mardi 31 janvier 2017

« Muslim Ban » : bienvenue aux Etats-Unis d'Amérique, pour le meilleur et pour le pire (Art.412)


Chose promise, chose due. C'est sans doute la principale leçon de ce nouvel acte qui fait voler en éclat une veille croyance naïve selon laquelle, une fois au pouvoir, les extrémistes de droite, de gauche et de tout poil, mettent de l'eau dans leur vin. Jamais.

1. Avant de continuer la réflexion sur le sujet, il convient de préciser d'abord de quoi il s'agit. En suivant l'actualité, via mon entourage, les réseaux sociaux et la presse, j'étais frappé par le fait que malgré ce tollé médiatique déclenché par la décision de Donald Trump, peu de gens semblaient être en mesure de dire exactement qui sont les personnes concernées par le décret du nouveau président américain. « Musulim Ban » était sur toutes les lèvres et tous les murs. Et pourtant, cet étendard levé par les anti-trumpistes ne convient pas vraiment. Certes, Trump himself en a parlé à plusieurs reprises lorsqu'il était candidat. Mais dans les faits, le décret présidentiel du 27 janvier 2017, qui se base sur une loi américaine datant de 1952, interdit pendant 90 jours à des ressortissants de sept pays du Moyen-Orient et d'Afrique d'entrer aux Etats-Unis. Nulle part il n'est question de noms de pays ou de musulmans. Les pays concernés figurent déjà sur une liste américaine de « pays à risque ». L'interdiction est portée à 120 jours pour les réfugiés en général et d'une durée illimitée pour ceux de Syrie. Autre chose, le décret prévoit la suspension des exemptions de visa de l'IWP (Interview Waiver Program), qui contraint les ressortissants des 38 pays qui en bénéficient (dont la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne...), d'avoir un entretien personnalisé pour renouveler leur visa. Cette interdiction ne s'applique pas, entre autres, aux Américains, Français, Britanniques, Suisses, Canadiens et Australiens qui détiennent aussi une des sept nationalités concernées, à condition qu'ils aient un visa valide, sauf s'ils viennent des pays bannis. Ainsi, comme on le voit, il s'agit nullement du « bannissement des musulmans » au sens strict du terme. Nous avons affaire à une discrimination odieuse. Mais, l'honnête intellectuelle exige un respect scrupuleux des faits. Ce n'est pas seulement une question morale, c'est aussi une question d'efficacité. Attaquer un adversaire, démagogique de surcroit, sur des éléments faux, ne fait que le renforcer. Avis aux amateurs.

2. Les sept pays concernés sont : la Syrie, l'Irak, l'Iran, le Yémen, la Somalie, le Soudan et la Libye. Certes, les populations de tous ces pays sont dans leur écrasante majorité des musulmans. Mais, là aussi, il y a une approche du problème qui ne sert pas vraiment le combat contre les dérives de Donald Trump. Primo, on ne peut certainement pas parler de « Muslim Ban » quand 87% des Musulmans du monde ne sont pas concernés par le décret. Les populations des pays concernés ne représentent que 13% des populations musulmanes du monde et ils ne seront concernés que pendant 90 jours si l'on croit les autorités américaines. Secundo, comment parler de « Muslim Ban » alors que les 3,3 millions de musulmans qui vivent aux Etats-Unis et qui disposent de 1 200 mosquées, ne sont pas concernés non plus ? Tertio, parler de « bannissement de musulmans » se révèle simpliste sachant que contrairement à ce qu'on pourrait croire, un peu plus de la moitié des personnes bannies sont des musulmans chiites (Iran, Irak Yémen), qui combattent Daech en Syrie et en Irak, un peu moins sont des musulmans sunnites (Syrie, Irak, Yémen, Somalie, Soudan, Libye), qui sont victimes de l'organisation Etat islamique, et une frange d'entre eux sont des chrétiens (Syrie, Irak). Ainsi, le bannissement est plutôt basé sur la nationalité que sur la religion comme le laisse supposer la campagne internationale actuelle contre le décret Trump.

3. Il faut aussi reconnaître que les pays bannis ne sont pas reconnus pour être des havres de paix pour les babacools en herbe et les retraités de Woodstock. Bien au contraire, ces pays sont plongés dans le chaos depuis longtemps et sont secoués par la guerre, le terrorisme, le jihadisme, l'islamisme, le fascisme et surtout, l'anti-américanisme. Une raison de plus qui montre pourquoi il est abusif de parler de « Muslim Ban ». En tout cas, placer l'islam au cœur de ce décret, rend un énorme service aux organisations terroristes islamistes, Daech et al-Qaeda. C'est précisément le but de Trump et les anti-Trump sont tombés dans son piège.

4. Cela étant dit, les motivations islamophobes de Donald Trump sont réelles. On connait le personnage ! Primo, parce qu'il généralise la défiance à l'égard des ressortissants des pays concernés (« ce sont des musulmans »), et instaure le soupçon permanent dans les esprits (« il faut s'en méfier »). Secundo, parce qu'il banni tout le monde, sans exception, même ceux qui ont rendu service à l'armée américaine en Irak. Tertio, parce que sa décision est rétroactive et touche même ceux qui ont déjà reçu un visa d'entrée aux Etats-Unis, ou pire encore, ceux qui possèdent une Green Card, une carte de résident permanent aux Etats-Unis. Ses partisans oublient que toute généralisation est par essence stupide. C'est comme si aujourd'hui on interdisait à tous les Américains de voyager au Moyen-Orient à cause du désastre que certains de leurs compatriotes ont provoqué par l'invasion irréfléchie de l'Irak ou qu'on bannissait les Libanais chrétiens en Europe à cause du massacre des Palestiniens de Sabra et Chatila. Absurde, n'est-ce pas ?

5. Il est curieux de constater que ce décret qui est soi-disant pris dans le but de renforcer la sécurité des Américains, comme en témoigne son titre « Protéger la nation contre l’entrée de terroristes étrangers aux Etats-Unis », concerne des ressortissants de la liste des « pays à risque », qui ne sont pourtant pas impliqués dans les attaques terroristes menées aux Etats-Unis depuis le 11-Septembre, comme la Syrie, et épargne ceux qui le sont, comme l'Arabie saoudite justement, d'où sont originaires 15 des 19 terroristes qui ont commis le massacre de masse le plus meurtrier de toute l'histoire des Etats-Unis ! Pourquoi l'avoir exclu ? Le président américain aurait pu inclure la Turquie et l'Egypte par exemple. Mais ce n'est pas le cas. La raison est simple. Si Donald Trump est islamophobe, il n'est pas fou pour autant. Il a exclu tous les pays musulmans où ses sociétés sont implantées. Business is business, ce n'est pas un « bouffon » inconsistant comme lui qui dira le contraire.

6. Ce décret est odieux sans l'ombre d'un doute, mais l'hypocrisie de ceux qui le dénoncent relève parfois de la tragicomédie. Alors voyons un peu, on veut faire croire au monde aujourd'hui, que les Syriens et les Libyens étaient accueillis à bras ouverts aux Etats-Unis et dans le reste du monde auparavant, qu'il n'y avait pas un filtrage sévère des Soudanais et des Somaliens qui souhaitaient se rendre aux Etats-Unis ou en Europe et que les Irakiens et les Iraniens n'étaient pas rejetés en masse dans les ambassades américaines et européennes ? Allons bon, les Etats-Unis ont à peine accepter quelques milliers de réfugiés syriens depuis le déclenchement de la guerre en Syrie, nous sommes à près de deux millions au Liban. Après la découverte en 2011 qu'un réfugié irakien avait déjà fabriqué des bombes dans le passé, l'administration Obama avait demandé le réexamen de tous les dossiers des réfugiés irakiens installés aux Etats-Unis et renforcé les conditions d'entrée sur le territoire américain, divisant par trois le nombre de dossiers admis. En tout cas, Donald Trump aurait pu poursuivre en silence la politique américaine en matière d'immigration, qui est très sévère à l'égard de ces ressortissants et de bien d'autres depuis des lustres. Mais non, il a préféré se donner en spectacle et faire oublier à ses électeurs, qu'ils sont les dindons d'une farce qui ne fait que commencer.

7. Les partisans de ce décret arguent, à juste titre, qu'un pays souverain a le droit de bannir les ressortissants des pays avec lesquels il se trouve en guerre ou qui le menacent. Cela a souvent été le cas dans le passé et dans le monde. Pendant longtemps Chinois et Japonais étaient interdits de séjour aux Etats-Unis. N'allons pas loin, tout ressortissant israélien aussi pacifiste soit-il, est interdit de séjour au Liban et dans la plus part des pays arabo-musulmans. Et même tout détenteur d'un passeport sur lequel figure un tampon de l'Etat hébreux, n'a pas droit de cité au pays du Cèdre et ailleurs. Seulement voilà, le problème du décret Trump n'est pas seulement d'ordre morale, il est aussi d'ordre juridique. Le chaos qui règne actuellement au Moyen-Orient, et qui jette les populations de la région sur les routes de l'exode et de l'humiliation, a quand même une origine : l'invasion américaine stupide de l'Irak en 2003, qui a conduit à la naissance de l'Etat islamique/Daech et son installation en Irak puis en Syrie. Moralement et juridiquement, les Américains sont directement responsables de la situation. Ils ne peuvent donc pas se dédouaner et agir comme si de rien n'était et comme s'ils n'étaient que des victimes. Ils doivent assumer les conséquences.

8. Ce décret présidentiel américain odieux n'est pas sans me rappeler les nombreux décrets municipaux libanais qui interdisent aux ressortissants syriens réfugiés au Liban, de circuler la nuit librement

Là aussi, on avance des arguments de sécurité, tirés de cas particuliers ou de l'imagination raciste
débordante de certains, pour justifier la généralisation d'une mesure odieuse, qui n'empêche pas la majorité des Libanais de dormir sur leurs deux oreilles, alors que celle-ci ne fera que renforcer la rancune des Syriens à leur égard. Qui enfreint les lois libanaises en vigueur doit être poursuivi et jugé. Et tout ce qui est en dehors de ça, relève de la trumpisation des esprits.

9. Au lendemain de cette décision populiste abjecte, afin d'enrober son décret discriminatoire odieux d'une couche d'humanisme douteux et détourner les critiques acerbes qui pleuvaient sur lui, Donald Trump a sorti le joker des Chrétiens d'Orient. « Des chrétiens du Moyen-Orient ont été exécutés en grand nombre. Nous ne pouvons pas permettre à cette horreur de continuer ». Ô Chrétiens d'Orient, que de crimes on commet en votre nom en Occident pour des raisons idéologiques et politiciennes. Hier c'était François Fillon, aujourd'hui c'est Donald Trump. De quel christianisme de pacotille peuvent-ils bien se réclamer ceux qui trient les victimes selon leur religion et les réfugiés selon leur nationalité ? A moins de descendre des autruches et d'être islamophobes de surcroit, il est difficile de ne pas admette que des musulmans aussi ont été exécutés en grand nombre et que nous ne pouvons pas permettre à cette horreur de continuer. Comme l'a affirmé le pape François, le chef de l'Eglise catholique, « celui qui veut construire des murs et non des ponts, n’est pas chrétien, ce n’est pas l’Évangile (...) le chrétien n’exclut personne ». Alors, la ferme Trump ou tente ta chance un peu plus loin, avec les Bouddhistes d'Extrême-Orient.

Un fabricant américain de vêtements
s'adresse à ses clients en France
via les étiquettes :
"Nous sommes désolés que notre
président soit un idiot.
Nous n'avons pas voté pour lui"
(Americans for Bernie Sanders)
10. Ce qui frappe dans l'affaire en cours, c'est l'extraordinaire tollé qu'elle soulève aux Etats-Unis. Cela inclut la résistance individuelle contre la trumpisation des esprits (comme ce fabricant de vêtements, photo ci-contre), le combat juridique pour rendre la décision inapplicable (comme à New York), la bataille de certains Etats pour invalider le décret (comme en Californie, Washington, Pennsylvanie), les manifestations dans les aéroports américains (un peu partout), la protestation des patrons de grandes entreprises américaines (Google, Facebook), l'engagement de grands patrons américains d'embaucher des réfugiés et des personnes fuyant les guerres (Starbucks), et j'en passe et des meilleures. Tous les pays du monde, notamment certains protestataires, ne peuvent absolument pas prétendre avoir un tel contraste politique et une telle diversité d'opinions. Bienvenue aux Etats-Unis d'Amérique, pour le meilleur comme pour le pire. 

dimanche 29 janvier 2017

Benoit Hamon et Manuel Valls visent plutôt le contrôle du Parti socialiste, les élections législatives de 2017 et les présidentielles de 2022 (Art.411)


1. Encore une fois, nous sommes nombreux à assister abasourdis à la nouvelle lubie française qu'on appelle Primaire. Celle de la gauche n'a rien à envier à celle de la droite. Vu le taux de participation, elle est même pire. 1,66 million de votants en janvier contre 4,3 millions en novembre, pour le 1er tour, sur plus de 44,8 millions d'électeurs inscrits. On n'a même pas pu franchir la barre symbolique des 5%. En tout et pour tout 3,7% ! Quel intérêt peut-on porter à une présélection à laquelle 96,3% des Français (électeurs) n'ont pas jugé utile de participer? Bienvenue dans le monde surréaliste des primaires.

2. Le grand vainqueur du 1er tour de la primaire de la gauche est Benoit Hamon, qui a réussi à convaincre 36% des votants, au 1er tour, soit près de 597 000 voix, et 58,7% des votants au 2e tour, soit près de 1,2 million de voix. Certes, cela fait beaucoup de monde, sauf que ces jolis scores ne représentent que 1,3% et 2,7% des électeurs inscrits. Quelle légitimité peut-on accorder à ce candidat pour se présenter devant les Français au mois d'avril avec un programme très à gauche alors que plus de 97,3% des Français (électeurs) ne l'ont pas mandaté pour cela? On se demande.

3. Le chapitre des primaires pour le millésime 2017 est clos. Prochain rendez-vous en 2022. D'ores et déjà il faut admettre que les primaires se sont succédés et se sont ressemblés : une toute petite minorité d'électeurs Français (3,7 à 10%), a décidé qui aura le droit de se présenter à l'élection présidentielle, un rendez-vous électoral qui intéresse pourtant l'écrasante majorité des électeurs français (jusqu'à 87% de participation). Ainsi, qu'elles soient de droite ou de gauche, en France ou aux Etats-Unis, les primaires sont une mascarade électorale, inventée par les appareils des partis politiques pour biaiser l'expression démocratique des peuples par une minorité de militants. Certes, on peut arguer qu'il vaut mieux sélectionner les candidats par les bases militantes que par les bureaux politiques, sauf que ce n'est pas forcément à l'avantage des électeurs, qui boudent massivement ces shows privés. Il est évident que les primaires n'ont pas de réelles justifications démocratiques dans un processus électoral qui prévoit deux tours comme en France. Qui veut se présenter devant le suffrage universel a le droit absolu de le faire, sous conditions bien entendu. De la sorte, les électeurs qui se mobiliseront en masse le jour de l'élection présidentielle, une fois pour toutes, pourront départager les candidats en deux temps.

4. A part leur légitimité contestée, les primaires représentent un risque pour la qualification des candidats. Si on regarde les primaires des Etats-Unis, on s'aperçoit que celle du camp des Républicains a conduit à la sélection d'un candidat-type de la droite extrême, Donald Trump, tandis que celle du camp des Démocrates, a permis la sélection de la candidate de l'establishment, Hillary Clinton, au détriment du candidat populaire, Bernie Sanders. De ce côté de l'Atlantique, la primaire de la droite a vu s'imposer le candidat austère et ultra-libéral, François Fillon, au détriment du candidat de « l'identité heureuse », Alain Juppé, alors que celle de la gauche a laissé émergé un candidat-type de la gauche extrême, Benoit Hamon, au détriment d'un candidat de gouvernement, Manuel Valls. Ce survol permet de mettre le doigts sur une des tares des primaires : à l'ère des réseaux sociaux, ce type de présélections politiques semble favoriser les extrêmes et l'establishment. Tout candidat non conventionnel, qui ne fait pas partie de l'une ou de l'autre catégorie, aura sans doute du mal à percer avec ce système. C'est le cas de Bernie Sanders aux Etats-Unis et d'Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon en France. Ceci vient du fait que les primaires ne motivent qu'une minorité d'électeurs, les militants des partis et les sympathisants motivés, alors que les élections mobilisent les électeurs en masse et ratissent au-delà de ces deux catégories. Dans un système de primaires, Sanders et Macron, auraient beaucoup de mal à s'imposer.

5. L'autre problème majeur des primaires réside dans le danger politique qui consiste à mettre ses œufs dans un seul panier et tout misé sur un seul candidat. Flashback, le 14 mai 2011, le monde politique est secoué par l'affaire Dominique Strauss-Kahn. Le directeur du FMI et favori de la gauche pour l'élection présidentielle de 2012 est accusé d'agression sexuelle sur une femme de chambre travaillant à l'hôtel Sofitel de New York. Le scandale l'écarte définitivement de la course à l'Elysée. Dans leur malheur, les socialistes avaient un bol de pendu, l'affaire a éclaté avant la Primaire qui a eu lieu cinq mois plus tard, le 9 octobre. Imaginez maintenant que c'était après. Ça aurait été la catastrophe pour la gauche ! Revenons en 2017, nul ne peut prédire la tournure que prendra l'affaire PenelopeGate et ses conséquences sur la candidature de François Fillon. 61% des Français ont aujourd'hui une mauvaise opinion de « monsieur probe » qui est censé défendre un programme d'austérité inouïe. L'aventure du vainqueur de la primaire de la droite risque d'être très courte et malheureuse. On pense déjà à un plan B. Alain Juppé, humilié justement par la primaire, a fait savoir qu'il n'était pas question de servir de roue de secours pour la droite. Le problème ne se poserait pas en cas de présentation directe de tous les candidats devant tous les électeurs le jour de l'élection présidentielle. Le tocard se retire sans faire beaucoup de dégâts. Certes, on dira qu'un parti politique comme Les Républicains ou le Parti socialiste, ne peut pas se permettre de présenter plusieurs candidats à une élection présidentielle car il existe un risque réel de dispersion des voix. Il n'empêche que les affaires DSK et Fillon, doivent pousser les uns et les autres à réfléchir à remettre en question le dogme du candidat unique à l'élection présidentielle surtout dans un processus électoral à deux tours auquel participe jusqu'à 87% des 44,8 millions d'électeurs, contre un processus de primaire boudé par 90 à 96% des Français concernés.

6. Revenons à la primaire de la gauche. Question candidats on a eu d'une part, Benoit Hamon, le favori, surtout après le ralliement d'Arnaud Montebourg, l'idéaliste, avec son slogan de campagne, « Faire battre le cœur de la France », et le père Noël, qui avancent des idées séduisantes mais irréalistes, au financement occulte, comme le revenu universel et les 32 heures. Il propose aussi l'embauche de 40 000 enseignants ; la fin des avantages accordés au diesel ; la légalisation de l'euthanasie, du cannabis et la procréation médicalement assistée pour les femmes seules et les homosexuels ; l'introduction d'une dose de proportionnelle aux élections, le retour au septennat non renouvelable ; la suspension des règles budgétaires européennes ; une alliance des gauches européennes et des accommodements raisonnables avec la laïcité !

De l'autre côté, on avait Manuel Valls, l'outsider, contraint d'endosser son bilan politique de père Fouettard, comme lors de l'élaboration de la loi Travail, et le réaliste, comme le suggère son slogan de campagne, « Une République forte, une France juste ». Il propose aussi la défiscalisation des heures supplémentaires, la revalorisation du statut et des salaires dans l'Education nationale, plutôt que l'embauche de nouveaux enseignants ; la rénovation thermique d'un million de logements ; des débats sur les questions de société (euthanasie, PMA) ; le maintien de l'interdiction du cannabis ; le maintien des scrutins sans dose de proportionnelle, la réduction du nombre de députés, la limitation du recours au 49.3 ; le respect des règles budgétaires européennes ; le renforcement du partenariat franco-allemand et une application stricte de la laïcité.

7. Benoit Hamon et Manuel Valls représentent deux gauches bel et bien immiscibles sur beaucoup de points, la gauche réaliste de gouvernement et la gauche protestataire de proposition. La première est celle des Mitterrand, Rocard, Jospin, Valls et Hollande, la seconde est celle des Marchais, Laguiller, Besancenot, Hamon et Mélenchon. Tout est dans ce dualisme. La gauche de gouvernement doit tenir compte de la réalité du monde, la gauche de proposition s'en affranchit. Les partisans de Benoit Hamon auront donc du mal à rassembler leur camp, à moins de mettre de l'eau dans leur vin, en revenant sur les mesures populistes qui leur ont permis de gagner, au risque de décevoir leur base. De l'autre côté, on voit mal les partisans de Manuel Valls faire campagne pour des mesures controversées et dangereuses de leur adversaire : le revenu universel et les 32 heures (alors que la dette publique de la France équivaut son PIB), les "accommodements raisonnables" avec la laïcité (au risque de "libaniser" et de "communautariser" la France toujours un peu plus), l'introduction d'une dose de proportionnelle (qui ouvrirait grand les portes de l'Assemblée aux partis extrêmes, droite et gauche) et la dispense du respect des règles budgétaires européennes (qui affaiblirait un peu plus l'Union européenne, au moment où l'Europe est confrontée à la trumpisation des Etats-Unis et la poutinisation de la Russie). Ainsi, les idéologies et les affinités étant ce qu'elles sont, pour aller plus loin, les vainqueurs pourront être tentés par Jean-Luc Mélenchon et les vaincus par Emmanuel Macron.

L'enjeu de ce dimanche n'était évidemment pas l'élection présidentielle de 2017. Hamon comme Valls y a pensé sans vraiment y croire. Ce qui s'est joué hier c'était l'avenir du Parti socialiste. Les deux finalistes de la primaire de la gauche tenteront de prendre le contrôle du PS et de s'en servir afin de se préparer pour les prochaines élections en France : notamment les législatives de juin 2017, mais aussi les européennes de 2019 et les municipales de 2020, et surtout, les présidentielles de 2022, qui viendraient après cinq ans d'alternance, de déception, de maturité et de toutes les chances. La marge est très étroite. Il existe un risque réel d'éclatement du Parti socialiste.

vendredi 20 janvier 2017

Non, je n'assisterai pas à la cérémonie d'investiture de Donald Trump, mais j'enverrai la carte postale du Manneken-Pis de Bruxelles (Art.409)


L'impensable est dans tous les esprits et l'inavouable est sur toutes les lèvres. Eh oui, l'inévitable est bel et bien arrivé, Donald Trump entre en fonction ce vendredi 20 janvier 2017, comme le 45e président des Etats-Unis.

La grandeur et la décadence de cette nation, qui ne cesse de fasciner et façonner le monde, peuvent être résumées dans cette alternance et son contraste, Barack Obama vs. Donald Trump. Le premier était un président élégant, raffiné, décontracté, réfléchi, raisonnable, responsable, et j'en passe et des meilleures. Le second sera tout le contraire, rustre, fruste, grossier, impulsif, populiste, irresponsable, et j'en passe et des meilleures. D'après une étude universitaire, le nouveau président a un niveau de grammaire en dessous de celui d'un élève de 6e. En tout cas, l'ex-président a su, ou au moins tenter, pacifier son pays et le monde, le nouveau président saura, consciemment ou pas, attiser le mépris des Etats-Unis dans le monde et le clivage entre les Américains.

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails de la politique intérieure américaine. Vu d'Europe et du Moyen-Orient, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. D'autant plus que de par la Constitution américaine, le président des Etats-Unis est obligé de composer avec le Congrès en matière de politique intérieure, alors qu'il a beaucoup de marges de manoeuvre sur le plan international. Limitons-nous donc à ces deux régions spécifiques et au sujet qui n'a aucune limite temporo-spatiale, l'environnement, et voyons ce que le nouveau locataire de la Maison Blanche pourrait faire. Hélas, sur ces trois dossiers, Donald Trump sera un désastre.

Dans un entretien accordé à deux journaux conservateurs allemand et anglais il y a quelques jours, le président américain s'est félicité du Brexit. « Le Brexit va s’avérer être une chose géniale ». Et dire que la majorité des experts en doutent. Il a même assuré qu'il y aura d'autres sorties de l'Union européenne. Et pourquoi donc ? « Les gens ne veulent pas que d’autres gens viennent dans leur pays et les dérangent. » Ah bon, et Trump ça ne sonne pas très américain on dirait. Il va peut-être falloir retourner en Allemagne ou en Ecosse ! Le populiste s'insurge et se demande : « Quand on va sur la 5e Avenue (New York), on voit que tout le monde a une Mercedes garée devant chez lui, pas vrai? (…) Combien de Chevrolet avez-vous en Allemagne ? (…) Dehors on n’en voit pas une seule. » La réponse la plus humiliante est venue du vice-chancelier allemand et ministre de l'Économie, Sigmar Gabriel : « Les États-Unis doivent construire de meilleures voitures ». Trump a fait savoir par ailleurs, que l'OTAN est « obsolète ». Dans la foulée, cet admirateur de Poutine a évidemment dénoncé ces sanctions « qui font très mal à la Russie ». Ah bon ! Et quid de l'annexion de la Crimée au grand mépris du droit international ? Enfin bref, si tout cela relève du wishful thinking, il faut bien comprendre que Donald Trump mettra tout en œuvre pour affaiblir l'Union européenne, la contrée où il fait bon d'y vivre, le seul et unique pays concurrent sérieux des Etats-Unis, sur tous les plans et dans tous les domaines.

Au Moyen-Orient, certains ressortissants arabes, libanais compris, considèrent qu'il sera difficile d'être pire que Barack Obama. Au cœur de leur constat, la politique américaine depuis 2011, après le soulèvement populaire contre la tyrannie des Assad. En réalité, ces personnes commettent trois erreurs d'appréciation.

. Primo, il faut bien comprendre qu'aucun président américain, qu'il se nomme Trump, Obama ou Bush, n'engagera les forces armées américaines dans le monde, si les intérêts des Etats-Unis ne sont pas en jeu ou sans en tirer des bénéfices compensatoires. Ce n'était pas le cas en Syrie. Le maintien d'Assad au pouvoir est principalement dû à la terreur imposée par le régime (comme en témoigne les milliers de photos prises par le dénommé César qui prouve la barbarie du régime de Bachar el-Assad), au soutien indéfectible de la Russie et de l'Iran (qui jouaient gros) et aux erreurs fatales des opposants au régime (division, militarisation, généralisation du conflit et radicalisation).

. Secundo, l'histoire retiendra que Barack Obama a réussi à débarrasser le Moyen-Orient de deux menaces apocalyptiques à court et à moyen termes, constituées par les armes de destruction massive : l'arsenal chimique du régime syrien de Bachar el-Assad et le programme nucléaire du régime iranien des mollahs. On peut railler ces menaces hypothétiques, il n'empêche que sans la stratégie intelligente de la part de l'administration Obama, on aurait assisté à une dissémination certaine des armes de destruction massive, chimique et nucléaire, vers les groupes armés en conflit dans la région, sunnites (Kurdes, Nosra, Daech, al-Qaeda, etc.) et chiites (milices irakiennes, Hezbollah, etc.).

. Tertio, il faut sans doute le rappeler, sans la coalition internationale formée autour des Etats-Unis il y a deux ans et demi, sous l'égide de Barack Obama, l'Etat islamique serait mieux implanté en Syrie et en Irak, Bagdad serait tombée entre les mains de Daech. L'intervention irano-russe n'a pas affaibli l'organisation terroriste autant qu'elle a renforcé le régime fasciste de Bachar el-Assad, comme en témoigne la prise d'Alep récemment.

Manneken Pis, Bruxelles
Eh oui, l'humour belge ne date pas d'hier!
« La statuette en bronze a été créée par
Jérôme Duquesnoy l'Ancien, en 1619.
Celle exposée de nos jours à l'angle
des rues de l'Étuve et du Chêne
est une réplique datant de 1965,
l'original étant conservé à la Maison du Roi,
musée de la ville de Bruxelles. » Wikipédia.
Photo de Jean-Pol Grandmont,
WikiCommons. 
Cela étant dit, à quoi doit-on s'attendre avec Trump? Au Liban, à pas grand chose. C'est à se demander si le nouveau président sait vraiment où se trouve notre pays et quel est le goût de notre tabboulé. Certains compatriotes croient que la présence d'un conseiller libanais à ses côtés, Walid Fares (ex-milicien des Forces libanaises, ex-14Mars), changera la donne, notamment en ce qui concerne le Hezbollah. Un vœu pieux là aussi. D'une part, parce que les actions politico-militaires ont un pouvoir limité sur le Hezbollah comme l'ont démontré la guerre de Juillet (2006) et la guerre en Syrie (depuis 2011). Bien au contraire, la menace externe renforce la cohésion interne, sauf si elle en mesure de l'écraser, ce qui ne sera jamais le cas au Liban. D'autre part, parce qu'on oublie qu'on pourrait éventuellement affaiblir la branche armée, la milice, mais pas le parti, la force principale du Hezbollah découlant essentiellement du soutien massif de la communauté chiite libanaise et pas seulement de ses armes. La preuve, les mesures financières prises par les Etats-Unis à l'encontre du Hezbollah ont eu un impact limité non seulement parce que le fonctionnement du Hezb n'est pas conventionnel, mais surtout parce que le Hezb sait mobiliser ses partisans au sein de l'Etat libanais.

En Syrie et en Irak, partant de la tactique en trompe-l'oeil qu'il faut changer une stratégie qui ne marche pas, ça sera le statu quo dans le meilleur des cas. Roue libre pour la Russie, jusqu'à la victoire de Bachar el-Assad, et frappes aériennes contre Daech, jusqu'à ce que mort s'en suive. Le problème c'est que cette double stratégie va droit dans le mur car elle est aveugle comme l'a été celle de son prédécesseur, George W. Bush, en Irak. Elle ignore le problème fondamental en Syrie : un tyran sanguinaire comme Bachar el-Assad, issu d'une communauté alaouite représentant 10% de la population, responsable d'une guerre ayant fait 300 000 morts et qui a jeté la moitié de la population syrienne sur les routes, ne peut pas continuer à réprimer en toute passivité et à massacrer en toute impunité, 75% de la population sunnite de Syrie. Daech va de pair avec Assad : soit on se débarrasse des deux, soit on aura les deux, au monde de choisir. En tout cas, la nomination de T. Rex, Rex Tillerson, comme Secrétaire d'Etat, un néophyte en politique, PDG du géant pétrolier ExxonMobil, décoré de l'Ordre de l'Amitié par Vladimir Poutine lui-même, est de bien mauvais augure.

Concernant l'Iran, vouloir n'est pas pouvoir. Le nouveau président a beau prétendre vouloir renégocier l'accord nucléaire, il ne pourra pas imposer sa vision des choses aux autres signataires, notamment à la Russie, la France et l'Allemagne. Dans tous les cas de figure, toute nouvelle pression sur l'Iran, s'effectuera au bénéfice d'Israël et au détriment du Liban.

A propos du dossier israélo-palestinien, il faut s'attendre au pire, comme en témoignent les trois premières décisions de Trump. Primo, de nommer David Friedman, comme ambassadeur des Etats-Unis en Israël, un homme connu pour être un partisan de la colonisation israélienne des Territoires palestiniens occupés. Secundo, de reconnaître Jérusalem comme « la capitale éternelle d'Israël ». Tertio, de transférer l'ambassade américaine en Israël, de Tel-Aviv à Jérusalem.

Sur le plan de l'environnement, ça sera également un désastre. La nomination de Scott Pruitt, un climatosceptique, une espèce qu'on croyait en voie d'extinction, à la tête de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), annonce déjà la couleur. Que dire encore, de cet ami du secteur pétrolier, qui a passé une partie de sa vie contemporaine à se battre contre les mesures imposées par l'agence qu'il préside aujourd'hui. C'est du Trump tout craché. Aussitôt après avoir prêté serment, il y a quelques heures seulement, il a décidé d'abandonner le plan de réduction des énergies polluantes au profit des énergies renouvelables et de relancer les forages de pétrole et de gaz de schiste « pour créer des emplois et apporter de la prospérité à des millions d’Américains », dans un total mépris des risques encourus. 


A ce stade et connaissant le personnage, nul ne peut affirmer avec certitude que l'heureux élu terminera son mandat. La destitution planera au-dessus de sa tête, comme une épée de Damoclès. Pas à cause de ses détracteurs, mais à cause de ses erreurs. Trump entre en fonction avec seulement 40% d'opinions favorables. Par comparaison, Obama avait le double à l'époque. Reagan, Clinton, Carter et même W. étaient plus populaires. Autre fait révélateur, son équipe a un mal de chien à embaucher des célébrités pour la cérémonie d'investiture. Le milliardaire découvre sans doute, qu'il y a encore des choses dans ce monde que son argent ne peut pas acheter. Le maître de cérémonie, Tom Barrack, un homme d'affaires d'origine libanaise, a fait savoir qu'il se passerait bien des vedettes puisque le président était lui-même « la plus grande célébrité du monde ». C'est c'là oui, Tom est un peu comme le renard gascon de La Fontaine qui prétendait que les raisins au haut d'une treille n'étaient pas mûrs, parce qu'en réalité, il ne pouvait pas les atteindre.

Donald Trump peut être considéré comme une célébrité du monde, mais il est aussi un « bouffon ». Pour éviter toute confusion qui pourrait être à son avantage, sachez que dans ce texte et le contexte, dès aujourd'hui et pour les quatre prochaines années, ce terme dans mes articles ne désignera pas un personnage dont les plaisanteries font rire, mais celui dont la conduite fait perdre toute considération.

En songeant à l'investiture de Donald Trump, qui a l'indécence de jeter par la fenêtre près de 200 millions de dollars pour mettre son nombril en scène pendant plusieurs jours (couverte par des donations privées et de l'argent public !), je me suis demandé, comme Michael Moore, Meryl Streep, Alec Baldwin, Cher, Robert de Niro, Madonna, Moby, Scarlett Johansson et d'autres célébrités, si je devais me rendre à la cérémonie. Finalement, j'ai décidé de l'ignorer. Je me suis contenté de lui envoyer une carte postale du Manneken-Pis, en griffonnant ces mots : « Bonne chance Mr. President. Et bons baisers de Bruxelles. BB ». Veuillez noter que tout lien et toute ressemblance avec des personnes, des figures et des événements existants ou ayant existé, particulièrement entre « le gamin qui pisse » de Bruxelles et les « golden showers » de Moscou, n'est que sarcasmes et pas fortuits. 

Je préfère me joindre à la Marche des femmes, ces manifestations organisées ce samedi dans les principales villes américaines et beaucoup de villes dans le monde, pour défendre les droits civiques des femmes et protester contre l'arrivée au pouvoir d'un homme profondément machiste et misogyne.  

vendredi 16 décembre 2016

Assad et Poutine ont gagné la bataille d'Alep, mais pas la guerre en Syrie (Art.406)


Il y a des convictions qui ne se discutent pas. Vous me diriez qu'il est abusif dans un tel cas de désigner cet état d'esprit par ce terme. Soit. Disons alors, qu'elles ne sont pas négociables. Bachar el-Assad ne mourra pas dans son lit. Il mourra peut-être par l'une des méthodes de guerre et de torture utilisées par ses hommes pour vaincre Alep et les Aleppins, mais pas dans son sommeil. Il mourra dans un déluge de fer et de feu, enseveli sous les décombres, gazé par du chlore, déchiqueté par un baril d'explosifs, étouffé dans une pièce de 10 mètres carrés avec 65 autres personnes, coincé dans un pneu et battu par des câbles, suspendu au plafond par ses poignets avec ses orteils touchant à peine le sol et frappé avec des bâtons, violé, électrocuté, noyé, ongles arrachés, pénis scotché, peau brûlée avec des cigarettes ou à l'acide, de froid, de chaud, de faim, de peur, de chagrin ou par manque de soins, mais une chose est sûre et certaine, ce grand criminel de l'histoire contemporaine ne mourra pas de sa belle mort.

Certes, on peut rapprocher la guerre de Syrie (depuis 2011; 400 000 morts) de la guerre d'Espagne (1936-1939; 400 000 morts), Assad de Franco, le soutien de Poutine-Khamenei de celui d'Hitler-Mussolini, les djihadistes des brigades internationales, les ingérences arabes des aides de l'Union soviétique, la chute d'Alep de celle de Guernica, et j'en passe et des meilleurs. Ce ne sont pas les éléments qui manquent pour cela. Mais, la guerre civile syrienne se distingue de la guerre civile espagnole par l'étendue de la dévastation, ainsi que par l'ampleur de la déshumanisation. Alep en est la preuve vivante.

Peu de gens pleureront les jihadistes d'Alep, à part leurs familles et leurs frères d'armes. Et encore ! Et pourtant, peu de gens aussi se réjouiront du retour des troupes de Bachar el-Assad dans la 2e ville de Syrie, à part les partisans du régime syrien et de la Russie. Pour comprendre ce qui peut apparaître comme un paradoxe, il faut dire et redire certaines vérités.

La première vérité de toutes les vérités, concerne l'étincelle qui a mis le feu aux poudres, le début de cette descente en enfer à Alep. C'était le 13 avril 2011. Des étudiants syriens de la faculté de lettres manifestent pacifiquement pour réclamer plus de liberté et exprimer leur solidarité avec les victimes de la répression à Deraa et Banyas. La ville ne sera véritablement prise par la fièvre révolutionnaire qu'après la tragédie du 3 mai 2012. Sentant que le campus universitaire bouillonnait de plus en plus, et que la marmite estudiantine devenait incontrôlable, les services de sécurité du régime de Bachar el-Assad décident d'intervenir ce jour-là avec la brutalité qui leur sied. Quatre étudiants trouveront la mort, dont un par défenestration, deux cents seront arrêtés et torturés. Bienvenue dans l'école de la tyrannie des Assad. Deux semaines plus tard, manifestation monstre et des gens en colère qui réclament cette fois, la chute du régime de Bachar el-Assad. Cette vérité est immuable, elle résume tout le drame de la Syrie : la révolte syrienne était pacifique, c'est la répression barbare de la tyrannie des Assad qui l'a poussé dans le précipice de la militarisation de la révolte, la généralisation du conflit et la radicalisation de la révolution. Une triple erreur fatale.

La deuxième vérité est celle que les vainqueurs essaient de cacher sous leurs rangers et leurs sandales. Terroristes, islamistes, jihadistes, miliciens, résistants, rebelles, insurgés ou aventuriers de l'extrême, appelez-les comme vous voulez, les combattants d'Alep font partie de tout ce qui est possible et imaginable, sauf de l'Etat islamique. Depuis janvier 2014, càd depuis près de trois longues années, Daech n'est pas présente à Alep. Pas parce qu'elle ne le souhaite pas, mais parce qu'elle en fut chassée. Il n'est peut-être pas nécessaire aux yeux de certains de faire la moindre distinction dans la galaxie islamiste. Toutefois, il faut tout de même rappeler, que la communauté internationale s'est fixée comme objectif prioritaire depuis août 2014, l'anéantissement de Daech. Par cette vérité, nous avons une preuve de plus, comme s'il en fallait !, que l'intervention russe en Syrie, comme l'intervention iranienne et celle du Hezbollah libanais, vise depuis le départ à sauver le régime syrien de Bachar el-Assad qu'à écraser les terroristes de Daech, l'organisation responsable des attaques odieuses du 13-Novembre (Paris, 2015).

La troisième vérité apparaît comme la plus embarrassante. Au moment où les forces de l'axe Assad-Nasrallah-Khamenei-Poutine resserraient leur étau sur Alep, Daech entrait triomphalement dans Palmyre. Et encore, l'humiliation ne se limite pas à cela. Les quelques centaines de terroristes qui ont repris cette cité antique, n'ont rencontré aucune résistance sérieuse. Les forces d'Assad avaient pris la fuite laissant derrière eux des chars et de nombreuses caisses de munition, dont des équipements de défense anti-aérienne (des canons, voire des missiles). Ils n'ont même pas eu la présence d'esprit et le temps de les faire exploser à défaut de les embarquer, comme l'exigent les usages militaires. Même topo du côté des forces de Poutine, les livres en cyrillique sont restés ouverts sur les tables. Les militaires russes n'ont pas pu emporter l'aigle royal de leur campement, ils ont à peine eu le temps de tirer la chasse d'eau. D'après les dernières nouvelles, Daech aurait même tenté une offensive contre la plus importante base aérienne du régime syrien en Syrie, T4, située à Tiyas, à mi-chemin entre Palmyre et Homs. Certes, la débâcle de Palmyre ne vaut pas celle d'Alep sur le plan militaire. Mais, sur le plan de la propagande des uns et des autres, il y a bien un détail à relever et qui a son importance : Daech n'a pas perdu à Alep et il a gagné à Palmyre, alors que le régime syrien a gagné à Alep mais il a perdu à Palmyre.

Les autres vérités découlent des précédentes. Il y en a un paquet. Primo, il est clair que Bachar el-Assad n'est plus capable de contrôler toute la Syrie, malgré un soutien maximal de la Russie, de l'Iran et du Hezbollah. Il doit faire des choix militaires lourds de conséquences. Secundo, la priorité d'Assad est de reprendre le contrôle de la Syrie vitale, les grandes villes (Alep, Homs, Hama, etc.), et de mieux sécuriser le centre du pouvoir à Damas et le territoire de repli, le réduit alaouite de Lattaquié. Tertio, la stratégie de l'axe Assad-Nasrallah-Khamenei-Poutine est de plus en plus claire: laisser à la coalition arabo-occidentale la mission d'anéantir l'Etat islamique - Daech (c'est encore la coalition constituée par les Etats-Unis qui est intervenue pour détruire une partie de l'armement repris par Daech à Palmyre et non l'aviation russe !), afin de pouvoir se focaliser sur tous les groupes armés anti-régime, notamment les rebelles modérés, pour qu'à la fin de la nuit, seule la tyrannie des Assad reste en place, au milieu des ténèbres. Revenir à la case de départ -on n'en est pas encore là, Dieu merci!- est non seulement pas dans l'intérêt du peuple syrien, mais c'est une menace pour la sécurité du monde entier.

Justement, parlons-en, cela nous permettra de dégager deux vérités fondamentales sur la guerre en Syrie.

« A Maghayir, un quartier jadis résidentiel de la
vieille ville d’Alep. Ce jour-là, 35 immeubles furent
détruits, tuant 18 civils »
(21 juillet 2015). 

Extrait de l'album de Karam al-Masri, étudiant
en droit, puis photographe. Emprisonné et torturé
par le régime syrien, puis kidnappé par Daech.
Il collabore avec l'AFP. Il a filmé sa ville, Alep,
entre 2013 et 2016. L'Obs, 8 oct. 2016

Quelque soit l'issue des batailles ici ou là, à Alep ou à Palmyre, il y a une équation simple qui n'est plus du tout viable en Syrie, depuis longtemps et encore moins aujourd'hui. Il faut vraiment descendre des autruches, pour ne pas voir une vérité aussi éclatante et prétendre comme l'a fait hier Bachar el-Assad, dans une vidéo filmée par un téléphone portable, pour faire du dictateur et du boucher, un homme cool et branché : « Je pense qu'après la libération d'Alep, on dira que non seulement la situation syrienne, mais aussi celle aux niveaux régionale et internationale, est différente ». Différente certes, mais pas comme il l'entend. Un tyran sanguinaire comme Bachar el-Assad, issu d'une communauté alaouite qui ne représente que 10% de la population syrienne, le principal responsable d'une guerre aussi atroce qui a fait 400 000 morts et a jeté sur les routes la moitié de la population syrienne, laissant un pays dévasté pour les 50 prochaines années et deux générations d'êtres humains traumatisées à vie, ne peut absolument plus faire partie de l'avenir de la Syrie et continuer à dominer 70% de la communauté sunnite syrienne. Impossible, fin de la discussion. Qui ne veut pas voir cela, Vladimir Poutine, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen compris, n'a qu'à se préparer à enfoncer longtemps et profondément sa tête dans la bourbe de la guerre en Syrie.

Le destin d'Alep est scellé à moyen terme. Il a fallu quatre ans et demi au régime syrien, quand même, et un soutien irano-hezbollahi-russe conséquent, tout de même, pour permettre à l'armée syrienne cantonnée seulement dans la partie ouest de la ville, de reprendre la partie est, au prix de destructions massives et de milliers de morts. L'évacuation des civils qui y vivaient toujours et des combattants qui tenaient ces quartiers, prendra encore quelques jours. Elle fait craindre le pire pour les survivants : des massacres de civils et des exécutions sommaires de combattants. En dépit de ce qu'en dit la propagande syro-hezbollahi-irano-russe, le co-vainqueur de cette offensive est hélas, l'organisation terroriste « Etat islamique ». En reprenant Palmyre des forces syriennes (au même moment de la chute d'Alep), en menaçant la plus importante base aérienne du régime syrien à Tiyas, et en résistant à Mossoul aux forces irakiennes qui sont appuyées pourtant par la coalition internationale (depuis deux mois déjà!), sachant qu'elle n'était pas présente à Alep, Daech ne manquera pas d'attirer des islamistes affligés par le martyre de cette ville, qu'ils viennent de Syrie, d'Europe ou du reste du monde, et de siphonner les vaincus des fractions jihadistes rivales. La chute d'Alep pourrait fédérer certains groupes jihadistes sous la bannière de l'Etat islamique, gonfler les rangs de Daech par de nouvelles recrues subjuguées par sa puissance et pousser l'organisation terroriste à d'interminables actions de harcèlement contre les troupes du tyran de Damas. Si Bachar el-Assad et Vladimir Poutine ont gagné la bataille d'Alep, ils sont loin, très loin, d'avoir gagné la guerre de Syrie. Et encore, à quel prix ils l'ont fait ! La honte.

dimanche 4 décembre 2016

Les destins croisés de François Hollande et de François Fillon (Art.405)


François Hollande renonce à participer à la primaire du Parti socialiste au même moment où François Fillon remporte la primaire organisée par le parti Les Républicains. Voici les destins croisés de deux hommes qui ont gouverné la France au cours des dix dernières années.

I. La primaire, de droite ou de gauche, est une mascarade démocratique

Comme au 1er tour, tout le monde se réjouit de l'engouement des Français pour une présélection à laquelle pourtant, 90% des citoyens n'ont pas jugé utile de prendre part. Pour se rendre compte du ridicule du processus des primaires, de droite ou de gauche, il faut savoir que l'élection présidentielle en France attire jusqu'à 87% des électeurs inscrits, à l'inverse des primaires. Sur les 14 tours des 7 dernières élections présidentielles, il n'y a qu'une seule fois où la participation était en dessous des 78%. Entre 1974 et 2012, la moyenne du 1er tour de l'élection présidentielle française s'est située à 80%, celle du 2e tour à 83%. La primaire de la droite en 2016 n'a même pas pu franchir la barre symbolique des 10% de participation, ni au 1er tour ni au 2e, malgré le battage médiatique et un clivage significatif entre les candidats qui se présentaient. Avec un si faible taux de participation, près de 4,38 millions de votants sur 44,8 millions d'électeurs inscrits, comme avec la Primaire de la gauche organisée pour la première fois en France en 2012 (avec 2,86 millions de votants, elle a vu triompher François Hollande), la présélection des candidats par la base, en France comme aux Etats-Unis, considérée comme une grande avancée pour la démocratie dans le monde, est une mascarade électorale.

II. Quelle légitimité pour les candidats des primaires, sachant que 95% des Français ne les ont pas mandaté ?

Avec 2 votes contre 1, la victoire de François Fillon sur Alain Juppé est nette, il peut en être fier. Et pourtant, il n'y a pas de quoi pavoiser. En réalité, le gagnant n'a récolté que 2,9 millions des voix. Avec des scores à hauteur de 4,2% de tous les électeurs inscrits sur les listes électorales au premier tour et 6,5% au deuxième tour, on ne peut pas esquiver la question qui fâche à quelques mois de l'élection présidentielle : quelle légitimité peut avoir un candidat présidentiel -Fillon, Juppé, Hollande ou Valls, qu'importe- pour imposer son programme politique, sachant que près de 95% des 66 millions de Français ne l'ont pas mandaté pour cela au moment de sa présélection?

III. Tout reste à faire pour François Fillon : unir son camp et convaincre les Français

Pour que François Fillon, le candidat de 6,5% des électeurs parvient à se faire élire lors de l'élection présidentielle, il faudra d'une part, qu'il unisse son camp après la bataille fratricide de la Primaire qui a laissé beaucoup d'amertume, du côté des juppéistes, comme du côté des sarkozystes, ex-anti-fillonistes, à qui il doit sa victoire. D'autre part, il faudra qu'il convainque un plus grand nombre d'électeurs au cours des cinq prochains mois. La tache sera difficile tellement le programme du candidat de la droite est ultralibéral, conservateur, austère et pro-poutinien : suppression des 35 heures, hausse du temps de travail dans le secteur privé (dans la limite de 48h/semaine), hausse du temps de travail dans le secteur public (sans augmentation de salaire), suppression de 500 000 postes de fonctionnaires, hausse de l'âge de départ à la retraite à 65 ans, hausse de la TVA, suppression de l'encadrement des loyers à Paris, suppression de la dégressivité des allocations-chômage, restriction du champ d'action de la Sécurité sociale, suppression du principe de précaution, menaces de retrait de la France de la Cour européenne des droits de l'homme, suppression de l'adoption plénière par les homosexuels, vote d'une loi anti-burkini contre l'avis du Conseil d'Etat, renvoi des terroristes français dans les autres pays en violation du droit international, alignement de la politique étrangère de la France sur l'axe Poutine-Assad-Khamenei, etcétéra, et cetera, etc. On voit bien que c'est loin d'être gagné.

IV. Le programme de la droite est une aubaine pour la gauche

Etant donné l'état d'esprit des Français aujourd'hui, qui seraient favorables à une alternance politique, les gauches, les écologistes et les centres, divisés, n'ont aucune chance de s'engager efficacement dans la bataille présidentielle que si d'une part, les trois entités politiques parviennent, ensemble ou séparées, à désigner un candidat unique (Manuel Valls, Emmanuel Macron, etc.), et si d'autre part, ils le mandatent d'appliquer une vraie politique de gauche, écologique et du centre. La marge de manœuvre est très étroite. La gauche, l'écologie et le centre doivent donner de l'espérance aux Français en leur proposant un modèle de société épanouissant pour les individus, responsable sur le plan environnemental et qui préserve le modèle social de la France, tout en évitant de tomber dans le populisme, comme la droite sur certains points. Un tel programme politique se doit d'être juste, réaliste et crédible. Reprendre le programme de Fillon et proposer aux Français exactement le contraire, point par point, c'est la seule voie qui permettra à la gauche, à l'écologie et au centre, d'être au second tour de l'élection présidentielle et de battre François Fillon.

V. Hollande-Valls (2012-2017) vs. Sarkozy-Fillon (2007-2012)

Depuis 2012, le pouvoir exécutif Hollande-Ayrault-Valls a fait des choix politiques difficiles afin de freiner l'augmentation de la dette publique, diminuer le déficit budgétaire, relancer la croissance, diminuer le chômage et préserver le modèle social progressiste de la France (dans les domaines de la santé, la retraite, le travail, l'éducation, etc.). Il faut dire qu'on revenait de loin. La droite guidée par Nicolas Sarkozy et François Fillon a laissé une France lourdement endettée. C'est un fait indiscutable. A leur arrivée en 2007, la dette publique était un peu plus de 1 250 milliards d'euros, soit près de 65% du PIB (produit intérieur brut). A leur départ en 2012, donc à l'arrivée de François Hollande, la dette avait explosé pour passer à 1 870 milliards d'euros, soit près de 90% du PIB. Sous le tandem Sarkozy-Fillon, la dette publique a donc augmenté de près de 620 milliards d'euros, soit près de 50% de sa valeur initiale.

On peut disserter longtemps sur les choix économiques des uns et des autres, mais une chose est sûre et certaine pour tous les experts dans ce domaine, on peut encore bien gérer une dette publique à 65% du PIB, mais à 90%, le point de non-retour est franchi. Plus un pays est endetté, plus sa marge de manœuvre est étroite, voire inexistante. Pour avoir une idée de ce fardeau économique, sachez que dans la loi de finances pour l'année 2016, la charge de la dette (les intérêts payés par l'Etat français) s'élève à 44,5 milliards d'euros, soit 10,7% du budget de l'Etat français. C'est le 4e poste de dépense de la France.

Alors, lorsque François Fillon répète incessamment que la France est en faillite, on est pleinement dans le surréalisme politique, aux confins du grotesque et de la tragi-comédie, comme le prouvent ces chiffres effrayants qui résume l'ère désastreuse du mandat Sarkozy-Fillon. Le Fillon nouveau du millésime 2016 cherche d'une part, à faire oublier qu'il est le principal responsable de l'état financier du pays (millésimes 2007-2012, 620 milliards d'euros de plus), et d'autre part, à conditionner les Français pour accepter l'américanisation du modèle social (ses projets concernant la Sécurité sociale par exemple).

Rien que pour cela, le duo Sarkozy-Fillon aurait dû être banni de la sphère public à vie. Hélas 6,5% de Français, ont décidé autrement et de la manière la plus incompréhensible qui soit : on a congédié l'un et félicité l'autre. Punition pour le premier, promotion pour le second. De l'autre côté, le trio Hollande-Ayrault-Valls a réussi à freiner la progression vertigineuse de la dette publique sous Sarkozy-Fillon et à faire baisser le déficit budgétaire de la France. François Hollande quittera le pouvoir en 2017 avec une dette publique estimée à 96% du PIB et un déficit budgétaire sous la barre des 3% du PIB respectant les critères européens. Dire ou faire croire que la droite est forcément une meilleure gestionnaire de l'argent public que la gauche est faux et relève du fantasme et de la mythologie dans le cas de Sarkozy-Fillon.

VI. Environnement, sécurité intérieure et affaires étrangères : heureusement que la France avait François Hollande et non François Fillon entre 2012 et 2017

Au-delà de la dette publique et du déficit budgétaire, il y a trois domaines où il faut remercier une majorité d'électeurs français d'avoir eu la sagesse en 2012 de congédier la droite et de porter la gauche au pouvoir.

Message de l'ancien gouverneur de
la Californie au président de la République
:
« François, félicitations pour votre décision.
Vous êtes le champion du peuple et de
l'environnement. On vous aime.
Arnold (Schwarzenegger) » 
Le premier concerne l'environnement. Alors que la planète est menacée par une véritable catastrophe écologique dû au changement climatique induit par l'insouciance de l'homme et ses activités irresponsables, le trio Hollande-Valls-Fabius a su conduire avec un succès indéniable l'une des négociations les plus difficiles de l'histoire humaine, qui a conduit 195 pays du monde lors de la COP21 à s'engager à prendre toutes les mesures nécessaires pour limiter la hausse de température de la Terre d'ici l'an 2100 entre 1,5°C et 2°C. Alors là, chapeau! Par comparaison, la droite de François Fillon envisage si elle revient au pouvoir de supprimer purement et simplement le « Principe de précaution » de la Constitution, une contrainte juridique qui impose en cas d'absence de certitudes scientifiques, de prendre les mesures nécessaires pour prévenir les éventuels risques graves et irréversibles pour l'environnement.

Le deuxième concerne la sécurité intérieure. Alors que la France était la cible de plusieurs attaques terroristes particulièrement odieuses, le duo Hollande-Valls a su prendre les mesures nécessaires pour combattre efficacement le terrorisme, protéger la population française et préserver l'unité nationale, sans tomber dans les amalgames islamophobes entre islam et islamisme, sans céder à la tentation de tout sécuritaire et sans procéder à des violations graves des libertés fondamentales en France. Alors là, chapeau! Si c'était la droite qui était au pouvoir, je ne suis pas sûr qu'un duo comme Sarkozy-Fillon aurait réagi avec autant d'efficacité et de sagesse, comme le prouve la gestion de l'affaire Mohammad Merah.

Le troisième concerne les affaires étrangères. Alors que la France était confrontée à l'un des conflits les plus complexes et les plus déshumanisés de l'histoire contemporaine, la guerre en Syrie, le quatuor Hollande-Ayrault-Valls-Fabius a su intervenir efficacement contre l'organisation terroriste Daech (Etat islamique), débarrasser le Moyen-Orient des armes de destruction massive (l'arsenal chimique du régime syrien), tenter de faire voter des résolutions au Conseil de sécurité (bloquées par la Russie et la Chine), soutenir la révolte du peuple syrien contre son tyran, sans légitimer Bachar el-Assad, le principal responsable de la dégénérescence d'une révolution pacifique en une guerre civile, sans s'allier avec Vladimir Poutine, le principal responsable de l'enlisement sanglant de la guerre civile. Alors là, chapeau! Si c'était la droite au pouvoir, il est sûr et certain qu'un trio comme Sarkozy-Fillon-Juppé aurait envenimé la situation , comme le prouve sa guerre irréfléchie en Libye (2011) et le chaos qu'elle a engendré (installation de Daech, ouverture de la route des migrants vers l'Europe via l'Italie, dissémination des armes en Afrique, etc.) ou la nouvelle alliance prônée par Fillon, qui aboutira à l'alignement de la France sur l'axe Poutine-Assad-Khameneï, principaux responsables de la transformation de l'organisation terroriste « Etat islamique d'Irak » en « Etat islamique en Irak et au Levant », Daech.

VII. Les destins comparables de François Hollande, Nicolas Sarkozy et Lionel Jospin

Il y a à l'égard de l'actuel président de la République une hollandophobie, comme il y en a eu à l'encontre de l'ancien chef d'Etat, une sarkophobie. On peut ne pas être d'accord avec ces deux hommes, force est de constater qu'une partie du rejet dont ils font l'objet, est déterminé par leur caractère et leur comportement. Ce qui a agacé dans la performance politique de Sarkozy c'est son omniprésence et son arrogance, dans celle de Hollande, c'est sa discrétion et sa normalité. En renonçant à se représenter, le président de la République a su mettre son ego en sourdine, privilégier l'intérêt général et tirer sa révérence au bon moment. Pour comprendre le mérite de Hollande, il faut simplement se rendre compte que Sarkozy a fait exactement le contraire. Voilà pourquoi son renoncement forge le respect.

En prenant sa décision, François Hollande a pensé également à l'ironie du destin qui a frappé Lionel Jospin. Avec un bilan respectable après cinq ans passés à Matignon, le Premier ministre sortant se voyait déjà au 2e tour de l'élection présidentielle de 2002, face au président sortant, Jacques Chirac, dont la vacuité du bilan faisait de lui le perdant tout désigné de la bataille. Mais, la bêtise des leaders des gauches, qui ont multiplié les candidatures, et la volonté non moins stupide de certains électeurs de gauche, de donner une belle claque au candidat du Parti socialiste, qui n'aurait pas été suffisamment à gauche à leurs yeux, a conduit à l'élimination pur et simple du Lionel Jospin dès le premier tour. Ce fut le choc du 21 avril. François Hollande a sans doute voulu éviter une telle humiliation, dès la Primaire dans son cas.

VIII. Le clivage droite-gauche au cœur de la bataille présidentielle de 2017

Il est clair dès aujourd'hui que la bataille présidentielle de 2017 se déroulera sous les étendards d'une « droite décomplexée » et d'une « gauche authentique ». Ce clivage profond de la société française soulèvera beaucoup de question sur l'avenir du pays. Quel sera le nouveau cap du navire France? Faut-il virer à tribord (droite) ou à bâbord (gauche)? Que feront les gens du centre, de l'écologie et de l'extrême gauche? S'il est tôt pour parler de la gauche et de ses entités politiques apparentées, pour la droite les choses sont claires. Elle a un candidat unique qui a été mandaté par 6,5% des électeurs inscrits sur les listes électorales en France. Dans un contexte tendu, quelle perspective pour l'avenir? Pour y répondre, il faut se pencher sur les élections présidentielles où le clivage droite-gauche était aussi important qu'aujourd'hui. Il y en a eu deux. En 2007, se sont affrontés, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, Jean-Marie Le Pen et d'autres candidats. En 2012, se sont affrontés, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou et d'autres candidats. De la plongée dans les chiffres on apprend que pour passer le 1er tour d'une élection présidentielle clivante, il faut convaincre près de 10,24 millions d'électeurs français, et pour être élu, la barre des 18,49 millions d'électeurs doit être atteinte.

Pour finir cet article en beauté et l'achever avec sarcasme, je m'autorise à paraphraser l'échange historique entre Louis XVI et le duc de La Rochefoucauld, à l'aube de ce 15 juillet 1789, afin de rappeler une évidence oubliée par le vainqueur au lendemain de sa victoire. Dimanche dernier, ce n'était pas l'élection. Non Sire Fillon, c'était une primaire ! Le plus dure pour François Fillon reste donc à faire. Une élection présidentielle avec 44,8 millions d'électeurs appelés aux urnes et une participation qui dépassera les 80% des inscrits, c'est une tout autre paire de manches. C'est dans cinq mois. En politique, c'est une éternité.

IX. Pour être élu président de la République, il faut pouvoir convaincre 18,5 millions de Français

Parlons peu, parlons bien. La Primaire de la droite, organisée à la fin du mois de novembre, a donné le véritable coup d'envoi de la course présidentielle. Dans les starting-blocks il n'y a pour l'instant que François Fillon qui est assuré de courir toute la distance de la campagne électorale. La gauche elle, n'est qu'au stade de la présélection des candidats. Elle doit pour gagner défendre le bilan du quinquennat et se présenter unie derrière un programme politique progressiste anti-Fillon, point par point. Seul le désistement de François Hollande permettait de relever ce triple défi. L'actuel président de la République pouvait faire autrement. Il ne l'a pas fait. Que ça soit une première de l'histoire de la Ve République, qu'un président sortant ne se représente pas à l'élection présidentielle, ne saurait occulter une autre première où un leader politique privilégie à ce point l'intérêt général de sa famille politique à son ego.

Pour franchir le 1er tour de l'élection présidentielle française prévue le 23 avril 2017, Sire Fillon doit passer de 1,88 million d'électeurs (score du 1er tour de la Primaire) à 10,24 millions d'électeurs (moyenne des deux candidats arrivés en tête lors du 1er tour des élections présidentielles de 2007 et 2012). Il doit donc convaincre 8,36 millions d'électeurs en plus, que son programme ultralibéral, austère, conservateur et propoutinien, est dans leur intérêt. Eh bien, disons que ça ne sera pas facile. Et pour être élu au 2e tour président de la République française le 7 mai 2017, lors d'une élection aussi clivante que celle qui s'annonce, Sire Fillon doit passer de 2,9 millions d'électeurs (score du 2e tour de la Primaire, soit 6,5% des électeurs inscrits) à 18,49 millions de votants (moyenne du candidat élu lors du 2e tour des élections présidentielles de 2007 et 2012, soit 41,3% des électeurs inscrits).

Ainsi, pour passer de l'hôtel Matignon au palais de l'Elysée, il ne suffit pas de connaître l'adresse des lieux, de gagner la Primaire de la droite, de traverser la Seine, de s'essuyer les pieds et de rentrer. François Fillon doit convaincre 15,59 millions d'électeurs français en plus, le 7 mai 2017, sans perdre les 2,9 millions qui lui ont fait confiance le 27 novembre 2016 au cours des cinq prochains mois d'une campagne électorale clivante, que son programme ultralibéral, austère, conservateur et propoutinien, est dans leur intérêt et dans l'intérêt de la France et des Français. L'ironie de l'histoire c'est qu'il est le premier à savoir qu'une élection n'est pas gagnée d'avance. Et pour cause, ce qui lui a fait gagner la Primaire de la droite, justement ce programme, pourrait lui faire perdre l'élection présidentielle.