, « vous parlez d’un dialogue franc avec Vladimir Poutine, mais il ne bouge sur rien ». Mais ça n'a pas eu l'air de déstabiliser le président français qui a saisi l'occasion pour se lancer sur les motivations psychologiques de Poutine. « Je ne dis pas qu’il est miraculeux. Qu’est-ce qui motive Vladimir Poutine? C’est de restaurer un imaginaire russe puissant pour tenir son pays... Tel est son fil directeur, y compris en Syrie. » Si ceci est totalement vrai, la suite ne l'est pas, au moins en partie.

« Je ne crois pas qu’il ait une amitié indéfectible à l’égard de Bachar el-Assad. Il a deux obsessions: combattre le terrorisme et éviter l’Etat failli. » Et c'est tout ? Et quid du sauvetage du régime terroriste de Damas? Rien, pas un mot. Pire encore, « c’est pour cela que sur la Syrie des convergences apparaissent. Longtemps nous avons été bloqués sur la personne de Bachar el-Assad. » Ça alors ! « Mais Bachar, ce n’est pas notre ennemi, c’est l’ennemi du peuple syrien. » Sans tomber dans la dramatisation excessive qu'on en a fait en Orient, la formulation est le moins qu'on puisse dire, maladroite. Attention, comme on dit dans nos contrées, notamment à Damas, depuis le règne du premier calife omeyyade au 7e siècle, c'est finalement, cha3rit mou3awiya, un cheveux de Mouawiya qui retient encore Macron de basculer dans l'inacceptable sur la Syrie et sur Poutine. « L’objectif de Vladimir Poutine, c’est de restaurer la Grande Russie, parce que c’est selon lui la condition de survie de son pays. Est-ce qu’il cherche notre affaiblissement ou notre disparition? Je ne le crois pas. » Et dire que Donald Trump risque la destitution à cause d'une probable collusion de son équipe avec des services de hacking de Poutine, qui ont cherché à influencer l'élection présidentielle américaine, comme ils ont cherché plus tard à le faire avec sa propre élection justement, à travers les attaques informatiques contre les serveurs d'En Marche et le lancement de MacronLeaks à 48 heures du 2e tour. « Vladimir Poutine a sa lecture du monde. Il pense que la Syrie est une question de voisinage fondamental pour lui. Que peut-on faire? Réussir à travailler ensemble sur la Syrie pour lutter contre le terrorisme et déboucher sur une vraie sortie de crise. Je pense que c’est faisable. » Pourquoi pas, personne de raisonnable ne peut être contre cet état d'esprit.

Toutefois, Emmanuel Macron et ses conseillers à l'Elysée comme au Quai d'Orsay doivent comprendre trois points fondamentaux sur la Syrie, s'ils ne veulent pas pédaler dans le bourghoul de l'Orient compliqué.

. Primo, l'islamisation, la militarisation et la généralisation du conflit syrien furent une triple erreur fatale de la part des Syriens. J'étais parmi les opposants à Bachar el-Assad, l'un des premiers à les dénoncer, quand personne n'osait encore émettre la moindre critique à l'égard des rebelles syriennes et quand Macron était plus préoccupé par sa carrière que par la politique de la France au Moyen-Orient. Il faut le rappeler, mais cela ne changera rien au cours des événements.

. Secundo, on n'a pas attendu la providence qu'elle nous envoie le sauveur pour tenter de résoudre le problème en Syrie politiquement. On compte à ce jour pas moins de sept tentatives de résolutions au Conseil de sécurité de l'ONU, la plupart initiées par la France, et deux conférences de Genève sur la Syrie. Et où on est-on aujourd'hui? A 460 000 morts et la moitié de la population déplacée. Et pourquoi svp? A cause des vétos systématiques de Vladimir Poutine et de ses homologues chinois. Le président russe n'est peut-être pas « miraculeux », mais il est clairement nuisible.

. Tertio, qu'on le veuille ou pas et que ça plaise ou non, Daech a deux pères adoptifs, George W. Bush et Nouri el-Maliki (respectivement ancien président des Etats-Unis et ancien Premier ministre d'Irak), trois mères nourricières, Bachar el-Assad, Ali Khamenei et Vladimir Poutine (respectivement président de la Syrie, Guide suprême de l'Iran, président de la Russie), et de nombreuses tantes (le Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie). La responsabilité de Vladimir Poutine dans la guerre en Syrie et l'émergence de Daech est immenseSi on avait réussi à faire voter la première résolution de l'ONU sur la Syrie en octobre 2011, le Moyen-Orient et le monde entier ne seraient vraiment pas là aujourd'hui. L'Etat islamique d'Irak serait resté en Irak, Assad aurait lâché du leste, l'Etat islamique en Irak et au Levant ne serait pas né, l'international jihadisme ne se serait pas constitué, les attaques de Paris n'auraient pas eu lieu, l'Europe n'aurait pas des milliers de terroristes en formation en Syrie et la coalition internationale ne serait pas obligé d'effectuer 22 666 frappes en Irak et en Syrie pour tenter d'anéantir cette organisation terroriste.
*

Parlons peu, parlons bien. Personne ne demande le sabotage de l'Etat syrien. Mais laisser entendre, comme l'a fait le président français, que c'est « Assad ou le chaos », voire « le régime ou les islamistes », c'est adopté le leitmotive et la propagande du tyran de Damas depuis plus de six ans. Non, il faut établir une autre équation. C'est plutôt ni Assad, ni le chaos, ni le régime, ni les islamistes.

Qui a la prétention de s'intéresser au dossier syrien doit bien comprendre, tout ce qui peut renforcer Bachar el-Assad, exacerbera les sentiments d'injustice dans les populations arabo-islamo-sunnites, nourrira l'extrémisme islamiste de par le monde aussi bien en Orient qu'en Occident, et finira en conséquence, par enraciner l'idéologie de Daech et consorts dans certains esprits musulmans en rupture sociale. Déjà que les cœurs sont pleins par le traitement de faveur réservé à Israël par la communauté internationale, à chaque fois que l'Etat hébreux est en guerre avec les pays arabes (comme au Liban en 2006 et à Gaza en 2014), et par la mollesse chronique des pays occidentaux pour mettre fin à l'interminable occupation de la Palestine, en dépit de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité et du droit international.

Personnellement, ce que que je reproche à Emmanuel Macron, ce n'est certainement pas ces phrases maladroites, mais de ne pas dire clairement, comme il l'a laissé entendre dans le passé, que la Syrie de demain doit être débarrassée à la fois de Daech et d'Assad. Pas besoin de préciser quand, mais il faut le préciser quand même. Il y va de l'intérêt de la France comme de ceux de la Syrie, du Moyen-Orient et de l'Europe. Ceci ne doit évidemment pas aboutir à la faillite de l'Etat syrien, comme l'a bien souligné le président français, ce qui oblige les Syriens à s'unir et à désislamiser leur révolution, pour présenter un « successeur légitime » à Bachar el-Assad capable d'avoir la confiance du monde entier. Emmanuel Macron a eu raison de parler de ce point, que ça plaise ou non à certains Orientaux passifs, qui attendent à ce que les autres viennent régler leurs problèmes à leur place. Comment y parvenir ? C'est là où ça se complique. Une chose est sûre et certaine, c'est Vladimir Poutine qui détient les clés du dossier syrien aujourd'hui. Et depuis le premier jour d'ailleurs.

jeudi 25 mai 2017

En concluant des contrats pour 380 milliards de dollars, l'Arabie saoudite et les Etats-Unis poussent l'Europe sur la route de Téhéran (Art.437)


« Les Saoudiens ne sont rien que des esbroufeurs, des tyrans et des lâches. Ils ont l'argent, mais pas le courage ». Eh oui, c'est l'un des 34 931 tweets de @realDonaldTrump, publié à l'occasion du 13e anniversaire du 11-Septembre. Ce qui se passe actuellement sur le plan géopolitique entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite relève tellement du surréalisme que je peux m'autoriser à introduire cet article par une réplique du film Chat noir Chat blanc, une superbe farce du réalisateur franco-serbe, Emir Kusturica« Comme disent les Bulgares, si tu n'arrives pas à résoudre un problème avec du fric, tu le résoudras avec beaucoup de fric ». Alors, allons-y pour douze réflexions.


 1  POURQUOI LA PREMIÈRE TOURNÉE DE DONALD TRUMP L'A CONDUIT EN ARABIE SAOUDITE ET EN ISRAEL?

Le président américain a réservé sa première tournée internationale à l'Arabie saoudite et à Israël, et non à la France ou à l'Allemagne. Il faut dire que dans ces contrées du Moyen-Orient, Donald Trump était sûr que des manifestants n'allaient pas lui servir un menu politique indigeste à sa descente d'avion : une salade de tomates en entrée, des oeufs comme plat de résistance et de la crème pour le dessert. Il ne risquait rien, ni de la part des populations ni de la part des autorités, du fait du grand soulagement éprouvé dans ces deux pays de voir Barack Obama partir et Donald Trump arriver. Le président américain était d'autant plus motivé de venir en Arabie saoudite et en Israël qu'il existe deux raisons particulières qui l'ont poussé dans ce sens. D'une part, parce qu'il se trouve empêtrer dans un scandale politique sans précédent aux Etats-Unis, à propos de son entrave à l'enquête du FBI sur ses relations avec la Russie avant son élection (au point qu'on commence à parler sérieusement des moyens de déclencher une procédure de destitution à son encontre). D'autre part, parce qu'il possède un vrai business dans ces pays, qui l'a d'ailleurs poussé à exclure les ressortissants saoudiens du « Muslim Ban », alors que 15 des 19 terroristes du 11-Septembre étaient de nationalité saoudienne.

 2  LES PRO-SAOUDIENS JUBILENT, LES PRO-IRANIENS FULMINENT ET ENTRE LES DEUX, UN NO MAN'S LAND

Je l'ai déjà exprimé dans un article récent, au match aller, à la suite de la réception en grande pompe du vice-prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane Al Saoud, ministre de la Défense et fils du roi Salmane, par le président américain à Washington le 14 mars. « Pendant que des Occidentaux se battent contre Trump, le Muslim Ban et le Mexican Wall, l'Arabie saoudite loue le président américain, défend son décret et approuve son mur ». Certes, le coeur a ses raisons que la raison ne connait point. Mais dans un contexte géopolitique, cet adage de Pascal est valable pour les Etats, pas pour les individus, qu'ils soient politiciens, activistes, journalistes ou intellectuels. Voilà pourquoi en Occident, surtout aux Etats-Unis, alors que certains ont hissé Trump au plus haut sommet de l'Etat, d'autres continuent à se battre tous les jours, pour le faire tomber. En Orient, notamment au Liban, depuis samedi, les pro-Saoudiens, anti-Iraniens forcément, jubilent. A l'opposé, les pro-Iraniens, anti-Saoudiens forcément, fulminent. Et entre les deux, c'est un no man's land. Et pourtant, c'est là où beaucoup de gens comme moi s'y trouvent actuellement.

 3  LES RELATIONS ENTRE LES AMÉRICAINS ET LES SAOUDIENS SOUS BARACK OBAMA

La relation entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite est passée par de grandes difficultés sous le mandat de Barack Obama. Ce point explique en partie les démonstrations politiques de ce weekend. Entre Obama et Salmane, il y avait une grande incompréhension. Il faut dire que l'écrasante majorité des dirigeants orientaux sans exception ou presque -des pays du Golfe, aux pays d'entre les deux fleuves et au pays du Cèdre- qui ont une fâcheuse tendance à pratiquer la politique de l'autruche, à refuser de regarder la réalité en face, à fuir leurs responsabilités et à attendre qu'on fasse les choses à leur place, n'ont pas beaucoup apprécié l'extraordinaire lucidité de l'ancien président américain entre 2009 et 2017.

Les critiques acerbes à l'égard d'Obama, sont non seulement injustes mais ils reflètent aussi une certaine ingratitude et une grande méconnaissance des enjeux et des risques dans notre région. Nous devons à Barack Obama trois choses fondamentales au Moyen-Orient.

. Primo, d'avoir débarrassé la région des armes de destruction massive chimiques syriennes. C'est la menace de frappes aériennes en août 2013, après le massacre de Ghouta (près de 1500 morts), qui a forcé le tyran de Damas à se débarrasser de son arsenal chimique et à adhérer à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). Si on avait attaqué Assad à l'époque, cet arsenal serait aujourd'hui, disséminé en Syrie, en Irak et au Liban, entre les mains des groupes extrémistes sunnites et chiites, Daech, al-Nosra, al-Qaeda, Hezbollah, etc.

. Secundo, d'avoir mis fin au programme de production d'armes de destruction massive nucléaires iraniennes. Tout autre plan en dehors de l'accord négocié et conclu entre la communauté internationale et l'Iran, des sanctions renforcées ou une intervention militaire, aurait couté beaucoup plus cher, ne serait pas parvenu à neutraliser toutes les installations nucléaires iraniennes dispersées et enfouies, n'aurait pas permis d'envisager des contrôles réguliers des activités iraniennes et surtout n'aurait pas poussé les Iraniens à renoncer au nucléaire militaire au profit du nucléaire civil.

. Tertio, d'avoir à la fois freiné l'expansion de l'Etat islamique et engagé les forces américaines massivement dans le but de son anéantissement. Rappelons dans ce sillage que la généalogie du groupe terroriste : si Daech a deux pères adoptifs -George W. Bush et Nouri elMaliki- et trois mères nourricières -Bachar elAssad, Ali Khamenei et Vladimir Poutine- le groupe terroriste a eu des tantes et des oncles bienveillants via le Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie. De tous ces acteurs étrangers, seul Obama a assumé pleinement le rôle néfaste joué par son pays dans l'épanouissement de l'Etat islamique. Pour les autres, soit ils continuent à assurer ce rôle, soit ils continuent à renier de l'avoir jouer un jour.

 4  LES ERREURS DES SYRIENS ET DES PAYS DU GOLFE EN SYRIE

Avant d'accuser Barack Obama de tous les maux, et de ne plus tarir d'éloges sur Donald Trump, présenté comme « un véritable ami des musulmans, qui servira le monde islamique d'une manière inimaginable » (ben Salmane à Washington), tous les acteurs de la scène moyen-orientale devraient se remettre en question. A commencer justement par les pays du Golfe. Leur passivité face à la montée du radicalisme islamique et leurs actions néfastes face aux groupes jihadistes, en Syrie comme en Irak, ont contribué à envenimer la situation. Daech demeure un problème arabe, mais les pays du Golfe ne veulent rien en savoir, aujourd'hui comme hier. Mettre toute la faute sur l'Iran, c'est plus simpliste et bien plus commode. Les Syriens eux aussi, ont commis une triple erreur, fatale, qui leur a couté très chers : d'islamiser leur révolution, de militariser leur révolte et de généraliser leur conflit à tout le territoire syrien. Ils ont été encouragés dans ce sens par les pays du Golfe et la Turquie, obsédés d'en finir avec le régime alaouite de Bachar el-Assad. Pour rien arranger à leur malheur, les Syriens sont restés si divisés et n'ont jamais réussi à s'unir, afin de convaincre le monde qu'ils avaient la force, l'organisation et la capacité nécessaires pour remplacer le régime syrien.

 5  QUAND LE « TONNERRE DU NORD » FAIT PSCHITT

Les manoeuvres militaires qui se sont déroulées en Arabie saoudite
entre le 28 fév. et le 10 mars 2016, ont été présentées comme
le prélude d'une intervention terrestre en Syrie
"Tonnerre du Nord" - Captures d'écran Alaraby TV Network

Il faut rappeler dans ce sillage que l'Arabie saoudite dépense depuis toujours des sommes phénoménales dans le domaine militaire. Son budget annuel se situe entre 57 et 82 milliards de dollars (pour 2016 et 2015). C'est trois à quatre fois celui de la Turquie ou d'Israël (près de 19 Mds $) et six à huit fois celui de l'Iran (près de 10 Mds $). A un moment on a cru que les Saoudiens allaient utiliser cet arsenal pour s'impliquer davantage en Syrie et faire eux-mêmes ce qu'ils souhaitaient faire faire aux Américains. C'était les fameuses manœuvres militaires « Tonnerre du Nord »Il y a un peu plus d'un an, 150 000 hommes venant de vingt pays arabo-islamiques, dont plusieurs pays du Golfe, du Machreq et du Maghreb, se sont livrés à un exercice militaire exceptionnel en Arabie saoudite, destiné à « former les troupes engagées à la lutte contre les forces illégales et les groupes terroristes, sur fond de menaces croissantes et d'instabilité politique dans la région ». Ces manoeuvres militaires furent présentées comme un prélude d'une intervention terrestre imminente en Syrie. Tous les espoirs étaient permis. Mais les saisons sont passées et l'offensive terrestre turco-saoudienne sur Raqqa et sur Damas, tant espérée, a fait finalement pschitt. Alep est tombée et Assad est en passe de reprendre la main sur la Syrie vitale. Finalement, ce sont les forces irakiennes chiites qui ont repris Mossoul et les forces syriennes sunnites kurdes qui foncent sur RaqqaLes Saoudiens eux, se contentent essentiellement de signer des contrats de centaines de milliards de dollars, notamment avec la nouvelle administration américaine, et d'acheter des armes de plus en plus sophistiqués à Trump & Co. Soit, mais c'est pourquoi faire ?

 6  LES PAYS ARABES FONT DE LA FIGURATION DANS LA LUTTE CONTRE DAECH EN IRAK ET EN SYRIE

Il est donc clair que dans ce contexte complexe, surtout avec le recul dont nous disposons aujourd'hui, l'ancienne administration américaine, élue et réélue sur une promesse de désengagement et de retrait du bourbier irakien, ne pouvait absolument pas se précipiter dans le bourbier syrien, encore moins moins avec des hommes aux sols, pendant que les Syriens enchainent les erreurs et les Arabes suivent les opérations à la télé.

Source : Airwars.org
Certes, ces derniers font partie de la coalition internationale qui mènent des frappes sur Daech depuis bientôt trois ans. Le roi Salmane vient encore de l'affirmer ce weekend. « Nous sommes unis pour lutter contre les forces du mal et de l'extrémisme ». Il s'est dit déterminé à « éliminer le groupe Etat islamique et toutes les organisations terroristes, quelle que soit leur religion, leur confession ou leur idéologie ». Soit. Mais les chiffres du terrain ne sont pas du tout à l'honneur de l'Arabie saoudite et des pays du Golfe. En Irak, plus de 2/3 des 12 667 frappes (au 14 mai 2017) ont été assurées par les Américains et 1/3 par les Alliés, sauf que dans les rangs de ces derniers on a beau cherché, on ne retrouve que des pays occidentaux (par ordre décroissant de leur participation: Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Australie, Belgique, Danemark, Canada), pas de pays arabes. On pourrait croire que ces derniers se concentrent sur la Syrie, sauf que 95,5% des 8 770 frappes menées dans ce pays, ont été assurées uniquement par les Américains, les Alliés n'ont pris en charge que 4,5% des frappes (soit 395 en tout et pour tout, à partager entre Canada, Australie, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Emirats, Jordanie, Bahrein et Turquie).

Alors qu'on sait d'une part que les régimes arabes sont plus menacés par l'idéologie islamiste que le reste du monde, et d'autre part, que seuls des forces sunnites pourront éteindre le feu islamiste sous les braises de Daech, on s'aperçoit que la participation des pays arabes à la lutte militaire contre Daech s'apparente à un service minimum pour ne pas dire à de la figuration.

 7  L'INQUIÉTANT « CROISSANT CHIITE » DE LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D'IRAN

"L'Iran a poursuivi ses activités terroristes
en 2015, comprenant un soutien
au Hezbollah, aux groupes terroristes
palestiniens à Gaza et à divers groupes
en Irak et à travers le Moyen-Orient".

Extrait des Country Reports on Terrorism,
remis par le Secrétaire d'Etat américain
au Congrès et publiés le 2 juin 2016
Ce n'est qu'un secret de Polichinelle, Trump et Salmane se retrouvent pleinement sur l'Iran. Et si les Saoudiens ont déroulé le tapis rouge pour le président américain, c'est parce qu'il a accepté de prendre en compte les préoccupations de l'Arabie saoudite et des pays du Golfe, pays sunnites, concernant l'expansionnisme du « croissant chiite » de la République islamique d'Iran. L'accord sur le programme nucléaire iranien a conduit à la levée des sanctions contre l'Iran, sans aucune contrepartie concernant l'ingérence des Perses dans les affaires des Arabes. Du coup l'Iran n'a pas modifié d'un iota ses plans et ses agissements au Moyen-Orient. Pire encore, le pays dispose d'une manne financière considérable pour les amplifier.

La "Vénus capitoline"
Musées du Capitole à Rome
Photos: David Jones (G) et Alik Sumin (D)
Il faut savoir que Hassan Rohani, celui qui nous semble comme un gentilhomme avec son sourire de grand-père, est pourtant un religieux pudibond qui n'a pas hésité à imposer la burqa à la Vénus Capitoline lors de sa visite à Rome en janvier 2016 (pour 17 milliards d'euros les Italiens ont dit Amen), et à interdire aux convives non-musulmans de boire du vin à table lors de sa visite à Paris (François Hollande n'a pas cédé et le déjeuner fut annulé), mais aussi à augmenter les dépenses militaires sous son mandat, à développer un programme ambitieux de missiles balistiques et de drones armés, et à perfectionner les cyberattaques. Certes, il n'est pas seul aux commandes, mais il est à la tête du pays et de ce fait, il est coresponsable de la politique étrangère nuisible de l'Iran au Moyen-Orient -en Irak, en Syrie, au Liban, en Palestine, au Yémen, et au Bahrein- et de la volonté d'exporter la Révolution islamique chiite dans les pays de la région.

Extrait d'un rapport sur "l'assistance iranienne
aux groupes armés au Moyen-Orient"
, établi par
le Congressional Research Service (31 juil. 2015)
Pour le roi Salmane« le régime iranien est le fer de lance du terrorisme depuis l'avènement de la révolution de Khomeini... il soutient les groupes et les mouvements terroristes comme le Hezbollah, les Houthis, ainsi que Daech, al-Qaïda et d'autres ». Et pour 380 milliards de dollars, Donald Trump est prêt à se mettre au diapason de sa majesté : « L'Iran a nourri les flammes du conflit religieux et du terrorisme... En attendant que le régime iranien montre sa volonté d'être un partenaire dans la paix, toutes les nations dotées d'un sens des responsabilités doivent travailler ensemble pour l'isoler ». Il n'avait nullement besoin d'en faire trop, l'Iran est considéré depuis longtemps par les Etats-Unis, comme un Etat-sponsor du terrorisme au Moyen-Orient. 

 8  DONALD TRUMP A UNE NOUVELLE VISION DE L'ISLAM

Un des grands bénéfices non-matériels de la visite du président américain en Arabie saoudite, réside sans doute dans sa nouvelle vision de l'islam. Fini avec « l'islam nous hait ». Près de 380 milliards de dollars plus tard, Donald Trump pense que la lutte contre le terrorisme « ce n'est pas une bataille entre différentes croyances, sectes ou civilisations... c’est une bataille entre des criminels barbares qui veulent détruire la vie humaine et des gens biens de toutes les confessions qui cherchent à la protéger... c’est une bataille entre le bien et le mal ». Dans ce but, il s'est joint au roi saoudien et au président égyptien, pour inaugurer le Centre mondial pour la lutte contre l'idéologie extrémiste. Excellente initiative, sans l'ombre d'un doute. Certes, le nouveau positionnement de Donald Trump lui fera perdre ses soutiens islamophobes aux Etats-Unis et dans le monde. Mais il peut espérer compenser cette perte grâce aux juteux contrats qu'il rapporte.

 9  A-T-ON EU RAISON DE LEVER LES SANCTIONS CONTRE L'IRAN?

Si la communauté internationale avait décidé d'associer la levée des sanctions à un ensemble de conditions liées uniquement au programme nucléaire -qui devait conduire l'Iran à abandonner toute visée militaire dans son programme nucléaire, accepter des contrôles des installations et limiter le programme civil- c'est justement pour avoir des chances sérieuses de résoudre une fois pour toutes un dossier nucléaire qui traine depuis plus d'une douzaine d'années. Mission accomplie. Par ailleurs, on savait que la levée d'une partie des sanctions était comme une bouffée d'oxygène pour ce pays asphyxié par son isolement. Certes, le régime conservateur des mollahs, dirigé par le Guide suprême Ali Khamenei, pouvait en profiter. Mais, ils n'étaient pas les seuls. Ce sont surtout les réformateurs, représentés par Hassan Rohani, qui pouvaient tirer le meilleur profit de la situation, en prouvant à une partie de la population qui aspire à des jours meilleurs, qu'un accord avec la communauté internationale était dans l'intérêt de l'Iran. Cette partie du plan n'est qu'au début. Et le début est très prometteur. Hassan Rohani a été réélu vendredi dernier. Avec une participation importante, il a récolté 57% des suffrages exprimés. Certes, sur la scène régionale, l'Iran continue à s'ingérer dans les affaires politiques de l'Irak, de la Syrie, du Liban, du Yémen et du Bahrein. Mais c'est justement parce que ce domaine dépend surtout des conservateurs. A l'intérieur de l'Iran, les choses bougent. Les municipalités de nombreuses grandes villes iraniennes, dont Téhéran, Ispahan et Shiraz, viennent de basculer entre les mains des réformateurs et des modérés par exemple.

 10  QUI A INTERÊT AUJOURD'HUI À SABOTER L'ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE IRANIEN ET À BRAQUER L'IRAN?

A ce propos, il est quand même curieux de constater qu'au moment même où le peuple iranien renouvelle sa confiance dans la ligne politique réformatrice de Hassan Rohani, où l'intéressé déclare que « la nation iranienne a choisi la voie de l'interaction avec le monde, loin de la violence et de l'extrémisme »Trump et Salmane ont clairement décidé « d'isoler » l'Iran. Alors pourquoi autant, pourquoi maintenant et pourquoi faire?

Certes, les 380 milliards $ y sont pour beaucoup. Mais le bouffon de la Maison Blanche aurait fait ce qu'on attendait de lui pour beaucoup moins que ça. Il aurait même fait la danse du sabre à Téhéran, si les mollahs avaient remporté les enchères. En réalité, Donald Trump joue à « l'idiot utile » pour trois entités ennemis qui ont tous les trois intérêt aujourd'hui à saboter l'accord sur le nucléaire iranien et à braquer l'Iran : le roi saoudien Salmane, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le guide suprême de la révolution islamique Ali Khameneï.

L'obsession du président américain n'est absolument pas d'ordre géopolitique, elle est plutôt d'ordre politico-économique. Trump espère que les centaines de milliards de dollars rapportés d'Arabie saoudite, augmenteront sa côte de popularité aux Etats-Unis, écarteront pour un moment l'épée de Damoclès de la destitution plantée au-dessus de sa tête et étoufferont le scandale de sa collusion quasi certaine avec la Russie. Dans tous les cas de figure, tout durcissement des relations internationales avec l'Iran, comme l'envisage le trio de la nouvelle alliance, se fera au bénéfice du régime des mollahs, en soudant une population nationaliste et fière contre cette menace externe.

 11  A QUOI SERVIRONT LES ARMES ACHETÉES PAR L'ARABIE SAOUDITE? HÉLAS, À RIEN.

Quant aux armements achetés, on ne peut que se demander où et comment peuvent-ils bien servir? A en croire la Maison-Blanche les contrats militaires serviront à « renforcer la capacité du royaume à contribuer aux opérations antiterroristes dans toute la région ». Ah bon! Où ça, en Syrie? Surement pas, là-bas, l'Arabie saoudite fait de la figuration dans la coalition internationale comme on l'a vu précédemment. En Irak? Ça n'a jamais été le cas, depuis trois ans. Au Liban? Pas la peine de tourner le couteau dans la plaie, ils ont même rechigné à livrer 4 misérables milliards de dollars d'armes à l'armée libanaise, qui combat Daech bien plus efficacement que tous les pays du Golfe réuni. Au Yémen? Ah oui, mais bon, il n'était nullement besoin d'acheter autant. On voit bien, que ces armements ne serviront à rien en pratique, à part à augmenter les stocks et remplir les hangars. Cependant, la Maison-Blanche nous apprend que les contrats conclus devront « soutenir la sécurité de l’Arabie saoudite et de la région du Golfe face aux menaces iraniennes ». Et encore, là aussi, on ne peut qu'en douter. En 1990, face aux menaces irakiennes de Saddam Hussein, malgré tout son arsenal, l'Arabie saoudite a dû se placer sous la protection directe des Etats-Unis.

 12  L'ARABIE SAOUDITE S'OFFRE UNE FORMIDABLE OPÉRATION DE COM' ET UN EXTRAORDINAIRE PLAN D'ACTION, MAIS ELLE PREND UN GRAND RISQUE

Parlons peu, parlons bien. Ce qui s'est passé ce weekend en Arabie saoudite est à la fois une formidable opération de com' et un extraordinaire plan d'action. Avec 380 milliards de dollars, les Saoudiens visent un triple objectif.

. Primo, mettre le président de la plus grande puissance économique et militaire au monde dans la poche et le neutraliser sur la question de l'islam. Ils le font le plus tôt possible, quatre mois seulement après le début du mandat, afin de pouvoir profiter de l'investissement le plus longtemps possible, sur les plans militaire, économique et politique. Mission accomplie brillamment comme le prouvent ces images de Donald Trump dansant avec le sabre côte-à-côte avec Salmane, sur une musique traditionnelle saoudien et se chauffant les mains sur boule lumineux qui a fait fantasmer tous les théoriciens du complot et d'ésotérisme.

. Secundo, jeter les bases d'une relation solide, stable et durable entre l'Arabie saoudite et les Etats-Unis. D'une part, Donald Trump ne restera en place dans le meilleur des cas que près de quatre ans. Il y a des chances qu'il soit destitué avant le terme de son mandat. Il peut être être réélu aussi. Dans tous les cas de figures, en 2025, il ne sera plus aux commandes aux Etats-Unis. D'autre part, pour Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, c'est encore pire. Il fêtera ses 82 ans à la fin de l'année. Il est atteint de la maladie d'Alzheimer. Il est le dernier fils d'Ibn Saoud à régner. Dans peu de temps, il ne sera plus en capacité de gouverner. Il devrait passer le pouvoir sous peu au prince héritier, petit-fils d'Ibn Saoud, Mohammed ben Nayef ben Abdelaziz, âgé de 57 ans aujourd'hui. Le roi Salmane est conscient que ce changement générationnel comporte de grands risques pour le royaume, car les petits-fils d'Ibn Saoud pourraient avoir du mal à s'imposer comme les fils, du fait des tiraillements internes au sein de la famille royale et des islamistes du royaume. Les ennemis de l'Arabie saoudite, l'Iran et al-Qaeda, seuls ou ensemble, pourraient profité de cette vulnérabilité pour déstabiliser le pays. Il était donc urgent de préparer cette succession et de garantir au successeur, l'appui inconditionnel de la première puissance au monde, les Etats-Unis, quelque soit le président qui sera en place à ce moment, et de lui transmettre un royaume capable de faire face sur le plan militaire à n'importe quelle éventualité.

Ainsi, les « 380 milliards $ » de contrats militaires et commerciaux, et d'investissements réciproques, s'inscrivent pleinement dans le grand projet saoudien « Vision 2030 », un ambitieux programme de réformes économiques et sociales pour transformer l'économie saoudienne. Il faut savoir que dans les détails et dans l'immédiat, les Saoudiens ne s'engagent en réalité que sur 12,5 milliards de dollars seulement pour l'achat d'armes américaines. Pour le reste, on trouve de tout : des dizaines d'accords fermes, de lettres d'intention, de protocoles d'accord non contraignants et beaucoup de souhaits. Voilà pourquoi on peut parler aussi d'une formidable opération de com'.

Les Etats-Unis et l'Arabie saoudite envisagent la construction par plusieurs géants américains, dont Lockheed Martin, Dow Chemical et General Electric, de plusieurs usines militaires et civiles dans le royaume (comprenant même la fabrication d'hélicoptères militaires et de véhicules blindés), la création d'un fonds d'investissement américano-saoudien pour réaliser des grands travaux d'infrastructures, la mise en route d'opérations de recherche de nouveaux gisements pétroliers, etc. On prévoit aussi pour le géant saoudien des hydrocarbures, Aramco, un plan d'investissement aux Etats-Unis de 12 Mds $ dans le raffinage. Tous ces contrats se traduiront naturellement par la création de milliers d'emploi pour les Saoudiens, mais aussi pour les Américains, et un transfert de technologies à l'Arabie saoudite. Il n'y a pas de doute, l'Arabie saoudite est engagée d'une manière visionnaire et réussie dans l'après-pétrole.

. Tertio, isoler l'Iran sur le plan financier sans avoir à tirer une cartouche. Le message des Saoudiens au monde est aujourd'hui on ne peut plus clair. L'Iran disposera peut-être de beaucoup d'argent à l'avenir, mais nous, on en a davantage, à ne plus savoir quoi en faire et tout de suite. Qui veut en profiter, n'a qu'à apprendre la « danse du sabre » et à prendre la direction de RiyadSoit. Mais ce que les Saoudiens n'ont pas prévu, c'est qu'en voulant impressionner le monde à ce point, ils donnent l'impression qu'ils n'ont plus rien à offrir aux autres. Hélas, ils auraient dû se souvenir que trop est l'ennemi du bien.

Quand on pense que l'Union européenne a ouvert ses frontières à des centaines de milliers de réfugiés, qui sont dans l'écrasante majorité des cas de religion musulmane, que les pays du Golfe n'en veulent pas pour ne pas avoir de problèmes, que les Etats-Unis n'en prennent qu'au compte-gouttes, que Donald Trump ne sait plus comment s'y prendre pour appliquer son « Muslim Ban », et qu'à l'arrivée le gardien des deux Saintes Mosquées se précipite dans les bras du locataire de la Maison-Blanche, réservant aux Américains la part du lion et au reste du monde, des miettes et des clopinettes, on se dit qu'il y a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette histoire.

Si l'Arabie saoudite ne corrige pas son tir à l'avenir, en réservant aussi à l'Union européenne et aux autres pays occidentaux des parts de lion, il ne faut pas s'étonner d'entendre davantage que dans le passé, de plus en plus de voix dans les pays concernés, réclamant à cor et à cri de se mettre en marche sur la route de Téhéran. Eh oui, l'argent est le nerf de la guerre. C'est valable pour tout le monde.

mardi 9 mai 2017

L'élection d'Emmanuel Macron président de la République française : une « ode à la joie » pour la France, l'Europe et le monde. Réflexions (Art.433)



 1 
 Il faut être mauvaise langue, mauvais perdant ou de mauvaise foi ou les trois à la fois pour ne pas féliciter Emmanuel Macron. Sacré comme le plus jeune président de la République française de tous les temps, depuis 1792 svp, et le plus jeune dirigeant d'une démocratie au monde, son ascension au plus haut sommet de l'Etat en si peu de temps, moins de cinq ans, est tout simplement magistral. Elle fait beaucoup d'envieux et rend certaines personnes hargneuses, un peu trop peut-être. Comme l'a souvent dit François Mitterrand, il faut laisser du temps au temps et tous les grincheux finiront par revenir à la raison. 

La chance inouïe dont il a joui dans sa vie n'enlève rien à son mérite incontestable pour un parcours exceptionnel qui l'a conduit à ce score honorable de 66,1% des suffrages exprimés. Qu'importe le contexte, chapeau! Comme dans une Coupe du monde de football, il n'y a qu'un champion. Aujourd'hui, c'est lui. Qui n'est pas content, n'a qu'à se mettre à l'entrainement. Rendez-vous dans cinq ans.

 2  Indépendamment des détails de son programme politique, il est très tôt de spéculer sur ce point, il faut reconnaître que le nouveau président de la République est un homme brillant. Il l'a très bien démontré lors de son débat mémorable face à Marine Le Pen. Que Collard & Co soient obligés d'imaginer un petit récepteur dans l'oreille de Macron et tout un team au sous-sol du QG du 15e pour lui souffler ce qu'il avait à dire, afin d'expliquer la performance du candidat d'En Marche, résume bien le désespoir des uns et le déni de la réalité des autres face au phénomène Macron. A écouter François Baroin, qui se voyait déjà Premier ministre de François Fillon, et Alexis Corbière, qui se voyait secrétaire général de l'Elysée sous Jean-Luc Mélenchon, commenter les résultats du 2e tour, on se dit que tant que les opposants à Macron n'auront pas compris et pas assimilé la révolution en marche, ils resteront sur le quai. Qu'importe les circonstances de l'élection 2017, une chose est indiscutable aujourd'hui, il y aura un avant et un après le 7 mai 2017

Emmanuel Macron a créé un dynamisme qui oblige tous les protagonistes de l'échiquier français, de Baroin à Mélenchon, et même européen, à mettre leur logiciel politique rayé à jour ou passer pour des ringards de la politique et de l'histoire. Au passage, Baroin fait de la politique depuis 1989 et Mélenchon depuis 1976. Même la fille Le Pen est bien ancrée dans le paysage politique depuis 1993, comme Hamon d'ailleurs. Emmanuel Macron n'a été nommé adjoint à l'Elysée qu'en 2012 et ministre de l'Economie qu'en 2014. Les partis traditionnels n'ont pas le choix. Le nouveau président les met en garde, « le renouvellement de notre vie publique s'imposera à tous » (QG, 7 mai).

 3  Il faut tout de même reconnaître qu'Emmanuel Macron partage sa victoire avec les abstentionnistes du 1er tour qui ont voté pour lui afin de barrer la route au Front national, mais aussi avec le parti Les Républicains et le Parti socialiste, qui ont appelé sans aucune réserve et à la quasi unanimité à voter pour lui, et ceux de la France insoumise qui n'ont pas suivi à la lettre les consignes de leur chef. Il en est conscient et reconnaissant, comme il l'a fait savoir dans ses nombreux appels au rassemblement et à l'unité nationale dimanche soir.

 4  Marine Le Pen ne récolte que les fruits pourris de ce que son parti sème depuis 45 ans. Certes, le populisme et l'extrémisme, séduisent une frange de la population, mais pas la majorité de la nation. Père-fille-nièce, aucun des Le Pen, n'est prêt et digne de présider la République française. Comme dans une Coupe du monde de football, la 2e place n'a aucune valeur, seul le nom du grand vainqueur restera dans les annales et marquera l'histoire. 

Ils ont beau se persuader qu'ils sont "la première force d'opposition", avec 3 parlementaires en tout et pour tout sur 925 députés et sénateurs actuellement, ils ont perdu. Elle l'a mérité haut la main. Avec un score passable de 33,9% des suffrages exprimés, dont une partie est motivée par la vengeance de Macron, et une campagne présidentielle agressive et médiocre, dont on ne retiendra que son débat raté face à Macron, Le Pen aura plus du mal à s'imposer au sein de son parti à l'avenir. 

De nombreux signes ne trompent plus personne l'offensive de Marine Le Pen à peine les premiers résultats étaient connus ("d'engager une transformation profonde de notre mouvement afin de constituer une nouvelle force politique"), les appels d'une frange de la base contre un programme jugé trop à gauche et la stratégie de dédiabolisation suivie depuis quelques années (double échec), le changement du nom du parti annoncé par Florian Philippot (le FN "n'aura plus le même nom"), aussitôt recadré par Jean-Marie Le Pen ("il doit se rappeler qu'il n'est qu'un hôte dans cette maison"), la multiplication des incidents avec les journalistes ces derniers jours, les longs incisifs de Marion-Maréchal Le Pen (qui a réclamé une "réflexion" et des "leçons à tirer", avant d'annoncer un retrait temporaire de la scène politique) et surtout les nombreuses casseroles du Front national. 

Seule l'élection de Marine Le Pen comme présidente de la République pouvait la mettre à l'abri des poursuites judiciaires. C'est raté. Elle est actuellement soupçonnée "d'escroquerie en bande organisée". Elle ne peut plus bouder les juges en invoquant la "trêve judiciaire" pendant la campagne présidentielle. La levée de son immunité parlementaire européenne commencera le 28 mai. L'horizon politique s'assombrit pour Marine Le Pen.

 5  Si tout le monde s'était abstenu ou avait voté blanc et nul, Marine Le Pen avait des chances non négligeables d'être élue comme je l'ai démontré avec des chiffres à l'appui dans un article récent. En n'appelant pas clairement ses partisans à voter Macron, comme Fillon et Hamon, et en laissant supposer qu'il voterait blanc, Jean-Luc Mélenchon s'est donc mis du mauvais côté de l'histoire. Idem pour ceux et celles des fillonistes, une bonne partie, et des hamonistes, une minorité, qui se sont abstenus ou ont voté blanc et nul. Heureusement, qu'une grande partie des partisans de ces leaders ont compris l'enjeu, ont fait la part des choses et n'ont pas suivi le mauvais exemple de Mélenchon à la lettre. Il ne faudra jamais oublier dans quel état d'esprit nous aurions pu être aujourd'hui, si la candidate d'extrême droite avait réussi son pari. 

Par conséquent, il faut oser le rappeler au lendemain de cette épreuve républicaine majeure, qu'avoir compté sur les autres pour barrer la route au Front national, était le moins qu'on puisse dire inconsistant, inconscient et irresponsable.

 6  Et de l'irresponsabilité, parlons-en. Je croyais le cas de Mélenchon était réglé, j'en avais parlé longuement dans mes articles précédents, affaire classée. Mais figurez-vous que non. On a failli tous passer à côté et tomber dans le stratagème du chef de la France insoumise, qui essaie aujourd'hui de s'en tirer comme si de rien n'était. On disait, « mais oui il a ses raisons, pour ne pas donner comme tout le monde une consigne de vote claire en faveur du candidat d'En Marche ». Pas plus que Fillon en fait, et pourtant ce dernier dont la victoire était certaine pendant deux mois, n'a pas hésité une seconde pour appeler à voter Macron. C'est la déclaration de Mélenchon après la victoire écrasante de Macron, qui m'a mis la puce à l'oreille. 

Disons franco, les dix prétendants au trône de l'Elysée souhaitaient non seulement passer le 1er tour, mais ils espéraient aussi, sans jamais oser le dire, avoir Marine Le Pen en face. C'était le sésame pour gagner le 2e tour sans grande difficulté. D'ailleurs en privé, beaucoup de partisans de toutes les couleurs politiques l'avouaient. 

Toutefois, Jean-Luc Mélenchon, à la différence des autres candidats, voulait vraiment que la candidate du Front national gagne l'élection présidentielle. Regardez sa tête dimanche soir, on voit bien qu'il aurait souhaité un FN à 41%, ou le rêve, à 49%, et pourquoi pas d'un 51%. La rhétorique était toute préparée pour la suite : le Parti socialiste et le parti Les Républicains ont échoué lamentablement à combattre le FN, En Marche n'est qu'un rempart en papier contre le FN, seul moi et moi seul, avec mes hologrammes réunis, je peux le faire

La victoire présidentielle de Le Pen aurait eu deux conséquences majeures et particulièrement bénéfiques pour Mélenchon : elle lui aurait permis de gagner les élections législatives facilement et de mettre fin à la Ve République, un point central de son programme. Or, aujourd'hui, avec le score élevé de Macron, ses deux souhaits sont renvoyés aux calendes grecques. Mélenchon croyait s'en sortir grâce à ses passes d'armes avec le FN dans le passé. Désolé, mais c'est une couleuvre qu'on ne peut pas avaler aujourd'hui. Il était impossible de considérer l'arrivée de la candidate du Front national comme un danger pour la République et d'aller voter blanc ou s'abstenir. Il n'y a que des naïfs qui peuvent gober cette mascarade. Qui a voté blanc ou s'est abstenu dimanche, soit n'était pas conscient du risque encouru, soit n'était pas dérangé par la victoire du FN, voire la souhaiter au fond de lui-même.

Les ambiguïtés de Mélenchon cachaient en réalité de petits calculs politiciens. Ses partisans du 1er tour doivent en être conscients. Leur devoir civique leur impose de sanctionner aux législatives, celui qui s'est permis de faire prendre des risques considérables à la République pour des raisons bassement personnelles et électorales.

 7  Arrêtons-nous un peu sur le vote de la communauté française du Liban. On compte 17 674 Français et Franco-Libanais inscrits sur la liste électorale de l'ambassade de France à Beyrouth. 

Au 1er tour, le « vote de la circonscription Liban » ne colle absolument pas avec les profils du « vote de la France entière » et du « vote de la circonscription de l'étranger » (les chiffres seront arrondis). Le taux de participation a eu du mal à franchir la barre des 50% au Liban, comme pour le taux de l'étranger (44%), alors que le taux national était au-dessus des 80%. Il est claire que les Français de l'étranger, qu'ils soient binationaux ou pas, au Liban et ailleurs, s'intéressent moins à cet enjeu hexagonal. Les Français du Liban ont placé Fillon en tête, avec près de 61% des suffrages exprimés (contre 20% pour la France entière et 26% pour l'étranger). Il aurait était élu dès le 1er tour au Liban, le rêve! Fillon était suivi par Macron, qui a convaincu près de 16% des votants au Liban (contre 24% pour la France entière et 40% à l'étranger). Le Pen n'a récolté que près de 12% au Liban (contre 21% pour la France entière et moins de 7% à l'étranger) et Mélenchon moins de 7% au Liban (contre près de 20% pour la France entière et près de 16% à l'étranger). Disons qu'il n'y a rien d'étonnant pour un pays comme le Liban, les binationaux penchent plutôt à droite

Toutefois, le vote du 2e tour est beaucoup plus surprenant. On croyait que Macron, jeune inconnu et social-libéral, était beaucoup moins populaire dans la communauté franco-libanaise que Marine Le Pen. Eh bien, non. Enfin, de la sympathie, pour la candidate du Front national, à la confiance, pour présider la République française, il n'y avait qu'un pas que beaucoup de Franco-Libanais n'ont pas franchi. La participation était de près de 44% au Liban, comme pour l'étranger (46%), mais beaucoup moins que la France entière (75%). Macron arrive largement en tête avec 69% des suffrages exprimés, un score comparable à celui de la France entière (66%), mais inférieur à celui de l'étranger (89%). Le Pen ne convainc que 31% au Liban, un score comparable à celui de la France (34%), qui est beaucoup plus élevé que celui de l'étranger (11%). Ces résultats contrastés s'expliquent par deux facteurs importants. D'une part, par une certaine xénophobie et une islamophobie chronique chez une frange de la communauté franco-libanaise, notamment chrétienne. D'autre part, par l'afflux massif de réfugiés syriens au Liban, qui constituent aujourd'hui un tiers de la population générale du pays du Cèdre, soit près de 2 millions de personnes, et qui posent beaucoup de problèmes socio-économiques, aussi bien dans les régions chrétiennes que dans les régions musulmanes. Il y avait donc une réceptivité accrue à la rhétorique du Front national au sein des binationaux du Liban

Il n'empêche qu'on note une grande maturité politique dans le vote des Français du Liban, à l'instar de celui des Français de la mère patrie. Dans tous les cas, je suis fier et ravi d'avoir contribué à travers mes nombreux articles sur l'élection présidentielle française à éclairer l'opinion des Français installés sur les rives orientales de la Méditerranée.

 8  La bonne nouvelle pour tous, toutes tendances politiques confondues, c'est que la vie politique peut reprendre son cours. L'entre-deux-tours était une période surréaliste malsaine, dominée par l'édification du barrage contre la montée du FN, plus que par la confrontation démocratique des propositions politiques. Aujourd'hui, on peut remettre les compteurs à zéro et s'engager dans la grande bataille des législatives

Le mouvement En Marche présentera des candidats aux élections, issus pour la moitié de la société civile. Emmanuel Macron aura besoin d'une majorité présidentielle au Parlement pour mettre en oeuvre son programme. Les Français ne sont pas dupes au point d'élire en mai un président d'une couleur politique, et de constituer une majorité parlementaire d'une autre couleur politique en juin. Le nouveau président est bien parti afin d'avoir le feu vert pour mettre en route son programme. D'ailleurs, les premiers sondages placent « En Marche », rebaptisé en vue des législatives « La République en marche », en tête des intentions de vote. C'est précisément ce qui rend ses adversaires politiques, comme François Baroin, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, si irritables. 

Toutefois, le risque d'une cohabitation politique n'est pas exclu. Les Républicains, le Parti socialiste et la France insoumise, feront tout pour être des contre-poids à la politique de Macron, voire pour constituer une majorité parlementaire qui stoppera net son projet pour la France.

 9  Au bout de cette journée électorale et à la fin de cette nuit dominicale, l'histoire a pu écrire que la vague populiste qui a frappé les Etats-Unis et le Royaume-Uni, s'est arrêtée sur les côtes françaises

Beaucoup de gens n'ont pas encore bien apprécié l'élection d'Emmanuel Macron à sa juste valeur, au-delà des grands clivages politiques et des petits calculs politiciens. Après les Autrichiens et les Hollandais, les Français disent oui à l'optimisme, à la tolérance, à la modération, à l'ouverture, à l'esprit de conquête et aux valeurs républicaines, la liberté, l'égalité et la fraternité. Dans quelques mois les Allemands feront de même. Ils diront non au pessimisme, à l'intolérance, à l'extrémisme, à l'isolationnisme, à l'esprit de défaite et au populisme, en renouvelant leur confiance à la chancelière Angela Merkel. Le tandem Macron-Merkel, deux proeuropéens convaincus représente une chance historique pour le contient. 

S'il y a une certaine défiance à l'égard de l'Europe, comme l'a bien révélé l'élection présidentielle française, il est clair aujourd'hui que la majorité des 67 millions de Français comme des 510 millions d'Européens, considèrent plus que jamais l'Union européenne, la plus merveilleuse des aventures collectives humaines de l'histoire, première puissance économique au monde et prix Nobel de la paix, comme une civilisation extraordinaire et une contrée où il fait si bon de vivre et où l'on peut bien s'épanouir.

 10  Ce n'est pas par hasard qu'Emmanuel Macron ait choisi de fêter son élection historique dans la cour du palais royal du Louvre. Le nouveau président de la République a voulu rendre un double hommage.


D'une part, un hommage à la France. C'est dans ce cadre grandiose qu'une partie de l'histoire du pays a été écrite. De tous les noms intimement liés au Louvre, on peut citer notamment François Ier (1515-1547), le roi emblématique de la période de Renaissance, Napoléon Ier (1799-1815), l'empereur de la conquête de l'Europe, et François Mitterrand (1981-1995), le président à l'origine de l'audacieuse pyramide et du déménagement du ministère des Finances, faisant du Louvre le plus grand musée d'art du monde (554 498 œuvres dans 210 000 m2) et le plus visité de tous (près de 9 millions de personnes/an).

D'autre part, un hommage à l'Europe. Protégé par le velouté de la nuit et éclairé par les lumières chaudes des réverbères, sur le thème musical de l'Ode à la joie de Beethoven, qui constitue l'hymne officiel de l'Union européenne et du Conseil de l'Europe, Emmanuel Macron s'est mis en marche, pendant 3 minutes et 45 secondes, traversant seul et solennellement une cour Napoléon noire de monde et couverte de drapeaux tricolores, pour rejoindre l'estrade dressée pour la circonstance devant la nouvelle pyramide, pour rencontrer le peuple de France venu à sa rencontre devant l'arc de triomphe du Carrousel et pour prendre le destin de la France en main

La mise en scène n'est pas sans rappeler celle d'un François Mitterrand avançant seul sur la même musique au Panthéon, là où la Patrie témoigne de sa reconnaissance aux Grands hommes. Par ce clin d'oeil, Macron n'a pas voulu montrer un quelconque attachement à la politique miterrandienne (il n'avait que 4 ans à son élection et 18 ans à son départ). Il a surtout souhaité se démarquer des "présidents ordinaires", comme François Hollande et Nicolas Sarkozy, pour se mettre dans les bottes des "présidents extraordinaires", comme François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing. Il sait que si l'habit ne fait pas le moine, il y contribue quand même. 

La gravité affichée sur son visage lors de son premier discours à son QG, à l'annonce des premiers résultats de son élection, conscient du poids de la charge présidentielle qui pèse désormais sur ses épaules, a cédé la place à une grande sérénité au Louvre, celle du grand vainqueur de cette longue bataille, qui sait que la tâche sera immense mais qui est confiant dans l'avenir. La cérémonie s'est terminée par un retour à la France avec La Marseillaise, l'hymne national, et une sympathique photo de famille.

 11  Je termine cet article par quelques extraits marquants des deux discours prononcés par le nouveau président de la République française, Emmanuel Macron, dans un premier temps, devant ses fidèles au QG d'En Marche (38:43-44:50) et dans un deuxième temps, devant les Français au Louvre (2:12:00-2:24:30). J'ai fusionné les textes pour mieux ressortir l'essence et la logique des actes fondateurs du nouveau mandat. Les phrases ne sont pas dans l'ordre chronologique.


« La France l'a emporté (Louvre)... Vous avez choisi de m'accorder votre confiance. Je tiens à vous exprimer ma profonde gratitude. C'est un grand honneur et c'est une grande responsabilité (QG)...

Peuple de France, nous avons des devoirs envers notre pays. Nous sommes les héritiers d'une grande histoire et du grand message humaniste adressé au monde (QG)... Une nouvelle page de notre longue histoire s'ouvre ce soir. Je veux que ce soit celle de l'espoir et de la confiance retrouvée (QG)... Les Français, l'Europe et le monde attendent de nous... qu'à nouveau la France les étonne (Louvre)... 

Je défendrai la France, ses intérêts vitaux, son image, son message (QG)... Je protégerai la République (Louvre)... La tâche qui nous attend est immense. Elle imposera de moraliser la vie publique, de défendre notre vitalité démocratique, de renforcer notre économie, de construire de nouvelles protections, d'assurer la sécurité de tous, de donner une place à chacun, de refonder notre Europe (Louvre)... Je défendrai l'Europe, la communauté de destins que se sont donnés les peuples de notre continent (QG)... Je ne me laisserai arrêter par aucun obstacle. J'agirai avec détermination et dans le respect de chacun (QG)...

Je vous servirai avec humilité et avec force. Je vous servirai au nom de notre devise: liberté, égalité, fraternité. Je vous servirai dans la fidélité de la confiance que vous m'avez donnée. Je vous servirai avec amour (Louvre)... Aimons la France (QG). »