lundi 17 avril 2017

Un désaveu cinglant pour Erdogan et une victoire pour le peuple turc ! Le référendum sur la nouvelle Constitution de la Turquie (Art.427)


D'après les résultats quasi définitifs, le "oui" l'a emporté dans le référendum organisée par Recep Tayyip Erdogan sur la réforme de la Constitution de la République de Turquie. Avant de pavoiser les bords du Bosphore, dix réflexions.

1. Dans un pays de plus 80 millions d'habitants, où la consultation nationale a mobilisé 87% des 55,3 millions d'électeurs, ce référendum est un succès indéniable. Pas pour Erdogan. En tout cas, pas en premier. La Turquie prouve encore une fois, en dépit de ce que les mauvaises langues de mauvaise foi diront, qu'elle est bel et bien une grande démocratie et les Turcs des citoyens dynamiques, concernés par leur avenir.

2. Petit bémol, et non des moindres, une polémique entache le bon déroulement de ce référendum et concerne la validation de 2,5 millions de bulletins non conformes par le Haut conseil des élections (YSK). Si ces soupçons d'irrégularités sont confirmés, ils pourraient invalider le résultat du référendum. On le saura les prochains jours. Dans tous les cas, la démocratie turque peut faire mieux.

3. Contrairement aux prévisions, le "oui" ne l'emporte que de peu (51,41%). Ainsi, 48,59% des Turcs ont rejeté la réforme. C'est donc un sérieux désaveu pour Erdogan. Ses envolées nationalistes et ses délires anti-européens, ont eu l'effet inverse de ce qui était escompté. L'hostilité kurde à Erdogan est loin d'expliquer à elle seule, ce score élevé pour le "non". Ce qui a dû peser lourd dans les urnes, c'est la purge massive de la société turque, engagée par le régime d'Erdogan depuis le coup d'Etat raté du 15 juillet 2016, qui a conduit à près de 150 000 arrestations et limogeages, qui prouvent que des listes étaient établies d'avance. La tentative de putsch était comme disait Erdogan « une bénédiction d'Allah » pour écraser ses adversaires politiques et préparer l'opinion publique à la réforme de la Constitution. Le peuple turc n'est pas dupe. Il l'a bien compris et il l'a fait savoir hier. Erdogan a été sanctionné.

4. Les grandes villes comme Istanbul et Ankara ont rejeté la réforme. Les chiffres sont inversés. Le "non" a obtenu près de 51,3% des voix, 68,8% à Izmir. C'est comme pour Londres qui a voté contre le Brexit. Ceci prouve une constante internationale, les milieux urbains sont moins sensibles à la politique populiste que les milieux ruraux.

5. Les Turcs de l'étranger ont voté pour le "oui", à hauteur de 60,1%, notamment en Allemagne (63,1%), en France (64,4%), Pays-Bas (70%), Autriche (73%) et en Belgique (77,7%), mais pas en Arabie saoudite (41,7%), au Canada (27,2%) et aux Etats-Unis (15,6%). La propagande d'Erdogan contre l'Europe ces derniers mois y est pour quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Les Turcs d'Europe ont la chance de bénéficier de cette précieuse liberté qui règne dans l'Union européenne. Ils n'ont pas à subir la répression d'Erdogan. Leur vote est avant tout un plébiscite nationaliste pour le gardien fort de la Sublime Porte.

6. Le problème de cette réforme n'est évidemment pas de forme, mais de fond. Ce n'est pas le fait d'avoir un régime présidentiel en Turquie qui inquiète. Certes, les Etats-Unis sont un régime présidentiel, mais d'une part, le président américain n'a pas de prérogatives exceptionnelles et d'autre part, il a d'importants contre-pouvoirs. Sa marge de manœuvre est finalement assez limité. On l'a bien vu avec Donald Trump, qui a beaucoup de mal à abolir l'Obamacare et à faire appliquer le Muslim Ban. La réforme constitutionnelle turc renforce le pouvoir du président de la République. Erdogan Ier d'Anatolie, pourrait rester au pouvoir jusqu'en 2029 pour un règne de 26 ans. Si elle entre en vigueur, le président turc pourra contrôler tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire. Il pourra par exemple nommer et révoquer les ministres, déclarer l'Etat d'urgence et gouverner par décrets. Plus grave encore, il pourra nommer 12 des 15 membres du Conseil constitutionnel. Pire encore, il pourra nommer 6 des 13 membres du Conseil supérieur des juges et des procureurs (HSYK), le reste étant nommé par le Parlement. Mais comme il y a de fortes chances que la majorité parlementaire soit de la même couleur politique que le président, un homme et un seul, le chef d'un parti islamo-conservateur, une personnalité charismatique mais autoritaire, démocrate avec un penchant islamiste, aura donc le pouvoir de contrôler entièrement cette haute instance judiciaire turque. On le voit bien, la nouvelle réforme de la Constitution menace sérieusement la démocratie turque et l'État de droit en Turquie.

8. Le jour même du référendum, Erdogan a rappelé qu'il sera peut-être amené à réintroduire la peine de mort en Turquie. Le piétinement de la laïcité instaurée par le père fondateur, Mustafa Kemal Atatürk, et l'islamisation soft de la société, ne font plus débat. Les ambiguïtés d'un temps du président turc à l'égard des jihadistes en Syrie sont largement démontrées. La répression de ses adversaires et de ses opposants, ainsi que les restrictions de la liberté d'expression régissent la vie politique quotidienne dans le pays. Depuis qu'Erdogan est au pouvoir, la Turquie ne cesse de s'éloigner de l'Union européenne. La réforme constitutionnelle constitue un nouveau élément qui vient nous rappeler que la Turquie n'a pas vocation à rejoindre l'Union européenne, une adhésion qui engendrera beaucoup de problèmes de part et d'autre, et dont on peut s'en passer des deux côtés. La vocation historique de la Turquie est de représenter un modèle réussi de développements politique, économique, industriel et touristique pour le monde arabo-musulman en général et les pays du Moyen-Orient en particulier

9. Il faut donc mettre un terme à l'hypocrisie mutuelle des interminables négociations et à ce « mariage forcé », l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, pour repartir sur les nouvelles bases plus saines d'une « union libre », des relations privilégiées entre l'Asie mineure et l'Europe.

10. Faire passer une réforme aussi grave avec une si faible marge, dégagée d'un référendum entaché d'irrégularités massives, n'est pas de nature à apaiser la société turque, qui n'est pas encore sortie de l'épreuve du coup d'Etat manqué de l'été dernier. Il est encore temps pour Erdogan, de revenir à la raison, d'en prendre conscience et de renoncer à cette réforme mégalomaniaque, qui n'a pas sa place dans un pays démocratique et qui n'est pas dans l'intérêt du peuple turc.

vendredi 7 avril 2017

La frappe américaine en Syrie ou la nouvelle tromperie de Trump (Art.425)


Le président américain, Donald Trump, a ordonné une série de frappes aériennes en Syrie contre une base du régime syrien. Celle-ci fait suite au massacre chimique commis par ce dernier à Khan Cheikhoun (Idlib) le 4 avril et qui a couté la vie à une centaine de personnes dont une trentaine d'enfants. Les spéculations vont bon train autour de cette action unilatérale des Etats-Unis. Onze réflexions à chaud.


1. Le principe selon lequel la communauté internationale ne puisse pas tolérer que le régime syrien use d'armes chimiques de destruction massive dans la guerre civile en cours a été instauré par l'ancien président américain, Barack Obama. C'était sa fameuse « ligne rouge ». On ne peut que se féliciter que Trump suit la jurisprudence Obama.

2. Si la frappe aérienne de Trump a été décidé pour des raisons purement humanitaires, « aucun enfant de Dieu ne devrait avoir à subir une telle horreur », sans réflexion stratégique, à savoir comment mettre un terme à l'interminable drame syrien, je suis désolé d'avoir à le dire, mais elle devrait nous inquiéter plutôt que de nous rassurer. Dans un tel cas, il est indispensable de mettre les points sur les « i ». Ceci prouve que Donald Trump demeure un président impulsif, imprévisible et inconsistant. Tenez, après une attaque jihadiste odieuse, le bonhomme serait capable de faire exactement le contraire, envoyer des armes au régime syrien et soutenir la nomination de Bachar el-Assad pour le prochain prix Nobel de la Paix. Ce qui est demandé au président de la plus grande puissance au monde c'est d'être un stratège intelligent et non un émotif primaire. Ce n'est pas une frappe aérienne qui arrêtera le drame de la population en Syrie et ramènera les millions de Syriens dans leur pays, c'est une véritable stratégie pour mettre un terme à la guerre.

3. Après le massacre d'al-Ghouta commis par les troupes de Bachar el-Assad le 21 août 2013 avec du gaz sarin, les menaces de Barack Obama de lancer des frappes aériennes contre le régime syrien et la culpabilité certaine du tyran de Damas ont poussé le régime syrien a accepté le démantèlement de son arsenal chimique sous l'égide de l'ONU. Celui-ci était évalué à l'époque à près de 1 000 tonnes. A Ghouta, quelques dizaines de litres seulement étaient suffisants pour provoquer 1 429 morts dont 426 enfants. On peut critiquer autant qu'on veut Barack Obama, mais on ne pourra pas zapper ce constat qui s'impose avec le recul et que l'actualité tragique de cette semaine est venue nous le rappeler : tout aventurisme en Syrie avant le démantèlement de l'arsenal chimique de Bachar el-Assad, aurait conduit à la dissémination sûre et certaine des armes chimiques aux groupes jihadistes sunnites et aux milices chiites.

4. Le régime syrien est censé ne plus être en possession d'armes chimiques. Le massacre chimique qu'il a commis à Khan Cheikhoun est donc une violation flagrante des résolutions de l'ONU. Elle doit conduire à une lourde sanction de la part du Conseil de sécurité. Voyons donc ce que Trump est capable de faire sur ce point.

5. Le discours de Donald Trump pour annoncer les frappes aériennes mérite qu'on s'y arrête un instant. « J’appelle toutes les nations civilisées à chercher à mettre fin au massacre et au carnage en Syrie. » On ne l'a pas attendu pour cela ! Cela fait six ans qu'on essaie, en vain. Le président américain a justifié le lancement de 59 missiles Tomahawk sur la base aérienne par « il est dans l’intérêt vital de la sécurité nationale des Etats-Unis d’empêcher et de dissuader la dissémination et l’utilisation d’armes chimiques mortelles ». Justement, c'était exactement la stratégie de Barack Obama en Syrie. On ne peut que se féliciter que Trump suit Obama sur ce point. En tout cas, jamais un président des Etats-Unis n'a été entouré par autant de généraux à la retraite, dont James Mattis, secrétaire américain à la Défense. Il faut tout de même rappeler que ce dernier poste doit être normalement confié à un civil (depuis au moins 10 ans), sauf exception, la dernière datant de 1950. Ceci donne une idée des orientations de la nouvelle administration américaine. Il est donc évident que ce facteur a joué un rôle déterminant dans cette décision militaire. La dernière déclaration de Donald Trump ne peut que le confirmer.

6. Selon les premières informations, la base aérienne syrienne a été détruite complètement par les 59 missiles Tomahawk lancés depuis le destroyer USS Porter, qui fait partie de la 6e flotte américaine opérant en mer Méditerranée. Néanmoins, selon d'autres informations, les Russes ont été prévenus (info certaine), le régime syrien aurait évacué les avions avant (mis au courant par ces derniers) et deux avions syriens ont pu décoller après l'opération pour mener des raids du côté de Palmyre (ce qui signifierait que toutes les avions et les pistes n'ont pas été détruites complètement ; l'info a été confirmée par les Américains). En tout cas, la capacité terroriste et criminelle du régime de Bachar el-Assad, demeure entière. L'opération dont l'efficacité est loin d'être confirmée, aurait couté une centaine de millions de dollars. 

7. Le soutien apporté par la Turquie et l'Arabie saoudite à Donald Trump nous rappelle que la frappe est une vaste opération de communication, qui n'a pas été conduite pour des raisons humanitaires, encore moins stratégiques. Donald Trump vise avant tout un triple objectif, classé par ordre crescendo :

. D'abord, à effacer le tollé provoqué par ses décrets discriminatoires « Muslim Ban » aux Etats-Unis, dans les pays musulmans et dans l'Union européenne.

. Ensuite, à montrer au monde entier que sur le dossier syrien, et sur d'autres (l'Iran et la Corée du Nord notamment), il ira plus loin que son prédécesseur. Il ne faut pas oublier que Donald Trump souffre du « complexe d'Obama ». C'est ce qui l'a poussé récemment à délirer en affirmant que l'ancien président américain l'avait placé sous écoute.

. Enfin, à faire oublier aux Américains les soupçons qui pèsent sur lui et son entourage, à propos des relations secrètes qu'ils auraient eues avec la Russie. Et dans ce dossier les choses commencent à devenir très embarrassantes pour le président américain. Il y a à peine un mois, le Washington Post avait révélé que le ministre américain de la Justice, avait rencontré à deux reprises l'ambassadeur russe aux Etats-Unis, alors que Donald Trump était en campagne électorale. Pire encore, Jeff Sessions a menti devant le Sénat, alors qu'il était sous serment, au cours de l'audition qui devait le confirmer à son poste, en niant ces accusations. Rajoutez à cela, le scandale de Michael Flynn, un ancien haut gradé de l'armée américaine contraint à démissionner le 13 février 2014, 24 jours seulement après sa nomination comme 25e conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis car il avait menti sur la nature des contacts qu'il a eus avec l'ambassadeur russe aux Etats-Unis durant la période de transition. On a appris par la suite que le général à la retraite avait reçu près de 50 000 dollars en 2015 d'entreprises russes ou liées à la Russie. Et c'est sans parler du rapport conjoint publié au début de l'année par les agences américaines de renseignement -FBI, CIA et NSA- qui accuse Vladimir Poutine d'avoir oeuvré pour favoriser l'élection de Donald Trump au détriment de celle d'Hillary Clinton. Il est donc clair que les frappes de Donald Trump en Syrie constituent une manœuvre qui vise à détourner l'attention des Américains de la collusion qui a bel et bien existé entre Donald Trump et Vladimir Poutine

8. La ferme condamnation de la frappe par l'Iran et la Russie prouve que si la frappe n'est pas suivie de pressions diplomatiques, elle n'aura aucun effet notable sur le cours des événements et l'issue de la guerre en Syrie. Pire encore, elle aggravera la situation.

« Un regard rétrospectif sur le Twitteur
en chef, 
lorsque le président Obama a fait
face à un 
scénario de guerre en Syrie » 
Americans for Bernie Sanders
9. Frappe ou pas frappe, Donald Trump restera quand même a national disaster, comme le prouvent ses mesures contre l'environnement et l'Obamacare, et an international disaster, comme l'attestent ses décrets Muslim Ban et son Mexican Wall. En tout cas, aujourd'hui on ne peut pas s'empêcher de penser aux tweets de Trump, lorsque le président Obama avait envisagé un moment ordonner des frappes aériennes contre le régime syrien à la suite du massacre de la Ghouta, qui a fait 1 429 morts dont 426 enfants, notamment à celui du 5 septembre 2013, écrit en lettres majuscules svp : « Encore une fois, à notre chef très insensé, n'attaquez pas la Syrie. Si vous le faites, beaucoup de choses très mauvaises se produiront, et de cette lutte les États-Unis n'obtiendront rien ». Non mais, quel bouffon ! Il faut dire qu'à l'époque Donald Trump n'était qu'un animateur d'un jeu de téléréalité. 

10. Des frappes aériennes c'est bien, une résolution onusienne c'est mieux. Si nous sommes arrivés à ce chaos en Syrie, c'est à cause de l'obstination de la Russie et de la Chine de bloquer toute résolution du Conseil de sécurité condamnant le régime terroriste de Bachar el-Assad. Au total, ils en ont bloqué au moins une demi-douzaine ! La première c'était en octobre 2011, on n'était qu'à quelques milliers de morts. Nous sommes aujourd'hui à quelques centaines de milliers de morts. Ainsi, ce qui est demandé de Trump réside ailleurs. Il faut une résolution du Conseil de sécurité particulièrement contraignante pour Bachar el-Assad.

11. Le revirement superficiel des Etats-Unis est une bonne chose, un revirement profond est vivement recommandé. Il y a à peine une semaine, T-Rex, le secrétaire d'Etat de Donald Trump, Rex Tillerson, avait déclaré que « le sort du président Assad, à long terme, sera décidé par le peuple syrien ». Plus grave encore, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, avait déclaré « notre priorité n’est plus de rester assis là à nous concentrer pour faire partir Assad ». Encore une fois, on ne peut qu'avoir de sérieux doutes sur la cohérence et la consistance de la politique étrangère de Donald Trump. Celle-ci ne saurait être dictée par l'émotion et le bluff. Bachar el-Assad ne peut plus faire partie de l'avenir de la Syrie. C'est la clé de voûte pour mettre fin à la guerre civile syrienne. Donald Trump ne l'a jamais dit urbi et orbi. Par conséquent, les frappes aériennes d'hier s'inscrivent dans le cadre d'une manœuvre politicienne qui ne changera rien au cours des événements en Syrie

jeudi 6 avril 2017

Elysée 2017, le Grand débat ou la Foire du Trône de la présidence de la République française (Art.424)


La confrontation politique a duré quatre heures. On s'attendait à un débat cacophonique. Et pourtant, le deuxième Grand débat de l'élection présidentielle française, diffusé sur les chaines BFM-TV et CNews avant-hier, a eu le mérite de diviser nettement les onze candidats en lice en deux catégories.

D'un côté, on avait un groupe de quatre politiciens dont la candidature est disons plutôt sérieuse. Toutes les tendances politiques étaient représentées. Jean-Luc Mélenchon, gauche-gauche radicale, Benoit Hamon, gauche de la gauche, Emmanuel Macron, gauche-centre-droite, et François Fillon, droite-droite extrême. A l'issue du débat, il était clair que deux éléments unissent ces quatre hommes aux idées politiques qui peuvent être diamétralement opposées. Non seulement, ils exposent leurs programmes sans agressivité, mais en plus, ils ont des chances de gagner l'élection présidentielle et ils le savent.

En écoutant les uns et les autres, d'une manière impartiale, je crois qu'on peut dire que tout est débattable. Indéniablement, il y a du pour et du contre dans chaque proposition, sur l'économie, la santé, l'éducation, la sécurité, etc. Alors comment se retrouver? Pour faire une présélection des présidentiables, via un premier tri, le mieux c'est de fixer des lignes rouges au-delà desquelles on n'accepte pas de s'y aventurer. Personnellement, j'en ai trois, qui sont en rapport avec mes convictions géo-politiques profondes, qui découlent de mon positionnement à cheval entre l'Orient et l'Occident. Pour moi, les franchir conduit à une notation négative du candidat, voire à son élimination pure et simple de la compétition.

Primo, il y a une ligne rouge locale, la remise en cause de la laïcité telle qu'elle est établie par la loi de 1905, portant sur la séparation des Eglises et de l'Etat, quelques soient le motif avancé et les subterfuges pour miner la loi la plus visionnaire de la législation française. Secundo, il y a une ligne rouge régionale, la sortie de l'Union européenne, quels que soient la raison évoquée et les défauts de cette merveilleuse aventure humaine. Tertio, il y a une ligne rouge internationale, l'indulgence à l'égard de la Russie de Vladimir Poutine et de la Syrie de Bachar el-Assad, quels que soient le prétexte invoqué et les avantages qu'on voit dans une telle alliance.

Certes, aucun des quatre candidats ne remet en cause la loi de 1905. Mais le quatuor devrait se montrer plus ferme à ce sujet. Quant on voit les ravages polico-sociaux du communautarisme au Moyen-Orient, on ne peut envisager le moindre « accommodement » avec un des piliers de la République française. Cela étant dit, deux actualités nous ont montré récemment combien François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, sont à côté de la plaque sur les autres points.

Depuis le 20 janvier 2017, l'Union européenne a un ennemi qui ne se cache pas. Pas seulement Daech-Etat islamique. C'est le président des Etats-Unis d'Amérique, la plus grande puissance du monde. Il s'est réjoui du Brexit et a prédit d'autres sorties. C'est loin d'être étonnant de sa part, l'Union européenne est le seul concurrent sérieux des Etats-Unis où il fait si bon de vivre. Et sur tous les plans svp. La rencontre foireuse entre Angela Merkel et Donald Trump il y a quelques semaines, est venue confirmer le mépris du locataire de la Maison Blanche pour l'Allemagne, le fer de lance de l'Europe, la plus importante digue contre la trumpisation des esprits. Idem pour les déclarations de ce dernier sur l'OTAN. Son affinité avec Vladimir Poutine s'inscrit dans ce cadre également. L'Europe doit faire face par ailleurs à l'insécurité due à la politique impériale de la Russie et à l'hégémonie économique de la Chine. Pour ce faire, elle a donc besoin d'être unie et renforcée, afin d'espérer faire le poids. Ainsi, il est inimaginable dans un contexte géopolitique aussi grave, d'installer sur le trône de l'Elysée un eurosceptique, comme Jean-Luc Mélenchon, ou une europhobe, comme Marine Le Pen, qui pulvérisera le bi-réacteur franco-allemand de l'Union européenne, le souhait russo-sino-américain le plus profond.

Ghouta-Damas, le 21 août 2013
Le hasard a voulu qu'une nouvelle attaque chimique, probablement au gaz sarin, ait lieu au petit matin du jour du Grand débat dans la région d'Idlib. Elle a été perpétuée sans l'ombre d'un doute par les troupes de Bachar el-Assad. Elle aurait fait selon un bilan provisoire 86 morts, dont 30 enfants. Aussitôt, le parrain russe est monté aux créneaux pour justifier l'attaque, par le ciblage d'un entrepôt jihadiste, et empêcher le vote par le Conseil de sécurité d'une résolution défendue par la France, le Royaume Uni et les Etats-Unis, pour condamner le régime syrien et imposer une enquête internationale. Depuis la sinistre attaque de Ghouta-Damas le 21 août 2013, qui a fait 1 429 morts dont 426 enfants, la tyrannie des Assad a gazé la population civile à plusieurs reprises. Malgré ces crimes contre l'humanité et des crimes de guerre flagrants, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, et d'autres petits candidats comme Jean Lassalle, pensent que Bachar el-Assad (qui est issu d'une communauté alaouite ne représentant que 10% de la population), a encore un rôle à jouer dans l'avenir des Syriens (sunnites à plus de 70% et chrétiens à 10%), et que Vladimir Poutine fait du bon boulot en Syrie. Croire à de telles aberrations, c'est n'avoir rien compris à la Syrie et au Moyen-Orient. Le faire au nom de la protection des Chrétiens d'Orient, c'est être d'une naïveté affligeante. Benoit Hamon a dénoncé durant le Grand débat cet énième crime odieux commis par le régime syrien. Emmanuel Macron a laissé entendre le lendemain qu'il pourrait ordonner une action militaire contre ce dernier s'il est élu. Seuls Benoit Hamon et Emmanuel Macron se positionnent clairement contre Bachar el-Assad et se méfient de Vladimir Poutine comme de la peste. 

La tyrannie des Assad, père et fils, est sans l'ombre d'un doute la pire malédiction qui soit arrivée à la Syrie et au Liban ces 50 dernières années. Quant au président russe, il faut savoir que si Daech-Etat islamique a deux pères géniteurs, George W. Bush et Nouri el-Maliki, l'organisation terroriste a trois mères nourricières, Bachar el-Assad, Ali Khamenei et Vladimir Poutine

De l'autre côté, hélas, c'était vraiment la Foire du Trône et à qui crie le plus fort. On a tous droit à un quart d'heure de célébrité comme disait Andy Warhol, sauf que chaque membre de ce groupe a même eu trois minutes de plus. Là aussi, toutes les tendances politiques étaient représentées. Philippe Poutou, extrême gauche, Nathalie Arthaud, extrême gauche, Jacques Cheminade, extrême gauche-extrême droite, Jean Lassalle, centre-droite, François Asselineau, droite-extrême droite, et Nicolas Dupont-Aignan, droite-extrême droite. Force est de constater qu'ils franchissement tous au moins une de mes lignes rouges, voire deux. En plus, à l'inverse de l'autre catégorie, les six petits candidats ne parviennent pas à exposer leurs idées politiques sans agressivité (on ne peut pas parler de véritable programme) et ils n'ont aucune chance d'accéder à la magistrature suprême. Et ça, ils le savent et ils en profitent pour perturber la campagne des grands candidats.

Il reste Marine Le Pen, inclassable. Elle fait bande à part. Elle se veut sérieuse et responsable, ce qui aurait dû la placer avec le premier groupe. Mais vouloir n'est pas pouvoir. Ce fond belliqueux et cette agressivité latente la classent avec le deuxième groupe. C'est la grande perdante du débat élargi. Dans le débat réduit à cinq, elle n'avait aucun mal à se présenter « seule contre tous », Mélenchon-Hamon-Macron-Fillon. Mais à onze, ce n'était plus le cas. Les petits candidats lui ont volé la vedette, sans parler de la charge de Macron sur « la baisse du pouvoir d'achat » et « la guerre économique » qu'engendrerait l'application de son programme, et la claque de Mélenchon, « vous ne servez à rien ! ». Avant-hier, Marine Le Pen n'avait plus le monopole du populisme, de la démagogie, de la défense du peuple français, de la diabolisation de l'Union européenne, et j'en passe et des meilleures.

Toujours est-il que la présidente du Front national est la seule candidate que j'élimine d'emblée de la compétition présidentielle française puisqu'elle franchit mes trois lignes rouges : elle remet en cause la laïcité en voulant installer des crèches dans les mairies, elle prône une alliance renforcée avec le duo Assad-Poutine d'où sa visite récente au Kremlin et ses déclarations déplacées à Beyrouth sur le tyran de Damas, et elle veut faire sortir la France de l'Union européenne.

Sur ce dernier point, Marine Le Pen a déclaré à la BBC il y a quelques jours que « l'Union européenne brille avec la lumière d'une étoile morte ». Nous l'aurions cru volontiers si son allégation politique n'était pas un vœu pieux qui arrangerait bien ses affaires judiciaires et lui éviterait des condamnations certaines, au pluriel svp, voire l'inéligibilité pour un bon bout de temps. Il faut dire que les casseroles de madame sont nombreuses, très nombreuses : la casserole des emplois fictifs des assistants parlementaires européens (qui concernerait 20 des 24 assistants des députés du FN ; les services financiers de l'UE se font déjà rembourser les 340 000 € de sommes indues) ; deux casseroles concernant Jeanne, un micro parti qui est étroitement lié au FN (qui aurait mis en place un système frauduleux à partir de 2011 pour financer les campagnes électorales du FN) ; deux casseroles concernant les fausses déclarations de patrimoine ; la casserole de l'emprunt russe (9 millions d'euros que le FN doit à une banque tchéco-russe qui a fait faillite depuis ; Poutine décidera si elle doit rembourser ou pas, une raison de plus pour faire les yeux doux au maitre du Kremlin!). Casserole par-ci, casserole par-là, au point où on en est, il faut admettre que la cheffe du FN traine toute une batterie de cuisine derrière elle de nos jours. Au total, une douzaine de cadres du FN et des proches collaborateurs de Marine Le Pen sont déjà mis en examen. En se basant sur le rapport de l’Office européen de lutte antifraude, l'enquête préliminaire menée en France a aboutit à l'ouverture récente d'une information judiciaire à l'encontre de Marine Le Pen, pour « abus de confiance, escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux, et travail dissimulé ».

A la violation de ces trois lignes rouges s'ajoutent trois bonus qui rendent le repêchage de Marine Le Pen impossible. D'abord, ses magouilles financières qu'on vient d'évoquer. Ensuite, son mépris et sa malhonnêteté, très bien illustrées à travers le cirque qu'elle a fait à Beyrouth devant le siège du mufti de la communauté sunnite. Enfin, l'engagement numéro 27 qu'elle prend de « supprimer la double nationalité », une déchéance de la nationalité qui frappera durement les ressortissants franco-libanais dont une frange vote pour elle.

Allez, terminons cet article dans la joie et la bonne humeur avec la tirade de Philippe Poutou (1:56:53-2:00:00), en réponse à la question, « Un président exemplaire, c'est quoi pour vous? ». Lisez, écoutez et regardez, c'est un régal. « Question de moralité politique, on est servi depuis quelque temps. On a Dassault qui a été condamné récemment. Dassault c'est un homme politique, milliardaire, patron du Figaro et ... » Ruth Elkrief tente de l'interrompre : « Il y a beaucoup d'autres qui ont été condamnés. Mais quelles sont vos propositions? » Le candidat d'extrême gauche ne se laisse pas impressionner et balance à la journaliste imprudente : « Non mais, ce n'est pas parce que je n'ai pas de cravate, qu'il faut me couper ! » Ruth : « Ah non! » Poutou reprend de plus belle : « Dassault ne fait pas de prison parce que le monsieur est un peu trop vieux. Clause humanitaire, tant mieux. A côté de ça, on a les Balkany. C'est tout une œuvre. Le père, le fils, tout le monde triche. Et là, depuis janvier, alors là, c'est le régal. Une campagne superbe, Fillon, il est là en face moi. Que des histoires. Plus on fouille et plus on sent la corruption, plus on sent la triche. En plus, ce sont des bonhommes qui nous expliquent qu'il faut de la rigueur, il faut de l'austérité. Et eux-mêmes piquent dans les caisses publiques. » Avec un admirable calme olympien, Fillon l'interrompt et lui dit calmement : « On n'accuse pas comme ça ! ». Poutou lui répond gentiment : « Oui, bon, d'accord ». Fillon cède un petit « merci ».

Le sprinter reprend son souffle et enchaine : « Il y a aussi Le Pen, à côté. Elle va peut-être réagir aussi. Le Pen pareil, on pique dans les caisses publiques. Alors là, ce n'est pas ici, c'est l'Europe. Pour quelqu'un qui est anti-européen, elle ne se gêne pas de piquer de l'argent de l'Europe. Le pire c'est qu'en plus, le FN qui se dit anti-système, ne s'emmerde pas du tout et se protège grâce aux lois du système, grâce à l'immunité parlementaire et refuse d'aller aux convocations policières. Peinarde ». La candidate d'extrême droite, qui tire une tronche depuis que Poutou a ouvert la bouche et qui bouillonne de rage depuis qu'elle est contrainte d'écouter le candidat d'extrême gauche, ne trouve rien à répondre qu'une cette banale réplique : « Sur ce coup-là, vous êtes pour la police! ». Ce à quoi Philippe Poutou répond: « Quand nous, on est convoqués par la police, nous ouvriers par exemple, on n'a pas d'immunité ouvrière. Désolé, on y va. Vous, vous avez une chance, le système vous protège, tant mieux pour vous. Mais ça permet de dire, que l'anti-système, c'est de la foutaise. »

Continuant sur sa lancée, il ajoute : « Le problème du politicien corrompu... c'est la professionnalisation de la politique. On a des gens déconnectés de la population, surpayés, 6 000, 7 000, 10 000 euros. Députés, sénateurs, ministres. C'est scandaleux. Je rappelle que le salaire minimum est 1 100 euros et il y a plein de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté... On pense qu'il faut limiter le salaire des politiciens, maximum le salaire moyen d'un salarié, il faut arrêter le cumul des mandats ... » La journaliste Laurence Ferrari l'interrompt croyant avoir trouvé la faille : « Ça les rendra moins corrompus de baisser leur salaire ? » Et là, c'est l'apothéose pour Philippe Poutou : « Déjà ils courront moins après le poste car ça sera moins bien payé. L'autre truc qui peut être avantageux, c'est qu'ils auront peut-être envie d'augmenter plus facilement le smic et les salaires puisqu'ils seront directement concernés. » Les autres candidats, comme Macron et Mélenchon, ont beaucoup du mal à ne pas sourire ou même à applaudir. Le public est hilare.

samedi 18 mars 2017

Pendant que des Occidentaux se battent contre « Trump », le « Muslim Ban » et le « Mexican Wall », l'Arabie saoudite loue le président américain, défend son décret et approuve son mur (Art.422)


Sacrée semaine ! Il était difficile ces derniers temps d'échapper à la polémique autour du « Muslim Ban 1.0 ». Et encore, quiconque avait réussi cet exploit s'est fait rapidement rattraper par le « Muslim Ban 2.0 ». Depuis la fin du mois de janvier, j'ai saisi l'occasion à plusieurs reprises pour dénoncer le contenu de ces décrets pris par Donald Trump mais aussi leur appellation inappropriée. De l'eau a coulé sous les ponts et voilà qu'on apprend au début de la semaine, que le vice-prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane Al Saoud, ministre de la Défense, Président du Conseil des affaires économiques et du développement et fils du roi Salmane, a été reçu en grande pompe par le président américain le mardi 14 mars.

Autorisation spéciale de se balader dans les rues de Washington en thawb-bisht-chechiya-chemagh-agal (le costume traditionnel saoudien), déjeuner royal dans la salle à manger familiale des Trump, visite guidée de la Maison Blanche par le locataire des lieux lui-même, malek el bournouss woul chips, enfin bref, il est clair que les Américains se sont mis en quatre pour laisser une bonne impression à leur hôte saoudien.


A la suite de cette belle journée passée en bonne compagnie, le service com' de Mohammed ben Salmane Al Saoud a adressé à l'agence américain Bloomberg, un communiqué dont la lecture est tout simplement édifiante.

D'emblée nous apprenons que la réunion fut « un énorme succès, marquant un tournant historique dans les relations bilatérales ». Ça alors ! « Tout cela est dû à la grande compréhension du président Trump de l'importance des relations entre les deux pays et à sa vision claire des problèmes dans la région ». Notez bien, hal latché la obama, ce sous-entendu que Barack Obama était à côté de la plaque. Bon, ne fatiguez pas vos zygomatiques tout de suite, garder vos fous rires pour la suite.

Comme moi, vous imaginez naturellement que les deux hommes ont évité les sujets qui fâchent. Par exemple, les décrets américains interdisant à des ressortissants de plusieurs pays musulmans d'entrer aux Etats-Unis. Alors là, vous n'y êtes pas du tout. « L'Arabie saoudite ne croit pas que cette mesure vise les pays musulmans ou la religion islamique ». Moi aussi d'ailleurs, j'en ai parlé dans mon article sur le sujet. Sauf que les choses sont un peu plus compliquées que ne voudrait faire croire l'affirmation simpliste de l'émissaire saoudien du roi Salmane. En théorie, non, mais en pratique, si ! Et pour preuve, Donald citant Trump lors d'un meeting le 7 décembre 2015. « Donald J. Trump appelle à un arrêt total et complet de l'entrée des musulmans aux États-Unis, jusqu'à ce que les représentants de notre pays puissent comprendre que diable se passe-t-il ! Nous n'avons pas le choix. » Mais, il semble que le jeune prince soit complètement déconnecté de la réalité. « Cette mesure est une décision souveraine dont le but est d'empêcher les terroristes d'entrer aux États-Unis d'Amérique ». C'est une plaisanterie ? Il faut dire qu'à l'époque, il venait d'avoir 16 ans. Son précepteur devrait lui expliquer trois choses. Primo, on ne peut pas décréter que tous les ressortissants de tel ou tel pays sont potentiellement terroristes, c'est abjecte, pour ne pas dire raciste et xénophobe. Secundo, si par malheur et par populisme on devait le faire, la logique voudrait que les décrets Trump incluent les ressortissants saoudiens car 15 des 19 terroristes responsables du 11-Septembre étaient Saoudiens. Tertio, et puis quoi encore, c'est comme si les frontières des Etats-Unis étaient grandes ouvertes aux Syriens, Irakiens, Iraniens, Libyens, Somaliens, Soudanais et Yéménites !

Et comme le ridicule ne tue pas, on apprend de Bloomberg que le prince saoudien a fait savoir au président américain que le royaume possède des renseignements sur « l'existence d'un complot contre les États-Unis d'Amérique qui a été planifié dans ces pays en secret ». Mais voyons, comme par hasard ! Voilà pourquoi son Altesse royale a exprimé « sa compréhension et son appui à cette mesure de précaution vitale et urgente visant à protéger les États-Unis d'Amérique des opérations terroristes prévues ». C'est c'là oui ! Il faut quand même bien réaliser dans quelle situation surréaliste on se trouve : ben Salmane nous explique que c'était « vital et urgent » pour Trump d'agir et d'empêcher tous les ressortissants musulmans de sept pays au monde d'aller aux Etats-Unis.

Les deux hommes ont parlé de religion bien entendu. « Le Président Trump a exprimé son profond respect pour la religion musulmane, en la considérant comme l'une des religions divines qui est venue avec de grands principes humains (aujourd'hui) détournés par des groupes radicaux ». Respect, sauf que comme par hasard, Président Trump a fait le black-out sur Twitter entre le 13 et le 15 mars 2017, pas un gazouillis ni sur l'islam ni sur la visite de son Excellence. Il a pris le soin de laisser son hôte s'exprimer à sa place. En tout cas, il y a un an, voici ce que pensait le principal candidat à l'élection présidentielle américaine. « L'islam nous (Américains) déteste... il y a là, une énorme haine. »

Ils ont parlé aussi d'investissements, bien évidemment. « Les deux parties ont exprimé leur accord sur l'importance du grand changement que le président Trump mène aux États-Unis et qui coïncide avec le changement en cours en Arabie saoudite à travers "Vision 2030" (programme de réformes économiques et sociales pour transformer l'économie saoudienne) ». Quelle harmonie, c'est ce qu'on appelle en Orient, we7dat el masar, unis sur le même chemin : Trump a des affaires en cours en Arabie saoudite, d'où l'exclusion des Saoudiens du Muslim Ban, et Ben Salmane prévoit d'investir aux Etats-Unis pour diversifier les ressources financières du royaume.

Il était également question d'un ennemi commun, l'Iran. « Mohammed ben Salmane a souligné combien l'accord nucléaire est très mauvais et très dangereux pour la région (…) Le président et le vice-prince héritier partagent les mêmes vues sur la gravité des mouvements expansionnistes iraniens dans la région ». Wa houna beito el kasid, c'est le principal but de la rencontre du côté saoudien, tout le reste n'est que palabres, we7dat el masir, comme on dit en Orient, unis par le même destin.

Comme c'est souvent le cas, le meilleur est toujours pour la fin. « Les deux parties ont discuté de l'expérience saoudienne réussie dans la construction d'une clôture sur la frontière irako-saoudienne, qui a conduit à empêcher l'entrée illégale des individus, ainsi que la prévention des opérations de contrebande ». En gros, l'Arabie saoudite pourrait profiter de son expérience réussie dans ce domaine pour encourager et conseiller les Etats-Unis dans la construction du mur à la frontière mexico-américaine. Alors là, on tombe des nues. Trump sait maintenant ce qui lui reste à faire : au lieu de se coltiner le groupe franco-suisse Lafarge-Holcim, il n'a qu'à prendre Saudi Binladin Group pour la sale besogne.


Parlons peu, parlons bien.

D'un côté, on a des Saoudiens sunnites qui sont prêts à tout pour contenir le « croissant chiite » (Iran-Irak-Syrie-Liban-Yémen-Bahrein), même si ceci doit les conduire à bénir les pires décisions de la nouvelle administration américaine qui n'a jamais caché son mépris pour l'islam. « Son Excellence, le président Trump, a une intention sérieuse, sans précédent, de travailler avec le monde islamique et de réaliser ses intérêts ». Raisonner en « monde islamique » est déjà sectaire, mais admettons, le reste laisse perplexe. L'Arabie saoudite va aujourd'hui jusqu'à considérer Trump comme « un véritable ami des musulmans, qui servira le monde islamique d'une manière inimaginable », et tenez-vous bien, « contrairement au portrait négatif que certains ont essayé de promouvoir, par la publication de déclarations injustes sorties de leurs contextes et d'analyses irréalistes ». Mais voyons, les médias, moi compris, nous avons tenté de ternir l'image de Trump avec des propos injustes et des analyses biaisées ! Allez, finissez votre lecture rapidement, car cet énième article critique de Donald Trump s'autodétruira dans 5 minutes. Mais sachez avant que le 9 mars 2016, un journaliste américaine demanda à Trump : « Ya-t-il une guerre entre l'Occident et l'islamisme ou entre l'Occident et la religion musulmane ? » Voici la réponse exacte du « véritable ami des musulmans » : « C'est (contre) l'islam radical. Mais c'est très difficile à définir. Il est très difficile de les séparer parce que vous ne savez pas qui est qui ».

De l'autre côté, on a des Américains qui sont eux aussi prêts à tout pour briser « l'isolationnisme » dans lequel leur président enferme les Etats-Unis, même si ceci doit les conduire à dérouler le tapis rouge à l'héritier d'un royaume à l'islam rigoureux, qui ne laisse toujours pas ses sujettes conduire une voiture et qui a fournit la majorité des terroristes qui ont commis la pire attaque meurtrière de l'histoire américaine. Au moment où Donald Trump a beaucoup de mal à imposer le bannissement de ressortissants musulmans, à cause d'une forte opposition américaine interne, il avait impérativement besoin de recevoir la bénédiction « du pays leader du monde islamique, le siège de la Révélation, la terre des deux Saintes Mosquées et de la Qibla (direction de la Kaaba à La Mecque) », le pays qui a « une légitimité (islamique) sans égale », l'Arabie saoudite. Il l'a eu ! Et ce n'est certainement pas par hasard que Mohammed ben Salmane Al Saoud, a tenu à faire figurer tous ces termes, dans l'évaluation de sa rencontre avec le président américain. D'ailleurs, ce n'est certainement pas par hasard non plus que le vice-prince héritier saoudien a rendu publique ce que les deux hommes se sont dits en privé. C'est une bénédiction urbi et orbi et non en catimini, afin que Trump puisse l'exploiter.  !

De part et d'autre, Saoudiens et Américains ont voulu montrer que l'ère Obama est révolue et sans regret. Soit, mais encore. Les deux parties n'ont pas vraiment les mêmes desseins pour la Syrie. Il ne fait pas de doute que Trump, encore plus qu'Obama, ne rentrera pas en conflit ouvert avec Poutine afin de déloger par la force le dernier tyran des Assad, l'obsession des Saoud depuis six ans. Toutefois, les deux hommes se retrouvent sur un point essentiel, rejoint par Israël d'ailleurs, diminuer l'influence de la République islamique d'Iran dans la région. Mais de là à imaginer que le nouveau président américain ait l'intention et la possibilité, notez bien la nuance, de révoquer l'accord international signé avec l'Iran, il n'y a qu'un pas qu'il serait très hasardeux de franchir. Il n'y a qu'au Yémen où le royaume peut espérer du concret, des renseignements, mais aussi des armes et des frappes américaines.

Inutile de spéculer davantage, nous verrons bien si Trump laissera le Moyen-Orient dans un meilleur état qu'il ne l'était à son arrivée. J'en doute pour les raisons évoquées précédemment. Mes doutes se sont même renforcés en apprenant qui était le binôme chargé de rendre le séjour du prince saoudien en Amérique si agréable. Eh bien figurez-vous ce sont Stephen Bannon, chef de la stratégie à la Maison Blanche, un proche des milieux d'extrême droite considéré par Bloomberg comme « l'homme le plus dangereux de la vie politique aux Etats-Unis », et Jared Kushner, haut conseiller du président et mari d'Ivanka, un homme décrit comme un juif orthodoxe, soutien indéfectible d'Israël et chargé par le beau-père de définir la politique moyen-orientale américaine.

En quittant les Etats-Unis hier, Mohammed ben Salmane Al Saoud a adressé un câble à son hôte pour « exprimer sa profonde gratitude pour l'accueil chaleureux et l'hospitalité généreuse » qu'il a reçu et qu'il a rencontré. On apprend aussi qu'il n'avait qu'à « se louer des relations historiques et stratégiques » entre l'Arabie saoudite et les Etats-Unis et qu'il a souhaité « au peuple américain ami, une bonne continuation sur le chemin du progrès et de la prospérité ». Allez, l'avenir nous en dira plus. En attendant, disons que le jeune homme n'a sans doute pas été suffisamment initié par son précepteur aux coulisses des soudaines attentions et de tant de salamalecs. Il est clair, au moins pour l'instant, que c'est plutôt Trump qui peut mettre à profit cette rencontre, pas Ben Salmane !

*

L'ironie de l'histoire est donc dans ce constat surréaliste. Pendant que des Occidentaux se battent contre « Trump », le « Muslim Ban » et le « Mexican Wall », l'Arabie saoudite loue le président américain, défend son décret et approuve son mur. C'est à vous dégouter de faire de la politique. Mais heureusement qu'il y a tous les jours au moins une nouvelle pour vous en dissuader. Vendredi, 72 heures après la mascarade du vice-prince héritier saoudien à la Maison-Blanche, c'était au tour de la chancelière allemande, Angela Merkel de rencontrer Donald Trump. Même décor, mais changement d'ambiance. A l'arrivée, le protocole habituel. On se serre la main, on sourit et on blague de bon coeur. Au départ, un protocole inhabituel. Trait d'humour forcé, aucun regard complice et pas de poignée de mains, malgré l'insistance des journalistes. Par charité chrétienne, il ne faut pas oublier qu'Angela est la fille d'un pasteur, la chancelière allemande dédaigne proposer au président américain de répondre favorablement à l'insistance des journalistes, « Handshake, handshake, handeshake ». Trump boudant dans son coin, a préféré faire semblant de ne pas avoir entendu. Niet. Seul le bruit des obturateurs réchauffait l'ambiance glaciale qui régnait hier dans le Bureau ovale. Idem à la conférence de presse commune. Il faut dire que ces deux personnalités n'ont rien, absolument rien, en commun. Sur l'Union européenne comme sur l'OTAN, sur l'environnement comme sur les échanges internationaux, sur les réfugiés comme sur les migrants, tous les sujets les séparent. Eh oui, Son Altesse Royale, Mohammed ben Salmane Al Saoud, potentiel futur roi d'Arabie saoudite, pourrait conclure qu'il y a encore des leaders de principes dans ce monde pour qui la fin ne justifie pas les moyens


Comédie en quatre actes, lecture de gauche à droite, de haut en bas.
Captures d'écran, source CNN
1. Merkel demande à Trump, qui regarde de l'autre côté de la pièce,
s'il souhaite avoir une poignée de main.
2. Elle l'observe pendant trois éternelles secondes. Il a bien entendu,
il ne se retourne pas, il regarde droit devant lui. Manifestement, il est hagard.
3. La chancelière allemande est dubitative.
Elle est maintenant certaine que le président américain boude.
Il n'a pas dû apprécier ce qu'elle lui a dit en privé.
4. Angela Merkel semble amusée par le comportement puéril de son hôte,
qui lui, attend impatiemment que ce long supplice photographique prenne fin.

mercredi 15 mars 2017

Recep Tayyip Erdogan : une vision mégalomaniaque, un conservatisme islamique et une xénophobie à l'égard de l'Occident (Art.421)


I. Erdogan : « Les musulmans ont découvert l'Amérique, pas Christophe Colomb »

A l’occasion du sommet des chefs religieux musulmans des pays d'Amérique latine, qui s’est tenu à Istanbul le 15 novembre 2014, le président turc, fraichement élu, n'a rien trouvé de mieux à déclarer que de prétendre que « les musulmans ont découvert l'Amérique en 1178, pas Christophe Colomb » (en 1492). Ce ne seraient donc ni les Seldjoukides du Sultanat de Roum (Anatolie), ni les Ayyoubides de la dynastie de Saladin (Syrie et Egypte), ni les Mouwahiddun de la dynastie des Almohades (Andalousie et Maghreb), mais tout simplement « les musulmans ». A l'époque tout le monde avait souri et jugé que ces propos clownesques ne valaient pas la peine d'être commentés publiquement. Et pourtant, on retrouve dans cette anecdote sur Recep Tayyip Erdogan, trois traits fondamentaux de sa personnalité et de sa politique : la vision mégalomaniaque, le conservatisme islamique et la xénophobie à l'égard de l'Occident.


II. La tentative de coup d’Etat était « une bénédiction d’Allah »

Dès qu'il a repris la main quelques heures après le début du putsch raté de l'été dernier, l'homme fort de Turquie a assuré ses supporters à son retour à Istanbul que la tentative de coup d’Etat était « une bénédiction d’Allah ». Ce jour-là, il a décidé de profiter de l'aubaine pour tout mettre en oeuvre afin de verrouiller le pouvoir davantage. Sa réponse a viré très vite à la répression hystérique plutôt qu’à l’application sereine des lois en vigueur dans un Etat de droit. Le ton adopté s’est inscrit d’emblée dans un registre fasciste : « Nous allons continuer d’éliminer le virus de toutes les institutions étatiques... Hélas, ce virus, comme un cancer, s’est propagé à tout l’Etat ». Au total, tous secteurs confondus (militaire, police, judiciaire, ministères de l'Intérieur, de l'Education nationale, des Finances, Affaires sociales, etc.), des dizaines de milliers de Turcs ont été placés en garde à vue, emprisonnés ou démis de leur fonction. Vu l'ampleur et la célérité de la contre-réaction, il est clair aujourd'hui qu'une partie d'entre eux étaient des opposants qui ont été « neutralisés » d'une manière préventive, en partant de « listes » qui étaient établies d'avance. Le coup d’Etat militaire raté de l’armée turque cachait en réalité un putsch civil du régime d’Erdogan.

Les objectifs du président turc étaient clairs. A court terme, le « virus » qu’Erdogan se propose d’éradiquer concerne essentiellement les partisans de l’imam Fethullah Gülen, un intellectuel turc qui vit depuis 1999 aux Etats-Unis. C’est l’ennemi numéro un d’Erdogan, son obsession, l’adversaire à abattre. L’imam exilé partage avec Erdogan, la même vision conservatrice, traditionnel et islamiste de la société. Il représente un important courant de pensée islamique, qui prône l’implication des musulmans pour le « bien commun » des musulmans et des non-musulmans, de Turquie et du monde, ainsi que le dialogue religieux avec les Gens du Livre (les chrétiens et les juifs). Les deux hommes étaient même alliés pendant plus de dix ans. Les dérives autoritaires du président turc et des soupçons de corruption pesant sur son entourage, les ont brouillés. A long terme, l’objectif d’Erdogan était d’imposer un régime présidentiel via une réforme de la Constitution.

III. Le référendum pour le renforcement des pouvoirs présidentiels en Turquie

Nous y voilà. Le référendum pour valider la réforme est fixé au 16 avril 2017. Dans le cadre d'une campagne en faveur du "oui", le pouvoir a prévu d'aller à la rencontre de la diaspora turque en Europe. En théorie, rien de plus normal. En pratique, cette démarche pose deux problèmes majeurs.

D'une part, il y a un problème de schizophrénie démocratique. Depuis très longtemps déjà, bien avant le putsch raté, Recep Tayyip Erdogan ne résigne devant rien pour verrouiller son pouvoir, museler ses opposants, imposer ses idées islamistes et remanier en profondeur la république moderne laïque fondée par le père visionnaire de la nation turque, Mustafa Kemal Atatürk. Dans la panoplie des atteintes graves à la démocratie en Turquie sous le règne d’Erdogan Ier d'Anatolie, on retrouve pêle-mêle : la limitation de la liberté d’expression (depuis qu’il est président de la République, Erdogan poursuit les citoyens turcs pour « insulte au président » à un rythme de 100 plaintes/mois), l’emprisonnement de journalistes, la répression violente des manifestations pacifiques, les purges dans l'armée, la police, la justice, les administrations, etc. Bilan des courses, selon Reporters Sans Frontières, l’évaluation de la liberté de la presse dans 180 pays du monde pour l'année 2015, classe la Turquie à la 149e place, juste devant la Libye (154), un peu mieux que la Corée du Nord (179), la Syrie (177), l’Iran (173) et l’Arabie saoudite (164), beaucoup moins bien que l’Afghanistan (122), le Liban (98), la France (38), l’Allemagne (12) et la Finlande (1). Et encore, c'était avant le putsch. Et comme si de rien n'était et en dépit de la purge massive tous azimuts depuis le coup d'Etat raté de l'été, « l'homme malade » veut se pointer en Allemagne, aux Pays-Bas et en France, pour profiter pleinement de la culture démocratique qui règne dans les pays d'Europe, afin de faire sereinement campagne dans le but de renforcer davantage son pouvoir présidentiel et les violations démocratiques qui en découleraient, et il espère que les leaders des pays européens lui dérouleraient le tapis rouge et l'accueilleraient avec des tzoulghout, les jets de riz et les plateaux de loukoums ! On croit rêver.

D'autre part, il y a un problème de cohérence idéologique. Certaines Européens n'ont pas encore oublié la criminalisation de l’intégration des ressortissants turcs dans les sociétés européennes par Recep Tayyip Erdogan Premier ministre. C'était en 2008 à Cologne. Il a eu le culot de balancer aux 16 000 compatriotes qui sont venus à sa rencontre, « l'assimilation est un crime contre l'humanité ».

IV. La campagne d'Erdogan en Allemagne, en France et aux Pays-Bas

Toujours est-il que face à cette campagne en perspective, les pays européens ont réagi d'une manière très différente. La France semble avoir décidé, au moins pour l'instant, de laisser le pouvoir turc faire campagne sur son sol, comme si de rien n'était. Et encore, c'était dans la petite ville de Metz (120 000 habitants) avant les déclarations scandaleuses des leaders turcs. Nous y reviendrons. Par contre, l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse et les Pays-Bas ont décidé d'interdire les meetings. Deux ministres turcs, des Affaires étrangères et de la famille, ont même été refoulés.

Erdogan était furieux et il l'a bien fait savoir. « Ils devront en payer le prix ». Jusque là, rien de bien grave. Le reste des déclarations l'est. « Je pensais que le nazisme était mort, j’avais tort. Le nazisme est encore très répandu en Occident. L’Occident a montré son vrai visage. » Si interdire un meeting politique et éconduire un politicien relevaient du nazisme, Erdogan serait le Führer incarné ! Rappeler le passé nazi à l'Allemagne d'aujourd'hui, qui a ouvert grand ses portes à plus d'un million de réfugiés musulmans, quand on est l'héritier de l'Empire ottoman, fier de l'être et incapable de reconnaître le génocide de plus d'un million d'Arméniens chrétiens 100 ans après les faits, s'inscrit indiscutablement dans le registre du crétinisme politique. La xénophobie du président turc à l'égard des Occidentaux l'a même poussé à sous-entendre que la chancelière allemande, Angela Merkel, soutiendrait les terroristes. « Mme Merkel, pourquoi cachez-vous des terroristes dans votre pays? Pourquoi vous n'agissez pas? » Comme du côté de Bachar el-Assad, pour Recep Tayyip Erdogan, tout opposant à son hégémonie politique est un terroriste potentiel. Et dire que l'auteur de ces propos aberrants a pendant longtemps eu des rapports obscures et ambigus avec les milices islamistes et jihadistes en Syrie.

Encore quelques anecdotes qui montrent à quel point les coïncidences sont parfois d'une ironie impitoyable avec d'ignares populistes. Le président turc s'exprimait à Istanbul dimanche, dans le cadre d’une conférence intitulée « La bienveillance sauvera le monde ». Eh bien, disons que ce n'est pas demain la veille puisque le gardien de la Sublime Porte en est totalement dépourvu! Pour Erdogan ce qui s'est passé à Rotterdam est la preuve d'une « forme d'islamophobie » qui reflète la montée « du racisme et du fascisme » en Europe. Heureusement que le ridicule ne tue pas. Le ministre turc des Affaires étrangères devait s'exprimer samedi à Rotterdam, dont le maire n'est autre qu'Ahmed Aboutaleb, un homme politique néerlandais d'origine marocaine, élu en 2009, le premier maire musulman d'une grande ville européenne qui comptent 633 000 habitants et qui est le premier port d'Europe et le neuvième du monde. Membre du parti travailliste, c'est lui qui a fait savoir à Mevlüt Çavusoglu, qu'il ne pourra pas faire son discours du balcon de la résidence du consul général de Turquie. Autre élément qui aurait dû pousser Erdogan a avalé sa langue, depuis le début de l'année 2016, la Chambre des représentants des Pays-Bas est présidée par Khadija Arib, une femme politique néerlandaise d'origine marocaine, la première présidente musulmane d'une assemblée nationale d'un pays européen de 17 millions d'habitants dont le PIB par habitant s'élève à 50 000 $ et qui le hisse à la 27e place mondial.

Les motivations des protagonistes de cette histoire sont très différentes. La Turquie joue gros. Erdogan n'est absolument pas sûr de pouvoir remporter la consultation populaire du 16 avril pour renforcer les pouvoirs présidentiels. La répression massive menée depuis l'été dernier pourrait se traduire négativement dans les urnes. Pas d'enjeu particulier pour la France, d'où l'autorisation du meeting de Metz, qui n'a rassemblé d'ailleurs que 800 personnes. Pour les Pays-Bas, ce n'est absolument pas le cas. L'enjeu est important puisque le mercredi 15 mars se tiennent les élections législatives. Elles opposent essentiellement Mark Rutte, Premier ministre et chef du Parti populaire libéral et démocrate (centre-droit) à Geert Wilders, fondateur du Parti pour la liberté (extrême droite). Les deux hommes sont au coude-à-coude, avec un léger avantage pour le premier. Tout laxisme à l'égard d'Erdogan pouvait couter cher dans les urnes. Ce n'est pas le cas pour l'Allemagne non plus, qui a interdit les meetings mais sans faire beaucoup de bruit. Il faut dire que l'enjeu est complexe et triple. Primo, parce que des élections législatives sont prévues au mois de septembre, où Angela Merkel pourrait être obligée de céder la place à Martin Schulz. Secundo, à cause d'une importante diaspora turque, dont l'intégration se passe plutôt bien, ce qui pousse beaucoup de leaders allemands à ne pas s'engager dans la surenchère primitive concoctée par Erdogan. Tertio, parce que toute tension entre Berlin et Ankara pourrait remettre en cause l'accord sur les réfugiés conclu entre l'Union européenne et la Turquie.

V. De Donald Trump à Vladimir Poutine, en passant par Recep Tayyip Erdogan, Geert Wilders et Marine Le Pen, un objectif commun : en finir avec l'Union européenne

Depuis quelques mois, Donald Trump essuie tous les jours, à juste titre et à juste raison, le feu nourri des critiques du monde entier, notamment occidentales. La campagne anti-Trump a atteint son zénith lorsque le nouveau président américain avait signé le décret dit « Musulim Ban » le 27 janvier 2017. Suspendu par la justice américaine, relancé sous une autre forme, enfin, il n'y a rien de bien inquiétant du côté du nouveau monde, les Etats-Unis resteront l'une des plus grandes démocraties du monde, où règne un Etat de droit au sein duquel il existe des contre-pouvoirs puissants et efficaces. Ce qui n'est absolument pas le cas ailleurs.

Du côté du vieux continent, on voit se développer depuis les années 1990, une inflammation loco-régionale sur le flanc gauche de l'Europe. D'abord en tant que maire d'Istanbul (1994-1998), puis en tant que chef du Parti de la justice et du développement (2001-2014), ensuite en tant que député et Premier ministre (2003-2014) et enfin en tant que président de la République (depuis 2014), Recep Tayyip Erdogan a tout fait pour asseoir son hégémonie sur le pays et la région. Cette inflammation chronique devient au fil des années de plus en plus pernicieuse, à la fois pour une partie de la population turque et pour l'ensemble des populations européennes. En Turquie beaucoup de citoyens se battent à leurs risques et périls contre l'hégémonie présidentielle d'Erdogan. En Europe, certains ont cru naïvement que l'inflammation passera sans traitement. D'autres ont espéré encore plus naïvement pouvoir y remédier en prescrivant l'intégration de la Turquie dans l'Union européenne, le ménagement du gardien de la Sublime Porte et d'innombrables concessions à Recep Tayyip Erdogan.

L'agressivité du pouvoir turc ces derniers jours nous rappelle que tant d'efforts et de bonne volonté resteront vain et pour cause, on commet souvent l'erreur d'oublier que les extrémistes, de tout poil et même rasés de près, de Donald Trump à Vladimir Poutine, en passant par Recep Tayyip Erdogan, Geert Wilders et Marine Le Pen, n'en parlons pas de l'international islamisme, du régime des mollahs ou de la tyrannie des Assad, ne mettent pas de l'eau dans leur vin, se nourrissent les uns des autres et pire que tout, peuvent s'allier ponctuellement contre un adversaire commun dont les valeurs constituent une menace pour leurs idéologies isolationnistes ou expansionnistes, l'Union européenne

VI. Elections législatives aux Pays-Bas, en France et en Allemagne : l'effet Trump fera-t-il pschitt en Europe ? 

De ce fait, cette dernière doit défendre fermement ses valeurs quand elles sont attaquées avec une telle bassesse et répondre d'une manière solidaire aux déclarations abjectes des dirigeants turcs contre certains de ses membres, l'Allemagne et les Pays-Bas. Il faut le faire à la fois dans l'intérêt des Européens et dans celui des Turcs qui souffrent des dérives totalitaires de leur président. Tout silence sera interprété comme un signe de faiblesse et exploité par les adversaires de l'Europe. A défaut, il ne faut plus s'étonner des scores élevés enregistrés par les leaders européens d'extrême droite en Europe. 

Aux dernières nouvelles, le parti du centre droit du Premier ministre sortant, Mark Rutte, a raflé 33 des 150 sièges du Parlement, alors que le parti d'extrême droite de Geert Wilders - ce nationaliste ouvertement xénophobe et islamophobe, qui s'est engagé à bloquer l'entrée des ressortissants de confession musulmane aux Pays-Bas, à fermer les mosquées du pays et à interdire la vente des Corans - n'obtient que 20 sièges, soit seulement 5 de plus qu'en 2012. La fermeté du Premier ministre hollandais dans la crise qui l'opposait au Président turc, a donc été payante. L'extrême droite n'a pas pu exploiter ce dossier. Sa faible progression électorale ne lui permet pas de se démarquer des quatre autres partis qui auraient à peu près le même score (14 à 19 sièges): les Chrétiens démocrates, les Centristes réformateurs, les Ecologistes et la Gauche radicale. Ainsi et contrairement aux Américains, les Hollandais ont su se montrer mûrs. L'effet Trump a donc fait pschitt en Europe. Et c'est bien parti pour la suite. Allez, on se donne rendez-vous au printemps en France et en automne en Allemagne. Et en attendant, à votre santé !