dimanche 13 juillet 2014

Gebran Bassil en finale de la Coupe du monde, pardon, en visite officielle au Brésil : et toujours rien sur les revendications historiques de la diaspora libanaise (Art.238)


Pendant que les supporters libanais d’Allemagne et du Brésil se préparaient gentiment pour la fameuse demi-finale au goût d’une finale, et que touyouss el-foot, les boucs du football, les hooligans made in Lebanon, frottaient leurs têtes et affûtaient leurs cornes contre les murs réels et virtuels pour le match de l’après-match, Gebran Bassil a décidé de s’envoler en début de semaine, comme par hasard, pour une visite officielle au Brésil afin de « rencontrer la diaspora libanaise et renforcer les relations entre le Liban et le Brésil... », blablabla, patati patata, etcétéra. De sources douteuses qui ont toutes les raisons de garder l’anonymat, on a cru comprendre que dans l’avion, le gendre de Michel Aoun aurait appris par ses conseillers qu’en ce moment se déroule la Coupe du monde de football au Brésil. Incroyable comme le hasard fait bien les choses, une Coupe du monde c’est une fois tous les quatre ans et Dieu sait où sera GB en 2018 ! Assistera-t-il à la finale ce dimanche ? « Bien sûr, comment peut-on être au Brésil au même moment et manquer ça ? », a lancé le jeune ministre avant le décollage de son avion. C’est c’là oui !

Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, personne ne peut contester le dynamisme de Gebran Bassil. Toujours est-il que les Libanais en général, notamment ceux de l’étranger, moi en tête, attendent beaucoup plus de Gebran Bassil que de le voir photographier en transit avec Michel Platini, puis 3al waslé avec Christian Karembeu, et se presser de publier ses photos sur Instagram (respectivement 2e et 6e photo de cette « visite officielle » au Brésil !), sans oublier les hashtags de circonstances bien entendu (#Brazil et #CoupeDuMonde). Depuis son arrivée, notre infatigable ministre des Affaires étrangères multiplie les rencontres aussi bien avec les autorités brésiliennes qu’avec la diaspora libanaise. Justement puisqu’on aborde le sujet, cette diaspora attend son ministre, entre autres, sur deux dossiers qui traînent dans les tiroirs de son ministère depuis des lustres : le vote des expatriés libanais dans les ambassades libanaises et l’acquisition de la nationalité libanaise par les descendants de Libanais, deux « revendications chrétiennes » de très longue date. Si j’insiste sur la référence communautaire, c’est justement parce que Gebran Bassil, ainsi son beau-père, Michel Aoun, se présentent comme de grands défenseurs des « droits des chrétiens », 7o2ou2 el masi7iyéet ils possèdent le plus important bloc parlementaire chrétien depuis l’Indépendance. Alors, voyons ce qu’il en est.

Dans ce but, je vous propose d’analyser d’abord la campagne publicitaire intitulée « Elkheir la2edam » mise en place dans le cadre de l’initiative Live Lebanon et annoncée par Gebran Bassil sur les réseaux sociaux au mois de juin dernier, il y a donc à peine trois semaines. Cette campagne a été concoctée par l’UNDP (United Nations Development Programme), en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères et des Émigrés et en partenariat avec la chaîne Al-Jadeed. Le but est, d’après le ministre himself, de « sensibiliser l’opinion publique sur le rôle important que les Libanais au Liban et à l'étranger peuvent jouer dans le développement de leur pays ». Tach cha3er badano la bakhos wlo, lui qui ne fait que ça depuis des années. Le concept est de décliner l’idée suivante sur treize affiches : la photo d’une personnalité libanaise et un décompte de l’immigration libanaise pour un pays ou une région du globe. Il existe même une version vidéo. Tout aurait pu se passer dans le meilleur des mondes, mais hélas, cette campagne est ratée.

Zappons sur le fait qu’elle a été invisible (la preuve par Google), qu’aucune des personnalités libanaises choisies ne vit à l’étranger, que le sex ratio est de 8/5, qu’on a pris des journalistes colorés politiquement et que les affiches ne soient pas signées. Le principal problème de cette campagne réside dans le texte qui accompagne les portraits. Il est à la fois mensonger et choquant. Tenez, on apprend dans cette campagne par exemple qu’il y a « 7 000 000 de Libanais au Brésil ». Désolé, mais il s’agit d’une allégation mensongère car elle confond, et ce n’est pas du tout nouveau -la confusion date de l’époque du départ d’Elissa, la princesse phénicienne, de Tyr à Carthage- la notion de « libanais », un terme qui désigne les citoyens qui possèdent la nationalité libanaise, avec celle « d’origine libanaise », une locution qui désigne des citoyens étrangers qui ne détiennent pas la nationalité libanaise mais qui ont des ascendants qui la détenaient. Nuance et de taille. Non monsieur le Ministre, il n’y a pas « 7 000 000 de Libanais au Brésil » comme le prétend cette campagne publicitaire à laquelle vous avez collaboré, et c’est inexact de répéter sans cesse que « le nombre de Libanais au Brésil est le double de celui au Liban » comme vous l’avez dit avant votre départ du Liban, à votre arrivée en Amérique latine et dans un tweet du 9 juillet. Ce chiffre et votre allégation englobent les Libanais vivant au Brésil, les Libano-Brésiliens, et les Brésiliens dont les ancêtres sont Libanais mais qui ne sont pas eux-mêmes Libanais. Si une telle confusion est tolérée au niveau populaire, elle n’a pas du tout sa place dans les hautes sphères de l’État libanais, des médias libanais et de l’ONU. La précision et la rigueur sont essentiels aussi bien en politique qu’au football, comme vous le verrez cet après-midi au stade Maracanã à Rio de Janeiro avec la performance de la Deutsche Fußballnationalmannschaft.

Le pire, c’est la suite. Toutes les affiches de cette campagne reprennent le même leitmotiv : il y a tant de Libanais dans ce pays, « woul kheir la2eddém ». Wlak aya kheir ? Non mais, que faut-il comprendre par « Et ce n’est pas fini » ou « Le meilleur est à venir » ? Plus d’émigration par exemple ? Mais bordel, quel est donc ce message vasouillard inconsistant de cette campagne publicitaire bâclée avec un texte inapproprié utilisé dans un contexte aussi grave que l’hémorragie migratoire qui affecte gravement le Liban depuis plus de 150 ans ? Et si c’est de l’ironie, mais bordel depuis quand un ministère d’État sur cette planète communique avec sarcasme ? Consternant.

Passons maintenant au plat de résistance. Le ministre des Affaires étrangères et les responsables de l’UNDP et de New TV devraient savoir que le nombre de Libanais qui résident à l’étranger ne dépasserait pas en réalité le tiers de ceux qui vivent au Liban. Il se situe entre 1 250 000 à 1 500 000 personnes, moins de 10 % du chiffre mythique mis en circulation par de nombreux compatriotes dont le ministre des Affaires étrangères et des Émigrés lui-même. Désolé d’avoir à contredire Gebran Bassil encore une fois, mais c’est archifaux d’affirmer comme il l’a fait deux jours avant son départ pour le Brésil, « qu’il y a plus de 15 millions de ressortissants libanais résidant à l'étranger ». Impossible, même en comptabilisant toutes les personnalités schizophréniques fi loubnann wal mahjarr. A supposer que ce chiffre soit fondé, il y aurait donc en théorie plus d'une douzaine de millions de personnes « d’origine libanaise » dans le monde, dont une partie pourrait être intéressée par la « récupération de la nationalité libanaise », esti3adat el jensiyé el lebnéniyé (c’est le terme communément utilisé). Wa houna beito el 2asid. Inutile de vous dire que c’est un énorme dossier pour tous les locataires du palais Bustros, qui a toujours divisé les Libanais, pour des raisons confessionnelles et démographiques. L’immigration libanaise date essentiellement de la deuxième moitié du 19e siècle. Elle a connu plusieurs vagues successives suite aux massacres de 1840-1860 (qui ont visé massivement les communautés chrétiennes du Levant, notamment maronite ; les estimations font état de 15 000 morts au Liban et 5 000 morts en Syrie), aux persécutions ottomanes des communautés chrétiennes, aux deux guerres mondiales, à la famine de la Première guerre mondiale (à cause de la guerre, d’une invasion de sauterelles et de la confiscation des récoltes par les autorités ottomanes ; bilan autour de 150 000 morts), aux difficultés économiques, à la guerre civile, aux guerres libanaises, etc. Pendant longtemps, l’immigration libanaise était essentiellement chrétienne, notamment maronite. Aujourd’hui, elle toucherait à parts pratiquement égales, toutes les communautés libanaises, les chrétiens de toutes confessions, mais aussi les sunnites, ainsi que les druzes et les chiites.

En théorie, il n’y a aucune urgence à légiférer sur cette question. Mais, pas en pratique. Le ministre des Affaires étrangères et des Émigrés doit s’atteler au chantier de la récupération de la nationalité libanaise par les personnes d’origine libanaise au plus vite. Dans un premier temps, il faut préparer un projet de loi dans ce sens et le faire adopter par le Parlement où le groupe politique de Michel Aoun détient 1/5e des voix. Dans un second temps, il conviendra de recenser et d’informer les descendants libanais de la possibilité qui leur est offerte d’acquérir la nationalité de leurs ancêtres sans trop de tracas administratifs et de conditions rédhibitoires. Un tel projet de loi doit redonner au droit du sang (acquisition par une personne de la nationalité libanaise de ses parents indépendamment de son lieu de naissance ou de résidence) la primauté sur le droit du sol (acquisition par une personne vivant au Liban de la nationalité libanaise indépendamment de la nationalité de ses parents). Un pays de 4,2 millions d’habitants comme le Liban où résident pour un temps indéterminé, pour ne pas dire définitif pour certains, 1 250 000 Syriens réfugiés enregistrés auprès du HCR, 800 000 Syriens non enregistrés auprès du HCR, 700 000 Palestiniens réfugiés du Liban et de Syrie, 500 000 travailleurs étrangers, où les esprits des Libanais sont communautaires, et qui a autant de contentieux historiques avec les Palestiniens et les Syriens, eh bien, ce pays ne peut tout simplement pas s’offrir le luxe humaniste et universaliste de privilégier le « droit du sol » au détriment du « droit du sang ». En 1994, des demandes de « récupération de la nationalité libanaise » par des personnes d’origine libanaise mais n’ayant pas de résidence au Liban, ont été rejetés tout simplement parce que les demandeurs ne résidaient pas au Liban, alors que des résidents Syriens et Palestiniens ont été naturalisés. Oui mais nous sommes 7 000 000 de Libanais au Brésil, ma heik ? Pathétique.

Il reste donc à savoir est-ce Gebran Bassil sera capable de demander la suppression de cette obligation de résider au Liban pour les personnes d’origine libanaise pour qu’elles puissent récupérer la nationalité de leurs ascendants, une condition à laquelle tiennent les cercles proches de son allié, le Hezbollah ? En tout cas, comme Michel Aoun et Gebran Bassil défendent les soi-disant « droits des chrétiens » et nous mettent en garde depuis plus de deux ans sur le danger de l’implantation des Palestiniens et des Syriens au Liban, ils devraient, en toute logique, présenter au Parlement un projet de loi qui privilégie jusqu’à nouvel ordre, le droit du sang au détriment du droit du sol. Il n'y a rien à l'horizon pour l'instant.

Quant à l’autre grand dossier qui traîne sur le bureau de Gebran Bassil, sachez que l’actuel ministre des Affaires étrangères et des Émigrés est à ce jour, opposé au vote des expatriés libanais dans les ambassades du Liban à l’étranger selon leurs lieux d’état civil, 7asab séjill el noufouss. Eh na3am ! Il est pour la création d’une circonscription réservée aux Libanais de l’étranger. Je regrette là aussi, mais ce n’est surement pas de la sorte qu’on peut « renforcer les relations de la diaspora libanaise avec la mère-patrie ». Alors quoi, les Libanais de l’étranger seraient trop déconnectés des problèmes du Liban pour participer aux élections législatives comme les Libanais du pays du Cèdre ? Enno chou, Bakhos Baalbaki par exemple, n’est pas au courant des problèmes politiques, sociologiques et écologiques du Liban ? Non mais, quoi encore ! Comment Gebran Bassil peut-il trouver plus logique qu’un même député représente à la fois les Libanais du Brésil et ceux d’Argentine, ceux d’Algérie et d’Afrique du Sud, ceux de France et de la Pologne, ceux du Canada et de Cuba, ainsi que ceux de la Turquie et d’Australie ? Foutaises.

L’explication est évidemment ailleurs. Elle relève d’un autre domaine que celui de la logique. Cette opposition contre la participation des expatriés libanais aux élections législatives selon les lieux d’état civil, trouve sa motivation au niveau politique : celle d’empêcher les voix des compatriotes qui ne sont pas à la portée des intimidations locales, que l’on observe lors des législatives dans les régions contrôlées par le Hezbollah, notamment au Sud-Liban, et à l’abri des propagandes médiatiques, comme c’est le cas avec certains médias libanais, de peser sur le résultat du vote. L’attachement des Libanais du monde à leur pays, la logique démocratique d’une bonne représentativité et la situation communautaire des esprits au Liban, exigent que les Libanais de l’étranger puissent voter dans les ambassades des pays où ils résident et selon la circonscription où se trouve leur état civil. Pour l’instant, ce vote n’est pas garanti.

Il est donc préférable que Gebran Bassil œuvre pour rendre le vote des expatriés libanais possible à l’étranger et selon les circonscriptions où se situe leurs états civils et faciliter la récupération de la nationalité libanaise par les personnes d’origine libanaise, au lieu de s’enorgueillir faussement de la formidable dispersion de « plus de 15 millions de ressortissants libanais à l’étranger ».

À part ça, bonne finale ma3alé el wazir.

mardi 10 juin 2014

Lettres de Walid Joumblatt à Uri Avnery et de Bakhos Baalbaki à Walid Joumblatt. La culture en trompe-l’œil du Beik (Art.234)


Ce qui frappe en premier en lisant l’article d’Uri Avnery, « Rêves de Patagonie », et la réaction qu’il a suscité chez Walid Joumblatt, « Et si... ? Lettre à Uri Avnery », c’est le décalage entre les deux textes. La richesse du premier accentue la pauvreté du second. Rien de plus étonnant, les deux hommes ont des personnalités diamétralement opposées.

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Uri Avnery est un écrivain israélien engagé, âgé de 91 ans, fils de juifs allemands immigrés en Palestine à l'âge de 10 ans (1933), éditorialiste aux quotidiens Haaretz (1949-1950), Haolam Hazeh (jusqu’en 1993) et Maariv (actuellement). Il fut député à la Knesset un certain temps (années 60 et 70). Il dénonce les exactions israéliennes depuis les années 50. Ses écrits critiques lui ont valu d'être passé à tabac par des hommes d'Ariel Sharon (1953). Il crée en 1993 le mouvement Gush Shalom (Le bloc de la paix) et milite depuis avec beaucoup de courage, contre vents et marées, pour la création d’un État palestinien, le retour aux frontières de 1967, la partition de Jérusalem entre Israël et la Palestine et l’évacuation des colonies israéliennes. Rien ne le fait écarter de ses convictions profondes.

Walid Joumblatt est un politicien opportuniste libanais qui a commencé sa carrière politico-milicienne en 1977 en présentant ses lettres de créance à Hafez el-Assad, l’assassin de son père, Kamal Joumblatt, en moins de quarante jours. Zappons sa tranche de vie en tant que « seigneur de la guerre » -qui a exprimé sa grande joie à l’assassinat de son adversaire Bachir Gemayel en 1982 et qui a reconnu publiquement que sa milice a exécuté des adversaires libanais au cours de la guerre civile- c’est de l’histoire ancienne. Ses derniers faits d’armes, c’est d’avoir ôté le pouvoir des mains du camp du 14 Mars (Saad Hariri était le Premier ministre), pour le remettre entre les mains de la milice chiite du Hezbollah en janvier 2011, et d’avoir misé sur Bachar el-Assad de l'été 2008 à l’été 2011, en croyant pendant des mois que le dernier tyran des Assad avait la capacité d’écraser la révolte syrienne. Il n’a vraiment changé de camp que lorsque le compteur des morts est passé à cinq chiffres. Le 21 janvier 2011 par exemple, Walid Joumblatt avait déclaré texto : « Je confirme la position de mon parti de se tenir aux côtés de la Syrie et de la résistance (auto-désignation du Hezbollah) ».

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Pour enrichir son texte, Walid Joumblatt a eu recours aux fioritures rédactionnelles, la culture en trompe-l’œil. Il a parsemé sa lettre de quelques clichés bon marché et un peu d’humour et a cru sans doute que le tour était joué. D'entrée en matière, il nous explique que « (sa) préférence (à l'époque de ses études universitaires) allait à l'histoire, quand bien même nous étions obligés d'assister à des matières stupides comme la psychologie et l'économie, auxquelles je réussissais à peine ». Ya Walid ya 3einé, la bienséance recommande de ne pas dire « c’est dégueulasse » d’un plat dont la saveur nous est répugnante, mais d’exprimer son dégoût plutôt par un « je n’aime pas ». Le fait que tu étais un cancre en psychologie et en économie à l’AUB, ne t’autorise pas à qualifier ces deux matières de « stupides », surtout que des millions de personnes de par le monde ont fait de ces deux disciplines leurs métiers. Walao, ya Beik ! En tout cas, la psychologie m’a permis depuis longtemps de te cerner et de faire l’économie de bâtir mes plans sur tes sables mouvants.

Tiens au passage, ne t’étonne point que je laisse tomber le vouvoiement d’usage. Étant socialiste, progressiste de surcroît, je suis sûr que le contraire t’aurait offensé. Et puis n’oublions pas, tu gâches le paysage politique libanais depuis que j’ai ouvert les yeux au monde, alors cette familiarité s’impose d’elle-même.

Donc, il semble que l’un des « cours (universitaires)  les plus mémorables porta un jour sur la prise de Constantinople par Mehmet II le Conquérant, racontée avec une émotion et un sensationnalisme dignes d'Apocalypse Now de Coppola ». Ça alors ! Dans « Apocalypse Now », le film de Coppola, il n’y a pas de sensationnalisme, qui désigne la recherche d'un effet spectaculaire immédiat dommageable au sérieux de l'information ou à la réflexion ». Non, mais franchement, est-ce que Francis Ford Coppola a cherché un effet spectaculaire dommageable au sérieux d’Apocalypse Now et à la réflexion autour de ce film ? C’est à se demander si tu as vraiment vu le film ! Par contre, dans ton article, toi, tu sembles bien chercher le sensationnalisme. Ah, si !

Tiens, justement. « Roxelane (...) avait convaincu Soliman le Magnifique (...) de se débarrasser de son fils aîné. Mustafa avait été étranglé sous les yeux de son père. Agatha Christie en aurait fait un superbe roman. Mais il n'y avait pas d'Orient-Express à cette époque. » Là aussi, tu nous sors une blague qui tombe illico presto dans les eaux du Bosphore. N’importe quel quidam de ce monde sait que dans les romans d’Agatha Christie, l’identité de l’assassin n’est révélée que grâce au travail méticuleux et à l’ingéniosité du personnage belge, Hercule Poirot, contrairement au meurtre de Mustafa, où il n’y avait rien à révéler. Ce genre de pratique renvoie plutôt à la tragédie et à la mythologie gréco-romaines. 

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Poursuivons notre lecture. « Le cours en vint malheureusement à finir, et avec lui l'empire au bout de 500 ans de domination, Zeine (le professeur de Walid Joumblatt) évoquant tristement l'ultimatum de Lloyd George : L'Empire ottoman doit cesser d'exister. » Encore une référence bâclée à l’histoire. Personne n’est dupe, tu veux insinuer que ce sont les grandes puissances occidentales, l’Angleterre et la France en l’occurrence, qui ont dépecé sauvagement un Empire ottoman en parfaite bonne santé et qui ne faisait de mal à personne. 

Mais cher Walid, cet Empire -que tu sembles regretter par ce « tristement », dont la présence dans cette phrase ne doit rien au hasard, sans doute par gratitude envers des pachas qui ont octroyé à ta famille le titre ottoman de « beik »- était un « homme malade » depuis le 19e siècle déjà ! Pire encore, l'homme malade avait misé sur le mauvais cheval durant la Première Guerre mondiale, l'Allemagne. Et le pire de tout, c'est que l'Empire ottoman était vraiment un homme complètement malade au sens propre du terme.

La famine qui a frappé les populations libanaises durant la guerre de 1914, notamment les communautés chrétiennes, et qui étaient provoquées par les autorités ottomanes qui confisquaient les récoltes des paysans autant que par les saletés de sauterelles, n’est peut-être pas une raison suffisante à tes yeux pour empêcher l’Empire ottoman d’exister. L’écrasement des soulèvements arabes contre leur colonisateur non plus (comme en témoignent les exécutions de la place des Canons à Beyrouth en 1916, la place des Martyrs d’aujourd’hui). Mais enfin, tu ne penses pas qu'un « Empire » qui s’autorise à déporter et à exterminer 1,2 million de ses sujets, les chrétiens arméniens entre 1915-1916 (2/3 des Arméniens de l’actuel Turquie), bien avant la prise de fonction de David Lloyd George comme Premier ministre du Royaume-Uni à la fin de 1916, n’a plus de légitimité d’exister ? Et c’est sans trop de regret, puisque cela a permis au Liban et à d'autres pays, de s’affranchir du joug ottoman, et à la Turquie d’Atatürk de naître des cendres d'un Empire en déclin qui n'en finissait pas d'agoniser.

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Le meilleur est toujours pour la fin. « C'est là que l'emplacement de ‘Der Judenstaat’ a fini en Palestine, au lieu d'être en Patagonie, contrairement, il semble, à la volonté de Theodor Herzl. » Faux et très approximatif. Certes, cette anecdote sur la volonté des premiers "sionistes" de créer une colonie plutôt qu'un État en Patagonie (Argentine) -sur laquelle s’est étalé Uri Avnery dans son article du 31 mai, et autour de laquelle Walid Joumblatt a construit le sien- est une information méconnue même du public israélien. Mais, le leader libanais comme le journaliste israélien se perdent en long et en large sur un petit détail insignifiant de l’Histoire, pour sous-entendre que les dirigeants israéliens ont tout fait pour cacher cette vérité au peuple israélien pendant plus de cent ans. Ça frôle la théorie du complot !

N'importe quel quidam féru d'histoire connaît le Projet Ouganda. Devant les difficultés de créer l’État des Juifs en Palestine, sur un territoire de l'Empire ottoman qui n'y était absolument pas favorable, Theodor Herzl a envisagé en 1903 sur une proposition britannique d'implanter un foyer juif "temporaire" dans la région d'Ouganda (8 000 km² appartenant au Kenya actuellement), alors sous mandat de sa majesté (l'idée fut de nouveau proposée par Winston Churchill himself!). Alors la question qui se pose serait de savoir pourquoi a-t-on caché le Projet Patagonie et pas le Projet Ouganda ? Et puis, pourquoi les Israéliens auraient-ils plus honte du Projet Patagonie que du Projet Ouganda ? Mais enfin, pourquoi le Projet Patagonie ternirait plus l'image de Theodor Herzl que le Projet Ouganda ?

Le délire israélo-libanais d'Avnery-Joumblatt ne colle vraiment pas. La piste patagonne, qui était une idée mort-née, comme la piste ougandaise et les pistes égyptienne et américaines -ah oui, vous ne dites pas qu’Israël a failli naître dans le désert du Sinaï ou en Amérique du Nord (idée évoquée par le grand-père du "sionisme", Léon Pinsker, dans l'Autoémancipation, publié à Berlin en 1882)!- devaient être toutes des solutions temporaires et qu'elles furent écartées aussitôt, au profit de la seule piste palestinienne.

A propos, il simpliste de présenter Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, comme tu l'as fait toi et ton ami israélien, comme un Juif qui détestait la Terre Promise, afin d'expliquer pourquoi il était pour la création du Foyer national juif en Patagonie. Sachez tous les deux que l'idée de favoriser l'immigration juive en Argentine revient au baron Maurice de Hirsch et non à Theodor Herzl. Par l'entremise de la Jewish Colonization Association, ce riche bavarois a aidé à partir de 1891, à l’installation en Argentine des Juifs européens qui fuyaient les persécutions. Il n'a jamais été question d'en faire un État même si l'association possédait à la mort de son fondateur plus de 1 000 km² en Argentine où vivaient plusieurs milliers de nouveaux immigrés.

Après une entrevue avec le baron en 1895, Theodor Herzl aurait même exprimé son désaccord à ce projet. Et lorsqu'il publia son livre Der Judenstaat (L’État des Juifs) l'année suivante, le journaliste austro-hongrois précisa clairement ses préférences pour l'implantation géographique de cet État. Pour convaincre ses interlocuteurs, il n'y va pas de main morte: « Pour l'Europe, nous formerons là-bas un élément du mur contre l'Asie ainsi que l'avant-poste de la civilisation contre la barbarie ». Et lorsqu’il exposa le Projet Ouganda au 6e Congrès sioniste de Bâle en 1903, à cause des difficultés ottomanes, il a tenu à préciser que « l'Ouganda n'est pas Sion et elle ne sera jamais Sion... Si je t'oublie Jérusalem, que ma droite s'assèche ». Theodor Herzl a d'ailleurs exprimé le souhait d’être enterré "là-bas". Dans tous les cas, dire que Herzl détestait Jérusalem, comme l'a fait ton ami Avnery, est faux, et comme à l’accoutumée, Walid Joumblatt, tu esquives l’essentiel.

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En te lisant, Libanais et Arabes ont dû se forger une très bonne opinion sur Uri Avnery, en grande partie méritée sans aucun doute. Certes, « ton » ami israélien est un fervent militant pour la paix entre les Israéliens et les Palestiniens, et il est de ce fait, digne de ton amitié. Il est pour la solution des deux États, comme toi d’ailleurs. Tu as même précisé l’été dernier « qu’il serait préférable de ne plus rattacher le conflit (israélo-arabe) jusqu'à l’éternité aux slogans caducs du type ‘‘la Palestine du Jourdain à la Méditerranée’’... semblables d’ailleurs aux théories fallacieuses de la Moumanaa. Laissons donc les Palestiniens décider eux-mêmes du sort de la Palestine. » Que des positions louables de part et d’autre, pourvu que tu restes sur cette idée ! Mais, là où toi tu joues l’autruche en ce qui concerne le problème des réfugiés palestiniens dans les pays arabes, notamment au Liban, ton ami Uri propose des solutions concrètes. Étant donné la gravité du sujet, au lieu de faire diversion et bonne figure avec ta lettre, tu aurais mieux fait de parler à tes compatriotes du « plus inextricable et explosif des problèmes laissés par les événements de 1948 », pour reprendre le constat de l’historien israélien, Benny Morris.

Gush Shalom, le mouvement créé par Uri Avnery, a présenté au public israélien en 2001 des idées pour établir une paix israélo-palestinienne basée sur le principe des « deux peuples, deux États ». Ces idées contrastes avec les opinions communément admises dans la société israélienne sauf au sujet des réfugiés palestiniens. 
« Les deux parties établiront une Commission vérité d’historiens - israéliens, palestiniens et internationaux - qui examinera les causes précises qui ont conduit à la création du problème (de réfugiés) dans tous ses aspects. » Ah bon, il faut une commission d’historiens pour comprendre les causes de la Nakba, le « désastre » de 1948 ?A-t-on vraiment besoin d’un comité d’historiens et de trois ans de recherches pour connaître les causes de l’exode de 750 000 des 900 000 Palestiniens de Palestine entre 1947 et 1950 (84 % de la population palestinienne !), pour évaluer les mesures discriminatoires qui ont été appliquées dès 1948 par les nouvelles autorités israéliennes (pour empêcher par tous les moyens le retour des habitants originaires de la Palestine dans le nouvel État d’Israël) et pour comprendre l’objectif des destructions massives de 90 % des villages palestiniens de la Palestine de l’époque ? Cette affirmation, décevante de la part d'un partisan de la paix comme Uri Avnery. Mais, pourquoi pas, c'est une excellente idée.

Continuons. « Israël reconnaît le principe du droit au retour comme un droit humain essentiel. Selon ce droit, tout réfugié se verra accordé le choix de choisir entre la compensation et l’installation permanente dans un autre pays, le retour dans l’État de Palestine ou le retour en territoire israélien ». C’est là où ça se corse ! Alors examinons ces choix. Quel réfugié palestinien, parmi les 5 millions qui ont ce statut officiel, vivant dans des conditions misérables dans les pays hôtes (1/3 des réfugiés palestiniens vivent dans 58 camps, au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et à Gaza), acceptera cette « compensation » pour solder son différend avec Israël ? Et puis dis-moi, toi qui es membre de l’Internationale Socialiste, quel pays du monde est aujourd’hui prêt à accueillir des milliers de vieux « réfugiés palestiniens » alors qu’ils rechignent tous à en prendre quelques « réfugiés syriens » tout frais ? À propos, beaucoup de descendants de réfugiés palestiniens, ne sont pas inscrits auprès de l’UNRWA et sont déjà installés loin de la terre de leurs ancêtres : 500 000 en Arabie saoudite, 400 000 au Koweït, 200 000 aux États-Unis, 100 000 en Égypte, etc. Alors, tu crois vraiment que ces pays vont encore ouvrir leurs frontières aux réfugiés palestiniens ? Enfin bref, on voit bien que les deux premières propositions d’Uri Avnery et de Gush Shalom sont une mascarade. Elles n’ont aucune chance d’aboutir. Encore des propositions en trompe-l’œil pour se donner bonne conscience.

Voyons maintenant les deux dernières. « Dans le but de cicatriser la blessure historique et en tant qu’acte de justice, Israël autorisera le retour sur son territoire d’un nombre donné de réfugiés, qui sera décidé par un accord. Ces retours seront autorisés selon un quota annuel dans une limite de temps de 10 ans. » Mais enfin, ce n’est pas de l’aumône dont il est question, mais de justice ! Un quota sur 10 ans ? Admettons. Combien au juste ? Mystère et boule de gomme. Ah si, soyons honnête le chiffre de 100 000 retours en tout et pour tout fut avancé par certains dirigeants israéliens. Je rappelle, il y a 5 millions de Palestiniens inscrits comme « réfugiés » auprès de l’UNRWA, l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient. Encore une couleuvre à avaler, ma heik ya Beik ?  

Enfin, essayons de résumer la situation pour un extraterrestre fraîchement débarqué sur Terre : les dirigeants sionistes s’autorisent depuis plus d’un siècle, jusqu’à nos jours, à faire immigrer en Israël des ressortissants juifs du monde entier, des gens qui n'ont aucun lien avec la Terre sainte depuis des siècles, mais refusent même à ceux qui ont été expulsés en 1948 et 1967 de retourner sur leurs terres et dans leurs maisons, ainsi qu'aux descendants, même de la première génération, de retourner sur les lieux de naissance de leurs parents ! 

Outre le problème moral de justice que pose une telle équation, mais au fait, que deviendront les réfugiés palestiniens qui ne rentreront pas dans ces quotas décennaux ? Il ne reste qu’une seule solution : leur implantation dans les pays d’accueil, el tawtinn, dans l’intérêt suprême de l’État d’Israël ! Ainsi, l’ami israélien de Walid Joumblatt, Uri Avnery, et son mouvement pacifiste, Gush Shalom, proposent indirectement l’implantation des Palestiniens dans les pays arabes. Il se trouve que nous avons 447 000 réfugiés palestiniens au Liban, auxquels il faut rajouter plus de 50 000 réfugiés palestiniens de Syrie et 1 000 000 de réfugiés syriens ! Aujourd'hui, un tiers des habitants du Liban sont réfugiés. Par ailleurs, on dénombre 2 071 000 de réfugiés palestiniens en Jordanie, 517 000 en Syrie, 754 000 en Cisjordanie et 1 240 000 dans la bande de Gaza.

*

Walid Joumblatt a décidé de terminer sa lettre à Uri Avnery avec de l'humour. « Bien sûr, personne ne sait ce que le pape a bien pu dire à Dieu (...) Mais il a aussi dû Lui dire : Grâce à vous, Seigneur, et grâce aux "et si..." de l'histoire, Peres et Netanyahu ne sont pas en Patagonie. Sinon, ils auraient colonisé le reste de l'Argentine et j'aurais peut-être été aujourd'hui un réfugié, quelque part en Amazonie, au lieu d'être le Saint-Père. » Oh il y a de quoi sourire, mais le contexte grave rend cette blague moins drôle. Face à cette réalité désolante concernant l'approche d'Uri Avnery sur la question des réfugiés palestiniens, le beik ne trouve rien à dire, à part nous étaler une culture historique en trompe-l’œil et nous sortir une blague à cinq piastres. Encore un héritage ottoman désuet. 

jeudi 5 juin 2014

À 2 millions de réfugiés syriens au Liban, Nouhad Machnouk démissionnera. En attendant, ô Libanais, démerdez-vous ! (Art.233)


Ah si, l’événement vaut la peine qu’on s’y arrête un instant. Je ne pensais pas écrire une suite si rapidement. Je suis à la bourre d’ailleurs. Mais, il y a péril en la demeure. Dear friends, figurez-vous que miss anonymous source, la dénommée Scarlett Haddad, a consacré deux articles consécutifs en deux jours, hier et avant-hier, dans L'Orient-Le Jour, au ministre libanais de l’Intérieur, faucon des paillettes, pie au pays des palabres, arrit 7aké fi belad 7art el7aké, Nouhad Machnouk. Et vas-y que je t’en remets une couche ! Le résultat est pire qu’un mille-feuille étouffe-chrétien. Comme d’habitude avec ses lubies, là aussi, la miss badda tcharrebna yeha bel ma3el2a. Il ne fallait pas plus à certains esprits cyniques et sarcastiques, metel ma7soubkoun, pour estimer que la cote de celui qui n’en finit pas de faire du pied et les yeux doux à Hariri, wlak la soud 3youno lal cheikh Saad, à la bourse présidentielle, el général magheiro, augmente sensiblement en ce moment. Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? Vous avez tort, la fin de l’article en dit long. « Il (Nouhad Machnouk) précise toutefois, par souci de donner un caractère libanais à cette élection (présidentielle libanaise), qu'il est impossible d'élire un président sans l'accord du général Aoun (...) Une phrase sibylline que chacun peut interpréter à sa convenance. » Parole de faucon, ma heik ?

L’autre info qui m’autorise à retenir votre attention encore quelques minutes, ce sont les déclarations de notre ministre de l’Intérieur sur la pagaille de la journée électorale syrienne au Liban le 28 mai et le casse-tête des réfugiés syriens au pays où coulaient jadis le lait et le miel. On apprend via la miss que « M. Machnouk précise à cet égard que sa décision a une portée stratégique et elle s'inscrit dans la volonté de protéger le Liban des retombées de la crise syrienne. » Oui sauf que "sa décision" n’a pas été appliquée. La preuve ? Vous ne saurez jamais combien de "faux réfugiés syriens" ont été radiés des listes de l’UNHCR à leur retour de Syrie. Wait & see !

On apprend aussi à travers ces articles promotionnels que « le ministre de l'Intérieur est choqué par le nombre grandissant de Syriens au Liban (...) M. Machnouk reste convaincu que le conflit en Syrie risque de durer longtemps encore. » Mais alors bordel, pourquoi il se contente de rafistolage alors que l’heure est aux décisions efficaces ? On apprend également que Nouhad Machnouk rejette « la thèse selon laquelle ce serait le 14 Mars – et le courant du Futur en particulier – qui aurait au départ favorisé leur entrée au Liban pour les enrôler contre le Hezbollah et en pensant qu'il s'agit d'une affaire de quelques mois puisque le régime devrait s'effondrer au plus vite. » Soit ! Mais, gouverner c’est prévoir, mon cher monsieur. Et qui n’est pas capable de prévoir, peut planter des patates dans la Bekaa, ou s’adonner à la culture de hachichit el keif dans les plaines de Bakhos et de Baal, une activité toute indiquée pour notre ministre de l’Intérieur puisqu’il est pour sa légalisation, voire pêcher la sardine en Méditerranée, pour qui n’aime pas l’agriculture, mais pas gouverner ! Wlak ya jamé3a, gouverner ce n’est pas seulement palabrer à longueur de journée, c’est avant tout prévoir et prendre les décisions les plus appropriées.

À propos, pour celles et ceux qui ont été bloqués par les embouteillages du 28 mai, voici de quoi vous hérisser le poil et vous enrager de bon matin. Le ministre de l'Intérieur a rappelé à la miss de l’OLJ que « son ministère a facilité l'opération de vote des Syriens présents au Liban à l'ambassade de Syrie ». Je rappelle à ceux qui ont raté le début de mon article, que l’entretien est avec Nouhad Machnouk, ministre libanais de l’Intérieur, le « faucon » du 14 Mars et du Futur. Vous n’en croyez pas vos yeux, attendez la suite. Nouhad Machnouk pavoise torse bombé et en apnée en précisant que « sans l'aide de son ministère, cette opération ne se serait pas déroulée avec un tel succès. » Je rappelle à ceux qui ne suivent pas l'actualité du Moyen-Orient de près que la dite "opération" du ministre libanais de l'Intérieur désigne la mascarade électorale présidentielle syrienne au Liban, une démonstration de force des pro-régime syrien pour introniser Bachar el-Assad, le dernier tyran des Assad sur une Syrie en désoation et meurtrie par 162 000 morts. Faut le faire pour un "faucon" du 14 Mars ! Yé3né, kattir kheirak ya zalamé. Il faut le décorer notre ministre de l’Intérieur et l'exporter à d’autres républiques bananières ! Ya 3aïb el choum, comme on dit au Liban, comment a-t-il osé sortir une ânerie de cette taille ?

Le bouquet, ah oui c’est le bouquet comme vous le verrez, je l’ai gardé pour la fin. Mieux vaut s’assoir avant de lire la suite. « Certes, dit-il, les Syriens sont nos proches, mais s'ils continuent d'affluer ainsi au Liban, il n'y aura bientôt plus de pain à partager. S'ils atteignent le chiffre de deux millions au Liban, je démissionne de mon poste car c'est inacceptable pour un pays d'avoir sur son territoire un nombre d'étrangers équivalant à la moitié de sa population. » La wlo, pliz ma ta3méla fina ! C’est consternant. Ils parlent comme n'importe quel observateur des évènements et non comme un décideur influent, ministre de l'Intérieur de la République libanaise. Enno léch mesta3jil, ma fhémna?  On se demande vraiment pourquoi est-il si pressé, alors qu’on a encore beaucoup de marge ? Enno, 1 000 000 de nouveaux résidents syriens en plus de 1 500 000 résidents syriens déjà installés, pour 4 200 000 habitants, faut pas faire tout un plat, on a largement le temps d'agir ! Lamentable. Le peuple libanais est au bord de l’explosion sociale et économique, car leur pays ne peut tout simplement pas gérer la présence de 2 millions de résidents syriens et palestiniens sur son sol, et voilà que leur ministre de l’Intérieur se donne une confortable marge d’action, 1 000 000 de personnes de plus, et dort sur les lauriers de ses rafistolages du 1er juin, alors que son gouvernement, qui est dirigé par Tammam Salam, 14Mars-Futur, doit prendre immédiatement trois mesures radicales :

1. Rétablissement de la frontière et des contrôles de police entre le Liban et la Syrie.
2. Suppression de la libre circulation des ressortissants syriens entre le Liban et la Syrie.
3. Création de camps de réfugiés en territoire syrien !

Tout ce qui est en dehors de ces trois mesures, n’est que palabres au pays des palabres, et n’est d’aucune efficacité pour limiter le nombre de résidents syriens au Liban. Les rafistolages du gouvernement de Tammam Salam et du ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, concernant les réfugiés syriens au Liban, auront non seulement de graves conséquences sur la vie quotidienne à la fois des Libanais et des Syriens, mais ils détérioreront également les relations entre les deux peuples à l’avenir. Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, plus aveugle que celui qui ne veut pas voir et plus irresponsable que celui qui ne sait pas ou ne veut pas prendre les bonnes mesures à temps.

Réf.
Réfugiés syriens au Liban : la situation exige des camps en territoire syrien ! Les rafistolages de Nouhad Machnouk (Art.232) / Bakhos Baalbaki

mardi 3 juin 2014

Réfugiés syriens au Liban : la situation exige des camps en territoire syrien ! Les rafistolages de Nouhad Machnouk (Art.232)


Certains compatriotes ont cru naïvement que l’alternance apporterait un peu d’espoir. Il faut croire que c’est mal parti. Quelle que soit leur couleur politique, il est navrant de constater que la majorité des responsables de ce pays se montrent encore incapables de prendre les bonnes mesures politiques à temps, deux contraintes qui semblent difficiles à réunir pour un politicien libanais. Le cas Nouhad Machnouk constitue aujourd’hui un exemple parlant. On le prenait pour l’homme des décisions difficiles. Il s’est avéré être un politique rouillé comme d’autres. En moins de 100 jours, il a dilapidé tout le crédit dont il disposait auprès d’une frange des sympathisants du 14 Mars. Morceaux choisis d’un parcours semé d’erreurs, la plus grave étant celle prise avant-hier concernant le casse-tête des réfugiés syriens au Liban.

Peu de temps après sa prise de fonctions, le ministre de l’Intérieur, un représentant officiel de l’État libanais, membre du courant du Futur par ailleurs, foire magistralement son entrée au gouvernement en se laissant photographier dans son ministère à la fin du mois d’avril, à sa demande svp, présidant une réunion avec tous les chefs de sécurité du pays en compagnie de Wafic Safa, « monsieur sécurité » de cette milice illégale du Hezbollah qu’il fustigeait quelques semaines auparavant, accusée de l'assassinat de l'ancien Premier ministre du Liban, Rafic Hariri. Bonjour la cohérence ! Si, si, il y a une cohérence contrairement à ce que certains pensent. Le « faucon » n’est en réalité qu’une « pie » au pays des palabres. Il faut dire que Nouhad Machnouk, a toujours reconnu l’intérêt des armes de la résistance contre Israël. Pire encore, le faux faucon reconnait aujourd’hui que l’intervention de la milice chiite en Syrie, a permis de contenir le terrorisme des djihadistes sunnites au Liban. Selon sa logique, on pourrait donc dire qu'elle est légitime ! En tout cas, la photo souvenir de Nouhad Machnouk n’est pas une image comme les autres. Elle a rappelé amèrement aux Libanais, les coordinations du temps de la guerre civile et de l’occupation syrienne, entre l’armée libanaise et les services de sécurité d’une part, et les troupes d’occupation syriennes et les diverses milices libanaises d’autre part, avant toute action du gouvernement libanais sur le terrain. Beaucoup se sont souvenus grâce à Nouhad Machnouk, que la souveraineté de la République libanaise est toujours privatisée et ce n’est pas avec un Premier ministre et un ministre de l’Intérieur issus des rangs du 14 Mars, un camp qui ne cesse de s’afficher comme souverainiste, que les choses changeraient radicalement de sitôt. Faut pas rêver ! 

Quelques semaines après, le 28 mai, Nouhad Machnouk brillait par son imprévoyance, ce qui est plutôt fâcheux pour un ministre de l’Intérieur. Ce jour-là, devait se dérouler l’élection présidentielle syrienne pour les ressortissants de l’étranger, interdite dans de nombreux pays arabes et occidentaux, dont la France et l'Allemagne, mais autorisée au Liban, malgré les tensions entre les communautaires libanaises à cause de la guerre civile en Syrie et la présence massive de ressortissants syriens au Liban. Alors que le Liban accueille près de 1,5 million de Syriens, dont les 2/3 seulement sont enregistrés auprès de l’UNHCR, les (ir)responsables de la tyrannie des Assad n’ont installé qu’un seul bureau de vote au Liban, dans l’ambassade syrienne de Yarzé. Le pire, c’est que le ministre libanais de l’Intérieur n’a rien trouvé à dire. Bilan des courses, dès les premières heures de la matinée, des dizaines de milliers de Syriens se sont rués vers la banlieue Est de Beyrouth. Avec arrogance et provocation, ils ont paralysé les principaux axes routiers du Liban pendant des heures. Malgré la gravité des faits, le ministre de l’Intérieur, grande gueule d’habitude, n’a pas jugé utile de s’expliquer devant ses compatriotes, notamment ces dizaines de milliers de Libanais happés dans la tourmente de ces embouteillages montres pendant une grande partie de la journée. Et finalement, ce sont les diplomates du régime syrien qui ont pris l’initiative, à la fois de reporter l’heure de fermeture du bureau de vote à minuit et d’organiser une deuxième journée électorale, ce qui a permis de desserrer l’étau sur la population libanaise. Pendant ces 48 heures, les Libanais ont eu l’impression que leur ministre de l’Intérieur était tout simplement aux abonnés absents.

Et puisque le ridicule ne tue pas la carrière des politicards libanais, hélas !, 24 heures après, la « grande gueule » restée grande muette sur la gestion calamiteuse de la procédure de vote des ressortissants syriens au Liban, l’ouvre à outrance lors du Conseil des ministres en usant ses cordes vocales graves contre Boutros Harb. Alors que le juriste du Batroun -reconnu et respecté comme tel par ses amis comme par ses adversaires, un des artisans de l’accord de Taëf, donc il savait très bien de quoi il parlait !- exposait gentiment et démocratiquement son avis sur les prérogatives du gouvernement en cette période délicate de vacance présidentielle -en expliquant pourquoi selon la nouvelle Constitution libanaise issue des réformes de Taëf, le Premier ministre Tammam Salam ne pourra pas convoquer le Haut Conseil de Défense et signer certains décrets à la place du président de la République- la « grande muette » Nouhad Machnouk, a retrouvé subitement sa langue avalée la veille, pour accuser son collègue d’être « communautaire », l'insulte suprême au pays des 18 communautés. Wlak ya ma3alé elwazir elkarim, chou khas toz bé marhaba ? Vous vous demandez comme moi, mais bordel, quel est le rapport et pourquoi un homme comme Nouhad Machnouk a pu sortir une énormité de cette taille ? A bien y réfléchir, je crois qu’il faut chercher ce rapport au fond des sillons cérébraux du ministre de l’Intérieur. C’est parce que Boutros Harb est « chrétien maronite », et que la vacance actuelle concerne le poste « chrétien maronite » du président de la République libanaise, et parce que le Premier ministre Tammam Salam, qui hérite des prérogatives du Président de la République, est « musulman sunnite », il n’en fallait pas plus pour le député « musulman sunnite » de Beyrouth pour accuser gratuitement un éminent juriste libanais d’être « communautaire », et de lui balancer, « baisse ta voix », « tais-toi », j’en passe et des meilleures. C’est du beau, n’est-ce pas ?

Toujours est-il qu’on apprend par hasard au même moment, que le ministre de l’Intérieur a viré un responsable de sécurité de la région du Kesrouan, un proche de Samir Geagea, dont dépend la sécurité du QG de l’homme le plus menacé du Liban, le chef du parti des Forces libanaises, à Meerab, parce qu’un journaliste karakoz mais imbu de lui-même, fort mécontent, lui aurait demandé d’éloigner ce représentant officiel de l’État libanais qui avait l’audace de ne pas fermer les yeux sur les irrégularités dans la construction de sa nouvelle villa. Une histoire digne de toute république bananière qui se respecte. On dit que l’affaire s'est réglée "à la libanaise", le capitaine a été bel et bien relevé de son poste conformément à la volonté déplacée du ministre de l’Intérieur d’exaucer le vœu de ce journaliste, mais qu'un proche des FL fut nommé à sa place.


Et pour couronner ses 100 premiers jours au gouvernement, Nouhad Machnouk a prévu ce weekend -décision avalisée par le comité ministériel chargé d’étudier les mesures nécessaires pour diminuer l'exode syrien au Liban, qui comprend le Premier ministre, Tammam Salam, ainsi que le ministre des Affaires étrangères, Gebrane Bassil- qu’à partir du 1er juin, tout Syrien qui se trouve actuellement au Liban et qui se rendrait en Syrie aujourd’hui, afin de participer à la mascarade présidentielle syrienne, ou qui rentrerait un autre jour pour une toute autre raison, ne pourra plus revenir au Liban et prétendre au statut de « réfugié », puisque cet aller-retour signifierait que sa vie n’est plus menacée en Syrie. Le ministre prévoit aussi de rejeter la demande de tout Syrien qui viendrait d’une région éloignée de la frontière libanaise ou épargnée par les combats. Ces mesures ont reçu l’aval de l’UNHCR. Il s’agit sans aucun doute d’une excellente initiative, mais largement insuffisante, pour ne pas dire dépassée. D’abord, parce que ces mesures n’ont pas encore été avalisées par le Conseil des ministres. Ensuite, parce que leur mise en œuvre a toutes les chances d’être renvoyée aux calendes grecques, comme le prouvent les premières informations en provenance des postes frontaliers en cette journée électorale. Les contrôles sont non seulement en deçà de ce qui se fait habituellement, mais en plus, la Sûreté générale faciliterait les chassés-croisées des réfugiés-résidents-électeurs. La décision du ministre de l'Intérieur semble être restée 7ebir 3a waraq. Enfin, parce que Nouhad Machnouk ne dit pas, et pour cause, il n’y a pas de quoi pavoiser, que les Syriens en question « ne pourront plus revenir prétendre toujours au statut de réfugié ou être acceptés comme tels s’ils viennent de régions épargnées par les combats », mais qu’ils pourront (re)venir au Liban quand même, quand bon leur semble. Ah, si ! Pathétique. Et après, certains s’étonnent que les problèmes du Liban ne font que s’empirer.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement de Tammam Salam devrait savoir qu’avec un régime syrien qui reprend du poil de la bête à la 4e année de la guerre, ce qui laisse présager encore de longues années de conflit et de désolation en Syrie, ce n’est pas ce genre de rafistolages qui permettraient à notre pays de faire face au casse-tête de la présence syrienne massive au Liban et ses graves conséquences socio-économiques. Plus d’un million de « réfugiés syriens » officiels et des centaines de milliers de « résidents syriens » non enregistrés auprès l’UNHCR, avec 1 200 campements sauvages, répartis sur tout le territoire libanais, pour une population de 4,2 millions d’habitants traumatisée par l’expérience d’un demi-million de réfugiés palestiniens en suspens depuis 66 ans, exigent des mesures immédiates, efficaces et d’envergure.

Il est temps, grand temps et même tardif déjà, de créer des camps de réfugiés IMPÉRATIVEMENT en territoire syrien, et non en territoire libanais, non seulement pour les Syriens et les Palestiniens de Syrie qui fuiront la guerre civile syrienne à l’avenir, mais surtout, pour héberger une partie des 1,5 million de Syriens et de Palestiniens qui sont déjà installés au Liban. Le gouvernement de Tammam Salam doit rétablir immédiatement les frontières du Liban avec la Syrie, ainsi que les contrôles de police, et supprimer du coup la libre circulation des ressortissants syriens entre le Liban et la Syrie, avant de mettre la communauté internationale en demeure : à défaut de la création de ces camps, le Liban serait contraint de fermer ses frontières avec la Syrie. Ce point ne devrait pas être négocié avec la communauté internationale mais imposé à cette dernière. Qui n’en veut pas, sous le couvert d’hypocrites considérations humanitaires, n’a qu’à ouvrir ses frontières aux réfugiés syriens comme le fait le Liban sans aucune restriction depuis plus de 3 ans ! Pour l’instant, le pays du Cèdre subit les événements comme tout pays faible et qui ne souveraineté. Cette mise en demeure est le seul moyen d’espérer secouer une communauté internationale qui se contente depuis le 15 mars 2011 de belles paroles et de quelques "misérables" aides financières, largement insuffisantes par rapport aux besoins réels, afin de se donner bonne conscience. Ce qui s’est passé le 28 mai au Liban est un signal d’alarme pour les Libanais. L’heure n’est plus aux rafistolages gouvernementaux, justement pour des raisons humanitaires, sociales et économiques. Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, plus aveugle que celui qui ne veut pas voir et plus irresponsable que celui qui ne sait pas prendre les bonnes mesures à temps. À défaut, il faut s’attendre à de plus en plus d’initiatives privées racistes et xénophobes à l’encontre des paisibles populations syriennes installées au Liban, à l’instar du couvre-feu mis en place actuellement à Borj Hammoud et le clash entre des ressortissants libanais et syriens dans cette même localité de Beyrouth. 

mardi 27 mai 2014

Les Fantômas du machin qu’on appelle l’Europe ! Réflexions sur les élections européennes (Art.231)


Toute crise aussi grave soit-elle cache en réalité une grande opportunité. L’opportunité de reconnaître ses erreurs et d’ajuster la trajectoire, de réformer et de rebondir. Oui mais, à condition de tirer les bonnes leçons. 

1. Historique ou pas, l’abstention était de 57 % aux élections européennes en France. En un mot, les Français s’en foutaient franchement de ces élections et indirectement, ah si !, de ce droit démocratique. On peut comprendre que des électeurs puissent être tellement déçus, au point d’hésiter d’aller voter. Mais, je fais partie de ceux qui ne peuvent pas approuver ce passage à l’acte. Des Français sont morts afin d’offrir au peuple de France la possibilité de choisir librement et périodiquement ses représentants pour peser sur la politique qui le concerne. D’autres citoyens sont morts afin de transmettre cet héritage précieux aux générations futures. Si un système quelconque n’est pas à la hauteur des espérances, il faut œuvrer pour l’améliorer et non pour le saper. En tout cas, pas de problème, qui ne choisit pas ses représentants, d’autres se chargeront de le faire à sa place. C'est la principale leçon des élections européennes, et de toute élection tout court d'ailleurs, aussi bien en France que dans le reste du monde. L’abstention, comme le vote blanc, est un acte ingrat et inutile. Il est loin d'être un choix anodin.

2. À propos, je vous propose de faire un tour d’Europe de l’abstention. C’est très instructif comme vous allez le voir. Plus de 87 % des gens n’ont pas voté en Slovaquie, 81 % en République tchèque, 79 % en Croatie et en Slovénie, 77 % en Pologne, 71 % en Hongrie et en Lettonie, 65 % au Portugal et en Roumanie, etc. Il n’y a que dans 8 pays européens sur 28 seulement, que le taux de participation dépasse celui de l’abstention : Suède, Irlande, Danemark, Grèce*, Italie, Malte, Luxembourg* et Belgique* (* vote obligatoire). Ces chiffres confirment le désintérêt massif des populations européennes pour ces élections, notamment celles des grands pays européens, et spécialement, celles des nouveaux membres. C’est la deuxième leçon des européennes 2014. Avant de râler sur les scores élevés des partis extrémistes en Europe, il faut peut-être s'inquiéter des taux lamentables de l'abstention sur le vieux continent. Avec le recul, on peut se demander si l’élargissement de l’Europe indéfiniment n’était pas une énorme erreur. Il faudrait revenir au principe des trois cercles, une Europe à trois vitesses, avec deux moteurs pour la propulser, la France et l’Allemagne. En tout cas, avec de tels pourcentages d’abstention, il convient d’envisager de remplacer les élections par un tirage au sort des députés. Idée farfelue ? Pas tant que ça. Alors que cette idée trotte dans ma tête depuis fort longtemps, quelle fut grande ma surprise et ma joie, d’apprendre que pour Montesquieu, « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie ».

3. L’année 2014 est un excellent millésime pour le Front National. Marine Le Pen a réussi en l’espace de dix ans à banaliser le vote FN et à le rendre « avouable ». Avec 25 % des voix et 24 sièges, ce score était déjà annoncé par le dernier sondage d’Ipsos, deux jours avant le scrutin. Et pourtant, cela n’a pas mobilisé les électeurs français pour autant, même pas ceux de gauche. Les résultats non plus ! On est très loin de la vive réaction populaire de 2002, quand le Premier ministre sortant, Lionel Jospin, candidat à la présidence de la République, s’est retrouvé exclu de la course par Jean-Marie Le Pen à l’issue du 1e tour. Certes, le FN réalise en 2014 un score historique, mais rapportée aux voix, le parti des Le Pen a obtenu moins qu’en 2002 justement (près de 5 millions de voix). Il faut aussi rappeler le faible score du FN aux dernières municipales de 2014 (5 %, soit près de 1 million de voix) et le score des dernières législatives de 2012 qui se situe en gros dans la moyenne habituelle de ce parti (13,5 %, soit 3,6 millions de voix). Donc, les électeurs français jugent les élections au cas par cas, il faut quand même le rappeler. C’est la troisième leçon du scrutin français.

4. Les partis de gouvernement ne séduisent plus en France. Telle est la photographie du paysage politique en ce moment. C’est la quatrième leçon électorale. Ils sont tous en baisse. Si l’UMP sauve la mise avec 21 % des voix (qui lui donnent 20 sièges), il arrive derrière le FN quand même. Avec près de 14 % (pour 13 sièges), le Parti socialiste et le PRG reçoivent une belle claque. Il n’y a pas de quoi pavoiser pour les autres partis non plus : les centristes, UDI-MoDem plafonnent à 10 % (7 sièges), les Verts, EELV, à 9 % (6 sièges) et le Front de gauche peine à décrocher 3 sièges avec 6 % des voix, la performance du FN aux européennes de 2009.

5. Cinq ans après le séisme de la crise des subprimes aux États-Unis, rien n’a changé radicalement sur le plan économique en France : la courbe du chômage ne fléchit pas et la croissance reste gelée. L’alternance politique n’a pas ramené le printemps économique tant espéré. Dans ce contexte, il faut reconnaitre que Marine Le Pen a réussi a exploité ce point merveilleusement bien. Elle a lié les années de crise à 4 lettres : UMPS, fusion du sigle de l’Union pour un Mouvement Populaire et celui du Parti Socialiste. Simple et court, on ne peut pas faire plus efficace sur le plan marketing et plus populiste sur le plan électoral. Nous voilà donc à la cinquième leçon de ces élections. 

La droite était au pouvoir de 2007 à 2012, elle n’a pas su, ou pu, qu’importe, circonscrire la crise et elle a laissé filer la dette publique de la France. La gauche est au pouvoir depuis 2012. Si François Hollande a commencé son mandat sur les chapeaux de roues -le président français était déterminé à convaincre la chancelière allemande, Angela Merkel, de revoir le projet de Traité européen élaboré à l’époque de son prédécesseur pour imposer l’intégration d’une clause sur la croissance économique dans le contrôle budgétaire- il n’a pas su garder le cap et l’allure par la suite ! S’occuper des « minorités visibles » c’est bien, mais délaisser la « classe moyenne » est fatal dans une bataille électorale. Toutes les sphères de l’État français mobilisées dans l’affaire « Léonarda », expulsée de la France mais qui revient dans l’Union européenne avec un passeport croate, c’est d’un grotesque. Occuper toute la République pendant un an par le « mariage pour tous », était inopportun en temps de crise économique. Enfin, à tort ou à raison, les électeurs de gauche, comme de droite, ont l’impression que leurs représentants les ont tout simplement oubliés

6. Le leitmotiv du Front national sur l’UMPS et l’impuissance de ces « partis de gouvernement » face à la crise socio-économique, n’expliquent pas tout. Il y a aussi autre chose. Il est navrant de constater que l’Europe est devenue au fil du temps, un autre « machin », pour s’inspirer de l’expression célèbre du général de Gaulle, « Le machin qu’on appelle l’ONU ». Certes, la comparaison est exagérée, il n’empêche que nous ne sommes pas loin, et il est temps de réformer cette Union sérieusement, pour éviter l’ankylose du corps européen. C’est la sixième leçon de ces élections.  

Une harmonisation sociale et fiscale est nécessaire. Les disparités européennes dans ces domaines sont néfastes à la construction d'une grande Europe des peuples. Une politique étrangère commune est indispensable pour peser dans le monde d'aujourd'hui, face aux États-Unis, à la Russie ou à la Chine. Remercier la baronne Ashton of Upholland pour ses bons et loyaux services, Catherine pour les intimes, qui ne parle aucune langue étrangère ce qui ne l’empêche pas d’être Haut Représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, est même une urgence vitale pour l’Europe. Elle n'est vraiment pas à la hauteur de l'Europe. Idem pour Herman Van Rompuy, le premier Président permanent du Conseil européen et Président du sommet de la zone euro, un homme compétent sans aucun doute mais qu’aucun Européen, moi compris, n’est capable de définir à quoi il sert au juste et si son poste constitue une valeur ajoutée pour l’Europe.

7. Le désintérêt des populations européennes pour ces élections est également dû en grande partie aux représentants européens de ces populations, des parlementaires qui brillent par leur absence de leurs terres électorales et de leurs lieux de travail ! C'est un comble et c’est la septième leçon de ces européennes. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Faites le test autour de vous, une infime minorité de Français est capable de citer le nom de plus de trois députés européens, la majorité n’en est pas capable d’en citer un, râleurs de tous bords compris. Idem dans les autres pays de l’Union. C’est la honte pour tous les partis politiques européens sans exception. Les 72 députés européens français de 2009 portaient tous le même surnom : Fantômas ! 

On peut parler sans exagération des « Fantômas de l’Europe » pour désigner ces députés européens. On a entendu parler vaguement de quelques noms, on subit leurs décisions impitoyables, mais on ne les voit jamais, pour les Fantômas anonymes, et on ne les entend jamais parler de l’Europe, pour les Fantômas célèbres. Comme le personnage de fiction, ils sont « maîtres de tout et de tous ». Perçus comme les « tortionnaires » des peuples européens, ils sont pourtant les « insaisissables » de l’Europe. Prenons quelques noms connus. Quand avez-vous vu la dernière fois Fantômas Jean-Marie Cavada (liste UMP en 2009, UDI-MoDem en 2014) et l’avez-vous entendu parler de l’Europe ? Et Fantômas Rachida Dati (UMP), Fantômas Michel Barnier (UMP), Fantômas Harlem Désir (PS), Fantômas Vincent Peillon (PS), Fantômas José Bové (Europe Écologie) et Fantômas Bruno Gollnisch (FN) ? Pathétique.

8. Parmi ce beau monde, il y a évidemment les Fantômas europhobes. Ils sont nombreux cette fois, 140 des 750 députés européens. Intarissables pour casser du sucre sur le dos de l’Europe, mais content du virement de fin du mois quand même. L’hypocrisie règne sur cette huitième leçon des européennes ! Alors qu’ils sont farouchement opposés à l’Europe, ils participent massivement aux élections européennes. Il faut dire que l’enveloppe mensuelle d’un député européen, tous frais compris, s’élève à plus de 33 000 €/mois, une somme qui comprend sa rémunération de base (8 000 €/mois, brut), ainsi que celle de ses assistants (21 200 €/mois) et les frais généraux (4 300 €/mois), avec remboursement des frais de voyage à Strasbourg et à Bruxelles svp ! Eh oui, être député européen, c’est le jackpot. C’est une tentation qu’on ne peut pas refuser. Et ce n’est pas tout, l’absentéisme des eurosceptiques et même des europhiles du Parlement est légendaire.

9. À propos, figurez-vous que le règlement du Parlement européen n’inflige pas de retenue de salaire aux parlementaires flemmards. C'est même le principe contraire qui prévaut et qui est accepté par tous les partis politiques européens. Il existe une prime d’assiduité svp, en plus de la rémunération de base. L'indemnité journalière de subsistance est actuellement de 304 € par jour de présence. Et ils veulent que les Européens croient en l’Europe et l'on s’étonne encore de l'indifférence des abstentionnistes ! Imaginez votre employeur, qui vous donne une prime parce que vous allez travailler, mais ne fait rien si vous n’y venez pas. Quelle aubaine.

À l’heure où les populations européennes sont frappées de plein fouet par la crise, où les dettes publiques progressent à un rythme affolant, il faudrait déjà commencer par serrer les vis et fermer les vannes, au moins pour être crédible devant les électeurs européens. Il est par exemple grand temps d’imposer ce principe d'une retenue de salaire aux parlementaires défaillants. Assister à une séance parlementaire ne devrait pas être facultatif. Un député doit être en mesure d’assurer son boulot à temps plein comme tout le monde. Et si le cumul des mandats l’en empêche, il doit être contraint de choisir. La loi devrait être plus stricte sur ce point pour que les Européens croient en l’Europe. C'est la neuvième et dernière leçon des élections européennes de 2014. En tout cas, pour la France il est urgent de le faire. Les députés européens français sont parmi les parlementaires les plus flemmards de toute l'Europe : ils classent la France à la 21e place pour l'assiduité aux séances plénières ! Pour les détails, un survol des enquêtes de VoteWatch Europe est très instructif. Accrochez votre ceinture.

Désolé, mais Rachida Dati (UMP) ne peut pas remplir pleinement ses fonctions de députée européenne en étant en plus, maire du 7e arrondissement de Paris et vice-présidente de l’UMP. La preuve : son score de participation aux votes du Parlement européen lors de la précédente législature la classe 437e sur 766 députés (2009-2014). Pour plus de 1 000 votes en séances plénières, elle n’était pas présente ! Elle ne participe qu'à 27 % des réunions de la commission des affaires économiques et monétaires. Prenons aussi les députés d’Europe écologie. Des gens sympathiques, cool & zen et peace & love, n'est-ce pas ? Franchement, qui n’a pas eu un jour envie de voter pour eux ! Eh bien, il vaut mieux réfléchir à deux reprises avant d’envoyer un de ces poulains à Bruxelles. Ils sont adeptes de l’école buissonnière. Ils ont beau mettre le continent dans leur nom de parti, leur assiduité au Parlement européen laisse beaucoup à désirer : José Bové est classé 407e, Karima Delli 410e, Michèle Rivasi 519e, et last but not least, Eva Joly herself, 693e! L’ex-juge était absente à 2 233 votes en séances plénières sur 5 ans. Il y a d’autres exemples. Vincent Peillon, député européen avant de rejoindre le gouvernement Ayrault (PS), n’a participé qu’à 77 % des votes. Jean-Luc Mélenchon, Front de gauche, ne se donne la peine de participer qu’à 71 % des votes (la grande gueule n’est classée que 669e) et ne participe jamais aux réunions de la commission des affaires étrangères. Le record français est détenu par une inconnue du bataillon, une certaine Christine Revault, du Parti socialiste, 46 % de participation. Faut pas se gêner, hein ! Et tiens, Marine Le Pen, star du scrutin de dimanche, elle boude le tiers des votes, comme le père d'ailleurs et ne participe jamais aux réunions de la commission de l'emploi et des affaires sociales. Ah, si ! Je terminerai ce tour d'horizon hexagonal, par le cas de Harlem Désir, Parti socialiste. Député européen du 20 juillet 1999 au 8 avril 2014, soit près de 15 ans d'aubaine, il a raté près de la moitié des séances plénières à la dernière législature, il n'a pris part qu'à 50,15 % des votes afin de pouvoir empocher ses indemnités de voyage (près de 4 250 €/an), ce qui n'a pas empêché François Hollande et Manuel Valls de le parachuter comme Secrétaire d'État chargé des Affaires européennes après son éjection du poste de Premier secrétaire du Parti socialiste pour sa misérable performance aux municipales ! Enfin, on a là quelques exemples de tout ce qu'il y a de plus abjects pour dégouter les plus fervents défenseurs de l'Europe.